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Diaries of a garbage bag – by Ranine Awwad (Synaps Network) – Lebanon

http://www.synaps.network/diaries-of-a-garbage-bag
Qu’avons-nous donc fait de nos déchets?! Et que voulons-nous encore en faire? 

C’est un rapport très sérieux et très aisé à lire, pluri-factoriel, en forme d’économie politique des poubelles libanaises, qui pointe les (ir)responsabilités de tous, à tous les niveaux, depuis des décennies sur la question peu reluisante de nos déchets.

Non ce n’est pas la faute aux réfugiés syriens, non ce n’est pas la faute du système de corruption. Parce qu’il n’y a pas une cause mais tout un panel de mauvaises habitudes, de blocages, de choix erronés…

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Nous n’irons plus en Nostalgie, de Michèle Gharios

Nous n’irons plus en Nostalgie par Michèle GHARIOS (dessins de Jocelyne Gannagé, préface de Nayla Tamraz), Beyrouth, éditions Noir Blanc Ectera 2017.

« Je suis experte en mécanique. Je distingue par leurs doux ronronnements ou violents toussotements les ennuis des générateurs électriques du quartier. Je m’inquiète d’un démarrage difficile, d’un nuage plus noir que d’habitude, d’un hoquettement qui présage des rouages en souffrance à cause d’une saleté dans le carburateur. J’apprécie la symphonie des parfums au petit matin, et la musique off sécurisante qui dit que tout va très bien sous le nuage polluant de Beyrouth. »

(M. Gharios Fb 11 oct 2017)

Sous-titre possible de l’ouvrage : « Vol au-dessus d’un nid de coucou« … sauf la crainte d’être pris dans un épais nuage « plus noir que d’habitude« !

C’est à une (experte!) poétique de l’urbain, par-dessus – ou par-dessous! – « les nuages plus noirs que d’habitude » que nous convie l’auteure, dans un choix assumé d’anti-nostalgie! Michèle Gharios ou bricoler et réenchanter les pires situations, c’est son crédo et elle l’énonce dans la 4ème de couverture : « Tordons le cou à la nostalgie. Allons puiser une énergie neuve au pays des rêves. Ramenons-la à notre réalité dans cette rue déchue et construisons sur ses bases notre univers« .

En phase avec Alain Souchon qui chante : « On avance on avance on avance, c’est une évidence, on n’a plus assez d’essence pour la faire la route dans l’autre sens, alors on avance« !

Nous n’irons plus en Nostalgie, donc. Pays Nostalgie, Beyrouth Nostalgie, Quartiers Nostalgie, Temps Nostalgie, bruits et couleurs Nostalgie: khallas (c’est fini!), stooop les plaintes permanentes sur ce pays « pourri », ses routes et sa circulation de fous et folles du volant, ses incivilités, ses poubelles en bord de route, positivons avec ce que nous avons, ce que nous pouvons!

On plonge dans ses mots d’anti-nostalgie avec autant de plaisir que Michèle Gharios a eu a les écrire et les dessiner (via Jocelyne Ghannagé et son joli coup de pinceau), dans la douce obstination du rêveur éveillé!

Et bonne nouvelle, l’optimisme de Michèle Gharios est contagieux! Je feuillette avec curiosité les pages de ce joli recueil plein de couleurs ; on l’aura compris, pas de nostalgie en noir et blanc – malgré le nom de la maison d’édition, une petite maison beyrouthine qui se construit pierre après pierre, livre après livre, en Noir, Blanc Ectcera (tout est dans le Etc.!) avec pour carburant l’amour des mots, dans un pays où les mots ont été consommés, consumés, accaparés, vidés de sens.

« Et maintenant on va où? » demandait la cinéaste Nadine Labaki.

Partir, si on peut. Emmener son pays avec soi. Vivre en nostalgie.

Ou rester, résister dans une quotidienneté éprouvante, récompensée par l’éclat sublime de chaque jour de la lumière solaire sur la mer, par l’odeur du manouché (galette de thym à l’huile d’olive) tout chaud, par la majesté d’une montagne, par la magie des arbres quand ils se parent d’automne… par « Le soleil sur la peau« , par ce « -bas ici« , par cette « Vidange des villes« .

Rester, accepter d’être un « captif heureux« . Ne plus aller en Nostalgie. Résolument. « Aller dans les mots peut-être, sans doute » comme l’écrit Nayla Tamraz dans sa très belle préface.

« Où irons-nous donc? Quelque part, entre ici et là-bas, dans ce territoire doux-amer… sans renoncer à être » (N. Tamraz).

Tout a été dit et redit sur le Liban, ce non-pays, ce pays absurde, invraisemblable, insupportable, hystérique, irrespirable (de plus en plus)… mais beau.

Beau, le Liban? Oui, dans son épuisant chaos et sa folie ordinaire.

Je vous le dis, sans nostalgie: vous allez sur n’importe quelle page, n’importe quel dessin et texte de ce recueil de Michèle gharios, oubliez le brouhaha des « réseaux a-sociaux », de la rue, des infos plombantes. Laissez-vous porter – pas de nostalgie encore une fois! – laissez-vous aller, acceptez d’être ce « Captif heureux« :

« C’est un oiseau dans sa cage

Dans sa captivité

La cage est toute petite

Le sol est crasseux

Et l’air irrespirable

La porte est entrouverte

Mais elle ne l’attire pas« 

(p. 61)

Oui, parce que vous vous êtes adapté(e):

« Ferme les yeux

Arrête de lutter

Laisse-toi bercer

(…)

Par le parfum du pain frais

Et de la Quarantaine

Par les remous de l’absurdité » (p. 30)

Vous aurez le « Country Blues« , faites-vous donc « Un vaccin anti-Don Quichotte« !

« (…) Je suis la reine d’une autre ville

Une ville enfouie dans la ville

Viens

Assieds-toi

Attendons toi et moi

Faisons semblant de rien

Les jours s’allongent au mois de juin

Beyrouth se couvre d’une humidité rougeâtre

Le soleil brûle les pierres

Fouette les gouttes de rosée orphelines

Oui

Mais ne t’inquiète pas

Regardons ailleurs

Regardons loin

Même si la mer se rétrécit encore (…) » (p.25-26)

Et puis quoi, vous doutez? Michèle Gharios aussi. On est toujours dans le doute, dans le recommencement: un pays c’est un éternel recommencement. Elle vous propose sa méthode, son « Pays, mode d’emploi« , un des plus beaux et plus longs poèmes du recueil, en voici un extrait:

« Mes deux pieds

Plantés dans l’encrier

J’emprunte cet ailleurs

De mots trempés dans mon histoire

Je referme l’horizon

Et la brise me berce

Une autre fois peut-être

Je saurais qui je suis« 

(p.73)

Et puis « Beyrouth mon amour » et puis « L’anti-pays« … et aussi ce « Clin d’oeil« :

« Il meurt doucement

Celui qui voyage

qui fuit la réalité

Qui cherche son bonheur

Loin

(…)

Oui

Il meurt doucement

Celui qui a décidé

Que la vie est ailleurs » (p.45)

Ce sont des textes tout à la fois nostalgiques (oui!), tristes, drôles, émouvants ; on s’attache à ce petit recueil plein de couleurs qui pose ses mots simples sur nos plaies, nos coeurs et rancoeurs et humeurs et virevolte avec.

Parce que nous ne pouvons pas nous laisser aller à trop de nostalgie,

« Et si le feu brûlant enfante l’incertain

Et si le lendemain touche le fond

C’est pour mieux rebondir

Sans doute« . (p. 27)

_____________________

« Ce recueil qui va vers toi, peut-être pour t’envoyer un peu de nous qui sommes restés…« . Un message personnel, quelques mots qui me parviennent à un moment tournant, moi qui apprends (ou reprends) le mood de l’exil même volontaire. Au tournant des mots et des lieux de l’ailleurs, il y a les gens, ceux qu’on aime et qui sont/font notre vrai et seul pays d’ici-bas. Michèle Gharios, tu as un (rare!) don pour l’apaisement. 

Souha TARRAF

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Dire Nous*. Est-il trop tard pour Dire Nous, les Libanais? – Souha Tarraf

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Qui sommes-nous? Nous suffit-il de pointer frileusement, furieusement, du doigt l’Autre pour devenir miraculeusement “Nous”? Nous qui? Libanais? De toutes confessions? De toutes classes sociales? De toutes les micro-régions de ce micro-pays? Non malheureusement, nous sommes divisés selon le bon vouloir de nos chefs bien-aimés, ces demi-dieux que nous vénérons bien plus que notre prochain, celui qui perd son boulot et qui nous fait mal à la tête, nous gêne par ses plaintes, ses manifs de mal-être. Qui sommes-nous, qui voulons-nous être, quel pays voulons-nous offrir en héritage à nos enfants? Avons-nous la volonté de “dire nous” (Edwy Plenel), parce que c’est une lutte, un travail permanent sur nous-mêmes et non pas un cadeau qu’on dilapide égoïstement, bêtement en disant “c’est pas moi c’est lui/ c’est eux!”. 

À l’instar du plaidoyer d’Edwy Plenel* quand saurons-nous, nous aussi, “dire nous”? “Il est temps de dire nous”… de construire nos repères, d’élaborer notre propre boussole, de proposer notre propre rythme, s’il nous en reste encore le temps.

Question de timing. Le Liban marche à rebours. Nous sommes acculés, au pied du mur de nos divisions, contradictions et haines soigneusement attisées par ceux qui nous gouvernent. Ceux-là qui pompent notre énergie et notre volonté jusqu’à notre dernier souffle, notre dernier moment.

L’horloge de ce pays est bloquée, le mécanisme qui en a assuré un fonctionnement poussif, par instants « miraculeux », est grippé sous les coups de mots hurlés, martelés, vociférés, dégainés, tirés à des moments-tournants, à bout portant. Plein coeur. C’est un pays qui semble rater son moment tout le temps. Rythme déréglé, mise à jour compromise, logiciel-pays dépassé? Comment faire pays?

Question de timing. Une date, un jour peut signifier beaucoup pour les uns, rien pour les autres. Le dysfonctionnemment est-il structurel? Des dates, des moments sont majeurs pour nous tous mais l’horloger central refuse de les intégrer. Pourquoi? Il faudrait sonder la profondeur de l’ineptie des hommes de pouvoir, leur déraison, leur vanité, leur égo démesuré. Ceux-là se croient éternels, voudraient marquer de leur nom l’histoire, leur temps même micro-local. Le 13 Avril 1975 qui marque le début de la guerre au Liban devrait être un temps majeur de l’horloge nationale, un de ces coups de gong à marteler sans fin « pour ne pas oublier ». Eh bien non, pas de jour férié d’une mémoire commune le 13 avril. Et pas de jour symbolisant, non plus, la fin de la guerre. Est-elle terminée, dans les esprits? A chacun sa guerre, ses malheurs, ses martyrs, ses morts. Pas de communion, pas de commune minute de silence, pas de communauté dans le malheur, dans la mort. Chacun a son temps à lui : son rythme, sa guerre, son boulot, sa maison, son cèdre, son village, son dieu, son chef, son pays.

Pays divisé, bloqué avant que d’avoir fonctionné – pour ne pas fonctionner, parce qu’il serait ce beau « modèle » (ce message!) où Ali et Jean, Mohamed et Michel vont ensemble à l’école, au travail, à la plage, en arabe, français, anglais. A l’heure des fermetures, des cloisonnements et assignations identitaires dans le monde ce que proposait le Liban devenait « insensé ». A rebours. Et nous autres, citoyens de ce pays-proie, n’avons pas su prévenir le danger. « On a vanté notre résilience, on a déploré notre résignation, on ne comprend pas notre révolte. Nous changeons de nature, preuve que nous aussi, pour la première fois, nous avons besoin d’aide. » (Fifi Abou Dib). Nous ne savons plus comment vivre ensemble en faisant cause commune, citoyenneté commune pour faire pays et non pas seulement ramassis de confessions. Relire Ahmad Baydoun, « La dégénérescence du Liban ou la Réforme orpheline » (éd. Sindbad, 2009) et ses propositions pour enfin « sortir de la guerre » – parce que « c’est une question de vie ou de mort » du Liban, pas moins.

Question de timing. Ce 13 octobre 2017, un étrange défilé de mode a eu lieu à Beyrouth: un défilé de modèles-militaires syriens! Le 13 octobre 1990 l’armée syrienne a écrasé dans le sang des militaires de l’armée libanaise abandonnés sans renforts, le chef de l’armée était Michel Aoun et s’était réfugié dans les locaux de l’ambassade de France à Beyrouth. Cet épisode sanglant avait marqué la fin de la guerre au Liban et le début du mandat donné à la Syrie de Hafez el Assad sur ce pays, en échange de sa collaboration dans la première guerre du Golfe, contre son « frère » ennemi Saddam Hussein.

Le 13 Octobre est donc un temps majeur de l’histoire du Liban. Comment peut-on croire que le défilé de mannequins-militaires syriens ait pu avoir lieu selon un timing fortuit un 13 octobre 2017? Les bottes de la Syrie des Assad refoulent officiellement le sol libanais un 13 Octobre. Le symbole est fort, en forme de défi à ce qui reste aux Libanais, leur honneur : مين نظم العرض؟ كيف قبلوا فيه؟ وجود بدلات عسكريه سوريه على منصة عرض ازياء هو احتقار لكل مشاهد او مشترك او مجموعة صفقت لهيك مستوى.. هو تحريض لاعمال استفزازيه .. هو صبغة قرف و نتانة وعهر و عربدة .. مين المسؤول؟
سؤال سخيف، مين المسؤول … (Nada Mhanna, post Facebook , 13/10/2017)

Autre symbole: ce 14 octobre 2017 (parce qu’il tombe un samedi, sinon à coup sûr le 13 aurait fait l’affaire!) un parti ouvertement anti-syrien lance un appel au retour des « migrants » syriens. Ils ne sont plus des « réfugiés » mais des « migrants »! La nuance est énorme, on surfe sur une déferlante de xénophobie alimentée par des événements douloureux (viol et meurtre d’une jeune femme dans le nord du pays, lire l’article de Fifi Abou Dib repris ci-dessous) et par un épuisement manifeste de la résistance de la société libanaise. Aujourd’hui le Liban compte un Syrien (réfugié) pour quatre Libanais. Dans un territoire de 10450 km2. Faites les comptes. C’est la plus forte densité d’accueil de réfugiés dans le monde.

Symbole contre symbole, timing contre timing: ce 14 octobre est, aussi, celui du « jour de rage » ou de soulèvement de l’opposition syrienne dans le monde contre le régime sanguinaire de Bachar al Assad.

Question de timing et de pas d’ chance. Le Liban est aujourd’hui plus que jamais piégé, étranglé par sa géographie. Nous subissons dans tous les détails de la vie courante, et de plein fouet, les répercussions de ce qui est décidé pour nous à Washington, Moscou, Paris et Téhéran. Que plus d’un million et demie de Syriens aient trouvé refuge au Liban, non pas de manière canalisée mais désorganisée dans des espaces-camps était le choix de la ligne politique Hezbollah-Aoun and co., alliée au régime de Damas. Souvenons-nous du ministre Gibran Bassil lorsqu’il refusait d’ouvrir des « camps » pour éviter de rééditer le « schéma palestinien » – avec tous les sous-entendus que ces mots peuvent signifier dans la mémoire des Libanais.

Alors les gens fuyant la guerre en Syrie se sont installés comme ils pouvaient, là où ils pouvaient pour les plus démunis. La guerre est un vaste business, les Libanais sont les premiers à le savoir et le business de l’aide aux réfugiés en est un autre. Bien sûr que la situation est exceptionnelle et même unique dans le monde, faut-il le rappeler! Et le Liban est un petit pays aux faibles moyens économiques, le chômage des jeunes diplômés est endémique, les routes sont défoncées et cabossées, l’électricité ne tient qu’aux milliers de fils qui relient les foyers aux générateurs électriques pour pallier aux délestages quotidiens réglés comme du papier à musique sur l’échelle de 24 heures, les déchets sont jetés par millions de tonnes dans la mer, sous nos yeux incrédules mais incapables de trouver une répartie collective à ce désastre. L’énumération de nos misères communes se fait autour d’un verre de arak, d’un café, d’un arghileh… Gargarisation de beaux principes théoriques et puis s’en vont.

Dans ce papier de Fifi Abou Dib  tout est énoncé et de façon très juste:

« C’est curieux comme la grogne sociale au Liban ne remue personne. En quelques jours, j’ai vu passer plusieurs manifestations au centre-ville de Beyrouth. Elles n’ont eu pour seuls effets que de ralentir la circulation et d’énerver les conducteurs (« Cette journée m’a fichu le diabète », râlait un chauffeur de taxi). Aujourd’hui même, alors que la décision de fermeture semble avoir été prise dans un établissement commercial que j’ai vu s’étioler tout l’été, de pauvres gens, chefs de rayon, vendeurs, caissiers, pères et mères de famille, se soutenaient pour faire face à une administration qui ne voulait rien entendre. Il y eut quelques vociférations, quelques imprécations, et puis tout le monde sortit tête basse. Dehors, le néant et le poids insoutenable de la vie qui continue et dont il faut pouvoir assumer les frais. Loyer, écolages, nourriture, soins. Rien n’attend, et les emplois ne courent pas les rues.

Alors oui, la rancune se porte sur plus faible que soi. Ces Libanais, fragilisés par une crise sans précédent, il faut le souligner, en veulent aux réfugiés syriens qu’ils accusent de rafler les rares postes disponibles tandis qu’ils perçoivent « des milliards » en aides humanitaires. Ils sont clairement soupçonnés de rester au Liban pour des raisons économiques (« Ils pourraient se déplacer vers les régions calmes de leur pays comme nous l’avons tous fait pendant 15 ans, mais chez eux, ils ne recevraient pas le moindre centime »). Par-dessus tout, on les accuse de dumping social et de concurrence déloyale, « ils ont beau jeu d’accepter des salaires de misère, quand l’essentiel leur est assuré par la communauté internationale, pourvu qu’ils n’aient pas la tentation d’embarquer pour l’Europe ». Comment ne pas penser au fameux exemple du plombier polonais dont tout le monde s’est gargarisé en 2005, à la veille du référendum français sur la Constitution européenne. À l’époque, on accusait les travailleurs de l’Europe « pauvre » d’accepter des salaires ridicules au regard de ceux pratiqués en France en raison des charges sociales, ce qui leur permettait de décrocher plus facilement certains emplois. La xénophobie est toujours exacerbée par la précarité, et celle-ci menace aujourd’hui un grand nombre de Libanais. La maladroite augmentation des impôts, dans un contexte de corruption sans précédent, pour financer les salaires d’un secteur public pléthorique et rongé par le clientélisme, n’est pas pour arranger les choses. Déjà, les prix montent et la souffrance des ménages se fait plus aiguë.

En toute logique, l’hostilité à l’encontre des réfugiés syriens va s’amplifier proportionnellement au mal-être des citoyens libanais. La misère morale, affective, sexuelle, matérielle de ces migrants traumatisés favorise les dérapages. Ici et là, on rapporte des incidents plus ou moins graves, du larcin au viol, à l’assassinat, à l’accusation d’appartenance à des cellules terroristes. Des villages se mobilisent pour bouter l’étranger hors de leurs murs.

Tout cela laisse un goût singulièrement amer, d’autant qu’il n’y a pas d’issue lisible à ce nouveau problème auquel doit faire face notre pays exténué. On a vanté notre résilience, on a déploré notre résignation, on ne comprend pas notre révolte. Nous changeons de nature, preuve que nous aussi, pour la première fois, nous avons besoin d’aide. »

(Fifi Abou Dib, 12/10/2017, L’Orient- Le Jour)

Voir ce clip de Yasmine Hamadan, Balad (Pays) : https://www.youtube.com/watch?v=mvI2bS8YSOo

*Titre emprunté au livre d’Edwy Plenel, « Dire Nous. Contre les peurs et les haines, nos causes communes » (coll Points 2016, Don Quichotte éditions) – écrit à la suite des attentat de 2015 en France

 

 

 

 

Sabra and Shatila 33 Years Later—A Personal Account

Mrs Ellen, I love your humanity, your tenderness. You are a wonderful person. Respect.

PRRN

The following personal account appeared in the Washington Report on Middle East Affairs (November/December 2015). I’m reposting here with the permisison of its author, Ellen Siegel.

To add my own personal note, the Sabra-Shatila massacre—which occurred when I was in my final year as an undergraduate student at the University of Victoria—was the formative event that led me to study Palestinian politics at graduate school and write my PhD thesis on the PLO in Lebanon.

RB


Sabra and Shatila 33 Years Later—A Personal Account

By Ellen Siegel

siegel The author (r) with Bahaa Tayyar, BAS director and senior social worker at the Ein el-Helweh Camp Center. (PHOTO BY SIRKKU KVISTO)

This past September marked the 33rd anniversary of the massacre at the Sabra and Shatila refugee camps in Beirut.

On June 6, 1982, Israel invaded Lebanon and surrounded its capital, Beirut. One aim was to end the control of Beirut by the…

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Prisonniers palestiniens, prisonniers syriens – Dalal EL-BIZRI

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Le débat au Moyen-Orient se trouve dans une situation stérile de bloquage avec les répercussions de la grève de la faim suivie en particulier par des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. Les termes de cette situation sont très simples: ceux qui soutiennent le « front du refus » se montrent très enthousiastes, ils organisent quelquefois des actions d’aide et ils dynamisent leurs réseaux médiatiques… Alors que ceux qui soutiennent la révolution syrienne ne s’opposent pas forcément à cette grève de la faim mais ils tiennent à rappeler l’existence des prisonniers syriens dans les géôles de Bachar Al Assad, où ils vivent dans des conditions de détention moins claires que celles des prisonniers palestiniens et où ils sont soumis à des violences d’un niveau de brutalité qui dépassent celles des Israéliens, avec pour dernière figure dans la période récente le crématorium de la sinistre prison de Saydnaya.

Ainsi ceux qui se tiennent aux côtés de Bachar al Assad, du Hezbollah et d’autres milices, mettent en avant la cause des prisonniers palestiniens; alors que ceux qui sont contre Bachar et contre ces milices, soutiennent en priorité les prisonniers syriens. Comme si la situation se résumait à : ceux qui mettent en avant la cause des Palestiniens aujourd’hui négligent la cause des Syriens alors que ceux qui les contestent, ainsi que tous leurs « fronts », négligent la cause des Palestiniens.

La lutte des Palestiniens et la lutte des Syriens se rejoignent pourtant autour d’objectifs similaires: les premiers, les Palestiniens, font face à l’occupation de leur territoire de manière officielle, claire, soutenue par des guerres et des décisions internationales. Alors que les autres, les Syriens, sont confrontés à une vaste opération d’usurpation de leurs terres; une usurpation non reconnue, non officielle, non soutenue par des entités légales. Il suffit d’avancer pour preuve le chiffre de 11 millions de déplacés hors de la Syrie et à l’intérieur du pays, outre les démarches de « réconciliation » obligatoires qui ont pour conséquence un tri démographique confessionnel dont on peut imaginer toutes les répercussions. Et la différence entre l’occupation claire et l’usurpation cachée n’efface pas un élément essentiel: les deux, c’est-à-dire la cause palestinienne et la cause syrienne, se résument à une seule et même cause, celle de la liberté. Mais privilégier une cause au détriment de l’autre et donner la priorité de l’une par rapport à l’autre, ou choisir l’une plutôt que l’autre, annule la cause de la liberté en elle-même. Peut-être de façon inconsciente.

Les questions de libertés sont posées dans tout l’Orient arabe. Mais actuellement deux causes sont mises au-devant de la scène, et ce sont les plus brûlantes: la cause palestinienne et la cause syrienne. Ce qui perturbe cette vision est aujourd’hui le « front du refus » qui s’est accaparé de la cause palestinienne et l’épuise depuis longtemps dans des combats qui n’ont permis la réalisation d’aucune des revendications palestiniennes. Médiatiquement, ce « front » est plus « pro-palestinien » que les Palestiniens eux-mêmes. Concrètement, ce double jeu ne sert qu’à développer le projet iranien. En exposant sa solidarité avec les Palestiniens, il apparait dans une situation de fait totalement contradictoire: il combat sur le terrain contre la liberté des Syriens, mais il « soutient » les Palestiniens dans leur démarche pour la liberté. Tandis que les autres, ceux qui sont frappés au plus profond par la perte de leur pays, par leur situation de sans-abris, sont donc comme les Palestiniens, ils ne trouvent pas de cause autre que la leur qui mérite la lutte. Ils ont partiellement raison, mais leur lutte ne sera (complètement) légitime que s’ils se tiennent aux côtés des Palestiniens: les deux causes ont besoin l’une de l’autre.

Et le blocage ne crée pas de situation propice au changement: pas de changement en Palestine, pas de changement en Syrie. Les problèmes du monde entier sont interdépendants, enchevêtrés, mais les luttes des peuples d’Orient sont fusionnées par le feu et les complexités; elles ne se différencient entre elles que par le confessionnel-religieux, le seul capable de cacher la réalité, d’empêcher de voir les questionnements idéologiques véritables. Les deux causes syrienne et palestinienne sont objectivement alliées. Les deux veulent la liberté, non la servitude, ainsi qu’une vie digne pour les citoyens sur leurs terres.

A ce jour la cause syrienne n’a pas trouvé de solution cependant que les occupants de la Syrie sont connus: les Russes, les Américains, les Turcs, les Iraniens via leurs gardiens et leurs miliciens, surveillés d’en haut par les Israéliens. L’opposition syrienne a besoin d’élargir l’horizon de son combat à venir pour ne pas rester isolée, prisonnière de son terrible désarroi. Il en est de même pour la cause palestinienne, qui a besoin de se libérer de ceux qui l’accaparent dans ses revendications et ses discours et se tiennent au-devant d’elle… Elle a aussi besoin de prêter attention la cause syrienne, sa jumelle dans la lutte. Ce n’est pas simple. L’Iran a bâti son empire médiatique et militaire pour faire passer sa propagande qui prétend à la libération de la Palestine, en alliance avec le régime syrien. Et pour que les deux causes sortent de leur enfermement respectif, elles doivent se rappeler que le régime syrien n’aurait pu survivre sans la création d’Israel. Et sans Israel, l’expansion iranienne n’aurait pu avoir lieu de même que ses interventions militaires dans la guerre de Assad contre son peuple, au nom de la Palestine là encore. Le régime Assad a prospéré grâce à Israel, grâce à l’occupation de la Palestine et du Golan syrien. Il en résulte que l’Iran et Assad ont intérêt à ce qu’Israel reste, pour qu’ils puissent continuer à se moquer de nous.

 Au lieu de la vision binaire « ou bien les prisonniers palestiniens ou bien les prisonniers syriens », le slogan qui s’impose est : avec les prisonniers palestiniens et syriens contre leurs nombreux adversaires-rivaux. Le panel large des ennemis impose d’ouvrir la réflexion et avant tout de sortir de l’obligation des choix erronés : ou bien la Syrie ou bien la Palestine, ou bien la Syrie ou bien le Bahrein, ou encore Salaheddine al Ayoubi était un grand leader ou bien un vulgaire criminel.

  • Ce texte est paru dans le journal en ligne Al Arabiya en version arabe le 25 mai 2017, j’en ai assuré cette traduction vers le français (S. Tarraf).

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Le duel Macron-Le Pen ou la crise du récit démocratique – par Marie PELTIER

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L'amour des siens c'est pas la haine des autres

La teneur particulièrement clivante et agressive de l’élection présidentielle française et des débats qu’elle génère, rappelle à bien des égards le climat ayant précédé aux Etats-Unis l’élection de Donald Trump. Nombreux étaient alors ceux, au sein même du camp démocrate américain, refusant de choisir entre le candidat républicain et Hillary Clinton, faisant part d’un désenchantement démocratique largement partagé. L’élection française actuelle s’inscrit dans cette crise désormais globale : celle du récit collectif.

La polarisation extrême de la campagne présidentielle française, ses ressorts sémantiques, sa construction narrative trouvent place dans un nouveau rapport générationnel au politique : un rapport où la défiance semble érigée en dogme et où le ressentiment confine au mépris tout supposé reliquat d’une démocratie perçue comme en-deçà de toutes ses promesses. C’est en effet sur fond de déception démocratique, teintée de ressentiment et de détresse économique, que se joue une élection qui confronte deux diagnostics antagonistes du « mal-être » actuel.

C’est à ce duel narratif que nous assistons avec le face à face Macron-Le Pen : celui qui oppose le narratif des libertés, propre à l’après deuxième guerre mondiale, s’incarnant dans les institutions édifiées sur fond du « Plus jamais ça » et de la foi « triomphante » en la démocratie, au narratif de la revanche, de la désillusion et de la rupture, caractéristique des 15 premières années de ce XXIeme siècle, remobilisant pour partie l’imaginaire fasciste qui l’avait précédé.

Ce qui prend la forme d’une radicalisation abrupte de l’imaginaire collectif s’est construit bien en amont de cette élection, et prévaut désormais au sein de tout le camp « occidental », et au-delà. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons à l’émergence d’un clivage de plus en plus prégnant au sein du débat public international : celui qui oppose le récit post seconde guerre mondiale, désormais désigné, de manière péjorative, comme « officiel » ou « mainstream », largement perçu comme condescendant et prétexte au « nantis » pour servir leurs intérêts, à un narratif lui faisant face, se définissant comme « alternatif ».

Cette division entre récits s’est pour partie cristallisée autour du désaveu à l’égard des discours politiques et médiatiques qui ont été les moteurs sémantiques de l’après 11 septembre 2001. Le discours civilisationnel et identitaire porté en étendard par le pouvoir exécutif américain et par celles et ceux qui, en Europe et ailleurs l’ont suivi, avait suscité un premier clivage dans les opinions. Les politiques sécuritaires et le volet international de la « guerre contre la terreur » – tout particulièrement sur un plan symbolique le « mensonge de l’administration Bush » qui a justifié l’invasion de l’Irak en 2003 – l’ont encore creusé.

Le sentiment d’un décalage devenu trop insupportable entre les promesses de la démocratie occidentale et ce dont elle fait preuve « sur le terrain » ont ouvert une brèche, dans laquelle se sont engouffrés des discours de propagande – portés ici par l’extrême-droite et par une partie de la gauche radicale, et à l’international, notamment, par des régimes autoritaires extra-occidentaux – présentant cette démocratie comme leurre et prétexte à toutes les manipulations. Cette scission idéologique s’est elle-même agrégée à la vieille haine des élites propre à la rhétorique fasciste, réactivée à la faveur de cette désillusion. Le tout sur fond d’une soif d’une plus grande justice, d’une plus grande transparence, d’une plus grande cohérence, d’une meilleure répartition des richesses… mais aussi de rejet d’un modèle de société qui avait fait de la lutte contre l’extrême-droite son premier ADN.

C’est à cette lumière qu’on peut mieux comprendre dans quelle configuration narrative se joue la confrontation entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen sur le plan des imaginaires.

Emmanuel Macron, à la rhétorique souvent creuse, portant aux yeux de beaucoup un discours vide de sens et de fond, ne peut plus compter sur le seul « Plus jamais ça » pour voir son élection garantie. Ce qui avait structuré la mémoire collective depuis la seconde guerre mondiale, particulièrement autour du génocide juif et du positionnement antifasciste « viscéral » qui lui avait logiquement fait suite, est en train de se déliter. Macron incarne aux yeux de nombreux citoyens, jeunes en particulier, le nouveau mal contemporain, un mal qui semble n’avoir ni forme ni visage, désigné comme le coupable même du triomphe de l’extrême-droite : la « finance », le « système », à combattre par tous les moyens. Fût-ce par l’abstention, comme beaucoup l’annoncent de manière explicite et argumentée politiquement sur les réseaux sociaux. Ou fût-ce même par le choix de l’extrême, pour en finir une fois pour toutes avec ce nébuleux « système » voué aux gémonies ?

C’est en tout cas l’un des paris de Marine Le Pen, et ce depuis le début de sa campagne : profiter de cette désillusion démocratique pour offrir un projet de société prétendument « alternatif » et « dissident ». Une opportunité pour la candidate frontiste de décrédibiliser le récit qui, depuis plusieurs décennies, a relégué son père et sa famille politique aux poubelles de l’Histoire. Une opportunité aussi pour Vladimir Poutine qui la soutient, de diffuser à l’échelle internationale une narration de la rupture, désormais aux antipodes du récit fondé sur la lutte contre le nazisme, qui avait fait jadis la légitimé de l’URSS.

A des degrés divers, cette narration de la rupture avait par ailleurs été portée par plusieurs autres candidats : François Fillon et ses déclarations allusives à un prétendu complot des juges et des media à son égard, Jean-Luc Mélenchon et son « insoumission » face aux « médiacrates » et aux « oligarques », sans parler des « petits candidats » presque unanimement « anti-système ». Le Pen a poussé cette logique à son comble : engranger la frustration, l’amertume, la colère à l’égard de la démocratie représentative et des désenchantements que cette dernière traine dans ses sillons. Tenter de fédérer aujourd’hui derrière elle les exclus du néo-libéralisme, pour qui la Grèce fut le symbole du combat à mener : les détracteurs d’une logique économique ne semant plus espoir ni vision. Plus profondément encore : vouloir récolter les fruits d’une haine désormais très répandue à l’égard des politiques et des media, perçus comme les deux fers de lance de cette oppression néo-libérale tant conspuée.

Il y a donc à mettre à jour nos logiciels de pensée. L’injonction à la démocratie ne fonctionne plus par elle-même. Ce projet de société, censé mettre les droits humains au centre et garantir les libertés de chacun, a besoin de convaincre à nouveau, de resusciter l’enthousiasme, de s’adapter aux nouvelles exigences portées à son égard. Non pas en recyclant les recettes du passé qui nous ont conduit au marasme actuel. Non pas non plus en proclamant des principes dont se sent d’emblée exclue une partie de nos concitoyens. Non pas avec de la démagogie. Non pas non plus avec des privilèges. C’est dans cet exercice d’équilibrisme que réside le chantier démocratique actuel : être capable de proposer un nouveau récit, à la fois incarné, inclusif et porteur de sens. Il ne pourra se faire que sans l’extrême-droite, même si cela ne garantit pas sa réussite.

Marie Peltier
Historienne, chercheuse et enseignante à l’Institut Supérieur de Pédagogie de Bruxelles
Auteure de « L’ère du complotisme. La maladie d’une société fracturée » (Editions Les Petits Matins, octobre 2016)

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Fascisme éternel post-démocratique – par Antoine COURBAN

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Ce qui se joue actuellement en France, patrie de l’esprit des Lumières, dépasse la personnalité des candidats et leurs programmes. La dimension universelle des enjeux de ce scrutin ne relève pas d’une idéologie traditionnelle de gauche ou de droite, ni d’une opposition entre doctrines économiques inconciliables. Toutes les idéologies sont mortes.

La dimension universelle de ce scrutin français, à l’instar de la récente élection présidentielle américaine ainsi que du référendum britannique, touche à un registre plus anthropologique, c’est-à-dire à une certaine conception de la personne humaine à laquelle les bouleversements de la mondialisation confèrent une priorité nouvelle. On ne se détermine plus, politiquement, en fonction d’un système doctrinal : suis-je partisan d’une économie planifiée, d’une économie libérale, d’un étatisme autoritaire, etc. ? Tout indique que, de nos jours, l’interrogation principale consiste à se dire : qui suis-je ? Suis-je un sujet autonome, citoyen d’un pays régi par un contrat social et respectant la règle du droit ? Suis-je l’expression de la volonté commune d’un groupe ou d’une communauté se distinguant par une identité pérenne ? Suis-je une bulle inconsistante surfant sur les vagues d’inextricables réseaux qui m’emportent à tout vent ? D’autres questionnements du même ordre peuvent surgir à n’importe quel moment.

Si on devait simplifier, fût-ce de manière réductrice, cette élection française révèle un clivage entre une perception de soi comme individu dans un monde en pleine mutation globale et une perception de soi comme parcelle d’une réalité collective que l’histoire aurait dotée d’une identité homogène, peu sujette aux métamorphoses. Mais, en filigrane, se profile quelque chose d’autre, quelque chose que certains qualifient de « postmoderne », d’autres de « postdémocratique ». Certains parlent de nouveau « populisme », de « sectarisme », de « racisme », etc. Bref, nous aurions quitté le registre d’une certaine rationalité et de ses libertés de choix, pour celui de l’affect et du déterminisme inéluctable de l’émotivité.

Ce qui transparaît ainsi appartient à ce qu’Umberto Eco appelle « Ur-Fascisme » ou fascisme structurel, perpétuel. Dans son célèbre discours de 1995, Eco se livre à un véritable travail de sémiologie clinique afin d’identifier les symptômes permettant de reconnaître cette pulsion morbide, apparemment universelle et ne se résumant pas au seul exemple du fascisme italien du XXe siècle. Contrairement au nazisme, le modèle italien n’était pas doté d’une armature idéologique solide, ce qui le rend suffisamment malléable pour épouser de multiples formes. Dès lors, comment le reconnaître ?

« Je crois possible, dit Eco, d’établir une liste de caractéristiques typiques de ce que je voudrais appeler (…) le fascisme primitif et éternel. » Cette liste inclut quatorze critères qui ne s’organisent pas en système clos. Certains se contredisent entre eux et/ou se retrouvent dans d’autres formes despotiques. Cependant, il suffirait d’un de ces attributs, fût-il le plus anodin, pour que le fascisme puisse s’en servir et éclore.
On peut les résumer ainsi :
« Culte obsessionnel de la tradition » ; « rejet du modernisme post-1789 » ; « culte de l’action brute où la culture est suspecte » ;
« rejet du pacifisme et culte de lutte » « culte de la mort héroïque »; « rejet de l’esprit critique » ; « peur de la différence, xénophobie et racisme » ; « obsession du consensus et de la pensée unique » ;
« mobilisation de toutes les frustrations » ; « exaltation narcissique du moi collectif »; « obsession paranoïde du complot »; « élitisme populaire réactionnaire menant vers le parti unique » ; « haine de la finance » ; « populisme sélectif où le citoyen est l’émanation de la volonté collective » ;
« volonté de puissance machiste : antiféminisme et homophobie », etc.
Voilà une belle énumération qu’on retrouve partout, à commencer par le Liban, et qui donne à réfléchir à la veille du second tour de l’élection présidentielle française.

Ce texte signé Antoine COURBAN est paru dans l’Orient-le Jour du 1er mai 2017

https://www.lorientlejour.com/article/1049411/fascisme-eternel-postdemocratique.html

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Calculs et Marketing politique à la libanaise: « Après moi le déluge. Et alors?! » (à propos de la prestation de J.-L. Mélenchon sur Youtube le 28/04/2017) – par Souha TARRAF

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« Un grand soleil brillait. En rentrant chez moi, je remarquais brusquement devant moi mon ombre, tout comme je voyais l’ombre de l’autre guerre dans celle d’aujourd’hui. Cette ombre ne m’a plus quitté depuis, elle a endeuillé chacune de mes pensées, jour et nuit; on aperçoit peut-être sa sombre silhouette sur bien des pages de ce livre. Mais en fin de compte toute ombre n’est-elle pas aussi enfant de la lumière? et seul celui qui a connu des heures lumineuses et des heures sombres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence, celui-là seul a vraiment vécu ».

(L’Agonie de la paix, derniers mots du « Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen » – Stephan ZWEIG)

J’ai écouté la fameuse « revue de presse » sur youtube de Jean-Luc Mélenchon: 32 minutes d’un monologue tranquille sur canapé, pas d’interruption intempestive « toutes les deux secondes« , pas de questions gênantes non plus, pas de « médiacrates » (un des mots fétiches de JLM) en vue.

Tran-qui-lle.

D’entrée il explique qu’il n’était pas content le soir du dimanche 23 avril parce que des gens, « des amis » dans le milieu des sondages, lui disaient l’après-midi que « ça va se jouer dans un mouchoir de poche » entre les 4 candidats principaux. Et puis à 20 heures, paf, « on nous sort » (du chapeau?!) deux candidats avec un écart net avec les deux suivants: il trouve ça étrange. Il met aussi en question le déroulement du scrutin, tous ces gens qui n’ont pas pu voter, près de 500.000! A peu près ceux qui lui ont manqué, pourrait-on penser!

« Mais passons ».

Il fait une revue des résultats par villes et des bons voire très bons scores de son mouvement France Insoumise: Evry (chez M. Valls!), Marseille, Toulouse… Chapeau!

« Il nous a manqué 600 ou 700.000 voix, ça s’est joué à très peu« . Il le répète, il soupire. Que la défaite est cruelle, c’est vrai. Mais encore? Il renvoie dos à dos « l’extrême finance et l’extrême droite » : donc Macron ou Le Pen c’est kif kif! Noter au passage que l’image de Macron banquier est (aussi) un argument balancé à longueur de speech par Marine Le Pen. Vous savez, banquier/Rothschild/juif/etc.

S’il réaffirme son aversion « historique » pour l’extrême-droite, il n’appellera pas à un vote pour Macron. Non surtout pas. Pas de vote d’adhésion pour Macron. Mais qui (lui) a demandé un vote d’adhésion?

Ce qui est clairement attendu d’un leader politique, dans cette période majeure de l’histoire de la France et de l’Europe, est un vote de rejet de la haine VIA un vote Macron le 7 mai. Rien d’autre. Rien de plus. Et rien de moins!

Le 8 mai est un autre jour, Monsieur Mélenchon.

Votre mouvement pourra se lancer dans une opposition sans ménagement, sans concession contre Emmanuel Macron et son (supposé) futur gouvernement de technocrates.

Mais à maintenir à dessein par pur marketing électoraliste et par un égocentrisme dangereux la pression sur E. Macron face à la candidate de la haine, des divisions, du populisme tendance raciste-antisémite-révisionniste-violent, vous tablez et c’est profondément regrettable et irresponsable, et c’est très libanais pour le coup, sur une victoire la plus faible possible de Macron: un 50,1% vous ravirait. Cela signifie 49,9% de votes pour Marine Le Pen.

[Les grands manitous politiques libanais ont cette particularité, de père en fils, de cousin en soeur ou en gendre, de faire danser le pays au bord du précipice: d’ailleurs, ils usent et abusent de cette expression pour faire encore plus peur et fédérer « leurs gens » autour d’eux, tout près d’eux, prêts  à voter pour eux. Tout mais pas le précipice! Depuis la fin de la guerre (1990), on danse au bord de l’abîme au Liban. Je vous épargne (et m’épargne!) de longs développements sur la situation politique « à la libanaise ». Elle est lamentable, écoeurante, désespérante.]

Et donc, Le Pen à 49,9% de votes: quel effondrement! Quelle plaie définitivement ouverte! Quelle défaite pour un quelquonque « avenir en commun » en France!

Vous ne semblez pas gêné.

Vous vous projetez déjà sur l’après 7 mai ; vous en êtes à préparer les législatives, plus de 450 circonscriptions (sur 577) auront des candidats de la France Insoumise avec un programme de belles promesses, pour un « Avenir en commun ».

C’est très beau ça, sur le papier: construire l’avenir ensemble, en commun. Des lendemains heureux, qui n’en voudrait pas?

« What a wonderful world! » chantait Louis Armstrong.

On reconstruit comment un avenir en commun, lorsque le pays se réveillera divisé plus que jamais, lorsque la haine sera démocratiquement validée par les urnes: 49,9% !

Quand on s’appelle Mohammed, Bilal, Elie, Judith, Edith, Mamadou ; quand on est un peu ou beaucoup « basané » ou noir ; quand on a en français un accent « chantant » ; quand on prie comme ceci plutôt que comme cela ; quand on mange ceci ou pas cela… quand on se sent menacé au quotidien par les idées du Front National, Français ou pas, basané noir ou blanc, riche ou pauvre, chômeur ou cadre sup… on a peur. On peut s’appeler Jean, Paul ou Benoît ou Catherine et ressentir la même peur.

Peut-on (re)construire un avenir (en commun) sur la peur?

A vous écouter dans votre tranquille monologue ininterrompu sauf par votre bon vouloir, pardonnez-moi cette comparaison peu élogieuse Monsieur Mélenchon, j’ai eu l’impression de me retrouver à écouter les harangues populistes, les outrances et raccourcis analytiques des (auto-proclamés) leaders politiques et autres gourous libanais: dans la personnalisation du lien entre « vous » et « eux » (les gens, votre auditoire d' »insoumis »). Dans cette mise en danger du pays – mais pour ces leaders auto-proclamés, qu’importe? Et alors! Après eux le déluge!

Mr. Macron a dit ce qu’il ne fallait pas, l’autre soir à la télé: il n’est pas bon politicien, ne sait pas doser ses mots et ses coups.

Il a dit, à propos de vos électeurs: « je suis triste pour eux, ils méritent mieux« .

Damned! Ô rage!

Votre fierté, votre égocentrisme (et/ou narcissisme) en ont pris un coup! Mériter mieux que vous! Macron s’est donc grillé. Ok. Ok. Mais là maintenant, on fait quoi? On entretient le suspens, la pression et on n’appelle pas à mettre les bulletins de vote Le Pen à la poubelle? (de l’histoire)

Appeler à voter contre Le Pen ne suffit plus, Monsieur Mélenchon. Non.

C’est au « supplice Macron » (Laurent Mauduit) qu’il faut appeler : le seul choix à faire au nom d’un avenir commun possible. Sans un appel clair envers vos électeurs, tant et tant de personnes qui ont cru en vos propositions, il y aura comme un dangereux flottement dans l’air. Ce lien qui semble quasi mystique chez certains, chez nombre d’entre les « insoumis » à votre égard – même si vous vous défendez d’être un gourou, ils attendent de lire vos conseils, vos lumières pour savoir la route à prendre – ce lien quasi mystique risque de se distendre et de lâcher. Au profit d’une candidate Le Pen qui n’attend que cela! Et qui sortira soit victorieuse soit renforcée très dangereusement du scrutin le 7 mai.

Dans les deux cas, le mouvement France Insoumise subira une profonde cassure.

Quel gâchis.

En quelques jours, une belle et riche campagne électorale se retrouve réduite à des questionnements sémantiques: « voter contre Le Pen » oui mais encore? « Voter pour Macron » est la seule issue raisonnable, pour préserver l’avenir en commun.

Pardonnez mon insistance. Ces jours sont cruciaux pour la France – et pour l’Europe. Et pour le rôle de la France dans le monde.

C’est au nom de cette France des Lumières, à protéger des projets sombres d’un parti haineux très renforcé, aux portes de l’Elysée, c’est cette France-là que nous devons préserver, ensemble. Voter contre Le Pen doit signifier clairement voter pour Macron. Aucune autre alternative, aucun doute n’est à laisser planer.

Et alors, alors seulement, vous aurez la reconnaissance de millions de personnes, en France et ailleurs.

C’est le 7 mai que se joue « l’avenir en commun »: le slogan et la réalité.

Le 8 mai, Monsieur Mélenchon, il sera trop tard pour les regrets et les monologues tranquilles.

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Tant qu’il me restera un souffle… – par Jean DIHARSCE

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Tant qu’il me restera un souffle, de vie ou bien de mots, de vie aussi en mots, je m’époumonerai doucement.
Je dirai le lent balancement du ciel dessus la branche, l’air léger du printemps et ses odeurs de vent. La mer à pleine bouche et le sel sur ma langue. Les chemins à cailloux qui roulent sous l’accent. Les pas à regarder le beau à l’infini.
Je ne frapperai l’homme qu’au regard du bon sens. Comme un rappel à l’ordre immuable des choses que nous avons trahies. Cette fraternité de l’arc en ciel bafouée et en loques. Et je tendrai la main à mes semblables humains pour former une chaîne qui libère le monde.
Je dirai la rencontre quand je n’y croyais plus, et je donnerai tout, envers et contre tous, pour aller au plus vrai et quel qu’en soit le risque. Il arrive un moment où l’on sait que c’est là, et l’on ne compte plus. On donne ce qu’on est. A ne plus rien en perdre. Ou tout. Mais c’est pareil.

Tant qu’il me restera un souffle, de vie ou bien de mots, de vie aussi en mots, je m’époumonerai doucement. Afin que l’on m’entende, sans qu’il y ait de peur. Je suis au vrai de moi. Au plus haut que l’on peut. Il fallait tout ce temps pour respirer enfin.

Et si j’y perds mon souffle, il restera le vent.

Jean DIHARSCE

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Samir Frangié, l’homme qui donnait à la politique ses lettres de noblesse – par Michel HAJJI-GEORGIOU

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Avec son sourire à la fois débonnaire et malicieux, son élégance de bey rebelle, mais toujours une modestie incomparable et une ouverture d’esprit maximale, il cherchait, contre vents et marées, à donner du sens – voire ses lettres de noblesses – à la politique, même lorsque cette dernière se faisait pour le moins garce, impétueuse, insupportable. Qu’à cela ne tienne, le bey rouge, surnom dont il avait hérité dans sa jeunesse communiste, était tenace, déterminé, bagarreur – mais toujours sous des allures de gentleman. Si la colère trouvait chez lui, souvent, un camarade face à l’impolitesse, l’injustice ou l’insensé, la violence, elle, était toujours honnie.

C’est à l’orée d’une septième décennie plus que jamais marquée par la violence que Samir Frangié, humaniste comme ces temps n’en veulent plus, a quitté ce monde hier, au terme d’une troisième décennie de lutte contre son irréductible bête noire : le cancer. La violence, il en avait pourtant fait l’apprentissage très tôt, avec l’horrible massacre de Miziara (caza de Zghorta), le 16 juin 1957. Son père, le grand Hamid Frangié, est alors frappé d’une hémorragie cérébrale. Samir n’a que douze ans. La présence permanente de gardes du corps autour de lui, mais aussi et surtout la déchéance physique de son père marquent indubitablement l’adolescent. Le spectre de la violence rôde déjà, têtu, féroce. Un Samir Frangié plus mûr écrira plus tard, et ce n’est pas une coïncidence, que Miziara représente le sombre présage de la guerre incivile de 1975.

Le dialogue à coups de bâton

La violence sera également au rendez-vous durant les années 60, lorsque l’étudiant à l’École des lettres Samir Frangié devient l’une des figures de proue du mouvement estudiantin de l’époque. Son cœur est à gauche, avec Albert Camus, Frantz Fanon, Wilhelm Reich, Herbert Marcuse, Ho Chi Minh, Che Guevara ou Abdel Nasser. Il est aussi avec les fedayine palestiniens. Son oncle Sleiman est alors président de la République, ce qui ouvre la voie à des scènes particulièrement cocasses aux postes de gendarmerie où le leader estudiantin se retrouve aux arrêts. En 1968, il participe à une table ronde organisée par L’Orient avec Bachir Gemayel et Karim Pakradouni, notamment, sur des affrontements qui ont eu lieu sur le campus, et où il condamne avec fermeté « les coups de bâton » de la droite qui, dit-il, tiennent lieu de dialogue.
Fort heureusement, le campus de l’Université Saint-Joseph n’est pas seulement un lieu d’affrontement. Samir n’y rencontre pas que des ennemis idéologiques, mais aussi beaucoup de compagnons de valeur, à l’instar d’Amin Maalouf, de Jad Tabet ou Maroun Bagdadi, entre autres. Il tombe surtout sous le charme d’une redoutable militante féministe, Anne Mourani, avec laquelle il passera le demi-siècle suivant et avec laquelle il aura deux enfants, Hala et Samer. Il entre aussi à l’école du journalisme à L’Orient, où il écrit sur les dossiers arabes de l’époque: la résistance palestinienne, la Syrie, l’Irak ou encore la guerre des deux Yémens, ce qui lui vaudra une interdiction permanente de se rendre en Arabie saoudite.
Derrière la violence morale et politique intense des années 60, la guerre pointe. Mais dans les deux camps opposés, on est loin d’en saisir l’insoutenable gravité. Avec la défaite arabe de 1967, le durcissement de la position des partis de droite, regroupés au sein du Helf tripartite, et le début des actions de la résistance palestinienne, le mouvement estudiantin pense qu’il est capable de réaliser ses objectifs par la violence. Grossière erreur. « Nous avons tous joué aux apprentis sorciers, mettant en branle une violence que nous n’avons pas pu contrôler par la suite », dira plus tard Samir Frangié.
Aussi le jeune intellectuel et militant politique mettra-t-il les quarante années suivantes de sa vie à essayer d’endiguer et d’étouffer cette violence.

Le médiateur résolu

Le réveil est particulièrement dur au milieu de la décennie 1970. En 1975, après un passage à l’OACL, qu’il fonde avec Mohsen Ibrahim, Samir Frangié devient l’un des compagnons de Kamal Joumblatt au sein du Mouvement national. L’expérience brutale de la guerre des deux ans, avec les massacres de La Quarantaine et de Damour, mais aussi l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977 et de Tony Frangié en 1978, achèvent de lui ôter toutes ses illusions. C’est aussi en 1978 qu’il fait, grâce à un ami psychiatre, Jean-Michel Oughourlian, la découverte de la pensée de René Girard avec Des choses cachées depuis la fondation du monde. La pensée de Girard, articulée autour du désir mimétique et des mécanismes de la violence, ne le quittera plus. Dès cette année, il va déployer toute son énergie pour tenter de rapprocher les belligérants dans l’espoir d’un règlement du conflit, à travers des initiatives de dialogue, notamment entre Walid Joumblatt et Bachir Gemayel en 1978, en 1980 après le massacre de Safra, puis en 1981-1982 entre les Forces libanaises et le Fateh pour mettre fin à l’effroyable échange de voitures piégées, puis après la terrible invasion israélienne de Beyrouth entre le Parti socialiste progressiste et les chrétiens de la Montagne en 1984. Mais des forces occultes – Damas, en général – veillent au grain pour annihiler chacune de ses tentatives. C’est toutefois dans le même esprit qu’il contribuera, avec d’autres et autour de Rafic Hariri, au processus d’élaboration de l’accord de Taëf entre 1986 et 1989.

Si la guerre civile se termine en octobre 1990, Samir Frangié est rapidement confronté à une nouvelle forme de violence: le despotisme syrien et les prémices de l’occupation. Aussi fonde-t-il, avec la double bénédiction du patriarche Sfeir – dont il s’est rapproché depuis 1986 – et de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, le Congrès permanent pour le dialogue libanais, avec l’aide de Hani Fahs. L’initiative vise à mettre autour d’une même table les anciens belligérants de la guerre civile pour créer une dynamique de groupe. L’idée est simple: seule l’unité des Libanais – ce fameux vivre-ensemble – peut conduire au rétablissement de la souveraineté hypothéquée par Damas. C’est la même idée qui sera à l’origine de toute la dynamique du printemps de Beyrouth.

Le rêve d’unité

Car, après le retrait israélien de l’an 2000 et le manifeste des évêques maronites en décembre de la même année qui réclame le retrait des troupes syriennes (et auquel l’apport de Samir Frangié n’est pas étranger), l’effet boule de neige ne vas plus s’arrêter. Avec ses anciens compagnons de gauche et le PSP de Walid Joumblatt, Samir Frangié crée le Forum démocratique dirigé par Habib Sadek. En milieu chrétien et sous l’égide du patriarche Sfeir, il contribue, avec son compagnon Farès Souhaid, à la fondation du Rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe la grande majorité (Michel Aoun exclu) des forces chrétiennes hostiles à l’occupation syrienne. En parallèle, une bataille pour les libertés se met en place contre le régime sécuritaire libano-syrien: il en est l’un des fers de lance. Toutes ces actions – y compris le très important appel de Beyrouth en 2004 qui appelle à faire le devoir de mémoire nationale et à tirer les leçons de la guerre pour refonder la souveraineté – déboucheront sur la création d’une opposition plurielle, avec la formation du Rassemblement du Bristol.

Samir Frangié est infatigable. Il est partout, avec ses compagnons, sur l’ensemble du territoire libanais, à défendre l’idée du vivre-ensemble. Là où le pyromane syrien allume les feux de la discorde, il joue au chaman, éteint les incendies, panse les plaies, apaise et fédère les cœurs comme les esprits. Si bien que lors de l’assassinat de Rafic Hariri, l’un des parrains politiques de cette opposition plurielle avec le patriarche Sfeir et Walid Joumblatt, le terrain est désormais prêt pour affronter l’hydre de Damas et ses alliés au Liban. Ça suffit. Pour lui, Hariri est « le mort de trop », le pharmakos de Nikos Kazantzaki et de Girard dont le sacrifice doit conjurer une fois pour toutes la spirale interminable de la violence. C’est le début de l’intifada de l’indépendance que Samir Frangié, entouré des membres de l’opposition, lance le 16 février 2005 à partir du domicile du chef du PSP à Clemenceau. Son rêve d’unité, de vivre-ensemble, de citoyenneté et de dignité humaine, mais aussi et surtout son rêve de paix – celui de l’adolescent d’Ehden – sont enfin réalisés avec le raz-de-marée rouge et blanc du 14 mars 2005. Pour lui, il s’agit d’un instant de réconciliation nationale populaire et citoyen spontané au cœur de la ville, le jour où les individus, et pas les communautés, ont pris leur destin en main au Liban.

Le dernier combat

Mais le rêve est de courte durée. La décennie suivante sera faite de désillusions: persistance d’un front intérieur déstabilisant le pays à coups d’assassinats et de forcings militaires sous l’influence de l’axe Damas-Téhéran, essoufflement du printemps arabe sous la double menace de la tyrannie et du terrorisme, erreurs monumentales d’alliés politiques démagogiques et narcissiques, et retour aux carcans communautaires étriqués. Le rêve s’estompe, quand bien même Samir Frangié ne perd aucune occasion pour fixer des repères et des valeurs au sein d’une caste politique qui fait la sourde oreille. Si bien qu’il finira par être désigné sous le terme de « conscience de l’intifada de l’indépendance ». Il n’aura de cesse, pourtant, de multiplier les initiatives pour sortir le 14 Mars et le Liban de leur médiocrité. Cependant, en 2011, ce mal, dont il croyait s’être déjà débarrassé une première fois à la fin des années 1990, fait sa réapparition. Samir, avec sa détermination, en vient encore à bout et rédige, pour conjurer la maladie, un essai autobiographique sous le titre Voyage au bout de la violence. Las ! En 2016, cette violence intérieure qui ne veut pas le lâcher se manifeste encore, avec plus d’acharnement.

Samir Frangié, l’un des derniers grands humanistes de ce pays, a peut-être perdu hier son dernier combat. Mais ses appels à une intifada de la paix et à une union des «modérés» du monde entier pour faire face à la montée aux extrêmes qui ravage la planète entière résonneront longtemps, et de plus en plus forts, comme une promesse de printemps refleuri, d’aurore resplendissante et apaisée.

  • Article paru le 12 Avril 2017 dans l’Orient-Le Jour

– « Samir Frangieh a été porté en terre le 13 avril, jour de la commémoration du déclenchement de la guerre incivile libanaise » (Roula Douglas)