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Passeport, à la vie à la mort – par Souha TARRAF

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« Nul homme n’est une île, entière en elle-même ; tout homme est un morceau du continent, une partie de l’ensemble… La mort de tout homme me diminue, parce que je fais partie du genre humain, et en conséquence, n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi » (John Donne).

« La belle vie (des migrants) est terminée » : voilà ce qu’a osé balancer, tranquillement, le nouveau ministre d’extrême-droite de l’Intérieur, l’Italien Matteo Salvini. Mais oui la belle vie des migrants, ceux qui font croisière sur la Méditerranée après un cool long treck de tous les dangers à travers le Sahara puis la Libye ou bien, autre itinéraire, via la Turquie et bien des pays d’Europe de l’Est avec femmes et enfants : c’est fini. Jusqu’à quand, la passivité de tant de gens (citoyens), jusqu’à quel point, la bassesse de tant de dirigeants politiques des pays d’origine et des pays d’accostage des personnes qui cherchent un refuge à leur merdique vie? Aujourd’hui un émigrant est un délinquant sauf certificat de pardon, sauf s’il arrive à montrer (la bonne) patte banche : s’il a assez d’argent pour ne pas venir bouffer le pain de…, s’il a été assez violé, torturé, sa famille partiellement ou totalement massacrée, parfois s’il est homosexuel. Et bien sûr qu’il apporte des preuves, ce manant! Autrement, qu’il disparaisse! Hors de nos vues si possible. Nous on veut la paix. Déjeuner en paix, bouffer en paix, sans ces gueux à nos portes et sur nos écrans. On ne veut rien savoir! La Terre, NOTRE Terre à tous, s’est pourtant historiquement peuplée par les migrations humaines et toujours pour les mêmes raisons: fuir les guerres, les oppressions, la faim! Ce n’est pas un slogan: nous sommes tous, absolument tous, des migrants! Réveillons-nous! Comment laissons-nous faire ces crimes sous nos yeux passifs, juste inquiets de notre petit confort et nos petits projets et plans des prochaines vacances, après les crimes de la passivité et de la collaboration durant la deuxième guerre mondiale? Sommes-nous sans coeur, sans mémoire, sans âme? Nous savons tous, nous le savons très bien, que des millions de Juifs, de Tziganes, d’homosexuels ont été parqués dans des camps et massacrés. Parqués, massacrés, gazés. Des hommes, des femmes, des enfants parqués, massacrés, gazés. Par millions.

Nous savons tous qu’on ne quitte pas l’Afghanistan, la Syrie, le Soudan, le Sénégal, le Mali, l’Algérie, sa famille, ses paysages d’enfance, pour le plaisir de la croisière. On ne largue pas les amarres de sa vie par choix, mais par  absence d’autre choix. Partir ou mourir.

Arrêtons de faire comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes : on se réveille quand, les gens?! Jusqu’au début du 20ème siècle, Stefan Sweig le rappelait, on voyageait sans papiers, sans « passeport », cet objet aujourd’hui plus indispensable que boire et manger. Aujourd’hui on ferme d’un cran de plus le verrou de la porte: tout est fait dans la criminalisation du fait humain, universel, commun, de migrer. A coup de milliards, on fait sous-traiter l’arrêt des flux humains dans les pires pays du monde selon les codes occidentaux du vivre libre: au Soudan d’Omar Al Bachir, en Libye livrée aux milices les plus abjectes, en Turquie lissée par Erdogan. Deux informations de ce week-end devraient soulever le coeur : Malte et l’Italie refusent de laisser accoster l’Aquarius, chargé depuis ce dimanche 10 juin de 629 personnes (dont 129 enfants et 7 femmes enceintes) récupérées dans les eaux au large de la Libye. Et l’Autriche et le Danemark proposent d’ouvrir des camps d’expulsés (pas de migrants, pas de réfugiés: d’expulsés) aux portes de l’Europe… hors de la citadelle Europe, bien sûr.

On laisse faire? On se réveille quand? On se regarde comment, dans la glace?

– Lire ce texte de blog, édifiant sur le cas Tunisie/ Union Européenne: https://nawaat.org/portail/2018/06/10/ue-tunisie-les-politiques-migratoires-leurs-visas-et-nos-morts/

  • Heureusement, des villes italiennes commencent à se soulever, à désobéir, Naples, Palerme et Messine. Voici une pétition qui circule depuis quelques heures, pour soutenir Naples : à vot’ bon coeur, merci de signer et faire circuler dans les réseaux que vous voudrez (mail, whatsapp, twitter, facebook, pigeons voyageurs…).

Napoli Welcome

 

 

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Je donnerais ma vie pour être un migrant… par Vincent LAHOUZE

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Je donnerais ma vie pour être un migrant, ça a l’air tellement génial à vivre comme nouvelle télé-réalité. Je t’explique, attends.

T’es là tranquille dans ton pays, tu entends le bruit des balles, tu te demandes de qui entre toi et ton voisin sera éliminé en premier sans prime time, tu vis dans les décombres en attendant que D&Co ou l’armée viennent maroufler les murs, tu n’as rien dans le ventre à part la peur de ne pas te réveiller le lendemain, alors tu cherches de quoi manger en grattant la terre, c’est un peu Koh-Lanta, sans l’accent marseillais du candidat relou, le totem et le collier d’immunité. Alors, t’es là tranquille, prêt à tenter un Pékin-Express direction l’Europe, et c’est parti mon kiki, tu laisses derrière toi toute ta vie, ta mémoire, ta famille, ton héritage, ton identité mais ce n’est rien comparé à l’aventure, tu as bien raison de casser la routine, le quotidien c’est vraiment mortel. Alors, t’es là tranquille, entassé avec les autres participants dans la soute d’un camion, dans les cales d’un bateau, c’est un peu la Croisière s’amuse ou les Déménageurs de l’extrême mais qu’importe, au bout t’attends la gloire, la richesse européenne, les droits de l’Homme, la Liberté.

Et puis, finalement, le rideau tombe et les corps aussi. Ce n’est pas Danse avec les Stars, mais Valse avec la Mort, ce n’est pas Rendez-vous en Terre inconnue mais

J’irai mourir chez vous.

Et le monde entier regarde sa télévision, tout en râlant sur le coût de la vie qui augmente, la courbe du chômage, – la crise c’est la crise vivement Marine 2022 parce que bon ce rigolo de Macron merci bien ce n’est que de la poudre de perlinpinpin, et que franchement on n’a pas que ça à faire que de voir des gens morts au moment du repas qui de toute manière allaient nous piquer notre boulot, merde quoi on n’a pas de sous c’est la crise qu’elle a dit la Marine non mais sans blague et puis nos sdf on y pense, passe moi le sel, merci-

Et puis, de temps en temps, un migrant devient vaguement humain aux yeux des européens, après avoir rendu service, après avoir sauvé un enfant, après avoir rendu un service à la Nation, surtout. Il devient durant quelques instants un super Héros, – mais pas trop quand même, n’oublie pas d’où tu viens-, alors qu’il ne demande qu’à être un homme ordinaire, accepté de tous, au quotidien. Mais c’est le jeu, ma pauvre Lucette, du pain et des jeux, toujours. Combien de Mamoudou Gassama pour des milliers d’autres migrants qui tapissent le fond des océans?

Et pendant ce temps, des enfants font la planche dans les vagues, en silence.

 

Copyright Photo : Aris Messinis

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Comme une goutte d’eau dans l’océan – par Mahamadou Diakité (mineur isolé étranger)

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Il parait que la terre a une superficie de 510 000 000 de km2.

Et il n’y a pas de place pour moi.

Bien sûr si tu enlèves les mers les océans les fleuves les lacs et les marécages ça fait un peu moins. Tu sais combien il y a de km2 de terre ferme? 149 400 000 parait. A cela tu peux enlever des km2 de forêt Amazonienne, ce qu’il en reste. Des km2 de désert du Sahara. Tu peux enlever les Etats-Unis, parait que c’est la fin du rêve Américain et que d’ici 2050 avec la montée des eaux ils vont finir comme Titanic.

Tiens ! Tu peux aussi retirer le pôle-Nord et sa banquise, ce qu’il en reste, pas envie de mourir noyé avec trois ours polaires et pis vraiment j’aime pas la neige ! C’est super depuis que cette femme a pris la parole au Sénat, tu peux un peu choisir où t’installer, c’est le concept du shopping migratoire, tu connais ? J’ai entendu son intervention à la radio « Quand on vient du Darfour, on peut décider de faire du shopping de l’asile et décider qu’on sera mieux en Suède qu’en Italie ». Le concept est sympa mais vraiment je le répète j’aime pas la neige et je crois que je serai mieux en Italie. Aussi il y a un autre problème, je ne viens pas du Darfour. J’espère que ça s’étend à tous les pays. Sinon ça serait vraiment injuste non ? Je ne sais pas je vais me renseigner.

De toute façon pour le moment j’en suis pas encore là. Je dois attendre la majorité. Je suis venu en France parce qu’ici il y a une lois qui protège les mineurs, parait. Mais moi, pour les Français de La Croix Rouge, je ne suis pas mineur. Pour les Français de La Croix Rouge je n’ai pas besoin de protection. Mon discours est trop cohérent, ils disent. Cohérent ça veut dire quoi ? Alors j’entame une procédure, je fais un recours. C’est mon droit !

Je mesure 1m70, épais comme une allumette comme ils disent et il n’y a pas de place pour moi. Je suis à 3237 km de mon village qui n’en est plus un et encore pour venir je n’ai pas pris la ligne droite ! 1 km à pied ça use ça use 1 km à pied ça use les souliers 2 km à pied ça use ça use 2 km à pied ça use les souliers 3 km à pied ça use ça use 3 km à pied ça use les souliers… Il me reste 3 ans avant la majorité alors en attendant j’apprends la culture française.. enfin ce qu’il en reste. 4 km à pied ça use ça use 4km à pied… Enfin..c’est quelqu’un qui a dit que… Qu’il n’y avait pas de culture française. Alors j’apprends la langue et les comptines, les expressions les proverbes aussi j’aime bien. Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Mieux vaut un tiens, que deux tu l’auras. Malin comme un singe. Ça ira mieux demain. Courage, fuyons ! A chaque jour suffit sa peine. Jamais 2 sans 3. Celui-là je ne l’aime pas parce qu’après un refus ça ne prédit rien de bon. Tout va bien dans le meilleur des Mondes possibles, mais ça je ne sais pas si c’est un proverbe. Tout vient à point à qui sait attendre… ouais. C’est pas demain la veille ! Jouer au chat et à la souris. Comme un poisson dans l’eau ou une goutte d’eau dans l’océan. Même une goutte d’eau trouve sa place dans l’Océan et elle se retrouve bien entourée la goutte. Mais moi je ne suis pas une goutte d’eau, moi, je suis MAHAMADOU, ça c’est mon nom.

HIER SOIR JE N’AI PAS DORMI.

Ma tête est en pagaille.

J’ai vu hier un drapeau de mon pays en feu ici à Paris.

Je crois que le monde est devenu fou à force de tourner en rond.

Quand j’étais petit je croyais que la terre était à tout le monde.

On dit des enfants qu’ils sont naïfs.

Moi je pense qu’ils sont Humains.

Je pense qu’on devrait les écouter mieux.

Et si grandir c’est devenir méchant… Alors je ne veux pas grandir.

Parisiens je me présente à vous.

Je m’appelle Youssouf j’ai 16 ans et je dors dans vos rues.

Mais pas sous le pont, là-bas, dans les tentes avec tous les autres.

On dit que l’union fait la force mais moi là-bas j’ai trop peur.

Quand la nuit tombe des gens viennent pour nous taper.

Alors je m’isole. Jusqu’à-ce que la fatigue dépasse la peur, mais souvent je ne dors pas.

C’est drôle, j’apprends qu’il peut y avoir plusieurs sorte de peur.

J’ai peur.

Depuis que j’ai quitté Maman au pays j’ai peur.

Tout le monde ne traverse pas la mer sur une barque de fortune.

Tout le monde ne passe pas les frontières.

J’ai 16 ans et maintenant je connais FRONTEX et ses barbelés incrustés de sang.

J’ai 16 ans, et j’ai peur des chiens qui vous suivent à la trace.

On m’avait un peu dit tout ça, sur le chemin, que ce serait long, que ce serait dur que ce serait la loterie.

Mais que si jamais j’arrivais en France je serais en sécurité.

Parait qu’il existe une Loi ici qui protège les mineurs…

C’est bizarre.

Peut être que certain Français ne savent pas lire la Loi ?

Pour les Français de La Croix Rouge je ne suis pas mineur.

Pour les Français de La Croix Rouge je n’ai pas besoin de protection.

Pour les français de La Croix Rouge je n’ai pas de nom.

J’ai 16 ans, et on m’apprend que le monde ne m’appartient pas.

NDLR: Mahamadou DIAKITE, malien, a 16 ans. Agathe Nadimi a croisé son chemin comme celui de beaucoup d’autres sur les trottoirs de la capitale…

Pour soutenir l’action en faveur des mineurs isolés étrangers qui survivent à Paris : agathenadimi@hotmail.fr

* Ce texte a d’abord été publié dans un blog de Médiapart, La Chapelle en lutte.

(c) Jane Sautière, Paris mars 2018

(c) Agathe Nadimi

(c) Agathe Nadimi

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C’est ma ville – par Nadia Meziane

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C’est ma ville.

C’est la mode de dire que Paris est devenu une ville musée, une ville de bureaux, une ville réservée aux riches. C’est la mode de dire que la banlieue déteste Paris, que le périphérique est une frontière infranchissable. C’est la mode de n’aimer que certains quartiers de Paris, de dire qu’on ne va que dans l’Est parisien, pas dans les coins à touristes. C’est la mode, mais c’est n’importe quoi.

Mais le soir, quand je sature, je vais jusqu’à l’Ile Saint Louis manger une glace, et laisser avant les reflets du soleil sur la Tour Saint Jacques te rassurer sur le fait que tu vis bien dans un conte de fées. Sur les quais, la banlieue chuchote d’un air supérieur sur les provinciaux qui s’extasient, nous on a ça tous les jours, quand on veut, ça, la Seine, Notre-Dame, l’odeur du temps, les glaces les meilleures du monde. Sur les quais, le prolo francilien fait quand même coucou aux gens des bateaux mouches, on les aime nos touristes, quand même , ils viennent nous voir du bout du monde, alors qu’on est pas foutus de leur indiquer la direction de la Sainte Chapelle en anglais.

Certains après-midi quand je sature, je monte sur la terrasse du Printemps Haussmann, boire un café et se laisser étourdir par les milliers de toits qui s’écoulent à l’infini, c’est mille fois plus beau que la mer, pas vrai, dis tu aux touristes qui sont mille fois d’accord.

C’est ma ville, la ville des douleurs et des sourires mélangés du monde entier. La ville où tu sens à chaque instant l’odeur du temps et celle des gens du présent, la ville où le monde entier s’est échoué sur des terribles campements .La ville où mon grand-père s’est échoué aussi, il y a si longtemps, et la France n’en voulait pas, mais Paris , têtue, reste la ville monde où , à chaque instant, même dans le désespoir le plus noir, on se dit , devant la nuit qui brille et chavire en même temps, que l’échec ne durera pas toujours, forcément, qu’il y aura les révoltes des Printemps, où les arrivés d’hier, depuis la Commune et même avant, sont toujours devant, fièrement.

C’est ma ville, où le FN ne crève jamais le plafond, malgré les fascistes qui attaquent les gens sur les campements, malgré les terroristes qui font couler le sang.

C’est ma ville, qui tangue de douleur et d’effroi devant tous les droits dans leurs bottes, mais ne sombre pas, c’est la haine qui finira par se noyer dans les rires mêlés des mômes de banlieue, des touristes endimanchés et des réfugiés fatigués mais qui vont rester, t’inquiète, et dans trois générations, leurs enfants me ressembleront, Parisiens accrochés aux bords de Seine, certains de passer leurs soirées dans la ville la plus belle du monde, qui sera toujours à tout le monde.

Fuck you Daesh.

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Paris. Copyright photo N. Meziane

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Nous sommes les défenseurs de la révolution syrienne – Nasri HAJJAJ

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Nous sommes ceux qui ont crié depuis le début avec le peuple syrien: nous voulons la liberté!

Et nous sommes ceux qui ont crié contre l’interventionnisme iranien et l’interventionnisme du Hezbollah dans le massacre du peuple syrien

Ceux qui ont dit non à l’interventionnisme turc en Syrie

Ceux qui se sont opposés à la militarisation de la révolution syrienne pacifique et qui ont hurlé à pleine voix contre les mouvances fondamentalistes islamistes et autres venant d’Arabie Saoudite et du Qatar et contre la confiscation des rêves syriens de liberté, de justice et de démocratie

Nous sommes ceux dont les coeurs ont pleuré pour les enfants morts de la Ghouta, Daraya, Homs, Alep, Douma, al Qoussair et Madaya

Ceux qui ont ressenti l’anéantissement du sens humain dans le viol de milliers de femmes syriennes dans les prisons du régime

Nous sommes ceux qui ont réclamé la libération des prisonniers politiques dans les geôles du régime criminel al Assad

Ceux qui ont été suffoqués par le massacre de milliers de prisonniers par la faim et la torture

Et nous sommes ceux qui vous rappelions chaque jour, à vous autres les bornés, ce qu’a fait subir le régime Assad à notre peuple palestinien à Tal Al Zaatar, Chatila, Ain el Heloué, Beddaoui et Sabra

Ceux qui ont constamment dit au monde que ce régime est la cause des souffrances des peuples de toute cette région, au Liban, en Syrie, en Palestine et en Irak.

Oui, nous autres sommes les seuls qui avons le droit de condamner toute agression en territoire syrien et non pas vous qui vous déchaînez aujourd’hui dans la condamnation de la frappe américaine.

Nous!

Oui, nous qui ne cessons de réclamer la chute du régime criminel et la libération de la Syrie des forces colonisatrices russes, iraniennes, turques, américaines et de l’emprise fondamentaliste islamiste que le régime a apporté pour se protéger de son peuple.

 

نحن الذين صرخنا منذ البدء مع الشعب السوري :بدنا حرية ونحن الذين صرخنا لا للتدخل الإيراني وتدخل حزب الله في قتل الشعب السوري ونحن الذين وقفنا ضد الهيمنة الروسية على سورية ونحن الذين قلنا لا للتدخل التركي في سورية ونحن الذين وقفنا ضد عسكرة ثورة السوريين السلمية وصرخنا بملء الصوت ضد الحركات الأصولية الإسلامية ورعاتها في السعودية وقطر ومصادرتها أحلام السوريين في الحرية والعدل والديمقراطية ونحن الذين بكت قلوبنا من أجل أطفال الغوطة ودرعا وحمص وحلب ودوما والقصير ومضايا المقتولين ونحن الذين شعرنا بإمتهان إنسانيتنا لإغتصاب الآف النساء السوريات في معتقلات النظام ونحن الذين طالبنا بالإفراج عن المعتقلين في أقبية نظام الأسد القاتل ونحن الذين أصابنا الرعب لمقتل الآف المعتقلين تجويعاً وتعذيباً ونحن الذين كنا نذكّركم كلّ يوم أيها البلهاء بما فعله النظام الأسدي بشعبنا الفلسطيني في تل الزعتر وشاتيلا وعين الحلوة والبداوي وصيدا ونحن الذين كنا دائماً نقول للعالم أن هذا النظام سبب لعذابات شعوب المنطقة كلها في لبنان وسورية وفلسطين والعراق.
نعم نحن الوحيدين الذين لهم الحق في إدانة أي عدوان على أرض سورية وليس أنتم يا من تتشدقون اليوم بإدانة الضربة الأميركية.
نحن
نعم نحن الذين ما زلنا نطالب بإسقاط نظام القتل وتحرير سورية من قوى الإستعمار الروسي والإيراني والتركي والأميركي والإسلامي الأصولي التي إستجلبها النظام لتحميه من شعبه.

 

We are those who have cried from the very start with the Syrian people: we want freedom!

And we are those who have cried against Iranian interventionism, and against Hezbollah interventionism in the slaughter of the Syrian people.

Those who have said no to Turkish interventionism in Syria

Those who have opposed the militarization of the pacifistic Syrian revolution. Those who have cried loud against fundamentalism islamist and other movements from Saudi Arabia and Qatar, and against the seizure of Syrian dreams of freedom, justice, and democracy

We are those whose hearts cried for the dead children of Ghouta, Daraya, Homs, Alep, Douma, al Qoussair and Madaya

Those who have felt the annihilation of all human sense in the rape of thousands of Syrian women in regime prisons

We are those who have demanded the liberation of the political prisoners from the gaols of the Assad criminal regime

Those who were outraged and appalled with the slaughter of thousands of prisoners by hunger and torture

And we are those who everyday remind you, you narrow and bigoted, to what the Assad regime has subjected our Palestinian people at Tal Al Zaatar, Chatila, Ain el Heloue, Beddawy and Sabra

Those who have constantly told the world that this regime is the cause of the suffering of the people of this entire region; in Lebanon, in Syria, in Palestine, and in Irak

Yes, none but us can condemn all agression on Syrian territory; not you today who fire to condemn the American strike.

We.

Yes, we who never cease to demand the overthrow of the criminal regime; to demand the liberation of Syria from the colonizing forces of Russia, Iran, Turkey, and USA; to demand the liberation of Syria from the fundamentalist islamist clutch that the regime has brought in to protect itself from its people.

 

Nasri Hajjaj 15/04/2018

 

  • Version originale de ce texte en arabe par Nasri HAJJAJ. Traduction en français et en anglais par Souha Tarraf.

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L’éveil – Yasmina KHADRA

La Démocratie a intronisé Ubu à la Maison Blanche, Néron s’amuse au Kremlin ; sous le ciel de Carcassonne, tandis que le jour se lève comme on lève le gibier, un délinquant prétend avoir reçu une révélation ; il sort son arme et court à sa perte. Un héros donne sa vie pour sauver un otage, l’otage culpabilise et la nation entière est endeuillée.

L’effroi et l’émoi marchent au pas pour cadencer le pouls d’une époque tourmentée, livrée sans ambages à ses propres démons.

Mercredi dernier, au théâtre de Liège, le père d’un kamikaze me confie : « Je vis un enfer ». Il pose sur moi des yeux aux abois, chargés de ténèbres, de honte et de résignation.

A la gare de Munich, une semaine plus tôt, un contrôleur s’interdit de me regarder. « I was wondering if you could help me, sir », lui dis-je dans un anglais béquillard. Arc-bouté contre un chariot, il fixe un point au loin et fait comme si je n’existais pas. Son attitude m’a renvoyé au livre de Primo Levi, Si c’est un homme. Pourtant la veille, au Kammerspiele où j’ai été convié à la première de l’adaptation théâtrale de mon roman L’Attentat, un public enthousiaste m’a fait un bel accueil.

Que retenir de mon séjour bavarois? Si j’ai choisi de ne frémir qu’aux ovations d’un public acquis, d’autres s’attarderaient sans doute sur l’attitude du contrôleur parce que la veille personne ne les a célébrés comme moi. Une tête brûlée pourrait mettre le feu aux poudres de toutes les colères et de tous les rejets. Ainsi naissent les amalgames et s’accélèrent les raccourcis.

Que faire? Comment se situer dans un monde d’illusionnistes où l’on s’évertue à nous faire prendre un canasson pour une licorne, où les diatribes sont élevées au rang des prophéties et les consciences savamment muselées? Que dire d’une humanité ayant confié son destin à une énormité foraine qui a une main dans chaque conflit et le doigt sur le bouton nucléaire? Qu’attendre des lendemains faits d’exodes massifs, de guerres absurdes et d’extrémismes claironnants lorsque le racisme se découvre une légitimité et la discorde un hymne?…

L’éveil! Tout simplement. L’éveil, nécessairement… L’éveil à soi-même, à la responsabilité de tout un chacun, à l’importance de notre libre arbitre au lieu de déléguer nos angoisses et nos doutes aux manipulateurs de tout poil. L’éveil à la nature des choses, immuable et souveraine : si le monde est imparfait, à nous de savoir négocier ses imperfections. L’éveil à cette vérité éternelle : nous sommes les seuls artisans de nos rêves et les seuls fossoyeurs de nos quiétudes, et il nous appartient, à nous, et à nous seuls, de décider de notre sort.

Rien ne nous interdit d’aimer de chaque folklore un pas de danse ; rien ne nous empêche d’aller au bout du monde nous faire des amis.

En dressant des remparts chimériques autour de nos hypothétiques abris, nous ne faisons qu’étouffer l’essentiel de notre audience puisqu’il n’est de frontières entre les Hommes que dans l’étroitesse des esprits.

Ecartons nos œillères et nos bras, et nous soulèverons les montagnes ; écoutons nos cœurs et nous les entendrons battre la mesure de nos prières pour que la vie n’ait de sens que lorsque tous les bonheurs seront partagés. Aura vécu pleinement sa vie celui qui a compris que le plus grand des sacrifices est de continuer d’aimer la vie malgré tout. Tournons le dos aux gourous de malheur, ne prêtons l’oreille qu’aux appels fraternels, n’élisons nos idoles que parmi ceux qui nous font rêver car ce qui nous émerveille nous grandit, et sachons, une fois pour toutes, que nous n’avons pour destin commun que la portée de nos choix.

Yasmina Khadra, pour l’émission d’Augustin Trapenard sur France-Inter Boomerang

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« A quoi bon encore le monde ? » Nihilisme, naïveté, négation [1]. A propos de la Syrie – par Catherine COQUIO

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« Les seuls à croire encore au monde sont les artistes : la persistance de l’œuvre d’art reflète le caractère persistant du monde. Ils ne peuvent pas se permettre d’être étrangers au monde ». Hannah Arendt [2]

Derrière les trois grands mots de mon titre je voudrais parler du monde comme croyance, mais en m’y prenant à l’envers, en parlant de nihilisme et de négation. Sur la « naïveté », et sur la citation, je m’expliquerai. J’aurais pu commencer par une autre citation : « Ne gaspillez pas le sang des martyrs ». Cette phrase, que j’ai entendue pour la première fois en 2014 dans le film Homs, chronique d’une révolte, de Talal Derki, était prononcée par Abdel Basset Sarout, jeune footballeur devenu activiste, puis guerrier dans la ville bombardée de Homs : il prononce cette phrase à répétition alors qu’il est blessé sur une civière, le pied déchiré, dans les gravats. C’est au printemps 2012. Le jeune homme qui chantait à tue-tête des chants de liberté aux côtés de Fadwa Souleiman [3], à ce moment-là, sanglote.

ECRIRE AU GHETTO

La citation de mon titre, « À quoi bon encore le monde ? », est une phrase que j’ai lue il y a quelques années dans un journal clandestin qu’avait rédigé un Juif autrichien transféré dans un ghetto de Pologne, Oskar Rosenfeld : « Wozu noch Welt » (« à quoi bon encore le monde ») [4]. Cette phrase, il l’avait tracée un jour d’octobre 1942, peu après que la majorité des enfants et vieillards du ghetto, celui de Lodz, aient été déportés vers les camps d’extermination ; cette rafle avait précédé toutes les autres qui s’étaient succédées, jusqu’à la liquidation tardive du ghetto. Dans ce journal, cet homme notait tout ce qu’il voyait autour de lui : la décomposition accélérée d’une société sous les effets de la terreur, mais aussi tout ce qui tentait d’y résister, tout ce qu’il voyait se dire et se faire de nouveau, de troublant, parfois d’inouï, les formes de vie inédites. Il projetait d’écrire une « histoire culturelle du ghetto », et cette histoire se pensait comme une histoire des formes de résistance à l’anéantissement. Et dans ces notes, où il tentait de donner un « visage » humain à la survie, les gestes et mots des enfants reviennent sans cesse.

En 1942, le « monde » était en très mauvais état : le nazisme faisait rage dans toute l’Europe et avait entraîné les démocraties dans une guerre mondiale ; dans ce monde-là les Juifs n’avaient plus aucun espoir, ils savaient que cette guerre ne les sauverait pas. Mais certains comme Rosenfeld percevaient le ghetto comme un monde encore, nouveau et même « unique », dont il fallait raconter l’histoire. Ils croyaient encore à l’idée de monde, et que vivre en humains était encore possible. Ils étaient nombreux, à Lodz et dans les autres ghettos polonais, à écrire ainsi clandestinement, à documenter et archiver ce qui se passait chaque jour dans ce monde, et certains essayaient de le transporter dans le langage de la poésie. Cette histoire-là, celle d’une guerre morale à l’intérieur de la guerre, a été racontée pour le ghetto de Varsovie par un historien américain, Samuel Kassow, dans un grand livre paru il y a quelques années, intitulé Qui racontera notre histoire ? [5]

Si j’en parle ici, c’est que j’ai lu ce livre alors que j’étais quotidiennement informée de ce qui se passait en Syrie, pas seulement par les médias, mais aussi par les réseaux sociaux : j’ai vu les Aleppins adresser au « monde » leurs messages et leurs posts lors de la chute d’Alep-Est ; j’ai vu passer aussi la photo dont parle Delphine Minoui dans Les Passeurs de livres de Daraya, celle de la bibliothèque souterraine transformée par de jeunes civils en université clandestine : « une transgression par l’apprentissage » dit-elle [6]. Cette image m’a saisie, et plus encore ce livre, qui raconte l’histoire d’une ouverture du monde à travers la découverte des livres en pleine catastrophe. Cette résistance culturelle se distingue de la résistance politique, mais elle l’accompagne. Ossama Mohamad disait à Beaubourg lors du premier débat de ce cycle [7], que la révolution de 2011 était une « révolution culturelle ». Yassin al-Haj Saleh a parlé à son sujet d’expérience existentielle, une expérience qu’il compare à « l’expérience d’émancipation » qu’il avait vécue au cours de ses 16 années de prison sous Hafez el Assad. Et de même qu’il appelle à « sortir la mémoire des prisons », il appelle à témoigner de la révolution et à la penser politiquement, en en restituant l’expérience [8].

Il faudra que soit écrite un jour l’histoire des multiples formes de résistance de la société civile, celle des Conseils locaux des régions insurgées, comme celle des comités de coordination de la révolution, avec la même minutie et le même effort de compréhension immersive que Samuel Kassow pour le ghetto de Varsovie. Et de même que Kassow exposait en détails la signification politique que les Juifs de gauche et d’extrême-gauche réunis autour d’Emanuel Ringelblum avaient donné à leur effort d’archivage dans le ghetto de Varsovie, jusqu’à l’insurrection, cette histoire syrienne sera l’histoire d’un espoir et pas seulement d’un écrasement : un espoir pour la nation syrienne, mais aussi pour le monde. Elle s’écrira à partir des témoignages syriens, ceux de la prison comme ceux de la révolution et de sa répression, témoignages qui reviennent sans cesse à l’idée de « monde ». Cette histoire s’écrira bien sûr tout autrement : non pas à partir d’archives conservées dans des boîtes mises sous terre et exhumées, mais à partir d’une mémoire numérique et d’une exceptionnelle abondance de matériaux et d’archives, visuelles plus encore qu’écrites. Une abondance d’abord confondante et même accablante, car elle montre qu’un crime contre l’humanité peut se dérouler à ciel grand ouvert, être mille fois annoncé, montré et documenté de par le monde, sans provoquer de décision d’intervention de la part des puissants de ce monde, et ceci est une mauvaise nouvelle pour ce monde, pour nous tous.

A QUOI BON ENCORE LE MONDE ? / LE « CORPS DES ENFANTS ».

Les efforts de documentation et d’écriture des Juifs polonais en 1942 supposaient, comme ceux des Syriens bombardés et assiégés à partir de 2012-2013, que, malgré l’espoir perdu dans les nations, la perspective d’un monde existe, qu’un horizon de sens soit maintenu. Mais en disant « À quoi bon encore le monde ? », l’homme qui en témoignant affirmait l’existence de cet horizon est soudain frappé de nihilisme : le témoin soudain ne croit plus en rien, même plus au monde. Et cette atteinte a à voir avec la disparition des enfants du ghetto, le fait brutal d’être privé de leur présence à tous, d’être privé de l’enfance, comme si celle-ci était garante du monde. Oskar Rosenfeld s’est pourtant ressaisi, il a repris son travail, jusqu’au bout il a observé et noté : la croyance au monde persistait, mais quelque chose avait eu lieu qui sortait de l’histoire : dans son journal il revient plusieurs fois sur cet événement comme sur un cataclysme cosmique et, à chaque fois qu’il l’évoque c’est comme s’il venait d’avoir lieu. De fait, témoigner de la destruction des enfants plonge dans un présent qui ne peut pas se transformer en passé. Quant au témoignage des enfants eux-mêmes, il semble toujours s’écrire au futur. « Nous venons du futur », dit le film de Jalal Maghout projeté avant-hier ici même [9].

Je ne suis pas en train de comparer ce qui se passe en Syrie depuis 2011 et ce qui s’est passé en Pologne en 1942. Du point de vue des faits comme des expériences, les deux histoires diffèrent très profondément. Mais ici et là se pose la question d’une disparition du monde, ou de son éclipse, liée à un type de destructivité politique qui fait de l’enfant et de l’enfance une cible cruciale. Dans la guerre aux civils que mène le régime syrien sous couvert d’une « guerre civile », l’acharnement contre les enfants, le corps féminin et les liens familiaux occupe une place singulière, qui apparente la violence du régime à une violence génocidaire, ou plutôt à une destructivité génocidaire, car le génocide ne relève plus de la violence. Il relève en revanche toujours de la violation, et du crime contre l’intimité : les conduites de cruauté insensées des massacreurs qui se déchaînent depuis sept ans en Syrie montrent l’objectif concerté d’une violation programmée, un viol physique et psychique à grande échelle, une méthode d’offense intime érigée en système, qui ajoute à la destruction des corps le massacre des âmes, ou à ce qui, dans l’âme, signifie espoir d’avenir et désir de liberté. Comme le montre le geste d’allonger les manifestants sur le ventre et de leur piétiner le dos en criant : « Vous voulez la liberté ? », geste qui s’est systématisé après s’être inauguré en avril 2011 au village d’Al-Bayda, près de Banias. Atteindre l’enfance et les enfants, c’est atteindre dans l’œuf ce désir de liberté et d’avenir. Le sort fait aux enfants est l’image la plus crue de ce qu’est la violence de ce régime : une violence anomique, infligée pour elle-même, immotivée, une destructivité à l’état pur, qui s’accompagne de cruautés infinies. Je pense à Hamza et Tamer, les gamins graffiteurs de Deraa torturés, dont les corps mutilés ont été rendus aux parents en mai 2011, avec la recommandation d’en faire d’autres rapidement, faute de quoi on allait s’en occuper [10] ; je pense aux fillettes violées et suppliciées dans les caves des services de sécurité, dont parlent les femmes qui témoignent dans le documentaire de Manon Loizeau et Annick Grojean, Syrie, un cri étouffé.

Plusieurs récits témoignent aussi des effets que cette violence à l’égard des enfants produit sur les parents et sur les adultes, ceux de Jumana Al Maarouf, Samar Yazbek et Majd al Dik. Je ne citerai ici que quelques passages de son livre à lui, qui témoigne de la Ghouta orientale, À l’Est de Damas, au bout du monde. Le témoignage d’un révolutionnaire syrien [11]. Au début, à propos d’un massacre : « Quand j’ai vu les familles recevoir leurs enfants couverts de sang et de traces de bottes, j’ai pensé que seuls les morts réchappent à un massacre » (p. 70). Et plus tard, à propos de l’attaque chimique d’août 2013 : « Je me suis approché du corps des enfants. Je leur ai demandé de nous pardonner de ne pas être morts et de les photographier dans cet état. Mes premières larmes ont coulé lorsque j’ai vu un homme reconnaître sa fille. Je l’ai photographié tandis qu’il la prenait dans ses bras. Et je m’en suis voulu. J’ai souhaité mourir » (p. 132). Survivre à un tel crime et devoir en témoigner, c’est mourir autrement, ou désirer mourir, car « seuls les morts réchappent à un massacre ». Ce qui est visé, et atteint, est autre chose que le corps. En donnant envie de mourir, le meurtre des enfants atteint la capacité d’espérance des adultes. De même qu’en souillant et suppliciant le corps des femmes, le viol veut aussi briser les hommes : il s’agit non seulement de régner par la terreur, mais de déchirer des familles entières et d’empêcher toute projection vers l’avenir. En ruinant des liens sacrés on fait de la souffrance un matériau et un instrument pour éradiquer. C’est dans cette volonté illimitée de cruauté et de destructivité, dans cette illimitation folle, que le « nihilisme politique » du régime se manifeste le plus clairement [12]. C’est la signature de la guerre fanatique que mène ce régime, son Djihad à lui, un nihilisme strict et non messianique comme l’est celui de Daech – ce qui n’a pas empêché l’un et l’autre d’être des alliés objectifs, et de prendre en otage la population syrienne, piégée par leurs deux nihilismes en miroir, comme Yassin al-Haj Saleh a montré [13]. Et cette rencontre a transformé la Syrie en piège pour un peuple entier, transformant ce pays en lieu d’épouvante.

LE NIHILISME ET LA « SOURCE DE VIE »

Si Mad al Dik évoque souvent les enfants, c’est qu’il avait et a un intérêt particulier pour eux et leur fragilité propre : il avait créé dans la Ghouta une association d’aide psychologique à l’enfance « Source de vie », tout en assistant l’avocate activiste Razan Zeitouneh dans son travail de documentation des crimes, d’où les photographies qu’il fait ici. Cette position à mi-chemin entre l’engagement humanitaire et éducatif et l’engagement politique donne son intérêt à ce livre brûlant, précieux à plus d’un titre : il fait saisir la part décisive du désir d’émancipation personnel dans le mouvement de mars 2011, évoquant l’exaltation des premiers slogans qu’on entend crier ; puis il montre comment, avec la répression, l’impératif de survie biologique recouvre très vite l’objectif initial, l’idéal à la fois révolutionnaire et éducatif comme projet de vie confronté à un déchaînement meurtrier, qui oblige les activistes à devenir des greffiers du crime, à faire les preuves d’une destruction à laquelle il leur faut échapper et survivre, alors qu’il était question de vivre autrement. Cette évolution est vécue comme une surprise constante par le jeune homme. Quand l’armée tire sur la foule pour la première fois, il écrit : « on ne voulait pas croire que l’armée nous assassinait » (p. 77), puis chaque nouvelle arme utilisée par le régime crée le désarroi, ébranlant la résilience qui opérait jusque-là : à la fin du chapitre sur l’attaque chimique, un ami membre du comité de coordination de Zamalka lui apprend que tous leurs amis du « bureau médiatique » sont morts sauf lui. « Il était sous le choc, et moi je ne pouvais trouver aucune explication à ces montagnes de cadavres, à un tel crime. (…) Personne n’a pu dormir. On a passé la nuit à rassembler les photos et à les envoyer aux agences d’information. Il a fallu que je visionne les vidéos que j’avais filmées, et que je retranscrive leur contenu sur ordinateurs. Les scènes de ce jour se répétaient sans fin. Je ne voyais que les cadavres, n’entendais que les cris des agonisants au dispensaire. (…) Je devais travailler et enterrer mon cœur. On n’avait pas le temps pour pleurer ni la possibilité de fuir les vidéos et les photos. Il fallait les compter et les enregistrer. (…) Au bout de plusieurs nuits sans sommeil, j’ai fait des cauchemars tout éveillé. » (p. 236)

À la folie destructrice du régime répond l’insomnie du témoin : la lutte du survivant contre sa propre folie, forcé de porter la charge d’une réalité devenue hallucination. Évoquant le projet d’un « rapport médical sur la région », Majd al Dik écrit à propos des médecins alors confrontés à une moyenne de 250 blessés par jour : « C’étaient les personnes exposées aux pires conditions psychologiques. Comme ils me l’ont confié au cours des entretiens, ils n’étaient plus capables de vivre parmi les humains. Ils vivaient dans le sang, voyaient les corps de l’intérieur, les entrailles qui sortaient des ventres, les cerveaux qui jaillissaient des crânes. Leur vie conjugale avait pris fin. Ils n’éprouvaient plus les mêmes sentiments que les autres, et ne savaient plus s’ils aimaient ou haïssaient leurs semblables. » (p. 260)

« Je ne pouvais trouver aucune explication à un tel crime. » Un crime sans explication est un crime sans raison : il a une logique, mais il n’a aucun sens [14]. Il n’appartient pas au monde humain. Le criminel n’attaque plus les porteurs d’une cause, il parle le langage de la brutalité pure pour dire une seule chose : jamais je ne cèderai ni partagerai le pouvoir, quitte à brûler le pays et exterminer tous ceux qui s’obstinent à vouloir le contraire. Le fait que Bachar ne puisse pas rationnellement vouloir détruire la population sunnite puisque celle-ci constitue 70% de la population [15], n’est pas un argument contre l’idée d’une politique exterminatrice, car toute rationalité politique a depuis longtemps cédé devant l’exclusif objectif de conserver un pouvoir, impropre à toute négociation possible. En réalité cette rationalité n’a jamais existé. Ce que Michel Seurat écrivait à propos de Hafez el-Assad résonne douloureusement aujourd’hui : « Hafez el-Assad, lui, ne se soucie guère de fonder un régime (d’où, en passant, la difficulté pour ses opposants de le déraciner). » [16]

Que faire devant une telle violence politique, devant une irrationalité qui se révèle également autodestructrice : le régime a sapé ses propres bases en envoyant massivement les Alaouites guerroyer et en les soumettant à un chantage, forme perverse de persécution, tandis que sa course en avant l’a aliéné aux puissances alliées et milices étrangères. Une telle logique folle est impropre au débat politique, et Bachar est connu pour ne jamais se livrer à une réelle négociation diplomatique. Seule une force militaire peut arrêter une violence de cette nature-là, mais il faut que ce soit une force assurée de gagner. Or une force assurée de gagner ne peut qu’être internationale.

J’entends souvent dire que la militarisation de la rébellion était une erreur, puisque le régime ne pouvait que répliquer par la pire violence, sans le moindre état d’âme – à quoi on répond que s’armer était une question de survie, de légitime défense. J’entends dire aussi que la révolution était elle-même « naïve », sinon irresponsable. Je me pose beaucoup de questions sur ce qu’on entend par cette naïveté. Que disent ce mot et ce grief de notre propre croyance malade au monde ? Parler de naïveté à propos de cette révolution, n’est-ce pas afficher notre propre nihilisme ? Mais qui est ce « nous » ? On sait qu’en matière criminelle toutes les « lignes rouges » ont été franchies, si clairement et si souvent que cette idée de ligne tient de la farce mondiale, comme si avec ce consentement au meurtre la communauté internationale avait brandi à son tour la bannière du nihilisme : ni les enfants torturés dès 2011, ni les attaques chimiques, ni les bombardements d’hôpitaux et maternités, ni les viols et disparitions en masse n’auront suffi à ce que cette « communauté internationale » puisse ou veuille déclarer la guerre à ce régime — une de ces guerres militaires qui seules peuvent empêcher un crime de masse en train de se dérouler, comme le savent de source sûre les Européens, et comme on l’a vu encore à Srebrenica, à Kigali, à Grozny.

En l’absence d’intervention internationale l’élan révolutionnaire s’est transformé en jusqu’au-boutisme guerrier, à quoi le régime a répondu par une guerre totale atroce. Ce qui frappe dans cette révolution, c’est sa persistance inouïe malgré une répression inouïe. « J’ai compris que la ville ne reviendrait pas en arrière », écrit Majd al Dik à propos de Douma en 2011, au lendemain d’un massacre. Il y a quelque chose de déchirant et de troublant à la fois dans cette manière d’aller à la mort pour marquer les valeurs de la vie. Ce courage hors normes fait prendre la mesure de ce qui avait été vécu jusque-là ; mais ce faisant l’élan révolutionnaire prend l’allure d’un sacrifice, dont la signification morale est très puissante, mais pas sa valeur politique. Le mot « martyr », employé à la fois par les djihadistes et les révolutionnaires, marque un continuum entre le religieux et le politique, mais il n’a pas le même sens ici et là. « On allait se faire tuer », dit Majd al Dik. « On arrivait le jeudi, manifestait le vendredi, et le samedi on enterrait les martyrs. C’est devenu une véritable routine. La ville s’est habituée à mourir à ce rythme. Tous les vendredis les snipers se disséminaient sur les hauts bâtiments, et l’armée bouclait la ville. » (p. 83).

L’HOMO SACER DE KAFRANBEL

Cette mécanique terrible a été transformée en répétition comique dans un petit film réalisé par le Centre de médias de la ville rebelle de Kafranbel, « The Syrian revolution in 3 minutes » [17], où des hommes préhistoriques se soulèvent, sont tués à répétition par d’autres, et se relèvent sans cesse, puis sont tués sans cesse. Cet humour est le plus troublant de tout. Comme si « l’homo sacer », l’homme tuable et non sacrifiable dont parle Agamben, faisait de l’humour sur lui-même, comme si sa « vie nue » était devenue elle-même un langage politique, comme si le sacrifice consenti se revendiquait comme conduite encore politique, la seule humaine en réplique à la violence absolue du régime, transformant la résistance en tragédie elle aussi absolue. Je vois la révolution syrienne comme une sorte de redite collective du geste que raconte Mustapha Khalifé dans La Coquille, lorsqu’entouré par la haine des détenus islamistes dans la prison de Palmyre, et menacé de mort par les plus radicaux, le héros décide de rompre enfin son silence et d’assumer son athéisme : « Me voici nu, debout devant toi, vous voulez me tuer, allez-y, mais je ne vous dirai pas que je suis croyant. » [18] Et lorsque Basset, le guerrier de Homs, sanglote en criant « Ne gaspillez pas le sang des martyrs », on peut penser qu’il sanglote parce qu’il sait qu’il trahit l’absolu, d’épuisement.

Ce langage héroïque n’est pas nihiliste : il est plein de sens, et en ceci il s’adresse encore au monde [19]. Mais de quel monde s’agit-il et peut-on parler au monde sans avoir de réponse ? Majd al Dik raconte la conférence de presse que les survivants du comité local de Zamalka, eux-mêmes intoxiqués, organisent en direct avec les médias étrangers, grâce à une connexion internet assurée par les comités d’organisation. « Tout le monde a continué à travailler, non pas parce qu’on avait encore de l’énergie, mais parce que s’arrêter signifiait s’effondrer et attendre sa mort. Tout cela dans la terreur d’une deuxième frappe chimique, puisqu’aucune réaction internationale n’avait suivi la première. » (p. 240) Quant à celle-ci, il tire la conclusion qui s’impose : « Lors de l’attaque chimique du 21 août 2013, les grandes puissances ont délivré au régime une licence pour tuer. » (p. 295) En octobre 2016, écoutant le discours prononcé à l’Assemblée Nationale par Brita Hagi Hasan et ses prises de paroles à Paris et à la radio, le Président du Conseil d’Alep-Est ou « Maire d’Alep-Est », je me suis demandé qui pouvait ne pas être bouleversé par un tel appel, quel individu, et aussi quel Français [20]. J’éprouve encore de la honte en me rappelant certains de ses mots – pas ceux sur les 21 médecins pour 300 000 habitants ni les 90% de stock consommés, mais son appel à la mémoire de la Révolution française. Et je me suis demandé quel monde allait bien pouvoir lui répondre, car la compassion n’est pas une réponse, et la solidarité elle-même s’est montrée politiquement impuissante. Ce même mois d’octobre, le collectif Abounaddara publiait un article : « Il est de bon ton d’éprouver de la compassion envers les Syriens. » [21] Je dirais qu’il est de bon ton aussi de n’en éprouver aucune. Mais cette formule de « bon ton » dit bien une vérité : la compassion ne garantit aucune action politique, comme l’avait exposé Hannah Arendt dans son texte « De L’humanité dans de sombres temps », où elle dit aussi que la solidarité entre les opprimés ne survit en général pas à la libération, et n’a donc aucune « pertinence politique » [22].

Que faire donc ? Documenter les crimes en vue d’en écrire l’histoire, mais aussi les faire juger. Je n’entrerai pas ici dans la discussion sur la qualification du crime, qui aura lieu cet après-midi [23]. Elle pose des problèmes précis, à traiter en fonction de la rationalité qui a dicté la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du génocide, une rationalité juridico-politique et non historiographique ni philosophique. La guerre totale menée par Bachar et ses alliés contre ce qu’il estime être son opposition, et qui lui fait cibler tout ce qui tente de protéger la vie, obéit à une logique d’anéantissement, avec ciblage territorial et sociologique des opérations de bombardement, d’affamement et de gazage. Si ces crimes sont jugés un jour, leur caractère génocidaire sera sûrement difficile à établir en droit, car ici jouent des appartenances claniques, régionales et culturelles qui ne recouvrent pas les quatre concepts qui définissent les critères du génocide, nation, race, ethnie, religion. Mais pour autant, écarter la question du génocide a priori, c’est se livrer à une forme de déni qu’on ne peut interpréter que comme un déni d’humanité. Déni du crime et déni d’humanité n’ont pas les mêmes sources, mais ces sources convergent et produisent l’impunité, donc la persistance du crime et le sentiment d’injustice abyssal qu’elle inflige aux victimes.

Le déni du crime porte avec lui sa négation et, dans les milieux politiques impliqués, la négation devient négationnisme, doctrine paranoïaque dont la violence est proportionnelle à l’énormité des crimes. En toute rationalité, il n’y a pas lieu d’être surpris du fait que la mécanique négationniste se mette en marche dès qu’il est question des crimes d’Assad, ni non plus qu’on y entende se mêler des discours de gauche et de droite, d’extrême gauche et d’extrême droite : qu’on se souvienne de Paul Rassinier et de Pierre Guillaume, qui rejoignaient les ratiocinations de Robert Faurisson à propos des chambres à gaz [24]. La configuration actuelle fait intervenir le vieux logiciel anti-impérialiste à contre-emploi et gagne en impact avec la force de frappe de la propagande russe, divise la gauche et la gauche extrême française d’une manière qui a été déjà plusieurs fois déconstruite, par Dominique Vidal, Julien Salingue, Sarah Kilani [25]. Mais déconstruire le discours négationniste ne le détruit pas, car sa force vient d’ailleurs que la logique qu’il emploie. Et l’analyse ne diminue pas la violence que porte la négation, qui est toujours un effort pour rendre l’autre fou : au survivant on explique qu’aucun crime n’a eu lieu, que sa famille n’a pas été exterminée, ou alors que si, mais que ce crime est sans criminel.

Ce discours sur le crime sans criminel n’a pas été seulement celui de Poutine, mais de l’ONU. Avoir confié à Kofi Annan, en février 2012, la charge d’envoyé spécial de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie, c’était tout un programme. « On aurait pu espérer de l’ancien secrétaire général de l’organisation, prix Nobel de la paix en 2001, ait un peu d’imagination, à défaut de courage », écrit J.-P. Filiu [26]. Mais pourquoi aurait-il fallu attendre de telles choses de celui qui avait été le sous-secrétaire général de Boutros-Boutros-Ghali lorsque se déroula le génocide au Rwanda ? [27] La triste vérité du très mal nommé « Conseil de sécurité » de l’ONU, cette institution dont dépend la Convention de 1948 sur le génocide, c’est Banki Moon qui l’a dite, parlant en ouverture du Conseil, en septembre 2016, d’une « tragédie qui jette la honte sur nous, un échec collectif qui devrait hanter tous les membres du Conseil » [28]. Mais la honte n’est pas plus efficace que la compassion. La tragédie hante et le crime se poursuit.

NÉGATIONNISME ET ORIENTALISME

En matière de négation, il faut s’attendre aux éternelles mêmes séquences : ré-estimation à la baisse du nombre de morts, guerre des statistiques ; arguties sur les mots, déconnexion des faits et de leur sens ; amplification des contradictions des témoignages, refusés comme preuves ; négation et/ou justification des massacres au nom de la guerre ou de l’autodéfense d’un État menacé ; relativisation des faits, voire inversion du crime ; reconnaissance de massacres et négation de l’intention d’exterminer ; demande de preuves et de documents conjointement à leur occultation ou leur disqualification ; refus d’entériner la thèse mensongère des victimes, que soutiennent tels intérêts supérieurs ou puissances extérieures ; et donc culpabilisation et diabolisation de la victime [29].

Quant au déni d’humanité, qui relègue certaines vies dans la non-valeur ou l’absence, il dit ici qu’au fond les Syriens n’appartiennent pas au monde, ou que le monde peut se passer d’eux. C’est redire autrement ce que dit le régime. Cette non-appartenance au monde, devenue aujourd’hui acosmisme, pour parler comme Arendt, est un effet de décennies d’une politique enfermante et paranoïaque, du « mur » que la politique des Assad a édifié autour des Syriens, les forçant à se replier dans leur « coquille », pour reprendre l’image de Mustapha Khalifé. Mais il est probable que le déni d’humanité concerne plus largement les Arabes ou les musulmans, ou je dirais plutôt les peuples du Moyen Orient, qui habitent un angle mort de la conscience occidentale, comme le montre aussi leur absence dans les études mémorielles, le « travail de mémoire » à l’occidentale. La non-appartenance des Syriens au monde touche au rapport de l’Occident à son « si Proche Orient » (J.-P. Filiu), rapport où persistent certaines formes d’orientalisme. On se souvient qu’Edward Saïd voyait dans l’orientalisme « une attitude profondément anti-empirique » [30], « une forme de paranoïa », produisant « un savoir qui n’est pas du même ordre que le savoir historique ordinaire » (p. 90) : « la vérité devient fonction du jugement savant, non du matériau lui-même qui, avec le temps, semble être redevable de son existence même à l’orientaliste » (p. 84). L’échec de l’orientalisme, disait-il au chapitre sur sa « phase récente », est à la fois intellectuel et humain : il consiste à n’avoir pas su « reconnaître dans cet « autre » une « expérience humaine » comme telle (p. 353).

Saïd distinguait entre un « orientalisme manifeste », qui changeait souvent de contenu, et un « orientalisme latent », qui faisait persister des constantes et un « contenu fondamental » (p. 236). De même que j’entends la musique nihiliste lorsque j’entends parler de « naïveté » à propos de la révolution syrienne ; de même lorsqu’on entend parler de « chaos syrien », il faut se mettre en écoute flottante et l’entendre comme un résidu de discours orientaliste, même s’il s’agit surtout d’aller vite et d’afficher ainsi sa distance ou son ignorance. Et les deux vont de pair. De même qu’il y a un lien entre le fait que les historiographies du Moyen Orient soient réservées aux spécialistes de science politique, et l’ignorance largement partagée à leur sujet par la masse [31]..

J’ajouterai comme un codicille à Saïd le propos de Jalal Toufic dans Le Retrait de la tradition face au désastre démesuré : dénoncer les stéréotypes orientalistes ne suffit pas, et même cette dénonciation contribue à leur persistance, car l’inconscient ignore la négation [32].

Pour les mêmes raisons, il faudrait cesser d’user du terme « despote » pour parler de Bachar, car ce mot qui fleure lui aussi l’orientalisme – un peu comme le mot « cruauté asiatique » – me semble euphémistique et inadéquat. Il faudrait se saisir de la notion de totalitaire pour parler du régime de Bachar el-Assad, comme de celui de Hafez : Michel Seurat lui-même oscillait en parlant d’« État de barbarie » : les éléments « primitifs », qui naturalisaient la violence (esprit de corps, tribu, confession), tiraient selon lui le régime vers le despotisme [33]. Or il me semble qu’à partir de la fin 1979 et du début 1980 – VIIe Congrès régional du parti Baath -, le régime de Hafez relève pleinement de la domination totalitaire : au coup d’État qui lui a permis de faire main basse sur le pouvoir et les institutions en 1970, s’ajoute une complète mainmise sur la population : engrillagement de l’opinion et propagande effrénée, surveillance généralisée, empêchement de toute société civile, contrôle des organismes et corporations, organisation de la délation, refonte de l’éducation, purgation et sacralisation de l’armée, construction d’un État policier semi-occulte, milice clanique affectée aux basses œuvres et garantie d’impunité dispositif sécuritaire ultra présent. Rappelons que celui-ci a été inspiré d’un côté par l’expertise soviétique et de l’autre par celle de l’ex-nazi Aloïs Brunner qui, après avoir été secondé Adolf Eichmann, est devenu le conseiller de Hafez dès 1966.

Ce système s’est coulé dans une culture politique sui generis où se conjuguent l’esprit du corps, la multiconfessionnalité et le tribalisme, qui sont a priori la « négation de l’État », tandis que l’État est réduit à sa fonction de domination et de destruction (Seurat, p. 19). Le fait qu’une caste ou un clan mette en coupe réglée la société entière ne diminue pas cette entièreté de la domination. La politique totalitaire devient celle du clan ou de la caste, c’est une politique du clivage confessionnel et du monopole communautaire, qui hérite néanmoins du modernisme pseudo-laïque et socialiste du parti Baath indexé sur l’« arabité absolue » : ce mélange d’éléments a fait parler à la fois de « fascisme » et d’« État néosultanien » à Yassin al-Haj Saleh. Dans La Question syrienne, ses analyses sur les « causes culturelles et politiques du fascisme » en Syrie et plus encore à celles du « nihilisme politique » du régime, propice à la montée d’un « nihilisme guerrier », sont présentées comme deux constructions mortelles en miroir [34]. Le mélange d’éléments primitifs (ou archaïques ?) et de modernité politique n’infirme pas le caractère totalitaire du régime assadien, avant même que Bachar el-Assad ne se lance dans sa guerre d’anéantissement. Et le fait que la terreur généralisée passe aussi par l’exhibition de la cruauté et le corps à corps des tortionnaires avec leurs victimes, autant que par leur disparition, leur effacement et leur mise au secret, ne contredit pas la logique totalitaire de captation intégrale des vies et des esprits, ni la dynamique d’extermination lisible dans les opérations comme des slogans.

Cette logique du tout ou rien était déjà à l’œuvre lorsque Rifaat el-Assad, chef des Brigades de défense de Hafez, estimait possible et souhaitable de « décimer » une partie de la population pour « sauver la révolution », propos paru dans le quotidien Teshrin, le 1er juillet 1980, juste après le massacre de Palmyre et deux ans avant le pilonnage furieux et le carnage de Hama. La philosophie de Rifaat el-Assad était claire : « Le Chef désigne, le Parti approuve et le peuple applaudit. Ainsi fonctionne le socialisme en Union soviétique. Celui qui n’applaudit pas va en Sibérie. » (Seurat, p. 59) Il aimait à citer Staline, mais c’est aux Khmers rouges que sa rhétorique fait penser ici – ces Khmers rouges entrés dans Phnom Penh cinq ans après le coup d’État de Hafez. Quelques semaines avant le massacre de Palmyre, on lisait dans ce même journal Teshrin : « 190 millions de travailleurs aux côtés de la Syrie dans son combat » (13 mai 1980), un combat qui mobilisait le « socialisme réel » pour mieux réprimer le mouvement populaire qui gagnait en puissance. Voilà le monde tel qu’il était censé exister pour les Syriens dans les années 1979-1980 : c’est ce monde-là qu’on voit se refermer sur les gens – sur les enfants et adolescents en particulier – dans le filmPas à pas d’Ossama Mohammad. Ce monde était une fiction politique, comme l’a été le socialisme réel partout où il a cru pouvoir dicter aux « travailleurs » leur combat. À cette fiction a fait suite celle de Bachar, d’inspiration complotiste, celle d’un pays assiégé par le terrorisme.

C’est ce monde qu’a « ouvert » la révolution de 2011, et c’est sur cette révolution que s’abattent les forces du déni les plus redoutables : soit elle était naïve, soit elle compte pour rien, soit elle n’a pas même existé. Le sujet massif des « réfugiés » me semble lui aussi destiné à nier l’événement qui a eu lieu, la révolution autant que sa répression, à effacer à la fois les acteurs et les témoins politiques d’une histoire syrienne qui concerne le monde. Il y a un lien profond entre déni des crimes et déni de la révolution. Le négationnisme est aussi un nihilisme, il nie la possibilité d’un événement qui fasse rupture : rupture révolutionnaire et rupture produite par un crime imprescriptible. Il est refus de voir le monde s’ouvrir avec la révolution, refus de voir le monde se briser par le crime sans raison et refus d’envisager la réparation. Dans chacun de ces cas, il est un refus du réel qui se fait passer pour réalisme. Jacques Rancière avait placé à raison ce pseudo « réalisme politique » parmi les « discours de la fin et du rien », dans lesquels il intégrait aussi le négationnisme [35].

*

Dans un de ses tout premiers textes consacrés à la logique négationniste, dès 1962, « Le besoin d’interpréter », Octave Mannoni avait analysé les pratiques philologiques de Robert Faurisson, et montré que ses relectures maniaques de Rimbaud et Lautréamont en termes de « démystification », montraient un refus ou une impossibilité de concevoir une révolution poétique et, plus largement un événement d’ordre poétique [36]. La révolution syrienne a très certainement été un tel événement. Elle a d’abord été un événement politique majeur, d’une immense portée morale jusque dans son devenir tragique, et de cet événement, il faut tirer des expériences politiques, et pas seulement une conscience historique pleine d’amertume et d’angoisse. Elle a été aussi, en effet, une révolution culturelle et un événement d’ordre poétique. Elle existe déjà fortement en poésie et dans l’art, et ce n’est que le début de son existence. Une existence nourricière et qui replace pleinement cet événement dans le monde. Une des tâches qui se présentent est sans doute, sinon de travailler à relier les domaines de l’art et de la réflexion politique, de retrouver le chemin du réel, de s’essayer à un autre réalisme, un empirisme non positiviste qui prenne pleinement acte des expériences passées et présentes, celles que chacun a vécues, et qui laisse toutes ses chances au possible : aux projections de la pensée, du langage, de la forme artistique.

Je pense ici aux dernières pages du livre de Yassin al-Haj Saleh Sortir la mémoire des prisons, mais aussi aux toutes premières de son livre Impossible révolution. Il s’y réclame justement de la « naïveté » en révoquant son vieil hégélianisme, pour lequel la conscience du présent est une conscience naïve qui devrait laisser place au savoir absolu [37]. C’est la révolution, dit-il, qui l’a libéré de cet hégélianisme, comme la prison l’avait émancipé de toute idéologie, fût-elle carcérale. La révolution a rendu possible la naïveté qui rend possible à chacun de penser maintenant à partir de ce qu’il a vécu. Témoigner de ce qui a eu lieu, c’est témoigner de l’impossible devenu possible, de ce qui a surgi dans la réalité, mais a été anéanti. Comprendre cet anéantissement suppose aussi de comprendre ce surgissement possible, transformé en impossible par des forces nihilistes qui travaillent notre monde.

Une telle conception cathartique de la pensée et du langage repose sur une croyance au monde. Cette croyance, Yassin Al-Haj Saleh la professe dans chacun de ses textes : elle lui fait écrire, à sa manière radicale parfaitement pertinente, que la Syrie d’aujourd’hui est le monde, et que le monde est syrien [38]. Mais cette croyance au monde s’exprime dans chacune des œuvres que nous donnent les Syriens aujourd’hui. La croyance dans le monde n’est pas la même chose que l’espoir d’un autre monde. Cette croyance est « notre seul lien », avait dit Gilles Deleuze dans son livreImage-temps, et il précisait qu’il fallait une « conversion de la croyance » pour en prendre réellement acte [39]. C’est peut-être à cette conversion de la croyance que nous invitent les Syriens.

 

  • NB : Ce texte, transcription d’une communication orale faite par l’auteure, Catherine Coquio (cf. note 1 ci-dessous), a d’abord été publié dans l’hebdomadaire en ligne Lundi Matin le 12 mars 2018.

 

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Notes :

[1] Texte prononcé le 14 décembre 2017 lors du colloque « Syrie : à la recherche d’un monde », organisé par Catherine Coquio et Nisrine Al Zahre, 14 et 15 décembre 2017, Université Paris-Diderot. Ces journées ont fait l’objet d’un enregistrement vidéo https://diderot-tv.univ-paris-diderot.fr/syrie-la-recherche-dun-monde-0. (version sous-titrée en préparation). Elles prenaient place dans un cycle plus long, qui s’achevait le 21 janvier 2018 avec une journée au Centre Pompidou dans le cadre du Festival Hors Pistes, qui a elle aussi été enregistrée : « Une autre Syrie : révolution, nation, transmission » https://horspistes13.fr/une-autre-syrie/. Je remercie Nisrine Al Zahre et Hala Alabdalla pour avoir conduit ce cycle avec moi.

[2] Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, trad. S. Courtin-Denamy, Paris, Seuil, 1995, p 198.

[3] Fadwa Souleimane, actrice et poétesse née en 1970 à Alep, avait participé activement aux manifestations dès les débuts de la révolution à Homs. Réfugiée à Paris, elle a succombé à un cancer le 17 août 2017.

[4] Ou : « à quoi bon encore un monde ? » Cette phrase est devenue le titre du journal d’Oskar Rosenfeld lorsqu’il a été publié en Allemagne, Wozu noch Welt ? Aufzeichnungen aus dem Getto Lods, édité par Hanno Loewy, Francfort, Verlag Neue Kritik, 1994. J’ai évoqué ce journal et cette question du monde à propos des ghettos polonais dans « ‘Wozu noch Welt ?’ / ‘Ce n’était pas un monde. ‘ Le ghetto comme monde et fin du monde », in J. Lindenberg éd., Premiers savoirs de la Shoah, CNRS éditions, 2017, p 37-76.

[5] Samuel Kassow, Qui écrira notre histoire  ? Les Archives secrètes du ghetto de Varsovie, trad. P. E. Dauzat, Paris, Grasset, 2011 (éd. originale 2007)

[6] Delphine Minoui, Les Passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie, Paris, Seuil, 2017, p 82.

[7] « Quelle Syrie pour quel monde ? », Centre Pompidou, 9 décembre 2017, débat en ouverture du cycle « Syrie : à la recherche d’un monde », avec Jean-Pierre Filiu, Muzaffar Salman, Nathalie Bontemps, Oussama Mohamad.

[8] Yassin AL Haj Saleh, Récits d’une Syrie oubliée. Sortir la mémoire des prisons, trad. M. Babut et N. Bontemps, Les Prairies oubliées, 2015.

[9] « Nous venons du futur. Films d’animation syriens », soirée organisée par le Service Culture de Paris 7 avec Catherine Coquio et Hala Alabdalla, Université Paris-Diderot, amphi Buffon, 12 décembre 2017, en présence des réalisateurs Jalal Maghout, Samer Ajouri, Amer Albarzawi, Mohammad Hijazi, présentés par Hala Alabdalla.

[10] En mai 2011 Hamza Ali al-Khatteeb et Tamer al-Cherii ont été torturés et tués et rendus à leurs parents mutilés et suppliciés. Le vendredi 3 juin 2011 est devenu celui des « enfants de la liberté ».

[11] Majd al Dik avec Nathalie Bontemps, A l’est de Damas, au bout du monde. Témoignage d’un révolutionnaire syrien, Paris, Don Quichotte éditions, 2016. J’ai évoqué ce livre en le plaçant dans une constellation d’autres livres relatifs à la révolution syrienne, et en particulier celui que Justine Augier a consacré à l’avocate Razan Zeitouneh, qu’évoque rapidement Majd al Dik puisqu’il a travaillé avec elle à Douma : « La Syrie existe », En attendant Nadeau, 12 mai 2017 :https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/12/05/syrie-existe-augier/

[12] Dans le roman-témoignage de Mustapha Khalifé, La Coquille, alors que le détenu se trouve dans l’antichambre de la prison de Palmyre, il se réveille dans une forêt de pieds et de jambes, lève la tête et voit deux enfants qui dorment sur de larges tuyaux au-dessus des amas de corps entassés. « Je n’ai jamais si bien dormi », dit l’un d’eux (formule qui rappelle la chanson française terrifiante du Saint-Nicolas : « je me croyais au paradis »). Khalifé ne parle plus des enfants ensuite : où sont-ils passés ?

[13La Question syrienne, Actes Sud, 2017.

[14] Sur cette notion de crime sans raison, je renvoie au livre du philosophe Philippe Bouchereau, La Grande Coupure. Essai de philosophie testimoniale, Paris, Garnier, collection « Littérature Histoire Politique », 2018, certainement l’un des livres les plus précieux aujourd’hui pour penser la singularité du crime génocidaire et les phénomènes d’étrangéisation qu’il suscite à la fois dans les faits et dans le langage qui veut en rendre compte.

[15] En 2012, 72, 8 % (http://www.slate.fr/story/62969/syrie-guerre-demographie-minorites)

[16] Michel Seurat, Syrie. L’Etat de barbarie, Paris, PUF, 2012, préface de Gilles Kepel, p 18.

[17] The Syrian revolution in 3 minutes », Kafranbel Media Center, 2014,https://www.youtube.com/watch?v=rGlgUU3E14Y. (Voir « http://www.slate.fr/story/82471/la-lecon-de-courage-et-de-fraternite-de-la-ville-martyr-kafranbel-syrie)

[18] Mustapha Khalifé, La Coquille. Prisonnier politique en Syrie, trad. S. Dujols, Babel, 2007.

[19] A la fin du film « The Syrian Revolution in 3 minutes » on lit ce message : « Death is death. Regardless of the way it was done, Assad killed 150.000. Stop him »

[20http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/16-17/c1617006.asp (18 octobre 2017) https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-2e-partie/rencontre-avec-brita-hagi-hasan-le-maire-dalep-ville (27 octobre 2017) ;http://www.lemonde.fr/syrie/article/2016/12/03/dans-l-est-d-alep-on-ne-demande-rien-d-impossible-seulement-d-arreter-le-massacre_5042905_1618247.html.

[21] Abou Naddara, Collectif de cinéastes syriens, « Syrie. L’honnête homme et les communautés fratricides », Libération, 4 octobre 2016 ;http://www.liberation.fr/debats/2016/10/04/syrie-l-honnete-homme-et-les-communautes-fratricides_1519600

[22] Hannah Arendt, « De l’humanité dans de sombres temps. Réflexions sur Lessing », Vies politiques, Paris, Gallimard, 1986 (1974).

[23] Troisième session du colloque « Syrie : à la recherche d’un monde », 14. 12. 2017 : « Détruire, effacer, nier » où sont intervenus Yassin Al Haj Saleh, Jean-Yves Potel, Joël Hubrecht, Véronique Nahoum-Grappe, Frédéric Detue. Présidence Richard Rechtman. https://diderot-tv.univ-paris-diderot.fr/syrie-la-recherche-dun-monde-0.

[24] Sur ces noms et ces phénomènes je renvoie aux travaux de Nadine Fresco, Florent Brayard, Valérie Igounet.

[25] Voir en particulier de

Julien Salingue https://blogs.mediapart.fr/lancetre/blog/161216/julien-salingue-sadresse-melenchon-au-sujet-dalep-de-bachar-et-de-poutine ;

Sarah Kilani https://lundi.am/Le-Media-sur-la-Syrie-naufrage-du-journalisme-alternatif ;

Antoine Hasday http://www.slate.fr/story/158272/desinformation-syrie-media-goutha.

[26] Jean-Pierre Filiu, Le Miroir de Damas, Paris, La Découverte, 2017, p 256.

[27] Ce qu’Annan aura fait de mieux, c’est de démissionner quelques mois plus tard après s’être laissé rouler dans la farine par Assad avec son « accord sur une approche » de cessation des violences.

[28] New York, 21. 9. 2016, cité par J.P. Filiu, op. cit. p. 262)

[29] Je renvoie à ce que j’ai écrit dans « A propos d’un nihilisme contemporain : déni, négation, témoignage », in Catherine Coquio éd., L’Histoire trouée. Négation et témoignage, L’Atalante, 2003, p 22-89.

[30] Edward Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2004 (1980), p 87.

[31] Dont je fais bien sûr partie : que savais-je de la « fédération de Syrie » inventée par la France en 1922 pour asseoir son pouvoir, et de son idée d’un « État alaouite » à côté d’un « État de Syrie » où fusionnaient Damas et Alep ? Que savais-je de Damas pilonnée en 1925 par le général français Maurice Sarail, de Joseph Kessel actionnant les manettes sur les petites maisons syriennes, et des tirailleurs sénégalais arrivés en renfort pour faire saluer le drapeau tricolore aux Syriens le 29 mai 1945 ? A peu près rien, je l’ai appris comme beaucoup d’autres choses en lisant Le Miroir de Damas de J.P. Filiu (p. 209-211 et 228)

[32] Jalal Toufic, Le Retrait de la tradition face au désastre démesuré, trad. Omar Berrada et Ninon Vinsonneau, Les Prairies ordinaires, 2011 (2009).

[33]  Il faisait comme si sa référence au socialisme et son alliance avec l’URSSétaient une question de style, et citait H. Arendt et Claude Lefort sur la distinction entre pouvoir tyrannique et domination totalitaire. (p. 81)

[34] Yassin Al Haj Saleh, La Question syrienne, trad. Ziad Majed, Farouk Mardam-Bey, Nadia Leïla Aïssaoui, Sindbad, 2016.

[35] Jacques Rancière, « Les énoncés de la fin et du rien », in G. Leyenberger et J.J.Forté éd., Traversées du nihilisme, éd. Osiris, 1994. Voir C. Coquio, « A propos d’un nihilisme contemporain », art. cit.

[36] Octave Mannoni, « Le besoin d’interpréter », Les Temps modernes, mars 1962.

[37Impossible revolution est le titre anglais du livre La Question syrienne, mais ce texte extrait de la préface anglaise ne figure pas dans l’édition française.

[38http://www.yassinhs.com/2017/04/06/syria-the-left-and-the-world/

[39] Gilles Deleuze, Image-temps, Paris, Minuit, 1985, p 223-224. « Seule la croyance au monde peut relier l’homme à ce qu’il voit et entend. Il faut que le cinéma filme, non pas le monde, mais la croyance à ce monde, notre seul lien. (…) Chrétiens ou athées, dans notre universelle schizophrénie nous avons besoin de raisons de croire en ce monde. C’est toute une conversion de la croyance ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Avis de tempête – Alexo Xenidis

Avis de tempête

Noire, absolue, colère,

Faite de mille et mille grains assemblés

Mille et mille blessures et mille indifférences

Et de la vie qui les soulève

Je vais

Arracher tous les arbres et les casser

Donner des coups de pieds dans les maisons absurdes

Lancer au loin ces voitures qui passent

Fracasser quelques rivières après les avoir étranglées

Dévaster de ma rage tout ce qui est encore debout

Attraper jusqu’au ciel le déchirer en deux

Eteindre le soleil entre mes doigts

Et les étoiles en crachant dessus

Et quand tout sera mort

Je pourrai

M’asseoir sur les ruines

Et sangloter, enfin.

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Lebanese economy watchdog

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Comment tient encore la société libanaise, par-delà les conventionnels réseaux d’aide politico-confessionnels (connus et largement étudiés en milieu académique)? Par une multitude de liens invisibles, “incomptables” de solidarité familiale mais aussi amicale et de connaissances personnelles, comme l’analyse finement Rosalie Berthier, dans une très intéressante perspective d’économie politique et anthropologique de la solidarité. À lire!

Lebanese economy watchdog
— Read on www.synaps.network/lebanese-economy-watchdog

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BALLAST | Hannah Arendt — les joies de l’action, le trésor des révolutions

www.revue-ballast.fr/hannah-arendt-les-joies-de-laction-politique/  par Lora Mariat

Il s’agit d’une présentation passionnante de la pensée si actuelle et nécessaire d’Hannah Arendt. Ses questionnements sur l’Etat-nation, le pouvoir hiérarchique, la place des apatrides (nommés aujourd’hui « migrants ») dans les espaces nationaux, le rôle révolutionnaires des conseils locaux (qui évoquent, pour nous, les Conseils de gestion locale en Syrie voire en Libye)… toutes ces interrogations traversent la pensée riche, stimulante et dynamique de celle qui se présentait comme une « penseuse », impliquée dans l’ici-maintenant et non comme une « philosophe » enfermée dans/ protégée par sa tour d’ivoire académique, loin des réalités du monde. La condition des hommes lui importait, et non pas celle de l’Homme. Lire ou relire Arendt, assurément!

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Message de la Ghouta

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save ghoutaMessage de la Ghouta, par Nivine Hotary –  publié sur le site de l’Association Syrie Moderne Démocratique Laïque_______________

ghouta

illustration: Nizar Othman

Nous y voilà !
Ceux qui me connaissent le savent, je suis comme d’habitude installée sous cette fenêtre. Je travaille sur mon ordinateur portable. J’étudie à distance à partir d’ici. Je publie aussi mes postes sur Facebook de cet endroit précis. D’habitude, ma fille joue à mes côtés, ici même.

Cette fenêtre coûte trois fois rien, je peux la remplacer à tout moment, je peux mettre du nylon à la place de la vitre, comme le font tous les habitants de la Ghouta qui ont vécu cette période, qui commence par les vitres brisées des maisons, des murs qui s’effondrent ensuite, blessent ou mettent à mort quelqu’un. Le scénario aurait pu être tout autre : au lieu d’être comme à l’accoutumée en train de travailler à ma place et ma fille en train de jouer à mes côtés, nous aurions pu, tout aussi bien, ne plus être de ce monde à cet instant où je vous écris. Nous vivons ici grâce à la volonté du bon Dieu, par miracle.

Tu peux imaginer, cher lecteur, si tu es chrétien, par exemple, que ça ressemble aux miracles de Jésus.
Tu peux imaginer, cher lecteur, si tu ne crois en rien, que c’est grâce aux forces surnaturelles de la nature.
En somme, si la volonté du bon Dieu n’existait pas, l’humanité aurait été éteinte sur la planète Al- Ghouta depuis 2012.
Si tu es juriste, je te dirai que le régime n’a rien respecté des conventions des droits de l’homme, à commencer par la plus basique, qu’est le droit à la vie, sans parler du reste évidemment.
Si tu es une mère, j’aimerais bien te dire que nos enfants aussi nous sont chers, tu sais bien ce que signifie l’amour d’un enfant. Ils risquent tous les malheurs et à chaque instant.
Si tu es plutôt de ceux qui pensent « bien mérité, ils sont tous de Daesh » ? J’aimerais bien te dire, et je jure par Dieu, qu’il n’en est rien. Crois-moi, il y a autant de chance pour qu’il y a ait un Daeshite chez toi que chez moi ! Prends mon exemple, dans ma petite et dans ma famille élargie, il n’y a aucune personne armée, et pas l’ombre d’une arme. Du plus petit au plus âgé, nous sommes tous civils, nous nous sommes mis au service de notre communauté strictement dans l’action civile.
Si tu fais plutôt partie de ceux qui soutiennent le régime, alors rassure-toi, le régime n’a rien à faire de toi, comme il n’a rien à faire de moi non plus, ton tour n’est pas encore arrivé, point à la ligne.

On ne vous demande pas de faire quoi que ce soit, car vous ne pouvez rien faire, mais il importe que vous sachiez tous ces détails, détails que nous vivons, où chaque instant semble durer un siècle. Ma fille Maya était angoissée un peu au début, mais là, elle joue de nouveau. Moi, je bois à nouveau mon Nescafé de la pire qualité, le seul Nescafé que le régime laisse passer et qu’on paye dix fois plus cher.

Je suis avec ma copine, ma copine que le sort et le bon Dieu ont bien voulu qu’elle vienne aujourd’hui me rendre visite, justement pour que je change ma place sous la fenêtre et pour que le régime n’ait pas ma peau cette fois-ci. Heureusement que j’aime le Nescafé froid ! Je voulais faire le grand ménage du printemps dans ma chambre, et là, je suis obligée de le faire aujourd’hui, c’est comme ça, on n’y peut rien !

Dieu soit loué, mes voisins sont sains et saufs. Que Dieu protège tous les gens de la Ghouta. J’écris tout cela de la même place habituelle, dans une chambre sans fenêtres, bercée par le bruit des avions qui planent dans le ciel et des obus tombant je ne sais où.

* Pour suivre les messages envoyés  par les habitants assiégés, ces quelques liens:

https://globalvoices.org/2018/02/20/do-others-know-we-exist-a-nurses-testimony-from-syrias-besieged-eastern-ghouta/#

* Site de l’association Syrie MDL

http://www.syriemdl.net/message-de-la-ghouta/

* Site de l’ONG WomenNow

http://women-now.org

ou sur twitter: @WomenNowForDev

 

 

 

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Les mots pour le dire : ASILE (Yahia Hakoum) – HOME (Warsan SHIRE)

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« Dans ce village des Landes où est protégé un jeune homme menacé d’expulsion, la boulangère répond, ce matin de Noël, à celle qui lui dit « On ne peut pas les accueillir tous » – « Pas tous. Chacun » (Marie COSNAY)

ASILE – Yahia HAKOUM

On entend le mot « asile » dans beaucoup de contextes, comme celui des réfugiés ou celui des demandeurs d’asile. Mais l’asile, qu‘est-ce que c’est ?
Le dictionnaire Larousse définit l’asile en ces termes : « Lieu où l’on peut se réfugier pour être à l’abri d’un danger, d’un besoin ».
Pourquoi un être humain se mettrait-il dans une telle situation ?
Je ne peux pas répondre à cette question, les raisons varient pour tout un chacun. Cependant, je peux parler de mon expérience et de mon vécu en tant que Syrien.

En 2011, j’avais 26 ans. Un jeune homme enragé par tout ce qui se passe dans son pays et qui ne savait pas quoi faire. Et un jour, le printemps des jeunes Arabes commence. Des manifestations dans plusieurs pays arabes ont eu lieu. Cela a commencé en Tunisie puis en Égypte, en Libye et au Yémen. J’attendais que cela arrive chez nous, mais j’ai compris rapidement que le printemps, il fallait le créer nous-mêmes. Autrement dit, il fallait que des gens aient le courage de descendre dans les rues. Il fallait des gens prêts à risquer leurs vies et celles de leurs familles et de leurs amis pour que la révolution commence. Je n’ai pas hésité un moment à le faire.

Le 15 mars, je suis descendu dans les rues. Nous étions plusieurs à avoir manifesté pendant quelques minutes avant d’être arrêtés et systématiquement torturés, et ce, pendant des semaines. J’ai finalement été libéré. Deux jours plus tard, j’ai à nouveau été arrêté et torturé comme tant d’autres pour le seul crime d’avoir réclamé la liberté et la démocratie. Je me suis ensuite réfugié chez le Père Paolo Dall’Oglio. Une période de stress continu. Pendant cette période j’ai perdu des amis et j’étais recherché par les services de renseignements aériens. Les choses sont allées de mal en pis jusqu’à ce que j’aie le choix entre trois possibilités : attendre ma mort, prendre les armes et rejoindre les premiers soldats et officiers qui ont quitté l’armée d’Assad pour défendre les manifestations ou partir préparer l’avenir de pays. J’ai commencé à chercher un asile avec l’aide de Paolo et je l’ai trouvé en Belgique.

Une fois arrivé ici, j’ai vécu une période de conflit intérieur terrible. Je passais mes nuits à regarder des vidéos de jeunes tués dans les rues. Un sentiment de culpabilité énorme s’est emparé de moi car j’étais en sécurité contrairement aux autres, mais ce conflit impliquait aussi les démarches administratives pour obtenir les documents et le statut de réfugié. Des mois se sont écoulés et je suis déchiré entre ma situation en Belgique et ce qui se passe en Syrie. 

Aujourd’hui je peux dire que l’asile, ce n’est pas qu’un lieu où l’on est en sécurité : c’est aussi un lieu où l’on se remet en question. L’asile, c’est (se) chercher une nouvelle identité, une place dans une nouvelle société. L’asile, c’est être seul dans les moments les plus tristes.

Je me rappelle du jour où j’ai perdu mon premier frère, j’étais seul chez moi et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, non seulement à cause de la mort de mon frère, mais aussi à cause de mon impuissance face à la situation. Le lendemain, il fallait que je récupère mes forces et que je continue à vivre comme si rien ne s’était passé.

L’asile, c’est pleurer son impuissance encore plus que sa tristesse. C’est vrai que je suis en sécurité en Belgique, mais l’asile c’est aussi vivre la mort de quatre frères sans pouvoir les voir une dernière fois.

L’asile, c’est vivre la maladie de sa mère sans pouvoir faire quelque chose.

L’asile, c’est ressentir la souffrance de l’impuissance face à ce que les autres vivent en Syrie.

L’asile, c’est de ne pas exister comme un homme mais comme un chiffre.

L’asile, c’est un grand tombeau où nous mourons lentement.

C’est vrai que j’ai choisi de vivre cela, mais ce choix était obligatoire. J’aurais aimé rester chez moi dans un pays libre et démocratique entouré de ma famille et de mes frères.

 

HOME  – Warsan SHIRE

No one leaves home unless
home is the mouth of a shark
you only run for the border
when you see the whole city running as well

Your neighbors running faster than you
breath bloody in their throats
the boy you went to school with
who kissed you dizzy behind the old tin factory
is holding a gun bigger than his body
you only leave home
when home won’t let you stay.

No one leaves home unless home chases you
fire under feet
hot blood in your belly
it’s not something you ever thought of doing
until the blade burnt threats into
your neck
and even then you carried the anthem under
your breath
only tearing up your passport in an airport toilets
sobbing as each mouthful of paper
made it clear that you wouldn’t be going back.

You have to understand,
that no one puts their children in a boat
unless the water is safer than the land
no one burns their palms
under trains
beneath carriages
no one spends days and nights in the stomach of a truck
feeding on newspaper unless the miles travelled
means something more than journey.
No one crawls under fences
no one wants to be beaten
pitied

No one chooses refugee camps
or strip searches where your
body is left aching
or prison,
because prison is safer
than a city of fire
and one prison guard
in the night
is better than a truckload
of men who look like your father
No one could take it
No one could stomach it
No one skin would be tough enough

The
go home blacks
refugees
dirty immigrants
asylum seekers
sucking our country dry
niggers with their hands out
they smell strange
savage
messed up their country and now they want
to mess ours up
how do the words
the dirty looks
roll off your backs
maybe because the blow is softer
than a limb torn off

Or the words are more tender
than fourteen men between
your legs
or the insults are easier
to swallow
than rubble
than bone
than your child body
in pieces.
i want to go home,
but home is the mouth of a shark
home is the barrel of the gun
and no one would leave home
unless home chased you to the shore
unless home told you
to quicken your legs
leave your clothes behind
crawl through the desert
wade through the oceans
drown
save
be hunger
beg
forget pride
your survival is more important

No one leaves home until home is a sweaty voice in your ear
saying-
leave,
run away from me now
i dont know what i’ve become
but i know that anywhere
is safer than here.

 
Version française de Home  par Paul Tanguy

Personne ne quitte sa maison à moins
Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin
Tu ne cours vers la frontière
Que lorsque toute la ville court également
Avec tes voisins qui courent plus vite que toi
Le garçon avec qui tu es allée à l’école
Qui t’a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine
Porte une arme plus grande que son corps
Tu pars de chez toi
Quand ta maison ne te permet plus de rester.
Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas
Du feu sous tes pieds
Du sang chaud dans ton ventre
C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire
Jusqu’à ce que la lame ne soit
Sur ton cou
Et même alors tu portes encore l’hymne national
Dans ta voix
Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d’un aéroport
En sanglotant à chaque bouchée de papier
Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière
Il faut que tu comprennes
Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau
A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme
Personne ne se brûle le bout des doigts
Sous des trains
Entre des wagons
Personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion
En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus
Soient plus qu’un voyage
Personne ne rampe sous un grillage
Personne ne veut être battu
Pris en pitié
Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ou la prison
Parce que la prison est plus sûre
Qu’une ville en feu
Et qu’un maton
Dans la nuit
Vaut mieux que toute une cargaison
D’hommes qui ressemblent à ton père
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n’a la peau assez tannée
Rentrez chez vous
Les noirs
Les réfugiés
Les sales immigrés
Les demandeurs d’asile
Qui sucent le sang de notre pays
Ils sentent bizarre
Sauvages
Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant
Ils veulent faire pareil ici
Comment les mots
Les sales regards
Peuvent te glisser sur le dos
Peut-être parce leur souffle est plus doux
Qu’un membre arraché
Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes
Ou ces insultes sont plus faciles
A digérer
Qu’un os
Que ton corps d’enfant
En miettes
Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule d’un requin
Ma maison, c’est le baril d’un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
De traverser les océans
Noyé
Sauvé
Avoir faim
Mendier
Oublier sa fierté
Ta survie est plus importante
Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit
Pars
Pars d’ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Ce sera plus sûr qu’ici

(Warsan Shire)

 

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Auteur inconnu, photographe syrien quittant Alep, fin décembre 2016

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Freedom Graffiti – Tamman Azzam (2012)

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Ronit Matalon, écrivaine israélienne : «Nous vivons sous un régime d’apartheid» – Entretien, par Christophe AYAD

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Ronit Matalon

(c) photo IRIS NESHER

  • Ce post reproduit intégralement un entretien effectué par Christophe Ayad (Le Monde) sur Ronit Matalon, écrivaine israélienne que je découvre, malheureusement, « à l’occasion » de sa disparition. Au-delà de son titre, l’entretien est très éclairant sur le  parcours d’une femme de lettres et de convictions. Il permet de connaître plus finement cette frange de civils israéliens que l’on n’entend pas assez: ceux qui vont à rebrousse-poil de la politique ségrégative, violente et répressive mise en place  par l’Etat d’Israel contre les Palestiniens, ceux qui sont devenus quasiment inaudibles. Exactement comme le sont devenues, inaudibles, toutes les voix des civils qui ne hurlent pas à la haine et à la mort de l’autre au Moyen-Orient – simplement parce qu’il est autre, différent. Parce que ces voix-là ne suivent pas les meutes et prétendent à l’humain universel elles sont déconsidérées, moquées ou étouffées. (S. Tarraf)

_________________________

Ecrivaine israélienne, Ronit Matalon est née en 1959 à Gnei Tikva dans une famille originaire d’Egypte. Après des études de lettres, elle travaille comme journaliste pour le quotidien Haaretz, où elle couvre la bande de Gaza et la Cisjordanie entre 1987 et 1993. Elle a remporté en 2009 le prix de la Fondation Bernstein, qui récompense les auteurs d’expression hébraïque, pour son roman Le Bruit de nos pas (Stock, 2012). Aujourd’hui, Ronit Matalon, qui se présente comme « une Séfarade qui s’en est sortie », vit et enseigne à Haïfa. Son premier roman, De face sur la photo, est paru à l’automne dernier [2015] chez Actes Sud.

Depuis l’automne 2015, Israël est frappé par une vague d’attaques au couteau. Des actes de violence imprévisibles, menés par des individus isolés. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ces attaques au couteau, ce n’est qu’un début. Il y aura autre chose. Je ne sais pas exactement pourquoi ces individus font cela, mais je suis sûre que ce serait une question pertinente à poser à nos services de renseignement. En tant qu’intellectuelle, je me pose des questions. Des questions que se posent des services de renseignement.

Je me contente de constater plusieurs choses. D’abord, l’occupation [des territoires palestiniens] est comme un malade en phase terminale et je m’étonne presque que tout cela ne soit pas arrivé plus tôt. Ensuite, je constate que la caractéristique fondamentale de la société israélienne est le déni. Elle est prisonnière de sa rhétorique sur la sécurité et la victimisation. Les Israéliens ne comprennent pas pourquoi on leur fait cela. Ils se voient comme des gens tellement bien ! Nous ne pouvons pas voir que, lorsqu’on ne laisse aucun espoir à un peuple, on le pousse à de tels actes. Ehud Barak [ancien premier ministre travailliste de 1999 à 2001], qui n’est pourtant pas quelqu’un dont j’ai une opinion très positive, a dit un jour que s’il avait été adolescent dans les mêmes circonstances, il aurait agi de la même manière.

Ce que je dis n’est, en aucune manière, une justification des meurtres et de la terreur. Seulement, la violence ne fait qu’entraîner la violence. Il y a une forme de loi de la violence qui finit par contaminer les peuples qui se libèrent pour devenir, au final, des sociétés non démocratiques, des sociétés qui tuent. La violence ne peut être contenue dans une boîte. Elle s’étend, chez les Arabes comme chez nous. Si l’on regarde la manière dont nous définissons notre ennemi, nous sommes passés du « terroriste arabe » à l’Arabe tout court et au juif tout court.

La société israélienne semble déchirée entre des groupes irréconciliables. Qu’est-ce qui la rassemble ?

Les militants d’extrême gauche en Occident, et même les juifs libéraux, ont beaucoup de mal à comprendre quelque chose de propre à la société israélienne : sa très grande hétérogénéité. On peut même parler d’un ramassis de communautés qui n’ont rien en commun. Ce qui cimente et fabrique la collectivité israélienne en ce moment, c’est l’ennemi. Les gouvernants successifs ont compris cette donnée et la manipulent à loisir.

Ça a été comme ça tout au long de l’histoire du sionisme, mais il y avait toutes sortes de freins aux dérives. Aujourd’hui, ces freins ont disparu et l’actuel gouvernement de droite ne craint pas d’affirmer qu’il veut un Etat juif, donc non démocratique. Il y a toujours eu une tension dans la définition de l’Etat d’Israël, dès son origine, entre l’identité juive et le caractère démocratique. Au sein du sionisme, qui abritait plusieurs courants, le moins démocratique a triomphé. Ce débat est devenu anachronique et le sionisme des débuts a vécu. Nous vivons aujourd’hui sous un régime d’apartheid. Comment qualifier cela autrement quand nous construisons des routes réservées aux juifs ?

Rien de ce qui se passe aujourd’hui n’était absent à l’origine de l’Etat d’Israël, en 1948. Il y a toujours eu une lutte sur l’identité de ce pays. Dans son ADN, Israël me fait penser aux sociétés fondamentalistes.

Certains analystes disent que le jour où Israël signera la paix avec les Palestiniens, la société israélienne entrera en guerre civile. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas penser en termes apocalyptiques. Il y a assez de freins dans la société israélienne pour que la guerre civile ne soit pas à l’ordre du jour. On a cru que l’assassinat d’Yitzhak Rabin entraînerait une prise de conscience de la droite israélienne. C’est absurde, les mêmes disent aujourd’hui des choses bien pires qu’en 1995. C’est comme si la société israélienne était totalement désinhibée et que l’on pouvait tout y dire. En fait, il n’y aura pas de guerre civile parce que l’autre camp, celui opposé à l’extrême droite et ses idées, est trop isolé. La majorité ne va pas barrer la route aux extrémistes pour défendre une minorité éclairée. Enfin, je ne crois pas à la guerre civile parce que c’est un argument utilisé par la droite pour effrayer l’ensemble de la société.

Etes-vous favorable à une reprise du processus de paix ou croyez-vous qu’il est trop tard pour une solution à deux Etats ?

Il est tout à fait possible que la solution à deux Etats soit devenue impossible, en effet. Le processus de paix est devenu un slogan. L’Etat d’Israël n’arrive pas à savoir ce qu’il veut être, ni la société. Les Israéliens ont décidé de croire qu’ils ont essayé de faire la paix avec les Arabes et que les Arabes n’en ont pas voulu. Je ne dis pas que les Palestiniens n’ont pas leur part dans cet échec. Derrière le discours sur le processus de paix, il y a la colonisation : tout en négociant, les gouvernements investissent des milliards dans les territoires occupés palestiniens. Ehud Barak a plus investi dans les territoires que Benyamin Nétanyahou. Pour régler le problème israélo-palestinien, il faut une vraie co-volonté.

« Archeology of the Present », installation de l’artiste israélien Tsibi Geva au pavillon israélien de la Biennale de Venise, lors de l’édition 2015. ELAD SARIG

Le monde arabe, tout autour d’Israël, est en ébullition. Avez-vous le sentiment de vivre dans un pays assiégé par la violence et les menaces ?

Ce sentiment a toujours existé en Israël. La société israélienne ne s’est jamais considérée comme partie prenante de l’espace proche-oriental. Nous sommes restés comme une chair étrangère dans cette région. Personnellement, j’aurais souhaité qu’Israël passe des alliances avec les forces démocratiques chez ses voisins plutôt que d’encourager la montée du fondamentalisme islamique comme il l’a fait dans les années 1980 en favorisant le Hamas – pour contrer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). J’aimerais qu’on ait des rapports de voisinage. C’est évidemment un fantasme et personne ne pense dans ces termes aujourd’hui. L’Etat d’Israël est surtout occupé à souffler sur les braises des conflits qui l’entourent ou à chercher à les exploiter à son profit. Il ne considère pas ses voisins comme dignes de confiance.

A quoi ressemblerait un monde idéal ?

Dans un monde idéal, nous vivrions ensemble avec les Palestiniens dans un seul Etat démocratique, avec des droits égaux pour tous. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal et, ce qui se dessine, c’est un Etat non démocratique dans la seule manière de vivre est de verser le sang.

Si un seul Etat binational et démocratique est mon idéal, je respecte la volonté des peuples. Et il est vrai que le peuple palestinien aspire pour le moment à se construire seul. Pour qu’il y ait un Etat unique dans cent ans, il nous faut passer par une phase où deux Etats cohabitent. Quand j’étais journaliste et que j’allais à Gaza, un de mes meilleurs amis palestiniens me disait : « Avant de parler de se mélanger dans un seul pays, il faut que nous apprenions à savoir qui nous sommes et qui vous êtes. » Tant qu’il n’y a pas d’identité autonome, partager un seul et même espace n’est pas possible. Quant à la solution à deux Etats, je ne sais pas comment elle sera mise en œuvre. Il pourrait tout à fait y avoir une présence juive dans un Etat palestinien, mais les colons n’en voudront pas, ni les Palestiniens.

Vous alliez à Gaza ? Bientôt, il y aura une génération de jeunes, Palestiniens comme Israéliens, qui n’aura jamais rencontré l’autre…

Au milieu des années 1980, quand j’allais à Gaza, l’atmosphère était très différente. C’était l’Intifada des pierres. Gaza n’était pas la prison à ciel ouvert qu’elle est devenue aujourd’hui. Il y avait beaucoup d’échanges. Je ne dis pas que la situation était rose, mais la rencontre était possible ainsi que les échanges entre Israéliens et Palestiniens. Avec ce qui s’est passé ces dix dernières années, la coupure totale entre les deux sociétés, les Israéliens ne connaissent plus Gaza ni ses habitants. La « démonisation » de l’autre est devenue totale. Chacun est devenu un monstre pour l’autre. C’est d’ailleurs cette situation qui a peut-être conduit aux attentats-suicides. Il y a trop d’aliénation entre nos deux peuples.

Israël vit dans un isolement de plus en plus grand au niveau international. Les campagnes de boycottage se multiplient et l’on assiste à une recrudescence de l’antisémitisme. Cela vous inquiète ?

Je ne sais pas, parce que je ne vis pas en Europe. Les critiques, justifiées, à l’égard de la politique menée par l’Etat d’Israël se doublent parfois d’un antisémitisme profond et très inquiétant. Mais le problème, c’est la réaction de l’Etat, qui considère que toute critique, même légitime, relève de l’antisémitisme. Nous sommes incapables de distinguer entre la critique valable d’Israel et antisémitisme. En agissant ainsi, le gouvernement israélien met en danger la vie des juifs en Europe et aux Etats-Unis. Le plus terrible, c’est la manipulation de la Shoah par les gouvernements successifs. Ils n’ont cessé de tirer des bénéfices de cette manipulation. Le pire attentat à la mémoire de la Shoah qu’on puisse commettre, c’est de l’utiliser pour justifier les actes les plus immoraux, comme les bombardements indiscriminés de Beyrouth ou de Gaza, où l’on a tué des femmes, des enfants…

Vous sentez-vous désespérée, menacée ?

Ma critique et mon désespoir sont le signe de mon appartenance et de ma fidélité à la tradition de la pensée critique propre au judaïsme. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est le fait que, ces deux dernières années, j’ai commencé à avoir peur d’exprimer mes idées. Ce qui se passe à l’intérieur de la société israélienne me fait plus peur que les couteaux. Plus que des coups de couteau, j’ai peur que l’on perde notre démocratie. Et je ne suis pas la seule. Nous commençons à nous méfier les uns des autres.

Christophe AYAD, Le Monde (09/01/2016)

http://mobile.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/09/ronit-matalon-ecrivaine-israelienne-nous-vivons-sous-un-regime-d-apartheid_4844369_3218.html

 

 

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Sous les mots, il y a les gens – Camille LAURENS

«Nos clients sans titre de transport sont priés de se présenter au chef de bord.» J’étais dans le train l’autre jour et, en entendant cette annonce, j’ai noté comme une contradiction dans le fait d’éviter le mot «contrôleur», jugé sans doute trop empreint de défiance policière, et de faire advenir le mot «client» au détriment des mots de «voyageur» et «passager», qui nous donnaient l’illusion d’une existence plus poétique. A quel point le choix des termes, qu’il édulcore ou serre la vis, nous renseigne sur l’état de la société, combien aussi les changements dans le lexique, apparemment anodins mais en réalité pas du tout, manipulent nos façons de saisir le monde, c’est ce dont il faudrait rester toujours conscients en préservant ce trébuchet ultrasensible qu’est le sentiment de la langue, si intimement lié au sentiment tout court autant qu’à la pensée.

Ainsi, quand j’étais enfant, en province, les gens parlaient avec inquiétude des «immigrés» – souvent des ouvriers maghrébins qui erraient seuls le soir, c’était avant le regroupement familial. D’autre part, il était question dans les livres d’histoire des «émigrés» de la Révolution française ou des «émigrés» russes. In, ex, dedans, dehors : question de point de vue. Ce petit préfixe différentiel nous indiquait que les premiers étaient chez nous, occupaient notre espace – d’où ils venaient, pourquoi, on s’en moquait, l’Afrique n’était qu’un vaste vivier de main-d’œuvre et l’on oubliait volontiers que c’était nous qui les avions fait venir -, tandis qu’on s’intéressait aux raisons qui avaient poussé les seconds à partir de chez eux, de chez nous, à s’expatrier.

Au fond, la langue organisait le regard comme un aéroport ou une gare, nous conduisant selon les cas, l’air de rien, côté arrivée ou côté départ. On rencontrait aussi le mot «exil», les «exilés» qui hantaient les poèmes et l’Histoire, tous partis noblement, chassés par de sinistres tyrans. Aujourd’hui, le point de vue a encore changé. Le monde est traversé de «migrants». Le préfixe a disparu parce qu’on ne sait plus ni d’où ils viennent ni où ils vont, ils partent de partout et ils vont où ils peuvent. Ni émigrants ni immigrants, ils tracent une route périlleuse d’un pays à l’autre. Le participe présent les installe dans une errance éternelle, comme s’ils ne devaient jamais être arrivés. Les migrants : il y aurait dans ce mot qui fait penser aux oiseaux quelque chose de beau si les hommes pouvaient traverser le ciel d’un coup d’aile. Mais le retour est incertain et la guerre n’a pas de saisons. Quand finalement ils arrivent, on les appelle des «réfugiés». Le mot ne dit pas l’élan vital qui les a animés pour se sauver de l’horreur, on y voit plutôt des corps prostrés, usés, repliés sur eux-mêmes. Le mot se souvient pourtant du mouvement qui a décidé de son sort : en sa racine, le verbe fuir. Les réfugiés ont fui un malheur pour chercher un abri. Ni fuyards ni fugitifs, mais fuyant un danger mortel, eux qui veulent vivre, qui cherchent où vivre. Ils essaient de passer – la mer, le fleuve, les barbelés – pour se retrouver du bon côté, du nôtre. Leurs passeurs les mènent souvent à rebours, leur fuite est leur mort et leur refuge nulle part. Quand je vois les reportages sur les migrants serrés de nuit dans des canots achetés à prix d’or, je pense à la barque de Charon qui conduit les ombres au rivage des morts dans la mythologie grecque. Il fait sombre, le passeur est taciturne, on traverse en silence, chaque passager a dans la bouche une pièce pour payer son voyage.

Ce voyage, nous le ferons un jour. Tous clients de la mort, le métal entre les dents. Avant, nous voulons vivre. C’est tout. Pas compliqué à comprendre. On manque d’un mot pour dire cette chose simple : que chacun demande asile, c’est-à-dire à vivre. Le refuge, c’est le monde. Mais réfugiés, ça ne va pas, ça n’a plus de sens. Il n’y a qu’à lire les journaux : «Les réfugiés expulsés de Saint-Ouen», «des réfugiés évacués de leur campement». Revoilà le préfixe «ex», mais plus question d’expliquer. Juste, partez. Il y a des gens sous les mots, pourtant ; on aimerait qu’ils y soient plus à l’abri que sous une tente de fortune. Des réfugiés expulsés, qu’est-ce que ça veut dire ?

Alors, je me disais, dans ce train : il y a un mot qui irait bien. Si on pouvait le substituer aux autres, si seulement on pouvait, on serait sauvés. C’est le mot «hôte». D’abord, c’est un beau mot, il fait sonner l’hospitalité, rite ancien par lequel on se doit d’accueillir l’étranger quel qu’il soit, même s’il nous fait peur. Mais surtout, en français, le mot est le même pour désigner celui qui arrive et celui qui reçoit, l’accueilli et l’accueillant. C’est bien qu’il n’y ait qu’un mot, puisqu’il n’y a qu’une réalité : nous sommes tous passagers, tous, comme disait Eschyle, «la race malheureuse des êtres éphémères».

  • Chronique publiée le 25 septembre 2015, Libération

Journée internationale des Migrants : 18 décembre… paraît-il.

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Fatigue – Anne TEMPELHOFF

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Il me reste si peu

Un visage fugace où reposer mes yeux

Pour aujourd’hui pas davantage

Mais vous

Qui vivez qui mangez qui dormez qui aimez…

Dans l’oubli salutaire de douleurs étranges

Comme je vous regarde

Comme je vous envie

Si je ne vous dis rien

De mes mains trop tendues

De mon cœur fatigué

De cet immense amour

C’est que je n’ai rien d’autre

Il ne m’en faut pas plus.

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#Solidarité Des cartes recharges LYCA pour le Noël des migrants mineurs à Paris – Agathe NADIMI

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« Lorsqu’ils ouvrent les mains / Ce n’est pas pour supplier/ C’est pour nous offrir / Le rêve d’Europe/ Que nous avons oublié » (Laurent Gaudé)

« Voir leurs sourires c’est immense » (Agathe Nadimi)

« Ils viennent de me dire de quitter l’hôtel lundi avec toutes mes affaires.”
Cette phrase que je redoute tellement et qui se répète inlassablement…  Mohamed est né le 11/8/2002, il a donc 15 ans et une petite bouille de poupon qui permettait d’espérer que cela n’arrive pas…
Je l’ai rencontré le jour qui a suivi son arrivée à Paris, j’avais remplacé la carte sim espagnole de son téléphone par une carte française, il ne savait pas comment remercier, très poli, parlant extrêmement bien français.
Il transportait sa valise sur son dos. Je l’avais convié à la sortie bateau mouche, il était trop content. Il se retrouve donc à la rue lundi…
Je cherche, je cherche…

Hier, j’ai rencontré Sylla, un copain lui avait refilé mon numéro lyca car il en peut plus. Il a lancé son recours pour voir un juge le 27/10, depuis, il attend. Il a 17 ans et il dort à la rue depuis des mois…
Quand je lui demande où il dort, il répond “près d’une maquette à Drancy”… 17 ans, c’est vraiment pas le bon âge… mais de toute façon, il n’y a pas de bon âge. Ils sont jeunes, malmenés et épuisés. Ils ne peuvent compter sur l’aide que de très peu de personnes qui elles même ont besoin d’aide et font, sans relâche, tout leur possible.
Ces personnes sont mes amies, nous sommes soudées autour d’eux.

Le 22 décembre nous allons leur offrir un repas de Noël, une soirée joyeuse.
Nous avons le lieu, ils pourront venir à 100 pour passer un joli moment.
Nous recherchons des petits cadeaux, gadgets, recharges de crédit lyca à leur offrir ou toute autre chose pouvant se prêter à l’occasion.

Un lit, un petit téléphone, une recharge de crédit LYCA, un petit gadget pour Noël, il y a mille façons de contribuer à cette chaîne solidaire.

Merci infiniment pour eux.

*** Pour ceux qui sont loin: achetez dans n’importe quel tabac une ou des recharges lyca à 5€, envoyez une photo de la recharge avec son numéro en message privé à Agathe sur Facebook. C’est vital. Ça permet aux enfants de garder le contact.  (8 décembre 2017)

 

  • Au hasard de la page Facebook d’Agathe Nadimi on lit cet autre post d’infos et d’échanges (13 novembre 2017) :

Une poignée de main pour donner un peu de chaleur humaine

3 heures de maraude glaçante ce matin. Je suis arrivée un peu avant mes copines, ils attendaient, gelés, sans même un pull, sans chaussettes, sans rien.
J’avais le paquet de gâteaux pour faire patienter avant l’arrivée de mes camarades qui sont arrivées chargées de kits composés avec coeur (sandwichs, bananes, gâteaux) et récupérations de jolies choses à grignoter en tout genre.

Comme à chaque fois, j’ai noté plein de signalements de tout dans mon petit carnet.

J’ai reçu la visite de jeunes que je connais bien, certains hébergés, d’autres pas qui viennent juste poser des questions, chercher un peu de chaleur humaine…
Celui qui n’avait pas de pull repart avec, celui qui avait faim repart en ayant mangé, celui qui n’avait pas de téléphone en a un, celui qui a besoin d’une carte sim en a une, celui qui a les mains creusées par le froid a de la crème…
Peu de choses mais la moindre des choses.
Il y a Mohamed et Ahmed qui dorment à la rue. Ils sont les deux plus fragiles ce matin. Ahmed vient du Tchad il parle très peu français, Mohamed est dehors depuis un moment déjà, il est maigre et épuisé.
Cela semble impossible qu’ils dorment à la rue mais pourtant… Ils sont gelés, si jeunes, si fragiles.

Déjà que je galère avec ceux que je fais héberger, c’est de la folie d’imaginer y arriver encore avec des nouveaux à chaque fois…

En fait, ce qui serait de la folie serait de les laisser un peu plus encore à la rue. Folie criminelle. Ce soir, Mohamed et Ahmed ne dormiront plus dehors.

Merci aux belles personnes qui me suivent dans cette solidarité, merci du fond du coeur.

Il n’y aura jamais trop de chaleur humaine.

 

IL N’Y AURA JAMAIS TROP DE CHALEUR HUMAINE.

Agathe NADIMI

 

 

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« En Syrie, le viol était le maître mot » – Annick COJEAN

Lisez. Lisez ce que dit cette femme, tout, jusqu’au bout du supportable. De l’indicible douleur d’être femme en Syrie en temps de guerre.

Pourquoi laisse-t-on encore faire le régime criminel de Bachar al Assad? Pourquoi tant de pays et de politiciens le soutiennent-ils de Moscou à Téhéran, de Tel-Aviv à Washington, du Caire à Beyrouth et à Rabat?

Quand laissera-t-on les Syriens en paix, débarassés de cette famille criminelle et d’un système d’oppression, de domination et de tortures institutionnalisé depuis des décennies? Pour le pétrole? Le gaz? La paix au Moyen-Orient?

Que d’hypocrisies. Que d’immondes idéologies en guise d’opium pour diviser/classer/apprendre à haïr l’autre.

Hitler est arrivé au pouvoir, s’est maintenu et a poursuivi méthodiquement ses plans d’extermination de Juifs, de Rroms, d’homosexuels et de tous ceux qu’il avait classé comme “déviants” sans être inquiété durant plusieurs années.

Bachar al Assad a-t-il lu, ou bien sa conseillière Bouthaïna Chaaban, « Si c’est un homme », de Primo Lévi?

« (…) Qu’on offre à quelques individus réduits en esclavage une position privilégiée, certains avantages et de bonnes chances de survie, en exigeant d’eux en contrepartie qu’ils trahissent la solidarité naturelle qui les lie à leurs camarades: il se trouvera toujours quelqu’un pour accepter. (…) Il arrivera en outre que, ne pouvant assouvir contre les oppresseurs la haine qu’il a accumulée, il s’en libérera de façon irationnelle sur les opprimés, et ne s’estimera satisfait que lorsqu’il aura fait payer à ses subordonnées l’affront infligé par ses supérieurs » (Si c’est un homme, Primo LEVI, p. 140, éd. Pocket)

Ce qui se passe en Syrie aujourd’hui, depuis 2011 – et déjà avant, sous Hafez el Assad – est parfaitement documenté. Nous sommes à l’ère de l’information en direct ; tout est sur Youtube. Et pourtant, pas de grandes manifestations de soutien des civils syriens. Non au contraire: les réfugiés sont rejetés, montrés du doigt, “daéchisés”/ islamisés/classés comme différents, dangereux, “étranges étrangers”…. N’ont qu’à rentrer chez eux, n’est ce pas! C’est où chez eux, c’est quoi, qui va vivre avec qui, la société syrienne est morcelée, démembrée, écartelée, violée tous les jours! Au vu et au su de tous. (S. Tarraf)

  • Le documentaire signé Manon Loizeau passe ce mardi 12 décembre à 23h,  “Syrie: le cri étouffé” sur France 2

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C’est un crime silencieux. Un crime massif, fondé sur l’un des tabous les mieux ancrés dans la société traditionnelle syrienne. Un crime perpétré depuis les premiers mois de la révolution, au printemps 2011, et qui se perpétue dans les nombreux centres de détention gérés par le régime de Bachar Al-Assad : le viol, une arme de guerre. Le Monde avait publié, le 6 mars 2014, une enquête d’Annick Cojean, titrée « Le viol, arme de destruction massive », pour laquelle la journaliste avait collecté et croisé de nombreux témoignages de femmes ayant subi des sévices sexuels dans les geôles syriennes et s’exprimant pour la première fois.

Cette fois, c’est un film, Syrie, le cri étouffé, réalisé par Manon Loizeau et coécrit avec Annick Cojean, avec l’aide de Souad Wheidi, (…)  qui donne la parole à ces femmes doublement victimes : du régime, donc, mais aussi de leurs propres familles, prêtes à les bannir, voire à les tuer, lorsqu’elles sortent de détention. La culture et la tradition patriarcales sont implacables : le viol déshonore l’ensemble de la famille, voire le clan, le quartier, toute une communauté. L’injustice est ainsi à son comble : la femme est coupable d’être victime, ou supposée victime, puisque la simple détention dans un centre de «renseignement » équivaut aujourd’hui à une présomption de viol.

Crimes « d’honneur » et suicides d’ex-détenues sont fréquents. Plusieurs de nos interlocutrices ont attenté à leurs jours. Les principales ONG, qui peinent à recueillir des informations sur ce sujet, estiment que c’est l’une des principales raisons qui poussent les familles syriennes sur les routes de l’exil. Hasna Al-Hariri, 54 ans, est l’une des très rares femmes prêtes à témoigner ouvertement. « De quoi pourrais-je désormais avoir peur, puisque j’ai tout perdu ? », dit-elle.

Le Monde l’avait rencontrée en 2016 en Jordanie, tout près de la frontière syrienne et de la région de Deraa, où elle habitait avant la révolution avec ses dix enfants, ses beaux-parents âgés et trois petits-enfants. Elle s’y trouve encore, meurtrie à jamais par l’assassinat de trois de ses fils, de son mari, de quatre beaux-frères et de quatre gendres, et par les violences qu’elle a subies en détention. Mais combative, respectée et entourée, en tant que « mère de martyrs », par de jeunes rebelles exilés, obsédée par la nécessité de traduire Bachar Al-Assad devant une juridiction internationale. Nous l’avons jointe par Skype, samedi 2 décembre, peu après son retour de la conférence de Riyad (Arabie saoudite) réunissant les différentes plates-formes de l’opposition syrienne, à laquelle elle assistait en indépendante. Voici son témoignage.

………………………………..Al-Qaeda sent 50 suicide bombers to attack Aleppo prison

C’est après la défection de l’un de mes fils, soldat dans l’armée syrienne, que ma vie a basculé et que toute la famille est officiellement devenue « ennemie du régime ». Il avait servi pendant onze ans, mais l’ordre de faire feu sur n’importe quel supposé révolutionnaire, fût-il pacifique, lui a été insupportable, et il a déserté le 20 avril 2011. Trois jours plus tard, notre maison, située dans un village de la région de Deraa, était investie par les militaires, fouillée, pillée, puis perquisitionnée à nouveau tous les deux jours, jusqu’à ce qu’un tir de lance-roquettes, le 10 mai, la détruise presque entièrement. Le 15 mai, un autre de mes fils, rebelle, qui était soigné dans un hôpital de Deraa, a été assassiné par des soldats du régime qui ont pris d’assaut le bâtiment et ont tué 65 hommes figurant parmi les blessés, cinq d’entre eux, réputés déserteurs, étant enterrés vivants.

J’ai ramené le corps de mon fils au village et me suis employée, dès lors, à chercher nourriture et médicaments pour ma famille, mais aussi pour les rebelles. Oui, bien sûr que je voulais les aider. Ils réclamaient le droit de s’exprimer, mais ne voulaient pas la guerre ! Comme j’étais surveillée et suivie, j’ai été arrêtée une première fois le 14 juin 2011, détenue d’abord dans une base des services secrets de Deraa, puis transférée à Damas, au centre 215 de la sécurité militaire. Celui qu’on appelle « le centre de la mort », parce qu’il y meurt quotidiennement, sous la torture, un grand nombre de prisonniers.

ON VENAIT LES CHERCHER UNE PAR UNE. ELLES REVENAIENT DÉSHABILLÉES, TUMÉFIÉES, BRISÉES, EN PLEURS. AU DÉBUT, ELLES ÉVOQUAIENT GIFLES ET TABASSAGE, PERSONNE N’OSAIT AVOUER AVOIR ÉTÉ VIOLÉE

Ce que j’ai vu alors dans les couloirs du sous-sol, avant même d’entrer dans ma cellule, ressemblait à une vue de l’enfer. Le sol ruisselait de sang, il y avait des cadavres dans les coins, et j’ai assisté à des scènes de torture inconcevables, sous les hurlements, les menaces, les injures : des jeunes hommes nus frappés avec des bâtons ou des câbles tressés leur arrachant la chair, suspendus par les bras à des chaînes accrochées au plafond, crucifiés, coincés dans des pneus, empalés sur des pieux. J’ai vu découper des membres à la tronçonneuse sur des êtres vivants, pour effrayer les autres et les faire avouer des choses qu’ils n’avaient pas faites. Des cris résonnaient dans toute la prison.

Il y avait alors peu de femmes. Dès mon arrivée, et malgré mon âge, j’ai été mise à nu, et j’ai dû subir ainsi, sans vêtements, des jours et des jours d’interrogatoire. J’ai été profondément humiliée. Battue avec toutes sortes d’instruments. Soumise aux chocs d’une matraque électrique qu’on me passait sur tout le corps. Plongée des jours dans un bassin d’eau souillée dans laquelle on m’enfonçait la tête pour me forcer à répondre à leurs questions : « Qui sont les terroristes que tu soutiens ? Quel argent reçois-tu d’Israël ? Quels réseaux avec les Qataris et les Saoudiens ? » Ces questions étaient tellement absurdes, moi qui ne connaissais que des jeunes gens épris de liberté ! Un jeune soldat m’a enfoncé les doigts dans le sexe. J’ai hurlé : « Je pourrais être ta mère ! » Mais le viol était partout. Dans les actes, dans les menaces, dans les discours. C’était le maître mot. Viol. Pour me faire craquer, les gardes me faisaient entrer dans les salles de torture où des hommes nus se faisaient violer et ils me criaient : « Regarde bien ! C’est ce qui arrivera à tes fils et tes filles si tu continues à comploter contre le régime. On vous violera tous ! » Ils savent bien que dans nos sociétés, le viol est pire que la mort.

« Le pire, c’est ce qu’il a fait à nos filles »

J’ai été relâchée. Mon fils déserteur a été tué. Comme le mari de ma fille, qui s’était simplement arrêté au bord d’une route pour prêter secours à des blessés qui se vidaient de leur sang. Puis on a retrouvé le corps de mon neveu, lui aussi déserteur, les yeux arrachés. De nouveau, j’ai été arrêtée et placée dans une cellule étroite avec une vingtaine de femmes de tous les âges. On venait les chercher une par une. Elles revenaient déshabillées, tuméfiées, brisées, en pleurs. Au début, elles évoquaient gifles et tabassage, aucune n’osait avouer avoir été violée. Mais l’angoisse de tomber enceinte était si atroce et obsédante que rapidement, on n’a plus parlé que de ça. Les viols. Les viols au quotidien. Les viols par cinq ou dix hommes, qui déchiraient les femmes en criant : « Ton frère ou ton mari s’est révolté contre le régime ? Ils veulent la liberté ? Eh bien voilà ce qu’on leur répond ! Tiens ! Tiens ! Violée, tu ne vaux plus rien ! Voilà ce que récoltent les salauds ! »

J’AI VU NAÎTRE DES BÉBÉS ISSUS DES VIOLS. QUI A JAMAIS PARLÉ DE CETTE INFAMIE ? OUI, CE QUE LES FEMMES REDOUTAIENT LE PLUS AU MONDE ARRIVAIT INÉVITABLEMENT : ELLES TOMBAIENT ENCEINTES

Dans ma salle d’interrogatoire, j’ai vu violer une fille de 13 ans sous les yeux de sa mère. Violer des femmes de 18, de 30 ans, de 55 ans. Et j’ai vu mourir devant moi une jeune fille, bras et jambes écartelés, ficelés à des chaises qu’une dizaine d’hommes ont massacrée. Le plus fou, c’est qu’au-delà de la souffrance physique, ces femmes détruites affrontaient une souffrance morale qui leur paraissait pire, en comprenant que leur futur venait d’être anéanti. Qu’elles ne pourraient plus se présenter devant leurs frères, leurs pères ou leurs maris. Qu’elles étaient souillées, à jamais déshonorées aux yeux de leurs proches. Et que Bachar, cette ordure, avait réussi ça : disloquer leur famille, comme il disloquait toute la société. C’est ce qu’il a fait de plus atroce dans sa guerre contre nous. Il nous a tiré dessus avec des fusils et des lance-roquettes. Il nous a bombardés avec des tanks et des avions. Il nous a balancé des gaz chimiques. Mais le pire, c’est ce qu’il a fait à nos filles.

Ma troisième détention a duré dix-huit mois, au cours desquels mon mari a été assassiné en essayant de me faire libérer moyennant une grosse somme d’argent qu’ils lui ont bien sûr volée. Je suis sortie en janvier 2014, grâce à un échange de prisonniers.

Pendant tous ces mois, j’ai été transférée dans plusieurs endroits, dont le centre de renseignement de l’armée de l’air de l’aéroport de Mazzeh et une unité de la sécurité politique de Damas. Mais c’est à la section 215, désormais pleine de femmes issues de toutes les villes – Deraa, Alep, Homs, Idlib, Deir Ezzor – que j’ai assisté aux pires atrocités.

« J’ai dû m’inproviser sage-femme »

J’ai vu des femmes mourir, au cours d’un énième viol. J’ai vu des femmes essayer d’avorter et mourir d’hémorragie. J’ai vu une fillette de 13 ans, suspendue par les poignets et la poitrine lacérée. J’ai vu des gardiens entrer dans notre cellule et tordre la bouche des filles en exigeant des fellations. J’ai vu une femme pleine du sang de ses règles à qui, en se moquant, on a jeté des rats qui lui ont bouffé le sexe. Oui, j’ai vu ça. Elle est morte. J’ai voulu la secourir, j’ai hurlé, réclamé une couverture sur son corps. On me l’a refusée : « Ce serait bien trop beau pour elle ! » Les Kurdes, les chrétiennes et les Alaouites – car il y en avait – étaient victimes d’un acharnement particulier, traitées de putes et de salopes. Et j’ai vu naître des bébés issus des viols. Qui a jamais parlé de cette infamie ? Oui, ce que les femmes redoutaient le plus au monde arrivait inévitablement : elles tombaient enceintes et accouchaient au milieu de nous toutes, dans la crasse, les poux, les infections, à même le sol.

J’ai dû m’improviser sage-femme. Quand on vit dans un village, on sait faire ces choses-là. J’ai fait ce que j’ai pu. Soulagé, assisté, encouragé, rassuré. Accueilli des bébés ensanglantés entre mes mains, sans même savoir où les poser, horrifiée. Nous n’avions ni draps ni couvertures. Et on ne nous laissait même pas opérer près des toilettes, où on aurait disposé d’un peu d’eau. Rien, nous n’avions rien, si ce n’est un bout de tissu donné par une femme qui, solidaire, venait de déchirer son voile et les ciseaux qu’un gardien nous prêtait pour couper le cordon ombilical et qu’il reprenait aussitôt en repartant avec le bébé hurlant. Le bébé de la honte. Le bébé du malheur. Un petit être vivant qui n’avait pas demandé à venir et dont on ne saurait rien…

Au début, ils nous les arrachaient dès l’accouchement. Puis, curieusement, ils les ont laissés aux mamans près de trois mois, afin qu’elles les nourrissent au sein. Certaines éprouvaient une répulsion immédiate pour l’enfant de l’ennemi. D’ailleurs, qui était le père ? Un Syrien ? Un Iranien ? Un Irakien ? Un type du Hezbollah ? Il y en avait parmi nos bourreaux. Mais les mères finissaient par s’attacher au bébé. Jusqu’au jour où, sans prévenir, on le leur arrachait. Elles hurlaient de douleur et imploraient la mort.

« Je serai la première à témoigner »

Certains accouchements étaient tragiques, des bébés sont mort-nés, d’autres se sont
éteints quelques jours après leur naissance, faute de soins et de médicaments. Ils étaient aussitôt jetés. Je me souviens d’une très jeune fille qui, après trois jours de travail, ne parvenait pas à évacuer son enfant. Il aurait fallu pratiquer une césarienne. J’ai dû lui déchirer le périnée, la plaie s’est infectée, a putréfié. J’ai supplié qu’on la soulage, un gardien compatissant m’a juste apporté du sel de table…

Lors de mes différents séjours, j’ai croisé dans ce sous-sol sordide des centaines de femmes enceintes. J’ai personnellement aidé à naître cinquante enfants, vu mourir dix bébés, cinq mamans… Des femmes retombaient rapidement enceintes après l’accouchement. Ma cousine de 20 ans a donné ainsi naissance à un garçon. Elle est encore détenue. Cela fait quatre ans et trois mois… Peut-être a-t-elle eu d’autres enfants. Alors, qu’on ne me parle plus de l’ONU ni des droits de l’homme ! Ça n’existe pas ! Le monde n’a rien fait pour nous. Le monde nous a laissés tomber. Nos filles entrent en prison, pures comme de l’argent. Elles en ressortent détruites et mortes-vivantes. Mais y a-t-il une seule voix forte, en Occident, qui se soit élevée pour les défendre et exiger leur libération ? Citez-m’en seule une ? Eh bien non.

Personne ne songe aux femmes ! Je veux que le monde entier sache jusqu’où Bachar Al-Assad est allé dans l’horreur et comment il a martyrisé son peuple. Un haut gradé de son armée m’a téléphoné, ici, en Jordanie, pour me dire que je serai assassinée si je révélais ce secret. Je m’en fous ! Il croyait me faire peur, mais c’est lui qui devrait trembler. Car j’ai tout retenu : les dates, les actes, les gestes, les insultes. Et les noms ! Oui, j’ai mémorisé les noms des officiers, des gardiens, des violeurs et de tous nos bourreaux. Je garde des preuves. Je documente. Car je veux pouvoir raconter aux jeunes générations ce qui a été vécu par leurs aînés, pourquoi ils se sont révoltés, pourquoi ils ont dû s’exiler. Et surtout, je veux confondre un jour le despote de Damas et tous les salauds à sa solde. Car ils seront jugés un jour, Inch’Allah ! Et je serai la première à témoigner contre eux devant un tribunal international. La première ! Inscrivez-moi ! C’est ça qui me tient debout.

(c) Annick COJEAN, Le Monde en date du 05/12/2017

http://www.lemonde.fr/syrie/article/2017/12/05/en-syrie-le-viol-etait-le-maitre-mot_5224603_1618247.html#rrmVL5DdpqvwzjQb.99

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Diaries of a garbage bag – by Ranine AWWAD (Synaps Network) – Lebanon

http://www.synaps.network/diaries-of-a-garbage-bag
Qu’avons-nous donc fait de nos déchets?! Et que voulons-nous encore en faire?

C’est un rapport très sérieux et très aisé à lire, pluri-factoriel, en forme d’économie politique des poubelles libanaises, qui pointe les (ir)responsabilités de tous, à tous les niveaux, depuis des décennies sur la question peu reluisante de nos déchets.

Non ce n’est pas la faute aux réfugiés syriens, non ce n’est pas la faute du système de corruption. Parce qu’il n’y a pas une cause mais tout un panel de mauvaises habitudes, de blocages, de choix erronés…

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Nous n’irons plus en Nostalgie, de Michèle Gharios

Nous n’irons plus en Nostalgie par Michèle GHARIOS (dessins de Jocelyne Gannagé, préface de Nayla Tamraz), Beyrouth, éditions Noir Blanc et Caetera 2017.

« Je suis experte en mécanique. Je distingue par leurs doux ronronnements ou violents toussotements les ennuis des générateurs électriques du quartier. Je m’inquiète d’un démarrage difficile, d’un nuage plus noir que d’habitude, d’un hoquettement qui présage des rouages en souffrance à cause d’une saleté dans le carburateur. J’apprécie la symphonie des parfums au petit matin, et la musique off sécurisante qui dit que tout va très bien sous le nuage polluant de Beyrouth. »

(M. Gharios Fb 11 oct 2017)

Sous-titre possible de l’ouvrage : « Vol au-dessus d’un nid de coucou« … sauf la crainte d’être pris dans un épais nuage « plus noir que d’habitude« !

C’est à une (experte) poétique de l’urbain, par-dessus – ou par-dessous! – « les nuages plus noirs que d’habitude » que nous convie l’auteure, dans un choix assumé d’anti-nostalgie! Michèle Gharios ou bricoler et réenchanter les pires situations, c’est son crédo et elle l’énonce dans la 4ème de couverture : « Tordons le cou à la nostalgie. Allons puiser une énergie neuve au pays des rêves. Ramenons-la à notre réalité dans cette rue déchue et construisons sur ses bases notre univers« .

En phase avec Alain Souchon qui chante : « On avance on avance on avance, c’est une évidence, on n’a plus assez d’essence pour la faire la route dans l’autre sens, alors on avance« !

Nous n’irons plus en Nostalgie, donc. Pays Nostalgie, Beyrouth Nostalgie, Quartiers Nostalgie, Temps Nostalgie, bruits et couleurs Nostalgie: khallas (c’est fini!), stooop les plaintes permanentes sur ce pays « pourri », ses routes et sa circulation de fous et folles du volant, ses incivilités, ses poubelles en bord de route, positivons avec ce que nous avons, ce que nous pouvons!

On plonge dans ses mots d’anti-nostalgie avec autant de plaisir que Michèle Gharios a eu a les écrire et les dessiner (via Jocelyne Ghannagé et son joli coup de pinceau), dans la douce obstination du rêveur éveillé!

Et bonne nouvelle, l’optimisme de Michèle Gharios est contagieux! Je feuillette avec curiosité les pages de ce joli recueil plein de couleurs ; on l’aura compris, pas de nostalgie en noir et blanc – malgré le nom de la maison d’édition, une petite maison beyrouthine qui se construit pierre après pierre, livre après livre, en Noir, Blanc et Caetera (tout est dans le Etc.!) avec pour carburant l’amour des mots, dans un pays où les mots ont été consommés, consumés, accaparés, vidés de sens.

« Et maintenant on va où? » demandait la cinéaste Nadine Labaki.

Partir, si on peut. Emmener son pays avec soi. Vivre en nostalgie.

Ou rester, résister dans une quotidienneté éprouvante, récompensée par l’éclat sublime chaque jour de la lumière solaire sur la mer, par l’odeur du manouché (galette de thym à l’huile d’olive) tout chaud, par la majesté d’une montagne, par la magie des arbres quand ils se parent d’automne… par « Le soleil sur la peau« , par ce « -bas ici« , par cette « Vidange des villes« .

Rester, accepter d’être un « captif heureux« . Ne plus aller en Nostalgie. Résolument. « Aller dans les mots peut-être, sans doute » comme l’écrit Nayla Tamraz dans sa très belle préface.

« Où irons-nous donc? Quelque part, entre ici et là-bas, dans ce territoire doux-amer… sans renoncer à être » (N. Tamraz).

Tout a été dit et redit sur le Liban, ce non-pays, ce pays absurde, invraisemblable, insupportable, hystérique, irrespirable (de plus en plus)… mais beau.

Beau, le Liban? Oui, dans son épuisant chaos et sa folie ordinaire.

Je vous le dis, sans nostalgie: allez sur n’importe quelle page, n’importe quel dessin et texte de ce recueil de Michèle Gharios, vous oublierez le brouhaha des « réseaux a-sociaux », de la rue, des infos plombantes. Laissez-vous porter – pas de nostalgie encore une fois! – laissez-vous aller, acceptez d’être ce « Captif heureux« :

« C’est un oiseau dans sa cage

Dans sa captivité

La cage est toute petite

Le sol est crasseux

Et l’air irrespirable

La porte est entrouverte

Mais elle ne l’attire pas« 

(p. 61)

Oui, parce que vous vous êtes adapté(e):

« Ferme les yeux

Arrête de lutter

Laisse-toi bercer

(…)

Par le parfum du pain frais

Et de la Quarantaine

Par les remous de l’absurdité » (p. 30)

Vous aurez le « Country Blues« , faites-vous donc « Un vaccin anti-Don Quichotte« !

« (…) Je suis la reine d’une autre ville

Une ville enfouie dans la ville

Viens

Assieds-toi

Attendons toi et moi

Faisons semblant de rien

Les jours s’allongent au mois de juin

Beyrouth se couvre d’une humidité rougeâtre

Le soleil brûle les pierres

Fouette les gouttes de rosée orphelines

Oui

Mais ne t’inquiète pas

Regardons ailleurs

Regardons loin

Même si la mer se rétrécit encore (…) » (p.25-26)

Et puis quoi, vous doutez? Michèle Gharios aussi. On est toujours dans le doute, dans le recommencement: un pays c’est un éternel recommencement. Elle vous propose sa méthode, son « Pays, mode d’emploi« , un des plus beaux et plus longs poèmes du recueil, en voici un extrait:

« Mes deux pieds

Plantés dans l’encrier

J’emprunte cet ailleurs

De mots trempés dans mon histoire

Je referme l’horizon

Et la brise me berce

Une autre fois peut-être

Je saurais qui je suis« 

(p.73)

Et puis « Beyrouth mon amour » et puis « L’anti-pays« … et aussi ce « Clin d’oeil« :

« Il meurt doucement

Celui qui voyage

qui fuit la réalité

Qui cherche son bonheur

Loin

(…)

Oui

Il meurt doucement

Celui qui a décidé

Que la vie est ailleurs » (p.45)

Ce sont des textes tout à la fois nostalgiques (oui!), tristes, drôles, émouvants ; on s’attache à ce petit recueil plein de couleurs qui pose ses mots simples sur nos plaies, nos coeurs et rancoeurs et humeurs et virevolte avec.

Parce que nous ne pouvons pas nous laisser aller à trop de nostalgie,

« Et si le feu brûlant enfante l’incertain

Et si le lendemain touche le fond

C’est pour mieux rebondir

Sans doute« . (p. 27)

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« Ce recueil qui va vers toi, peut-être pour t’envoyer un peu de nous qui sommes restés…« . Un message personnel, quelques mots qui me parviennent à un moment-tournant, moi qui apprends (ou reprends) le mood de l’exil même volontaire. Au tournant des mots et des lieux de l’ailleurs il y a les gens, ceux qu’on aime et qui sont/font notre vrai et seul pays d’ici-bas. Michèle Gharios, tu as un (rare!) don pour l’apaisement.

Souha TARRAF

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Dire Nous*. Est-il trop tard pour Dire Nous, les Libanais? – Souha TARRAF

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Qui sommes-nous? Nous suffit-il de pointer frileusement, furieusement, du doigt l’Autre pour devenir miraculeusement “Nous”? Nous qui? Libanais? De toutes confessions? De toutes classes sociales? De toutes les micro-régions de ce micro-pays? Non malheureusement, nous sommes divisés selon le bon vouloir de nos chefs bien-aimés, ces demi-dieux que nous vénérons bien plus que notre prochain, celui qui perd son boulot et qui nous fait mal à la tête, nous gêne par ses plaintes, ses manifs de mal-être. Qui sommes-nous, qui voulons-nous être, quel pays voulons-nous offrir en héritage à nos enfants? Avons-nous la volonté de “dire nous” (Edwy Plenel), parce que c’est une lutte, un travail permanent sur nous-mêmes et non pas un cadeau qu’on dilapide égoïstement, bêtement en disant “c’est pas moi c’est lui/ c’est eux!”. 

À l’instar du plaidoyer d’Edwy Plenel* quand saurons-nous, nous aussi, “dire nous”? “Il est temps de dire nous”… de construire nos repères, d’élaborer notre propre boussole, de proposer notre propre rythme, s’il nous en reste encore le temps.

Question de timing. Le Liban marche à rebours. Nous sommes acculés, au pied du mur de nos divisions, contradictions et haines soigneusement attisées par ceux qui nous gouvernent. Ceux-là qui pompent notre énergie et notre volonté jusqu’à notre dernier souffle, notre dernier moment.

L’horloge de ce pays est bloquée, le mécanisme qui en a assuré un fonctionnement poussif, par instants « miraculeux », est grippé sous les coups de mots hurlés, martelés, vociférés, dégainés, tirés à des moments-tournants, à bout portant. Plein coeur. C’est un pays qui semble rater son moment tout le temps. Rythme déréglé, mise à jour compromise, logiciel-pays dépassé? Comment faire pays?

Question de timing. Une date, un jour peut signifier beaucoup pour les uns, rien pour les autres. Le dysfonctionnemment est-il structurel? Des dates, des moments sont majeurs pour nous tous mais l’horloger central refuse de les intégrer. Pourquoi? Il faudrait sonder la profondeur de l’ineptie des hommes de pouvoir, leur déraison, leur vanité, leur égo démesuré. Ceux-là se croient éternels, voudraient marquer de leur nom l’histoire, leur temps même micro-local. Le 13 Avril 1975 qui marque le début de la guerre au Liban devrait être un temps majeur de l’horloge nationale, un de ces coups de gong à marteler sans fin « pour ne pas oublier ». Eh bien non, pas de jour férié d’une mémoire commune le 13 avril. Et pas de jour symbolisant, non plus, la fin de la guerre. Est-elle terminée, dans les esprits? A chacun sa guerre, ses malheurs, ses martyrs, ses morts. Pas de communion, pas de commune minute de silence, pas de communauté dans le malheur, dans la mort. Chacun a son temps à lui : son rythme, sa guerre, son boulot, sa maison, son cèdre, son village, son dieu, son chef, son pays.

Pays divisé, bloqué avant que d’avoir fonctionné – pour ne pas fonctionner, parce qu’il serait ce beau « modèle » (ce message!) où Ali et Jean, Mohamed et Michel vont ensemble à l’école, au travail, à la plage, en arabe, français, anglais. A l’heure des fermetures, des cloisonnements et assignations identitaires dans le monde ce que proposait le Liban devenait « insensé ». A rebours. Et nous autres, citoyens de ce pays-proie, n’avons pas su prévenir le danger. « On a vanté notre résilience, on a déploré notre résignation, on ne comprend pas notre révolte. Nous changeons de nature, preuve que nous aussi, pour la première fois, nous avons besoin d’aide. » (Fifi Abou Dib). Nous ne savons plus comment vivre ensemble en faisant cause commune, citoyenneté commune pour faire pays et non pas seulement ramassis de confessions. Relire Ahmad Baydoun, « La dégénérescence du Liban ou la Réforme orpheline » (éd. Sindbad, 2009) et ses propositions pour enfin « sortir de la guerre » – parce que « c’est une question de vie ou de mort » du Liban, pas moins.

Question de timing. Ce 13 octobre 2017, un étrange défilé de mode a eu lieu à Beyrouth: un défilé de modèles-militaires syriens! Le 13 octobre 1990 l’armée syrienne a écrasé dans le sang des militaires de l’armée libanaise abandonnés sans renforts, le chef de l’armée était Michel Aoun et s’était réfugié dans les locaux de l’ambassade de France à Beyrouth. Cet épisode sanglant avait marqué la fin de la guerre au Liban et le début du mandat donné à la Syrie de Hafez el Assad sur ce pays, en échange de sa collaboration dans la première guerre du Golfe, contre son « frère » ennemi Saddam Hussein.

Le 13 Octobre est donc un temps majeur de l’histoire du Liban. Comment peut-on croire que le défilé de mannequins-militaires syriens ait pu avoir lieu selon un timing fortuit un 13 octobre 2017? Les bottes de la Syrie des Assad refoulent officiellement le sol libanais un 13 Octobre. Le symbole est fort, en forme de défi à ce qui reste aux Libanais, leur honneur : مين نظم العرض؟ كيف قبلوا فيه؟ وجود بدلات عسكريه سوريه على منصة عرض ازياء هو احتقار لكل مشاهد او مشترك او مجموعة صفقت لهيك مستوى.. هو تحريض لاعمال استفزازيه .. هو صبغة قرف و نتانة وعهر و عربدة .. مين المسؤول؟
سؤال سخيف، مين المسؤول … (Nada Mhanna, post Facebook , 13/10/2017)

Autre symbole: ce 14 octobre 2017 (parce qu’il tombe un samedi, sinon à coup sûr le 13 aurait fait l’affaire!) un parti ouvertement anti-syrien lance un appel au retour des « migrants » syriens. Ils ne sont plus des « réfugiés » mais des « migrants »! La nuance est énorme, on surfe sur une déferlante de xénophobie alimentée par des événements douloureux (viol et meurtre d’une jeune femme dans le nord du pays, lire l’article de Fifi Abou Dib repris ci-dessous) et par un épuisement manifeste de la résistance de la société libanaise. Aujourd’hui le Liban compte un Syrien (réfugié) pour quatre Libanais. Dans un territoire de 10450 km2. Faites les comptes. C’est la plus forte densité d’accueil de réfugiés dans le monde.

Symbole contre symbole, timing contre timing: ce 14 octobre est, aussi, celui du « jour de rage » ou de soulèvement de l’opposition syrienne dans le monde contre le régime sanguinaire de Bachar al Assad.

Question de timing et de pas d’ chance. Le Liban est aujourd’hui plus que jamais piégé, étranglé par sa géographie. Nous subissons dans tous les détails de la vie courante, et de plein fouet, les répercussions de ce qui est décidé pour nous à Washington, Moscou, Paris et Téhéran. Que plus d’un million et demie de Syriens aient trouvé refuge au Liban, non pas de manière canalisée mais désorganisée dans des espaces-camps était le choix de la ligne politique Hezbollah-Aoun and co., alliée au régime de Damas. Souvenons-nous du ministre Gibran Bassil lorsqu’il refusait d’ouvrir des « camps » pour éviter de rééditer le « schéma palestinien » – avec tous les sous-entendus que ces mots peuvent signifier dans la mémoire des Libanais.

Alors les gens fuyant la guerre en Syrie se sont installés comme ils pouvaient, là où ils pouvaient pour les plus démunis. La guerre est un vaste business, les Libanais sont les premiers à le savoir et le business de l’aide aux réfugiés en est un autre. Bien sûr que la situation est exceptionnelle et même unique dans le monde, faut-il le rappeler! Et le Liban est un petit pays aux faibles moyens économiques, le chômage des jeunes diplômés est endémique, les routes sont défoncées et cabossées, l’électricité ne tient qu’aux milliers de fils qui relient les foyers aux générateurs électriques pour pallier aux délestages quotidiens réglés comme du papier à musique sur l’échelle de 24 heures, les déchets sont jetés par millions de tonnes dans la mer, sous nos yeux incrédules mais incapables de trouver une répartie collective à ce désastre. L’énumération de nos misères communes se fait autour d’un verre de arak, d’un café, d’un arghileh… Gargarisation de beaux principes théoriques et puis s’en vont.

Dans ce papier de Fifi Abou Dib  tout est énoncé et de façon très juste:

« C’est curieux comme la grogne sociale au Liban ne remue personne. En quelques jours, j’ai vu passer plusieurs manifestations au centre-ville de Beyrouth. Elles n’ont eu pour seuls effets que de ralentir la circulation et d’énerver les conducteurs (« Cette journée m’a fichu le diabète », râlait un chauffeur de taxi). Aujourd’hui même, alors que la décision de fermeture semble avoir été prise dans un établissement commercial que j’ai vu s’étioler tout l’été, de pauvres gens, chefs de rayon, vendeurs, caissiers, pères et mères de famille, se soutenaient pour faire face à une administration qui ne voulait rien entendre. Il y eut quelques vociférations, quelques imprécations, et puis tout le monde sortit tête basse. Dehors, le néant et le poids insoutenable de la vie qui continue et dont il faut pouvoir assumer les frais. Loyer, écolages, nourriture, soins. Rien n’attend, et les emplois ne courent pas les rues.

Alors oui, la rancune se porte sur plus faible que soi. Ces Libanais, fragilisés par une crise sans précédent, il faut le souligner, en veulent aux réfugiés syriens qu’ils accusent de rafler les rares postes disponibles tandis qu’ils perçoivent « des milliards » en aides humanitaires. Ils sont clairement soupçonnés de rester au Liban pour des raisons économiques (« Ils pourraient se déplacer vers les régions calmes de leur pays comme nous l’avons tous fait pendant 15 ans, mais chez eux, ils ne recevraient pas le moindre centime »). Par-dessus tout, on les accuse de dumping social et de concurrence déloyale, « ils ont beau jeu d’accepter des salaires de misère, quand l’essentiel leur est assuré par la communauté internationale, pourvu qu’ils n’aient pas la tentation d’embarquer pour l’Europe ». Comment ne pas penser au fameux exemple du plombier polonais dont tout le monde s’est gargarisé en 2005, à la veille du référendum français sur la Constitution européenne. À l’époque, on accusait les travailleurs de l’Europe « pauvre » d’accepter des salaires ridicules au regard de ceux pratiqués en France en raison des charges sociales, ce qui leur permettait de décrocher plus facilement certains emplois. La xénophobie est toujours exacerbée par la précarité, et celle-ci menace aujourd’hui un grand nombre de Libanais. La maladroite augmentation des impôts, dans un contexte de corruption sans précédent, pour financer les salaires d’un secteur public pléthorique et rongé par le clientélisme, n’est pas pour arranger les choses. Déjà, les prix montent et la souffrance des ménages se fait plus aiguë.

En toute logique, l’hostilité à l’encontre des réfugiés syriens va s’amplifier proportionnellement au mal-être des citoyens libanais. La misère morale, affective, sexuelle, matérielle de ces migrants traumatisés favorise les dérapages. Ici et là, on rapporte des incidents plus ou moins graves, du larcin au viol, à l’assassinat, à l’accusation d’appartenance à des cellules terroristes. Des villages se mobilisent pour bouter l’étranger hors de leurs murs.

Tout cela laisse un goût singulièrement amer, d’autant qu’il n’y a pas d’issue lisible à ce nouveau problème auquel doit faire face notre pays exténué. On a vanté notre résilience, on a déploré notre résignation, on ne comprend pas notre révolte. Nous changeons de nature, preuve que nous aussi, pour la première fois, nous avons besoin d’aide. »

(Fifi Abou Dib, 12/10/2017, L’Orient- Le Jour)

Voir ce clip de Yasmine Hamadan, Balad (Pays) : https://www.youtube.com/watch?v=mvI2bS8YSOo

*Titre emprunté au livre d’Edwy Plenel, « Dire Nous. Contre les peurs et les haines, nos causes communes » (coll Points 2016, Don Quichotte éditions) – écrit à la suite des attentat de 2015 en France