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« Quitter Alep en guerre », par Camille de ROUVRAY : un récit de voyage en Orient intime

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img_2026C’est un livre que vous n’aurez pas envie de finir. Parce qu’au bout vous devriez vous aussi « quitter Alep en guerre », vous devriez à votre tour vous détacher de toutes ces personnes rencontrées, de ce quotidien devenu schizophrénique et évidemment si particulier, celui des pénuries et des peurs, des risques et des privations… Où, avec Camille de Rouvray, vous êtes rivés au oud « malgré les circonstances »: « j’accorde l’instrument, plus rien n’existe, mes pensées se font légères et passent comme les nuages dans un ciel de montagne (…) ; la guerre et la lassitude s’évanouissent« . (p.142)

C’est un livre sur la guerre en Syrie telle que vécue par les civils: comment les Alépins, souvent dans le déni malgré le rapprochement du fracas et l’imminence des misères de la guerre, ont-ils vécu le glissement vers la déchéance de leur ville? Cette guerre telle que nous autres la lisons à travers les mille images, vidéos et témoignages des acteurs civils devenus photographes-reporters de guerre en l’absence de journalistes étrangers – parce que le terrain est trop risqué, mortel (cf Khaled l’ami et collègue de Hadi Al Abdullah en juillet 2016, au coeur d’une trop longue liste). Ici, nous la vivons du dedans, aussi incrédules que Camille de Rouvray, hébétés, écoeurés, vidés.

Vient un moment où la simple énumération par l’auteure des faits du jour et de sa vie dans « sa ville » est ce qui rassure le plus, vital pour se raccrocher au « réel » – à ce qui en reste possible, vivant:

« Lundi j’ai passé une après-midi merveilleuse chez Mariam. Nous avons fait de la confiture de rose.

Dimanche c’est Houla, un village près de Homs, qui a fait tristement la une de l’actualité. Nom inconnu la veille, il a rejoint la longue liste des villages martyrs. Nous avons Oradour-sur-Glane, ils ont désormais Houla. Une centaine de personnes massacrées, dnt 35 enfants, souvent d’une balle dans la tête, à bout portant. (…)

[Et puis l’hypocrisie des postures]

Les commémorations de massacres en tous genres et leurs échos de « plus jamais ça » chantés sur tous les tons par les poitiques, les intellectuels, vous, moi, me font hurler. Pas un petit doigt levé pour le peuple syrien« . (p.142)

Voilà. Nous sommes au coeur de cet observatoire de la société syrienne, de ses blocages et de ses dynamiques, dans l’une des plus importantes villes de Syrie. Camille de Rouvray offre un témoignage en empathie, hors de toute fausse naïveté, avec une société étouffée depuis près d’un demi-siècle sous la férule des Assad père et fils et tribu.

Récit de/dans la guerre, cet ouvrage est aussi un parcours initiatique écrit avec une extrême sensibilité dans un style faussement simple, « ordinaire ». Sous le décompte événementiel façon journal du quotidien d’une prof dans une ville happée par la guerre, des jours et des années et des gens qui disparaissent, il y a ce positionnement de l’auteure, complètement immergée dans sa ville – et qui éprouve comme sûrement bien des habitants des difficultés à comprendre, même du dedans, ce qui se passe : un coup « révolution », un coup « guerre civile », rumeurs d’attentat ou s’agit-il d’un bombardement aérien sur un quartier voisin? Qui croire, comment croire ce que disent les informationss officielles, et que disent de vraiment vrai les opposants?

Le non-dit, le flou fait partie de la culture des Syriens, habitués depuis des décennies à se taire, à ne pas commenter ni donner leur avis en public: cela peut très vite leur coûter la liberté voire la vie. C’est la Syrie des Assad. Se taire ou mourir.

Et pourtant… à la suite du martyr de Hamza Al Khatib (cet enfant torturé de Deraa, avec le sang, les larmes, l’exil, les Syriens ont redonné à la liberté son sens premier: vivre libre ça se mérite, ça s’arrache! Personne ne vous donne en cadeau votre droit à la liberté, ce droit « humain » premier s’arrache sous toutes lattitudes.

« Quitter Alep en guerre » est aussi une réflexion sur le réel, la capacité de l’éprouver, le ressentir avant même de le penser:

« Tout en écoutant attentivement [Zeina, médecin], une partie de moi n’arrive pas à croire que cette scène est réelle. Les seules références que j’ai en la matière sont cinématographiques. Le cinéma est censé s’inspirer de la réalité, seulement il a pris une telle place dans nos vies que le processus, perverti, s’inverse. Combien de fois entend-on ou prononce-t-on cette aberration: « C’est comme dans les films » ? D’apparence anodine, cette assertion montre à quel point nous perdons, voire nous refusons, le contact direct avec la réalité. Gavés, saturés de films, de séries télé, de jeux vidéo, où toutes les situations possibles et imaginables sont traitées, développées, commentées. Nous avons des références pour tout et notre sensibilité ne se laisse pas facilement surprendre par le nouveau, l’inconnu. C’est le propre de la pensée de créer des liens, connecter les informations, les comparer, les classer, les ranger. C’est en ce sens qu’on peut dire que la pensée est morte, qu’elle ne peut rien appréhender de manière neuve, sans a priori. (…)

Ce n’est pas une histoire de morale (processus de la pensée), de jugement de valeur (« alors, ça t’excite la détresse des autres? »), mais c’est le processus même de dédoublement qui est malsain (…).

C’est pour cela que j’avais arrêté d’écrire, malgré les événements. Aujourd’hui la volonté de témoigner, de consigner, de mettre en mémoire, est plus forte. Et puis c’est un exercice, une astreinte qui m’aide à raison garder. » (p.123-124)

L’apport le plus « original » de ce texte empreint de tendresse sans être du tout dans le pathos vient de ce double positionnement:

1 – « Et si j’avais été syrienne, qu’aurai-je fait? » (p.120)

2 – Et dans le parallèle que l’auteure établit entre la France occupée et la Syrie occupée.

C’est là une façon attachante et très honnête pour C. de Rouvray d’être « engagée » du côté des civils occupés, dominés, sans artifice ni effet d’annonce:

« Je fais souvent malgré moi la comparaison entre la situation en Syrie actuellement et l’occupation nazie en France. L’opposition syrienne, comme la résistance française en son temps, est extrêmement hétéroclite dans ses motivations, ses actions et les gens qu’elle rassemble sous le même vocable. On agite la menace salafiste, mais on oublie que la résistance française comptait des communistes purs et durs aussi bien que des royalistes radicaux, des ennemis de la république, qui n’était pas vieille et n’avait rien d’une évidence pérenne, à l’époque, pour beaucoup de gens. Ceux qui, en France, fustigent le manque de coordination de l’opposition syrienne ont la mémoire bien courte. En Syrie, je suis triste de constater trop souvent à quel point certaines personnes qui m’entourent n’ont aucune confiance dans leurs concitoyens. C’est l’argument principal des pro-régime et des indécis. (…) 

Je me demande souvent qui je serais si j’étais Syrienne. De toute mon âme une résistante, pour sûr, mais dans les faits? Aurai-je le courage de manifester, d’écrire, de tenir un blog? Je serai contre la violence, radicalement, contre le fait de s’armer et de répliquer (…). Dans la situation qui est la nôtre, la lutte armée est un suicide à court et long terme! » (p.119-120).

Moi qui croyais « tout savoir » sur les bassesses de « la guerre » à la façon libanaise avec De Niro’s Game, Lettre Posthume, La guerre des graffitis etc… toute la littérature née depuis 1975 au Liban et tant de films, ce livre d’histoires personnelles, intimes, qui se croisent dans la ville d’Alep m’a montrée encore et encore la singularité du cas de la Syrie aujourd’hui. On le lit, on le dit à longueur de reportages, tribunes, points de vue plus ou moins « autorisés », avec Camille de Rouvray on le comprend, on le vit, on le voit: Alep et au-delà de cette ville particulière, la Syrie, représentent l’étouffement méthodique, systématique de la liberté d’expression, la liberté d’être aujourd’hui sur cette fichue planète. Rien de moins.

Salim Frangié l’a écrit au moment de la chute d’Alep en décembre 2016 dans sa Lettre à un historien dans le futur – et c’était limpide:

« (…) Le moment-tournant d’Alep est celui où le monde a décidé de perdre toute profondeur et de laisser remonter tous les interdits, tout ce qui était comprimé, à la surface.

Vous n’aurez peut-être pas à vivre de tels moments et c’est une chance parce que ce sont des moments noirs. Alep a été le moment où le monde mort d’ennui a décidé que ça ne valait pas la peine, même pour la forme. Le moment où il a élu un bouffon à la présidence de la république, où un dictateur est devenu le héros du monde libre et où les grands dirigeants du monde se sont disputés pour encourager un criminel. Vous ne comprendrez pas comment nous sommes arrivés au pied du mur. Et nous ne comprenons pas non plus. Mais nous savions. A partir de ce moment, tous les barrages ont sauté alors même que les institutions s’effondraient et que la violence devenait la norme. Si vous vous intéressez à l’effondrement alors n’allez pas loin ni profond, restez bien en haut de la scène d’Alep ravagée et vous comprendrez comment tout peut s’effondrer en un seul moment.

Je ne sais pas ce qui s’est passé entre cette lettre et votre époque. Le monde a peut-être compris la leçon d’Alep et s’est réveillé de sa folie. « 

J’ai du mal à « Quitter Alep en guerre », à quitter la vie à Alep même si entre-temps Alep-Est a été massacrée, vidée de sa population (et non pas libérée, comme le raconte urbi et orbi la propagande russe et autre). La belle simplicité du style d’écriture de Camille de Rouvray y est pour beaucoup:

« Les coupures d’électricité sont de plus en plus longues. Ces derniers jours elles commencent à seize heures et durent jusqu’à vingt-deux heures. Quand la nuit tombe à dix-sept heures, c’est comme une vague énorme qui s’écrase sur un bloc de granit du Finistère nord. Je m’accroche alors à mon oud comme à un canot de survie« . (p.90)

Avec ce livre nous passons entre 2008 et 2012 de la Syrie d’avant les manifestations à celle du soulèvement et de la répression. La Syrie devient un cycle sans fin de tortures, bombardements, fausses accalmies, destructions des projets de vie, exils de millions de gens. C’est aussi, évidemment, le récit d’un voyage intérieur, intime. On sourit souvent, on rit parfois, on est ému, on s’inquiète… je ne peux citer chaque page, je conseille vivement à qui veut comprendre la Syrie et surtout les Syriens et « pourquoi Alep » d’entrer « sans bagage » dans les pages et les mots de Camille de Rouvray.

« Je suis restée ici en dépit de toute cette merde, en dépit du danger, de l’ennui mortel, surtout, qui en résulte, pourquoi? Pour ne pas m’enfuir face aux difficultés. Pour tenir mes engagements auprès des élèves, des familles, des collègues. Par solidarité silencieuse avec les gens d’ici, qui n’ont pas vraiment le choix. Pour ne pas abandonner honteusement le navire. Peut-être simplement parce que je me sens chez moi. Je suis restée parce que c’était une évidence, c’est tout » (p.142-143).

Lorsque les armes se tairont on relira ce « Quitter Alep en guerre », également, comme un témoignage intime et précieux de ce que fut la Syrie heureuse même si elle renfermait tant de situations sociales conflictuelles (comme toutes les sociétés en contiennent!) aplanies, étouffées, cachées sous la botte assadienne pendant des décennies. Un témoignage humain, beau, écrit en toute honnêteté et empathie – et un acte de résistance civile, non-violente. Où l’on voit les gens, les civils syriens dans leur quotidien « ordinaire », ceux que la plupart des textes (tribunes, analyses, documents, etc.) sur la Syrie balaient d’un méprisant revers de main.

« Quitter Alep en guerre », par Camille de Rouvray (éd. Le bord de l’Eau, 2014) – Un récit de voyage en Orient intime (Souha Tarraf)

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#Alep « libérée »? #Alep violée et détruite!

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img_1652https://youtu.be/uDvlUfBizvA
(« Le cri d’Alep », par les Frangines)

‏عن أي انتصار يتحدث المجرمون؟ فوق أشلاء المدنيين، من نساء وأطفال؟ حلب؛ صورة العالم القبيح. صورته الواضحة. ومستقبله أيضا.

De quelle victoire parlent les criminels? (D’une victoire) sur les cadavres des civils, des femmes et des enfants?

Alep: image monstrueuse du monde, son image limpide. Et celle de son avenir.

Samar YAZBEK


Photo de l’année 2016 : Alep, 11/09/2016

Evacuation de nouveaux-nés après un bombardement russe du quartier Salihin. (AFP PHOTO / AMEER ALHALBI)

Tu ne vis pas, tu survis – Xavier LAINE

Ils construisent des murs mais la violence n’a pas de frontière. Elle est aussi universelle que leur volonté de domination.Et toi individu, citoyen de ce monde en folie? « Tu ne vis pas, tu survis. » 

« Tu ne vis pas, tu survis.

De tempêtes en tempêtes, tu tentes de rester debout.

La pluie furieuse voudrait laver un peu les plaies.

Vanité.

Camion fou, armes en furies, bombes et revolvers.

Qu’en ont à faire ceux qui gouvernent ?

Regardez bien par delà l’océan : riches ils sont, toujours plus et s’arrogent pouvoirs exorbitants.

Tandis que tu ne vis pas, tu survis.

Eux s’en vont, sûrs de traverser les tempêtes qu’ils déclenchent.

Mais toi, pauvre hère, tu ne sais aucun abri offert qui sache t’accueillir et te réchauffer dans ta fuite éperdue.

Tu ne trouves que portes closes. Tes enfants naissent dans la boue, incertains de parvenir à l’âge adulte.

On te parle de progrès. On te parle de crise.

Tu t’en moques.

Tu fouilles dans leurs poubelles, cherchant de quoi survivre un jour de plus.

Tu t’assois sur les pavés glacés. Tu tends une main fébrile.

Ils ne t’offrent ni sourire ni monnaie.

Camion fou, armes en furie.

Les marchands d’armements se portent bien, merci pour eux.

Ils ne paieront pas les impôts qui t’accablent, mais ça, c’est une autre histoire, qu’il faut taire pour ne pas les froisser.

Que leur importe que ta nuit s’abrège dans le séisme sanglant ? Ils dorment sur leurs deux oreilles, sourdes à jamais.

Deux mille seize années que tu rêves.

Deux mille seize années qu’on te raconte la légende.

De l’enfant né miséreux dans la paille il ne reste rien sinon discours creux.

Camion fou, armes en furie au nom de divinités mortes sous le joug des litanies sans âme.

Le rêve aboli, il ne reste rien de l’humanité, sinon cendres répandues, mêlées au sang des innocents sacrifiés pour un néant plus béant que jamais.

Ne dis rien surtout, tu risques les geôles.

Ne dis pas que tu ne vis pas, que tu ne fais que survivre sur ce tas de ruines. »

(Xavier Lainé, Traverser les tempêtes, fragment, travail en cours)

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A letter to a historian in the future – Samer FRANGIE

 

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(credit photo Tamam Azzam, Freedom Graffiti, 2012)

You might receive an invitation to a conference exploring the root causes of the collapse of the Middle East. Or perhaps, you are simply interested in studying this region, home to your people before the collapse that prompted their exile and migration. Or maybe, you are just curious about events that took place half a century ago. I do not know, but in any case you will one day return to this pivotal year in order to understand your present, a present that has been forged out of this collapse. You will visit a library and find hundreds of books about the causes of the collapse: the rise of ethnic identities, the economic recessions, the collapse of the “illusion” that we once called the ‘center’.

Your present may have reconciled itself to the rule of the extreme right and normalized its racist ideology. I do not know. It is also possible that this wave has already passed following the wars and the destruction it caused, and your research has led you to hold previous generations accountable for the rise of that wave. I do not know.

In any case, you will only be able to revisit this period through the bookshelves that separate your present from your past, or our present. You will find numerous studies written about the “Arab Spring” and many more standing next to them about the “Arab Fall.” You can simply ignore them. They were hastily written and exclusively meant to secure some fame to intellectuals whose only breakthrough was the play on the notions of spring and fall.

You may also ignore another bookshelf, the one with the books in black covers about a group we called “Daesh,” of which you may not have heard. This fundamentalist group had constituted the fabric of all of our obsessions before we discovered that the wars we waged against it endured for decades after its demise and even after it faded from our memories. Back then, we produced loads of books to frighten ourselves because we were slightly bored and we found something that could both terrify and exhilarate us.

On the other hand, you will not find many books about Syria, that country that was at the roots of what you now might be calling as “Useful Syria.” The few books that you will find talk of a revolution that started in 2011 before it “deviated” from its noble course. You will not find many studies on this topic for the years 2011-2016 because it was a “complicated” period for the intellectuals of our time who could not understand what was going on. And so they preferred to remain silent – the only time they chose to halt the endless mill of speech. Following this period of silence, you will find a torrent of studies about the need for dialogue, reconciliation, and the reconstruction of Aleppo, the city that was inaugurated after its reconstruction by the son of the late president Bashar Al-Assad. You may think there is little of research interest here, nothing more than the garden-variety disputes in a country ruled by a ‘progressive’ tyrant. Once, there existed backward tribes that staged a rural revolt against the urban centers, co-opting the mosques to eliminate pluralism, all because of the drought. This is what the Arabic language teacher at the University of Damascus will tell you when you visit this city where tradition and modernity meet as the billboard in the airport indicates proudly. This is also what your dissertation supervisor will confirm as he steers you to more important research questions such as the orientalist discourse in car advertisements or the role the west played in the Arab revolutions. In most likelihood, Russian imperialism would not have been elevated yet to the status of a research topic.

The scenario could be different. You might have heard of Aleppo and its destruction. Perhaps, this city, or one of its neighborhoods would have gone down in history alongside Guernica, Dresden, or Deir Yassin as icons of destruction and murder, only serving as harbingers of the dark times laying ahead. You may find some oil sketches here or some poetry verses there speaking of this city. You might stumble upon such verses in your search for some imagery to use in the introduction of your dissertation. And the question you never asked your parents but which has haunted you, will come back. “How did you consent to such destruction, killing and displacement?” Therein lies the advice of this letter: Stop at this question, at Aleppo and at the Syrian revolution. For this is where the story began. From the vantage of your present, you might not be able to see the pivotal importance of the Syrian Revolution, for the silence of which I spoke to you earlier would have squandered it. You may find numerous writings accusing those who used the word “revolution” of appealing to an ideology that contradicted reality, and from your perspective, this accusation may seem valid. But today, fifty years before your read this letter, Aleppo is burning. And the term revolution is all we have left so that we do not participate in this murder. So forgive us our misuse of these concepts.

Go back to Aleppo and ask us why we acquiesced. Do not waste your time searching for a connection between the price of oil and the massacres, or the growth of the Russian empire and the destruction, or even on metaphysical analyses of discourse and its inherent complexities. Do not delve deep and simply ask us how we acquiesced. Do not hold us responsible because you too could have accepted the destruction as we did. But do not forgive us either. Stay at the surface where you will find everything you need. If a text or a book tells you that we did not know, be sure that is falsehood. Do not feel that your distance from the events disqualifies you from being certain of that. We knew. We understood. We all knew the names of the dead. We have photos of every martyred infant and videos of every wounded who fell. And we have farewell letters written moment before the fall. You are not likely to find them in your library, but they were available to us. The people of Aleppo tried to communicate with us by letters, by photos, by videos, by prayers, by jokes and by screams. But for some reason, we did not respond back. We knew, so do not abandon your question: How did you let it happen?

Stay at the surface, for Aleppo’s moment was the moment that the world decided to compress and release all that was deep to the surface. Perhaps you have not lived moments like these, and you are fortunate, for these were dark moments. Aleppo was the moment the world decided it had tired from even going through the motions. It was the moment a clown was elected President, a tyrant became the free world’s champion, and world leaders competed to abet a criminal. You might not understand how we hit rock bottom. We did not understand either. But we knew. After this moment, all shame was lost when the institutions had already collapsed and violence had become the norm. If you are interested in the collapse, do not go far or deep, stay at Aleppo’s ravaged surface and you will understand how all can be lost in a single moment.

I cannot tell what will have taken place between this letter and your present. Perhaps the world will have learned from Aleppo and awoken from this madness. Perhaps this madness will have led to wars which compelled the world to face its moment of abandon. But perhaps all of this will not have happened, and you will still be living in a world which thinks the Assads are the best this region can offer. I do not know. What is certain, in any of these cases, is that this region has collapsed. And if there is still one thing that we can pass on to you from all this rubble, it is this: Remember Aleppo, not as an icon of impossible heroisms or the necessary price for an ideological revolution but as a moment, a moment when the world decided in full awareness and in cold blood to give up on itself.

*This is the english version of the original arabic version by Samer FRANGIE, kindly translated by  Reem HARB, Roa HARB and Siba HARB.

 

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Lettre à un Historien du Futur – Samer FRANGIE

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alep-departs-15-12-2016

(crédit photo, auteur inconnu : quitter Alep 15 -12- 2016)

Vous pourriez avoir été invité à un colloque sur les raisons de l’effondrement du Moyen-Orient. Ou peut-être êtes-vous simplement intéressé par cette région qui est celle de vos parents avant l’effondrement ayant précipité leur départ. Ou bien encore, des événements qui se sont déroulés un demi-siècle auparavant ont aiguisé votre curiosité. Je ne sais pas, mais dans tous les cas vous reviendrez un jour sur cette année-là en détail pour arriver à comprendre votre époque, qui s’est construite sur un effondrement. Vous irez dans une bibliothèque et vous trouverez des centaines d’ouvrages sur les causes de l’effondrement: la montée des identités ethniques, les récessions économiques, l’effondrement de cette « illusion » que nous appelions autrefois le « centre ».

Votre époque s’est peut-être accommodée de l’autorité de l’extrême-droite et et de son idéologie raciste. Je n’en sais rien. Cette vague s’est peut-être achevée à la suite des guerres destructrices qu’elle a engendrées, étant donné que vous en arrivez dans votre étude à un jugement des générations précédentes, que vous rendez responsables d’avoir accepté cette montée de l’extrémisme. Je n’en sais rien.

Dans tous les cas, vous ne pourrez revenir sur cette période que par le biais des nombreux rayons de bibliothèques qui font le lien entre votre présent et votre passé, c’est-à-dire notre époque à nous. Vous trouverez de nombreux travaux sur le « printemps arabe » et à côté de cela beaucoup de choses écrites sur « l’automne arabe ». Vous pouvez facilement passer outre. Ils ont été rédigés très vite dans le seul but pour certains intellectuels d’accéder à un peu de notoriété alors que leur seule découverte aura été de jouer sur les notions de printemps et d’automne.

Vous pourrez aussi éviter un autre rayon, celui dont les livres ont en général une couverture noire et traitent d’une organisation que nous appelions « Daech » et dont vous n’avez sûrement pas entendu parler. Cette organisation fondamentaliste a été au coeur de nos angoisses, avant que nous découvrions que la guerre contre elle s’est poursuivie des décennies après sa disparition et même après son effacement de nos mémoires. Nous avions publié à cette époque un paquet de livres pour nous faire peur à nous-mêmes, parce que nous nous ennuyions un peu et nous avions trouvé là quelque chose pour à la fois nous faire peur et nous divertir.

De l’autre côté, vous trouverez peu de livres sur la Syrie, ce pays qui était à l’origine de ce que vous connaissez aujourd’hui sous le nom de « Syrie utile ». Et vous trouverez très peu de choses sur la révolution qui a commencé en 2011, avant qu’elle ne soit « déviée » de son parcours si noble. Vous ne trouverez pas grand-chose sur ce sujet entre 2011 et 2016, parce que c’était une période « complexe » pour les penseurs de notre époque qui ne comprenaient pas ce qui arrivait. Ils ont alors préféré se taire, et c’était la seule fois où ils ont préféré garder le silence. Après cette période de silence, vous allez trouver plein d’études sur la nécessité du dialogue et de la réconciliation et sur la reconstruction d’Alep, cette ville qu’a inaugurée après sa reconstruction le fils du président défunt Bachar al Assad.

Vous pourriez penser qu’il n’y a rien à étudier là-bas, tout juste quelques dissensions dans un pays gouverné par un dictateur « progressiste ». Un jour, il s’est trouvé que des tribus arriérées ont mis en scène une révolte paysanne contre les villes, elles ont occupé les mosquées pour en finir avec la diversité, tout cela parce qu’il y avait une sécheresse. C’est ce que vous racontera le professeur d’arabe à l’université de Damas, lorsque vous visiterez cette ville où se marient l’authenticité et la modernité comme l’indiquent fièrement les panneaux publicitaires près de l’aéroport. Et c’est ce que vous confirmera votre directeur de thèse de doctorat lorsqu’il vous orientera vers des sujets de recherche plus importants comme le discours orientaliste dans les publicités pour les voitures ou bien sur le rôle de l’Occident dans les révolutions arabes. Très probablement, l’impérialisme russe n’aura pas encore été élevé au rang de thème de recherche.

Le scénario pourrait ne pas être celui-là. Vous auriez entendu parler d’Alep et de sa destruction. Et peut-être cette ville ou l’un de ses quartiers serait entré(e) dans l’histoire au même rang que Guernica ou Dresde ou Deir Yassine, comme autant de symboles avant-coureurs de la destruction et de la mort. Vous pourrez trouver par-ci par-là des esquisses de tableaux de notre époque, ou des bouts de poèmes qui parlent de cette ville. Vous pourriez tomber sur ces vers en cherchant des images du passé comme introduction à votre étude. Et vous reviendra la question qui vous hantait et que vous n’aviez jamais posée à vos parents: « comment avez-vous pu accepter de telles destructions, ces massacres et ces expulsions? »

Le conseil de cette lettre est celui-ci : arrêtez-vous sur cette question-là, sur Alep et sur la révolution syrienne. Parce que c’est là que tout commence. Du point de vue de votre époque vous ne pourrez peut-être pas comprendre en quoi la révolution syrienne a constitué un tournant majeur, parce que ce silence dont je vous ai parlé plus haut a tout effacé. Vous trouverez peut-être de nombreux textes qui remettent en cause jusqu’à l’utilisation du terme « révolution » comme d’un idéologisme qui contredit la réalité, et de votre point de vue une telle accusation peut sembler valide. Mais aujourd’hui, 50 ans avant que vous ne lisiez cette lettre, Alep est en train de brûler. Et le terme de révolution est le seul que nous ayons gardé pour ne pas avoir à contribuer au massacre. Pardonnez-nous donc notre mauvaise utilisation de ces termes.

Revenez à Alep et demandez-nous comment nous avons pu accepter. Ne perdez pas votre temps à étudier la relation entre le prix du pétrole et les massacres ou entre la poussée de l’impérialisme russe et les destructions, ou encore dans les analyses métaphysiques des discours et leurs complexités inhérentes. Ne creusez pas profond et demandez-nous seulement comment nous avons accepté. Ne nous jugez pas parce que vous aurez sûrement accepté vous aussi ces destructions comme nous, nous les avons acceptées. Mais ne nous pardonnez pas non plus. Restez à la surface, vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin. Et si un texte ou un livre vous dit que nous ne savions pas, soyez sûrs que c’est faux. Ne pensez pas que votre éloignement par rapport aux événements vous disqualifie d’être assuré de cela.

Nous savions. Nous avions compris. Nous connaissions les noms des morts. Nous avons des photos de tous les martyrs nouveaux-nés et les vidéos de chacun des blessés. Et nous avons des lettres d’adieu écrites peu avant la défaite. Vous ne les trouverez pas dans votre bibliothèque mais nous les avions. Les habitants d’Alep ont essayé d’entrer en contact avec nous par des messages, photos, vidéos, des suppliques, des plaisanteries et des cris. Mais pour je ne sais quelle raison, nous n’avons pas répondu. Nous savions. Ne lâchez donc pas votre question: « comment avez-vous laissé faire? »

Restez bien à la surface parce que le moment-tournant d’Alep est celui où le monde a décidé de perdre toute profondeur et de laisser remonter tous les interdits, tout ce qui était comprimé, à la surface.

Vous n’aurez peut-être pas à vivre de tels moments et c’est une chance parce que ce sont des moments noirs. Alep a été le moment où le monde mort d’ennui a décidé que ça ne valait pas la peine, même pour la forme. Le moment où il a élu un bouffon à la présidence de la république, où un dictateur est devenu le héros du monde libre et où les grands dirigeants du monde se sont disputés pour encourager un criminel. Vous ne comprendrez pas comment nous sommes arrivés au pied du mur. Et nous ne comprenons pas non plus. Mais nous savions. A partir de ce moment, tous les barrages ont sauté alors même que les institutions s’effondraient et que la violence devenait la norme. Si vous vous intéressez à l’effondrement alors n’allez pas loin ni profond, restez bien en haut de la scène d’Alep ravagée et vous comprendrez comment tout peut s’effondrer en un seul moment.

Je ne sais pas ce qui s’est passé entre cette lettre et votre époque. Le monde a peut-être compris la leçon d’Alep et s’est réveillé de sa folie. Cette folie a peut-être donné lieu à des guerres qui ont obligé le monde à faire face à son relâchement. Mais peut-être que rien de tout cela ne s’est passé et vous vivez encore dans un monde qui considère que les Assad sont la meilleure chose que puisse offrir cette région. Je n’en sais rien. Ce qui reste sûr, dans tous les cas, est que cette région s’est effondrée. Et s’il reste une chose que nous puissions vous faire parvenir par-dessus les décombres, c’est ceci: souvenez-vous d’Alep, non pas comme un symbole d’héroïsmes impossibles ou comme le prix obligatoire à payer pour une révolution idéologique, mais comme un moment, ce moment où le monde a décidé de sang-froid et en toute connaissance de cause de se défaire de lui-même.

  • Ce texte est paru en version originale arabe dans le quotidien Al Hayat le 06/12/2016, il est signé Samer FRANGIE. J’en propose cette traduction (Souha TARRAF).

 

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Ce qui (me) tue… par Lara KHOURY-HAFEZ

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CE QUI (me) TUE…

Ce qui me tue dans le drame d’ALEP c’est bien sûr le calvaire insoutenable de cette population civile martyrisée depuis des mois et les atrocités inimaginables perpétrées à l’encontre de l’humain.

Mais ce qui me tue aussi surtout c’est le triomphe de la tyrannie et du despotisme. La victoire des bourreaux et des tortionnaires. Celle du désespoir sur l’espoir qu’un jour justice sera faite.

CE QUI ME TUE c’est que ce génocide se passe de nos jours! 

Non pas durant la période ténébreuse du Moyen Âge. 

Non pas à la veille de la Révolution Française.

Non pas avant l’hécatombe de la Première Guerre Mondiale et l’Holocauste de la Seconde. 

Non pas avant Hilter, Staline, Mussolini et tous les tyrans du XX siècle. 

Non pas avant la Société des Nations, soi-disant reliftée en ONU et sa Charte des Droits de l’Homme et ses promesses de ‘Plus Jamais Ça!’ 

Non pas avant l’effondrement du Communisme .

Non pas avant l’épuration ethnique du Rwanda, du Kossovo, et j’en passe. 

Non. Non. 

Non pas durant l’ère sombre où l’on pouvait encore tuer en silence, avant la révolution des médias et l’explosion des réseaux sociaux. 

TOUT ÇA SE PASSE APRÈS TOUT ÇA! 

Et de grâce ne me parlez plus d’enjeux stratégiques, de lutte anti-terroriste, de realpolitik, de gaz, de pétrole, de printemps, d’hiver, de come-back russe, de rock’n & roll américain, de valse européenne, de bras de fer Irano-Saoudien, d’Israel, de Turquie, de guerre froide, de guerre tiède! 

STOP! 

Ne me montrez plus rien, je ne vois que des enfants morts. 

Ne me parlez de rien, je n’entends que des voix innocentes qui crient d’outre-tombe à tous les dirigeants de ce monde: Vous êtes tous complices et criminels! Tous! 

Déchirez vos discours, crachez sur vos engagements!

ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE avec vos slogans, vos campagnes, vos idéaux, vos valeurs, vos organisations! 

ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE avec votre hypocrisie, votre cynisme, votre mercantilisme, votre impuissance!! 

Et la nôtre aussi! Sociétés de tous bords, de tous pays qui avons échoué à vous déchoir de vos postes et vous mettre hors d’état de nuire avant que vous ne plongiez le monde ds les abysses de la barbarie! 

ALLONS TOUS NOUS FAIRE FOUTRE sur les ruines de l’humanité!!

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Un massacre de lettres… A.L.E.P. – Bélinda IBRAHIM 

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(Crédit Photo: Ammar Abd Rabbo- Alep 2014)

Un massacre de lettres…

Les mots, j’en avais fait mon affaire. Ils ont toujours été mes plus fidèles compagnons, en temps de guerre comme en temps de paix.

Pourtant, force est de constater que sur ces 26 soldates constamment en veille, ce soir seules quatre d’entre elles répondent présentes à l’appel.

A L E P.

Ces quatre lettres constituent désormais l’ensemble de mon alphabet.

Ma tête s’est vidée de tout ce qui n’est pas Alep…

Ma plume tourne en rond. Mon stylo crache de l’encre rouge. Mon clavier pleure des larmes de sang.

Mon alphabet s’est fracassé à Alep. Il s’est pris un tir de missile.

Il s’est désagrégé lettre après lettre.

Le massacre a été très méthodique.

De A à Z. En qwerty et en azerty.

La faux s’est cependant acharnée sur la lettre H.

Il fallait bien saigner et signer la fin de l’Humanité.

Voilà qui est fait.

Ce n’est pas un massacre de lettres.

C’est un massacre de l’être.

Je suis une femme de l’être…

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Le populisme est un illusionnisme – Sagi SINNO

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« Les clans des rues les clandestins, les cris des chiens hurlent à la ronde, j’suis pas inscrit sur la mappemonde. » C’est en l’an 2000 que les Têtes Raides et Noir Désir s’unissaient déjà pour entonner « L’iditenté« , cet hymne qui dénonce de façon prémonitoire l’état du monde en cette fin 2016.

Rodrigo Duterte aux Philippines. Donald Trump aux États-Unis. Joao Doria à la mairie de São Paolo ; le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo à la mairie de Rome (même si c’est dans une moindre mesure). Sans oublier les précurseurs immédiats, toujours infatigables, comme Vladimir Poutine en Russie, Viktor Orban en Hongrie, Recep Tayyip Erdogan en Turquie ou Abdel Fattah al-Sissi en Égypte. Et comme si le tableau n’était pas suffisamment noir, le Brexit semble ouvrir la voie en Europe à beaucoup de formations politiques similaires à l’Ukip de Nigel Farage. Le FN en France, l’AfD en Allemagne, l’UDC en Suisse, le PVV aux Pays-Bas, le DF au Danemark, le FPÖ en Autriche, le PiS en Pologne ou la Ligue du Nord en Italie, tous et bien d’autres, en net progrès dans les suffrages, attendent désormais d’être emportés – parfois de nouveau – vers le pouvoir par cette vague ou plutôt, comme l’affirme Jacques Attali, par cette « révolution populiste » qui dévaste la planète.

Loin de constituer – pour emprunter l’expression au titre du film de propagande nazie de Leni Riefenstahl – un « triomphe de la volonté » populaire, ce tsunami populiste traduit plutôt la victoire d’une illusion de démocratie et le règne de la duperie dans une ère de post-vérité. Dans son livre Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace (Premier Parallèle, Octobre 2016), le politologue allemand Jan-Werner Müller retient – après en avoir écarté beaucoup d’autres à cause de leur imprécision ou de leur «opacité empirique» – deux critères cumulatifs pour définir le populisme dans son acception actuelle, à savoir : l’anti-élitisme et l’antipluralisme. Il s’agit également des deux piliers d’un numéro grandiose d’illusionnisme joué par de véritables prestidigitateurs politiques.

1- Anti-élitisme en trompe-l’œil : l’idée selon laquelle la victoire du populisme serait une victoire du peuple sur les élites reste peu convaincante, la forme anti-élitaire du discours populiste ne correspondant pas forcément à la réalité sociale de l’électorat populiste, et nullement à la réalité élitiste de l’orateur populiste. En effet, d’une part, plusieurs études et enquêtes ont démontré que les déclassés et menacés de déclassement ne votent pas nécessairement pour les partis populistes (cf. Müller, version Kindle, empl. 487). D’autre part, les leaders populistes sont souvent – qu’on veuille l’admettre ou non – des as de l’establishment politico-financier dans leur pays. Trump en fournit un parfait exemple.

En réalité, la victoire du populisme correspondrait plutôt à la victoire d’un discours, en l’occurrence anti-élitaire, qui, lui, est paradoxalement très élitiste. Ce genre de discours instrumentalise le peuple. Il joue sur ses peurs légitimes de la mondialisation et lui promet les monts et merveilles chimériques du protectionnisme économique qui ne peut, en aucun cas, constituer une solution sérieuse à la crise du libre-échange. Ce discours anti-élite est une arme dans les mains d’une certaine élite réactionnaire, ouvertement adepte du repli identitaire, qui monte notamment en Europe et aux États-Unis, par lequel elle essaie de drainer le peuple vers elle, et ce pour s’imposer dans sa lutte contre une autre élite – libérale, intellectuelle et mondialiste – déjà longtemps établie au pouvoir.

Ainsi, loin de constituer l’expression du combat du peuple contre les élites, le populisme témoigne, avant tout et surtout, d’un combat intra-élitiste. D’ailleurs, le populiste suisse Christoph Blocher n’hésite pas à établir expressément la distinction entre les « fausses » élites (au pouvoir) et les élites « authentiques » (les populistes qui doivent, selon lui, évincer les premières).
En somme, l’anti-élitisme populiste est une rhétorique purement formelle dépourvue de véritable sens ou de contenu substantiel. La victoire du populisme est, par la suite, le triomphe d’une duperie du langage, d’une propagande, d’un énorme mensonge contre le peuple au nom de ce même peuple, de la déformation de la dialectique de la lutte des classes et sa récupération par une partie de la classe supérieure contre une autre partie de cette même classe.

Tout cela n’est pas sans rappeler le concept de « post-vérité » tel que développé par Ralph Keyes (The Post Truth Era. Dishonesty and Deception in Contemporary Life, St Martin’s Press, 2004) et Dan Ariely (The Honest Truth About Dishonesty, Harper, 2013), et dont l’ère serait désormais bien arrivée.

2- Antipluralisme et dénaturation de la démocratie : la montée du populisme ne se traduit pas seulement par une crise du libéralisme, il s’agit aussi et surtout d’une crise plus profonde, celle de la démocratie représentative moderne. Selon Müller (op. cit.), pour définir le populisme, «doit encore s’ajouter à cette critique des élites la très ferme revendication morale d’un monopole de la représentation populaire : l’idée bruyamment assénée que les populistes seuls représentent le peuple véritable, tous les autres soi-disant représentants des citoyens étant, d’une manière ou d’une autre, illégitimes». Par la suite, pour les populistes, ceux qui ne les soutiennent pas ne peuvent en aucun cas faire partie du « vrai peuple ». Et c’est cette revendication « qui fait réellement des populistes ce qu’ils sont, et qui fait d’eux et de leur rapport à la démocratie un problème préoccupant», qu’ils soient dans l’opposition ou au pouvoir.
Quand ils sont dans l’opposition, les populistes ne critiquent pas le principe de représentation politique en lui-même. Leurs critiques s’adressent, d’une part, aux « faux » représentants qui, selon eux, ne représenteraient en rien le « vrai peuple » (« la majorité silencieuse ») et, d’autre part, aux procédures – notamment constitutionnelles et législatives – ayant porté leurs adversaires, jugés illégitimes, au pouvoir.

Les populistes sont ainsi adeptes de la victimisation permanente fondée souvent sur des théories conspirationnistes, ce que l’historien américain Richard Hofstadter appelle le «style politique paranoïaque».

Concrètement, le dogme populiste privilégie le mythe de l’esprit du peuple à la volonté générale et, par la suite, le mandat impératif (où l’exécutif doit se borner à exécuter la stricte volonté du peuple, sous peine de révocation) au mandat représentatif libre (où l’élu conserve une marge de liberté de manœuvre et d’action).

C’est une fois au pouvoir que l’« illusion populiste » – pour emprunter l’expression au titre de l’ouvrage de Pierre-André Taguieff (Flammarion, 2007) – semble prendre toute son ampleur en tant qu’entreprise de dénaturation substantielle de la démocratie. Non, les populistes n’instaurent pas des dictatures, ni des régimes totalitaires, ni des théocraties. Ils s’accrochent à un minimum d’institutions démocratiques, ne serait-ce que pour éviter les répercussions au niveau international (les éventuelles sanctions qui sont, d’ailleurs, souvent loin d’être efficaces).

En réalité, les populistes mettent en place une sorte de régime intermédiaire dit, selon Müller, de « légalisme discriminant » – surtout en matière de droits de l’homme et de libertés fondamentales –, qui se fonde sur trois techniques d’exercice du pouvoir : prise de possession de l’appareil d’État, clientélisme de masse et discrédit de toute opposition (notamment en accusant leurs adversaires d’être des agents de l’étranger). Il ne s’agit pas, pour autant, d’une « démocratie illibérale » – selon le concept du journaliste américain Fareed Zakaria – parce que, comme le rappelle Müller, avec les trois techniques antidémocratiques sus-mentionnées, « le libéralisme n’est pas « seul » à souffrir », mais c’est la démocratie qui est surtout en danger. Il s’agit plutôt, selon Müller, de « démocratie défectueuse » qui s’approche de ce que le politologue allemand Ernest Fraenkel appelait l’« État double », « où les règles sont certes respectées dans l’ensemble, mais où le régime en place peut, à tout moment, imposer des mesures politiques arbitraires » (Müller, op. cit.).

C’est avec des verres correcteurs double foyer qu’il faut regarder le populisme pour bien déceler les nombreux mirages sur lesquels il prospère. Dénoncer l’illusionnisme du discours anti-élitaire ou de l’antipluralisme populiste est certes nécessaire, mais il ne faut pas être naïf, ce ne sera nullement suffisant pour contrer la montée du populisme, d’autant plus que ce dernier, par sa nature même, fait plutôt appel aux passions des foules (notamment en surfant sur les peurs) qu’à la raison des citoyens. Montrer les failles du populisme est, avant tout, un acte de résistance intellectuelle qui permet de bien marquer l’opposition avec lui et de défier l’une des formes les plus arrogantes par lesquelles il s’exprime, à savoir : l’anti-intellectualisme.

– Article paru dans le quotidien libanais L’Orient-Le Jour du 26/11/2016

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Al Warché13 ou l’Art en Chantier: un havre de la culture indépendante à Tripoli-Mina (Liban-Nord)

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C’est un lieu unique à Tripoli-Mina, dédié à tous les arts : indépendant de toute « grande famille », ses créatrices-inspiratrices voudraient en faire un lieu d’accueil et de vie pour la communauté artistique de Tripoli et d’ailleurs.

La première expo de lancement d’Al Warche13 début novembre a pour titre E-Scapes : E pour les « fuites »/échappées dans le monde du virtuel et Scapes pour tout ce qui concerne les « fuites »/créations liées aux formes.

Vous découvrez les oeuvres très fines d’un sculpteur irakien basé à Tripoli (Mohamed al Obaidi), croisées avec les belles photos en noir et blanc de différents types (street ph, ph therapy, stage ph, et classique séance ph) signées par une designer tripolitaine talentueuse aux mille projets, autodidacte en photographie, Maya Alameddine.

De son regard félin captivant, Maya parle avec passion de la lumière et comme on peut trouver sa lumière et la suivre. Elle présente les lieux : différents espaces où tout est agencé, posé, proposé avec goût, dans un but esthétique qui n’évite pas « le réel » (les artistes sont des citoyens comme vous et moi, avec les mêmes contraintes « terrestres »!): tout ce qui est exposé, jusqu’aux décorations lumineuses signées d’une jeune designer tripolitaine est reproductible, vous pouvez sur commande vous faire livrer tel canapé de tel style avec bois, tissus et coloris de votre choix, telle lampe, tel sac ou tel foulard – ces derniers sont des oeuvres artisanales de femmes palestiniennes des camps de la région.

Al Warche13 est un lieu-escale où se (re) poser au calme, tout près de la mer; on peut goûter à un délicieux dessert fait-maison aux carottes, au chocolat et autres douceurs, dévorer un sandwich, boire un verre, un café et même fumer… dehors, sur les quelques tables en bois disposées entre les jeunes arbres.

Al Warche est un chantier plein de potentiel: avis aux artistes peintres, sculpteurs, photographes, auteurs, designers de toutes spécialités. Vous disposez enfin à Tripoli-Mina d’un lieu (vraiment) indépendant, dédié de tout coeur à l’Art sous toutes ses facettes. Vous pouvez exposer vos travaux (expos-ventes), visionner et discuter un film lors d’une après-midi ou d’une soirée, faire des lectures d’ouvrages, des rencontres poétiques, des soirées musique, etc.

Al Warche est un local en chantier volontairement permanent, ouvert à toutes les possibilités, à 100 mètres de la mer, d’accès très aisé. Il est destiné à devenir très vite un lieu de création et d’échanges incontournable à Tripoli-Mina, parce qu’il est un refuge pour toutes personnes désirant créer de façon indépendante de ce côté-ci du Liban-Nord : créer et le montrer, l’exposer, échanger librement.

Contacts:

Phone :03 467 795

Email : warche13mina@gmail.com

Page Facebook : https://www.facebook.com/warche13/

Instagram : Warche13