Image

Prisonniers palestiniens, prisonniers syriens – Dalal EL-BIZRI

Mots-clefs

, , , , , ,

Le débat au Moyen-Orient se trouve dans une situation stérile de bloquage avec les répercussions de la grève de la faim suivie en particulier par des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. Les termes de cette situation sont très simples: ceux qui soutiennent le « front du refus » se montrent très enthousiastes, ils organisent quelquefois des actions d’aide et ils dynamisent leurs réseaux médiatiques… Alors que ceux qui soutiennent la révolution syrienne ne s’opposent pas forcément à cette grève de la faim mais ils tiennent à rappeler l’existence des prisonniers syriens dans les géôles de Bachar Al Assad, où ils vivent dans des conditions de détention moins claires que celles des prisonniers palestiniens et où ils sont soumis à des violences d’un niveau de brutalité qui dépassent celles des Israéliens, avec pour dernière figure dans la période récente le crématorium de la sinistre prison de Saydnaya.

Ainsi ceux qui se tiennent aux côtés de Bachar al Assad, du Hezbollah et d’autres milices, mettent en avant la cause des prisonniers palestiniens; alors que ceux qui sont contre Bachar et contre ces milices, soutiennent en priorité les prisonniers syriens. Comme si la situation se résumait à : ceux qui mettent en avant la cause des Palestiniens aujourd’hui négligent la cause des Syriens alors que ceux qui les contestent, ainsi que tous leurs « fronts », négligent la cause des Palestiniens.

La lutte des Palestiniens et la lutte des Syriens se rejoignent pourtant autour d’objectifs similaires: les premiers, les Palestiniens, font face à l’occupation de leur territoire de manière officielle, claire, soutenue par des guerres et des décisions internationales. Alors que les autres, les Syriens, sont confrontés à une vaste opération d’usurpation de leurs terres; une usurpation non reconnue, non officielle, non soutenue par des entités légales. Il suffit d’avancer pour preuve le chiffre de 11 millions de déplacés hors de la Syrie et à l’intérieur du pays, outre les démarches de « réconciliation » obligatoires qui ont pour conséquence un tri démographique confessionnel dont on peut imaginer toutes les répercussions. Et la différence entre l’occupation claire et l’usurpation cachée n’efface pas un élément essentiel: les deux, c’est-à-dire la cause palestinienne et la cause syrienne, se résument à une seule et même cause, celle de la liberté. Mais privilégier une cause au détriment de l’autre et donner la priorité de l’une par rapport à l’autre, ou choisir l’une plutôt que l’autre, annule la cause de la liberté en elle-même. Peut-être de façon inconsciente.

Les questions de libertés sont posées dans tout l’Orient arabe. Mais actuellement deux causes sont mises au-devant de la scène, et ce sont les plus brûlantes: la cause palestinienne et la cause syrienne. Ce qui perturbe cette vision est aujourd’hui le « front du refus » qui s’est accaparé de la cause palestinienne et l’épuise depuis longtemps dans des combats qui n’ont permis la réalisation d’aucune des revendications palestiniennes. Médiatiquement, ce « front » est plus « pro-palestinien » que les Palestiniens eux-mêmes. Concrètement, ce double jeu ne sert qu’à développer le projet iranien. En exposant sa solidarité avec les Palestiniens, il apparait dans une situation de fait totalement contradictoire: il combat sur le terrain contre la liberté des Syriens, mais il « soutient » les Palestiniens dans leur démarche pour la liberté. Tandis que les autres, ceux qui sont frappés au plus profond par la perte de leur pays, par leur situation de sans-abris, sont donc comme les Palestiniens, ils ne trouvent pas de cause autre que la leur qui mérite la lutte. Ils ont partiellement raison, mais leur lutte ne sera (complètement) légitime que s’ils se tiennent aux côtés des Palestiniens: les deux causes ont besoin l’une de l’autre.

Et le blocage ne crée pas de situation propice au changement: pas de changement en Palestine, pas de changement en Syrie. Les problèmes du monde entier sont interdépendants, enchevêtrés, mais les luttes des peuples d’Orient sont fusionnées par le feu et les complexités; elles ne se différencient entre elles que par le confessionnel-religieux, le seul capable de cacher la réalité, d’empêcher de voir les questionnements idéologiques véritables. Les deux causes syrienne et palestinienne sont objectivement alliées. Les deux veulent la liberté, non la servitude, ainsi qu’une vie digne pour les citoyens sur leurs terres.

A ce jour la cause syrienne n’a pas trouvé de solution cependant que les occupants de la Syrie sont connus: les Russes, les Américains, les Turcs, les Iraniens via leurs gardiens et leurs miliciens, surveillés d’en haut par les Israéliens. L’opposition syrienne a besoin d’élargir l’horizon de son combat à venir pour ne pas rester isolée, prisonnière de son terrible désarroi. Il en est de même pour la cause palestinienne, qui a besoin de se libérer de ceux qui l’accaparent dans ses revendications et ses discours et se tiennent au-devant d’elle… Elle a aussi besoin de prêter attention la cause syrienne, sa jumelle dans la lutte. Ce n’est pas simple. L’Iran a bâti son empire médiatique et militaire pour faire passer sa propagande qui prétend à la libération de la Palestine, en alliance avec le régime syrien. Et pour que les deux causes sortent de leur enfermement respectif, elles doivent se rappeler que le régime syrien n’aurait pu survivre sans la création d’Israel. Et sans Israel, l’expansion iranienne n’aurait pu avoir lieu de même que ses interventions militaires dans la guerre de Assad contre son peuple, au nom de la Palestine là encore. Le régime Assad a prospéré grâce à Israel, grâce à l’occupation de la Palestine et du Golan syrien. Il en résulte que l’Iran et Assad ont intérêt à ce qu’Israel reste, pour qu’ils puissent continuer à se moquer de nous.

 Au lieu de la vision binaire « ou bien les prisonniers palestiniens ou bien les prisonniers syriens », le slogan qui s’impose est : avec les prisonniers palestiniens et syriens contre leurs nombreux adversaires-rivaux. Le panel large des ennemis impose d’ouvrir la réflexion et avant tout de sortir de l’obligation des choix erronés : ou bien la Syrie ou bien la Palestine, ou bien la Syrie ou bien le Bahrein, ou encore Salaheddine al Ayoubi était un grand leader ou bien un vulgaire criminel.

  • Ce texte est paru dans le journal en ligne Al Arabiya en version arabe le 25 mai 2017, j’en ai assuré cette traduction vers le français (S. Tarraf).

Image

Le duel Macron-Le Pen ou la crise du récit démocratique – par Marie PELTIER

Mots-clefs

, , , ,

L'amour des siens c'est pas la haine des autres

La teneur particulièrement clivante et agressive de l’élection présidentielle française et des débats qu’elle génère, rappelle à bien des égards le climat ayant précédé aux Etats-Unis l’élection de Donald Trump. Nombreux étaient alors ceux, au sein même du camp démocrate américain, refusant de choisir entre le candidat républicain et Hillary Clinton, faisant part d’un désenchantement démocratique largement partagé. L’élection française actuelle s’inscrit dans cette crise désormais globale : celle du récit collectif.

La polarisation extrême de la campagne présidentielle française, ses ressorts sémantiques, sa construction narrative trouvent place dans un nouveau rapport générationnel au politique : un rapport où la défiance semble érigée en dogme et où le ressentiment confine au mépris tout supposé reliquat d’une démocratie perçue comme en-deçà de toutes ses promesses. C’est en effet sur fond de déception démocratique, teintée de ressentiment et de détresse économique, que se joue une élection qui confronte deux diagnostics antagonistes du « mal-être » actuel.

C’est à ce duel narratif que nous assistons avec le face à face Macron-Le Pen : celui qui oppose le narratif des libertés, propre à l’après deuxième guerre mondiale, s’incarnant dans les institutions édifiées sur fond du « Plus jamais ça » et de la foi « triomphante » en la démocratie, au narratif de la revanche, de la désillusion et de la rupture, caractéristique des 15 premières années de ce XXIeme siècle, remobilisant pour partie l’imaginaire fasciste qui l’avait précédé.

Ce qui prend la forme d’une radicalisation abrupte de l’imaginaire collectif s’est construit bien en amont de cette élection, et prévaut désormais au sein de tout le camp « occidental », et au-delà. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons à l’émergence d’un clivage de plus en plus prégnant au sein du débat public international : celui qui oppose le récit post seconde guerre mondiale, désormais désigné, de manière péjorative, comme « officiel » ou « mainstream », largement perçu comme condescendant et prétexte au « nantis » pour servir leurs intérêts, à un narratif lui faisant face, se définissant comme « alternatif ».

Cette division entre récits s’est pour partie cristallisée autour du désaveu à l’égard des discours politiques et médiatiques qui ont été les moteurs sémantiques de l’après 11 septembre 2001. Le discours civilisationnel et identitaire porté en étendard par le pouvoir exécutif américain et par celles et ceux qui, en Europe et ailleurs l’ont suivi, avait suscité un premier clivage dans les opinions. Les politiques sécuritaires et le volet international de la « guerre contre la terreur » – tout particulièrement sur un plan symbolique le « mensonge de l’administration Bush » qui a justifié l’invasion de l’Irak en 2003 – l’ont encore creusé.

Le sentiment d’un décalage devenu trop insupportable entre les promesses de la démocratie occidentale et ce dont elle fait preuve « sur le terrain » ont ouvert une brèche, dans laquelle se sont engouffrés des discours de propagande – portés ici par l’extrême-droite et par une partie de la gauche radicale, et à l’international, notamment, par des régimes autoritaires extra-occidentaux – présentant cette démocratie comme leurre et prétexte à toutes les manipulations. Cette scission idéologique s’est elle-même agrégée à la vieille haine des élites propre à la rhétorique fasciste, réactivée à la faveur de cette désillusion. Le tout sur fond d’une soif d’une plus grande justice, d’une plus grande transparence, d’une plus grande cohérence, d’une meilleure répartition des richesses… mais aussi de rejet d’un modèle de société qui avait fait de la lutte contre l’extrême-droite son premier ADN.

C’est à cette lumière qu’on peut mieux comprendre dans quelle configuration narrative se joue la confrontation entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen sur le plan des imaginaires.

Emmanuel Macron, à la rhétorique souvent creuse, portant aux yeux de beaucoup un discours vide de sens et de fond, ne peut plus compter sur le seul « Plus jamais ça » pour voir son élection garantie. Ce qui avait structuré la mémoire collective depuis la seconde guerre mondiale, particulièrement autour du génocide juif et du positionnement antifasciste « viscéral » qui lui avait logiquement fait suite, est en train de se déliter. Macron incarne aux yeux de nombreux citoyens, jeunes en particulier, le nouveau mal contemporain, un mal qui semble n’avoir ni forme ni visage, désigné comme le coupable même du triomphe de l’extrême-droite : la « finance », le « système », à combattre par tous les moyens. Fût-ce par l’abstention, comme beaucoup l’annoncent de manière explicite et argumentée politiquement sur les réseaux sociaux. Ou fût-ce même par le choix de l’extrême, pour en finir une fois pour toutes avec ce nébuleux « système » voué aux gémonies ?

C’est en tout cas l’un des paris de Marine Le Pen, et ce depuis le début de sa campagne : profiter de cette désillusion démocratique pour offrir un projet de société prétendument « alternatif » et « dissident ». Une opportunité pour la candidate frontiste de décrédibiliser le récit qui, depuis plusieurs décennies, a relégué son père et sa famille politique aux poubelles de l’Histoire. Une opportunité aussi pour Vladimir Poutine qui la soutient, de diffuser à l’échelle internationale une narration de la rupture, désormais aux antipodes du récit fondé sur la lutte contre le nazisme, qui avait fait jadis la légitimé de l’URSS.

A des degrés divers, cette narration de la rupture avait par ailleurs été portée par plusieurs autres candidats : François Fillon et ses déclarations allusives à un prétendu complot des juges et des media à son égard, Jean-Luc Mélenchon et son « insoumission » face aux « médiacrates » et aux « oligarques », sans parler des « petits candidats » presque unanimement « anti-système ». Le Pen a poussé cette logique à son comble : engranger la frustration, l’amertume, la colère à l’égard de la démocratie représentative et des désenchantements que cette dernière traine dans ses sillons. Tenter de fédérer aujourd’hui derrière elle les exclus du néo-libéralisme, pour qui la Grèce fut le symbole du combat à mener : les détracteurs d’une logique économique ne semant plus espoir ni vision. Plus profondément encore : vouloir récolter les fruits d’une haine désormais très répandue à l’égard des politiques et des media, perçus comme les deux fers de lance de cette oppression néo-libérale tant conspuée.

Il y a donc à mettre à jour nos logiciels de pensée. L’injonction à la démocratie ne fonctionne plus par elle-même. Ce projet de société, censé mettre les droits humains au centre et garantir les libertés de chacun, a besoin de convaincre à nouveau, de resusciter l’enthousiasme, de s’adapter aux nouvelles exigences portées à son égard. Non pas en recyclant les recettes du passé qui nous ont conduit au marasme actuel. Non pas non plus en proclamant des principes dont se sent d’emblée exclue une partie de nos concitoyens. Non pas avec de la démagogie. Non pas non plus avec des privilèges. C’est dans cet exercice d’équilibrisme que réside le chantier démocratique actuel : être capable de proposer un nouveau récit, à la fois incarné, inclusif et porteur de sens. Il ne pourra se faire que sans l’extrême-droite, même si cela ne garantit pas sa réussite.

Marie Peltier
Historienne, chercheuse et enseignante à l’Institut Supérieur de Pédagogie de Bruxelles
Auteure de « L’ère du complotisme. La maladie d’une société fracturée » (Editions Les Petits Matins, octobre 2016)

Image

Fascisme éternel post-démocratique – par Antoine COURBAN

Mots-clefs

, , , , , ,

IMG_4865

Ce qui se joue actuellement en France, patrie de l’esprit des Lumières, dépasse la personnalité des candidats et leurs programmes. La dimension universelle des enjeux de ce scrutin ne relève pas d’une idéologie traditionnelle de gauche ou de droite, ni d’une opposition entre doctrines économiques inconciliables. Toutes les idéologies sont mortes.

La dimension universelle de ce scrutin français, à l’instar de la récente élection présidentielle américaine ainsi que du référendum britannique, touche à un registre plus anthropologique, c’est-à-dire à une certaine conception de la personne humaine à laquelle les bouleversements de la mondialisation confèrent une priorité nouvelle. On ne se détermine plus, politiquement, en fonction d’un système doctrinal : suis-je partisan d’une économie planifiée, d’une économie libérale, d’un étatisme autoritaire, etc. ? Tout indique que, de nos jours, l’interrogation principale consiste à se dire : qui suis-je ? Suis-je un sujet autonome, citoyen d’un pays régi par un contrat social et respectant la règle du droit ? Suis-je l’expression de la volonté commune d’un groupe ou d’une communauté se distinguant par une identité pérenne ? Suis-je une bulle inconsistante surfant sur les vagues d’inextricables réseaux qui m’emportent à tout vent ? D’autres questionnements du même ordre peuvent surgir à n’importe quel moment.

Si on devait simplifier, fût-ce de manière réductrice, cette élection française révèle un clivage entre une perception de soi comme individu dans un monde en pleine mutation globale et une perception de soi comme parcelle d’une réalité collective que l’histoire aurait dotée d’une identité homogène, peu sujette aux métamorphoses. Mais, en filigrane, se profile quelque chose d’autre, quelque chose que certains qualifient de « postmoderne », d’autres de « postdémocratique ». Certains parlent de nouveau « populisme », de « sectarisme », de « racisme », etc. Bref, nous aurions quitté le registre d’une certaine rationalité et de ses libertés de choix, pour celui de l’affect et du déterminisme inéluctable de l’émotivité.

Ce qui transparaît ainsi appartient à ce qu’Umberto Eco appelle « Ur-Fascisme » ou fascisme structurel, perpétuel. Dans son célèbre discours de 1995, Eco se livre à un véritable travail de sémiologie clinique afin d’identifier les symptômes permettant de reconnaître cette pulsion morbide, apparemment universelle et ne se résumant pas au seul exemple du fascisme italien du XXe siècle. Contrairement au nazisme, le modèle italien n’était pas doté d’une armature idéologique solide, ce qui le rend suffisamment malléable pour épouser de multiples formes. Dès lors, comment le reconnaître ?

« Je crois possible, dit Eco, d’établir une liste de caractéristiques typiques de ce que je voudrais appeler (…) le fascisme primitif et éternel. » Cette liste inclut quatorze critères qui ne s’organisent pas en système clos. Certains se contredisent entre eux et/ou se retrouvent dans d’autres formes despotiques. Cependant, il suffirait d’un de ces attributs, fût-il le plus anodin, pour que le fascisme puisse s’en servir et éclore.
On peut les résumer ainsi :
« Culte obsessionnel de la tradition » ; « rejet du modernisme post-1789 » ; « culte de l’action brute où la culture est suspecte » ;
« rejet du pacifisme et culte de lutte » « culte de la mort héroïque »; « rejet de l’esprit critique » ; « peur de la différence, xénophobie et racisme » ; « obsession du consensus et de la pensée unique » ;
« mobilisation de toutes les frustrations » ; « exaltation narcissique du moi collectif »; « obsession paranoïde du complot »; « élitisme populaire réactionnaire menant vers le parti unique » ; « haine de la finance » ; « populisme sélectif où le citoyen est l’émanation de la volonté collective » ;
« volonté de puissance machiste : antiféminisme et homophobie », etc.
Voilà une belle énumération qu’on retrouve partout, à commencer par le Liban, et qui donne à réfléchir à la veille du second tour de l’élection présidentielle française.

Ce texte signé Antoine COURBAN est paru dans l’Orient-le Jour du 1er mai 2017

https://www.lorientlejour.com/article/1049411/fascisme-eternel-postdemocratique.html

Image

Calculs et Marketing politique à la libanaise: « Après moi le déluge. Et alors?! » (à propos de la prestation de J.-L. Mélenchon sur Youtube le 28/04/2017) – par Souha TARRAF

Mots-clefs

, , ,

 

« Un grand soleil brillait. En rentrant chez moi, je remarquais brusquement devant moi mon ombre, tout comme je voyais l’ombre de l’autre guerre dans celle d’aujourd’hui. Cette ombre ne m’a plus quitté depuis, elle a endeuillé chacune de mes pensées, jour et nuit; on aperçoit peut-être sa sombre silhouette sur bien des pages de ce livre. Mais en fin de compte toute ombre n’est-elle pas aussi enfant de la lumière? et seul celui qui a connu des heures lumineuses et des heures sombres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence, celui-là seul a vraiment vécu ».

(L’Agonie de la paix, derniers mots du « Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen » – Stephan ZWEIG)

J’ai écouté la fameuse « revue de presse » sur youtube de Jean-Luc Mélenchon: 32 minutes d’un monologue tranquille sur canapé, pas d’interruption intempestive « toutes les deux secondes« , pas de questions gênantes non plus, pas de « médiacrates » (un des mots fétiches de JLM) en vue.

Tran-qui-lle.

D’entrée il explique qu’il n’était pas content le soir du dimanche 23 avril parce que des gens, « des amis » dans le milieu des sondages, lui disaient l’après-midi que « ça va se jouer dans un mouchoir de poche » entre les 4 candidats principaux. Et puis à 20 heures, paf, « on nous sort » (du chapeau?!) deux candidats avec un écart net avec les deux suivants: il trouve ça étrange. Il met aussi en question le déroulement du scrutin, tous ces gens qui n’ont pas pu voter, près de 500.000! A peu près ceux qui lui ont manqué, pourrait-on penser!

« Mais passons ».

Il fait une revue des résultats par villes et des bons voire très bons scores de son mouvement France Insoumise: Evry (chez M. Valls!), Marseille, Toulouse… Chapeau!

« Il nous a manqué 600 ou 700.000 voix, ça s’est joué à très peu« . Il le répète, il soupire. Que la défaite est cruelle, c’est vrai. Mais encore? Il renvoie dos à dos « l’extrême finance et l’extrême droite » : donc Macron ou Le Pen c’est kif kif! Noter au passage que l’image de Macron banquier est (aussi) un argument balancé à longueur de speech par Marine Le Pen. Vous savez, banquier/Rothschild/juif/etc.

S’il réaffirme son aversion « historique » pour l’extrême-droite, il n’appellera pas à un vote pour Macron. Non surtout pas. Pas de vote d’adhésion pour Macron. Mais qui (lui) a demandé un vote d’adhésion?

Ce qui est clairement attendu d’un leader politique, dans cette période majeure de l’histoire de la France et de l’Europe, est un vote de rejet de la haine VIA un vote Macron le 7 mai. Rien d’autre. Rien de plus. Et rien de moins!

Le 8 mai est un autre jour, Monsieur Mélenchon.

Votre mouvement pourra se lancer dans une opposition sans ménagement, sans concession contre Emmanuel Macron et son (supposé) futur gouvernement de technocrates.

Mais à maintenir à dessein par pur marketing électoraliste et par un égocentrisme dangereux la pression sur E. Macron face à la candidate de la haine, des divisions, du populisme tendance raciste-antisémite-révisionniste-violent, vous tablez et c’est profondément regrettable et irresponsable, et c’est très libanais pour le coup, sur une victoire la plus faible possible de Macron: un 50,1% vous ravirait. Cela signifie 49,9% de votes pour Marine Le Pen.

[Les grands manitous politiques libanais ont cette particularité, de père en fils, de cousin en soeur ou en gendre, de faire danser le pays au bord du précipice: d’ailleurs, ils usent et abusent de cette expression pour faire encore plus peur et fédérer « leurs gens » autour d’eux, tout près d’eux, prêts  à voter pour eux. Tout mais pas le précipice! Depuis la fin de la guerre (1990), on danse au bord de l’abîme au Liban. Je vous épargne (et m’épargne!) de longs développements sur la situation politique « à la libanaise ». Elle est lamentable, écoeurante, désespérante.]

Et donc, Le Pen à 49,9% de votes: quel effondrement! Quelle plaie définitivement ouverte! Quelle défaite pour un quelquonque « avenir en commun » en France!

Vous ne semblez pas gêné.

Vous vous projetez déjà sur l’après 7 mai ; vous en êtes à préparer les législatives, plus de 450 circonscriptions (sur 577) auront des candidats de la France Insoumise avec un programme de belles promesses, pour un « Avenir en commun ».

C’est très beau ça, sur le papier: construire l’avenir ensemble, en commun. Des lendemains heureux, qui n’en voudrait pas?

« What a wonderful world! » chantait Louis Armstrong.

On reconstruit comment un avenir en commun, lorsque le pays se réveillera divisé plus que jamais, lorsque la haine sera démocratiquement validée par les urnes: 49,9% !

Quand on s’appelle Mohammed, Bilal, Elie, Judith, Edith, Mamadou ; quand on est un peu ou beaucoup « basané » ou noir ; quand on a en français un accent « chantant » ; quand on prie comme ceci plutôt que comme cela ; quand on mange ceci ou pas cela… quand on se sent menacé au quotidien par les idées du Front National, Français ou pas, basané noir ou blanc, riche ou pauvre, chômeur ou cadre sup… on a peur. On peut s’appeler Jean, Paul ou Benoît ou Catherine et ressentir la même peur.

Peut-on (re)construire un avenir (en commun) sur la peur?

A vous écouter dans votre tranquille monologue ininterrompu sauf par votre bon vouloir, pardonnez-moi cette comparaison peu élogieuse Monsieur Mélenchon, j’ai eu l’impression de me retrouver à écouter les harangues populistes, les outrances et raccourcis analytiques des (auto-proclamés) leaders politiques et autres gourous libanais: dans la personnalisation du lien entre « vous » et « eux » (les gens, votre auditoire d' »insoumis »). Dans cette mise en danger du pays – mais pour ces leaders auto-proclamés, qu’importe? Et alors! Après eux le déluge!

Mr. Macron a dit ce qu’il ne fallait pas, l’autre soir à la télé: il n’est pas bon politicien, ne sait pas doser ses mots et ses coups.

Il a dit, à propos de vos électeurs: « je suis triste pour eux, ils méritent mieux« .

Damned! Ô rage!

Votre fierté, votre égocentrisme (et/ou narcissisme) en ont pris un coup! Mériter mieux que vous! Macron s’est donc grillé. Ok. Ok. Mais là maintenant, on fait quoi? On entretient le suspens, la pression et on n’appelle pas à mettre les bulletins de vote Le Pen à la poubelle? (de l’histoire)

Appeler à voter contre Le Pen ne suffit plus, Monsieur Mélenchon. Non.

C’est au « supplice Macron » (Laurent Mauduit) qu’il faut appeler : le seul choix à faire au nom d’un avenir commun possible. Sans un appel clair envers vos électeurs, tant et tant de personnes qui ont cru en vos propositions, il y aura comme un dangereux flottement dans l’air. Ce lien qui semble quasi mystique chez certains, chez nombre d’entre les « insoumis » à votre égard – même si vous vous défendez d’être un gourou, ils attendent de lire vos conseils, vos lumières pour savoir la route à prendre – ce lien quasi mystique risque de se distendre et de lâcher. Au profit d’une candidate Le Pen qui n’attend que cela! Et qui sortira soit victorieuse soit renforcée très dangereusement du scrutin le 7 mai.

Dans les deux cas, le mouvement France Insoumise subira une profonde cassure.

Quel gâchis.

En quelques jours, une belle et riche campagne électorale se retrouve réduite à des questionnements sémantiques: « voter contre Le Pen » oui mais encore? « Voter pour Macron » est la seule issue raisonnable, pour préserver l’avenir en commun.

Pardonnez mon insistance. Ces jours sont cruciaux pour la France – et pour l’Europe. Et pour le rôle de la France dans le monde.

C’est au nom de cette France des Lumières, à protéger des projets sombres d’un parti haineux très renforcé, aux portes de l’Elysée, c’est cette France-là que nous devons préserver, ensemble. Voter contre Le Pen doit signifier clairement voter pour Macron. Aucune autre alternative, aucun doute n’est à laisser planer.

Et alors, alors seulement, vous aurez la reconnaissance de millions de personnes, en France et ailleurs.

C’est le 7 mai que se joue « l’avenir en commun »: le slogan et la réalité.

Le 8 mai, Monsieur Mélenchon, il sera trop tard pour les regrets et les monologues tranquilles.

Image

Tant qu’il me restera un souffle… – par Jean DIHARSCE

Mots-clefs

, , ,

 

Tant qu’il me restera un souffle, de vie ou bien de mots, de vie aussi en mots, je m’époumonerai doucement.
Je dirai le lent balancement du ciel dessus la branche, l’air léger du printemps et ses odeurs de vent. La mer à pleine bouche et le sel sur ma langue. Les chemins à cailloux qui roulent sous l’accent. Les pas à regarder le beau à l’infini.
Je ne frapperai l’homme qu’au regard du bon sens. Comme un rappel à l’ordre immuable des choses que nous avons trahies. Cette fraternité de l’arc en ciel bafouée et en loques. Et je tendrai la main à mes semblables humains pour former une chaîne qui libère le monde.
Je dirai la rencontre quand je n’y croyais plus, et je donnerai tout, envers et contre tous, pour aller au plus vrai et quel qu’en soit le risque. Il arrive un moment où l’on sait que c’est là, et l’on ne compte plus. On donne ce qu’on est. A ne plus rien en perdre. Ou tout. Mais c’est pareil.

Tant qu’il me restera un souffle, de vie ou bien de mots, de vie aussi en mots, je m’époumonerai doucement. Afin que l’on m’entende, sans qu’il y ait de peur. Je suis au vrai de moi. Au plus haut que l’on peut. Il fallait tout ce temps pour respirer enfin.

Et si j’y perds mon souffle, il restera le vent.

Jean DIHARSCE

Image

Samir Frangié, l’homme qui donnait à la politique ses lettres de noblesse – par Michel HAJJI-GEORGIOU

Mots-clefs

, , , ,

img_4197

Avec son sourire à la fois débonnaire et malicieux, son élégance de bey rebelle, mais toujours une modestie incomparable et une ouverture d’esprit maximale, il cherchait, contre vents et marées, à donner du sens – voire ses lettres de noblesses – à la politique, même lorsque cette dernière se faisait pour le moins garce, impétueuse, insupportable. Qu’à cela ne tienne, le bey rouge, surnom dont il avait hérité dans sa jeunesse communiste, était tenace, déterminé, bagarreur – mais toujours sous des allures de gentleman. Si la colère trouvait chez lui, souvent, un camarade face à l’impolitesse, l’injustice ou l’insensé, la violence, elle, était toujours honnie.

C’est à l’orée d’une septième décennie plus que jamais marquée par la violence que Samir Frangié, humaniste comme ces temps n’en veulent plus, a quitté ce monde hier, au terme d’une troisième décennie de lutte contre son irréductible bête noire : le cancer. La violence, il en avait pourtant fait l’apprentissage très tôt, avec l’horrible massacre de Miziara (caza de Zghorta), le 16 juin 1957. Son père, le grand Hamid Frangié, est alors frappé d’une hémorragie cérébrale. Samir n’a que douze ans. La présence permanente de gardes du corps autour de lui, mais aussi et surtout la déchéance physique de son père marquent indubitablement l’adolescent. Le spectre de la violence rôde déjà, têtu, féroce. Un Samir Frangié plus mûr écrira plus tard, et ce n’est pas une coïncidence, que Miziara représente le sombre présage de la guerre incivile de 1975.

Le dialogue à coups de bâton

La violence sera également au rendez-vous durant les années 60, lorsque l’étudiant à l’École des lettres Samir Frangié devient l’une des figures de proue du mouvement estudiantin de l’époque. Son cœur est à gauche, avec Albert Camus, Frantz Fanon, Wilhelm Reich, Herbert Marcuse, Ho Chi Minh, Che Guevara ou Abdel Nasser. Il est aussi avec les fedayine palestiniens. Son oncle Sleiman est alors président de la République, ce qui ouvre la voie à des scènes particulièrement cocasses aux postes de gendarmerie où le leader estudiantin se retrouve aux arrêts. En 1968, il participe à une table ronde organisée par L’Orient avec Bachir Gemayel et Karim Pakradouni, notamment, sur des affrontements qui ont eu lieu sur le campus, et où il condamne avec fermeté « les coups de bâton » de la droite qui, dit-il, tiennent lieu de dialogue.
Fort heureusement, le campus de l’Université Saint-Joseph n’est pas seulement un lieu d’affrontement. Samir n’y rencontre pas que des ennemis idéologiques, mais aussi beaucoup de compagnons de valeur, à l’instar d’Amin Maalouf, de Jad Tabet ou Maroun Bagdadi, entre autres. Il tombe surtout sous le charme d’une redoutable militante féministe, Anne Mourani, avec laquelle il passera le demi-siècle suivant et avec laquelle il aura deux enfants, Hala et Samer. Il entre aussi à l’école du journalisme à L’Orient, où il écrit sur les dossiers arabes de l’époque: la résistance palestinienne, la Syrie, l’Irak ou encore la guerre des deux Yémens, ce qui lui vaudra une interdiction permanente de se rendre en Arabie saoudite.
Derrière la violence morale et politique intense des années 60, la guerre pointe. Mais dans les deux camps opposés, on est loin d’en saisir l’insoutenable gravité. Avec la défaite arabe de 1967, le durcissement de la position des partis de droite, regroupés au sein du Helf tripartite, et le début des actions de la résistance palestinienne, le mouvement estudiantin pense qu’il est capable de réaliser ses objectifs par la violence. Grossière erreur. « Nous avons tous joué aux apprentis sorciers, mettant en branle une violence que nous n’avons pas pu contrôler par la suite », dira plus tard Samir Frangié.
Aussi le jeune intellectuel et militant politique mettra-t-il les quarante années suivantes de sa vie à essayer d’endiguer et d’étouffer cette violence.

Le médiateur résolu

Le réveil est particulièrement dur au milieu de la décennie 1970. En 1975, après un passage à l’OACL, qu’il fonde avec Mohsen Ibrahim, Samir Frangié devient l’un des compagnons de Kamal Joumblatt au sein du Mouvement national. L’expérience brutale de la guerre des deux ans, avec les massacres de La Quarantaine et de Damour, mais aussi l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977 et de Tony Frangié en 1978, achèvent de lui ôter toutes ses illusions. C’est aussi en 1978 qu’il fait, grâce à un ami psychiatre, Jean-Michel Oughourlian, la découverte de la pensée de René Girard avec Des choses cachées depuis la fondation du monde. La pensée de Girard, articulée autour du désir mimétique et des mécanismes de la violence, ne le quittera plus. Dès cette année, il va déployer toute son énergie pour tenter de rapprocher les belligérants dans l’espoir d’un règlement du conflit, à travers des initiatives de dialogue, notamment entre Walid Joumblatt et Bachir Gemayel en 1978, en 1980 après le massacre de Safra, puis en 1981-1982 entre les Forces libanaises et le Fateh pour mettre fin à l’effroyable échange de voitures piégées, puis après la terrible invasion israélienne de Beyrouth entre le Parti socialiste progressiste et les chrétiens de la Montagne en 1984. Mais des forces occultes – Damas, en général – veillent au grain pour annihiler chacune de ses tentatives. C’est toutefois dans le même esprit qu’il contribuera, avec d’autres et autour de Rafic Hariri, au processus d’élaboration de l’accord de Taëf entre 1986 et 1989.

Si la guerre civile se termine en octobre 1990, Samir Frangié est rapidement confronté à une nouvelle forme de violence: le despotisme syrien et les prémices de l’occupation. Aussi fonde-t-il, avec la double bénédiction du patriarche Sfeir – dont il s’est rapproché depuis 1986 – et de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, le Congrès permanent pour le dialogue libanais, avec l’aide de Hani Fahs. L’initiative vise à mettre autour d’une même table les anciens belligérants de la guerre civile pour créer une dynamique de groupe. L’idée est simple: seule l’unité des Libanais – ce fameux vivre-ensemble – peut conduire au rétablissement de la souveraineté hypothéquée par Damas. C’est la même idée qui sera à l’origine de toute la dynamique du printemps de Beyrouth.

Le rêve d’unité

Car, après le retrait israélien de l’an 2000 et le manifeste des évêques maronites en décembre de la même année qui réclame le retrait des troupes syriennes (et auquel l’apport de Samir Frangié n’est pas étranger), l’effet boule de neige ne vas plus s’arrêter. Avec ses anciens compagnons de gauche et le PSP de Walid Joumblatt, Samir Frangié crée le Forum démocratique dirigé par Habib Sadek. En milieu chrétien et sous l’égide du patriarche Sfeir, il contribue, avec son compagnon Farès Souhaid, à la fondation du Rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe la grande majorité (Michel Aoun exclu) des forces chrétiennes hostiles à l’occupation syrienne. En parallèle, une bataille pour les libertés se met en place contre le régime sécuritaire libano-syrien: il en est l’un des fers de lance. Toutes ces actions – y compris le très important appel de Beyrouth en 2004 qui appelle à faire le devoir de mémoire nationale et à tirer les leçons de la guerre pour refonder la souveraineté – déboucheront sur la création d’une opposition plurielle, avec la formation du Rassemblement du Bristol.

Samir Frangié est infatigable. Il est partout, avec ses compagnons, sur l’ensemble du territoire libanais, à défendre l’idée du vivre-ensemble. Là où le pyromane syrien allume les feux de la discorde, il joue au chaman, éteint les incendies, panse les plaies, apaise et fédère les cœurs comme les esprits. Si bien que lors de l’assassinat de Rafic Hariri, l’un des parrains politiques de cette opposition plurielle avec le patriarche Sfeir et Walid Joumblatt, le terrain est désormais prêt pour affronter l’hydre de Damas et ses alliés au Liban. Ça suffit. Pour lui, Hariri est « le mort de trop », le pharmakos de Nikos Kazantzaki et de Girard dont le sacrifice doit conjurer une fois pour toutes la spirale interminable de la violence. C’est le début de l’intifada de l’indépendance que Samir Frangié, entouré des membres de l’opposition, lance le 16 février 2005 à partir du domicile du chef du PSP à Clemenceau. Son rêve d’unité, de vivre-ensemble, de citoyenneté et de dignité humaine, mais aussi et surtout son rêve de paix – celui de l’adolescent d’Ehden – sont enfin réalisés avec le raz-de-marée rouge et blanc du 14 mars 2005. Pour lui, il s’agit d’un instant de réconciliation nationale populaire et citoyen spontané au cœur de la ville, le jour où les individus, et pas les communautés, ont pris leur destin en main au Liban.

Le dernier combat

Mais le rêve est de courte durée. La décennie suivante sera faite de désillusions: persistance d’un front intérieur déstabilisant le pays à coups d’assassinats et de forcings militaires sous l’influence de l’axe Damas-Téhéran, essoufflement du printemps arabe sous la double menace de la tyrannie et du terrorisme, erreurs monumentales d’alliés politiques démagogiques et narcissiques, et retour aux carcans communautaires étriqués. Le rêve s’estompe, quand bien même Samir Frangié ne perd aucune occasion pour fixer des repères et des valeurs au sein d’une caste politique qui fait la sourde oreille. Si bien qu’il finira par être désigné sous le terme de « conscience de l’intifada de l’indépendance ». Il n’aura de cesse, pourtant, de multiplier les initiatives pour sortir le 14 Mars et le Liban de leur médiocrité. Cependant, en 2011, ce mal, dont il croyait s’être déjà débarrassé une première fois à la fin des années 1990, fait sa réapparition. Samir, avec sa détermination, en vient encore à bout et rédige, pour conjurer la maladie, un essai autobiographique sous le titre Voyage au bout de la violence. Las ! En 2016, cette violence intérieure qui ne veut pas le lâcher se manifeste encore, avec plus d’acharnement.

Samir Frangié, l’un des derniers grands humanistes de ce pays, a peut-être perdu hier son dernier combat. Mais ses appels à une intifada de la paix et à une union des «modérés» du monde entier pour faire face à la montée aux extrêmes qui ravage la planète entière résonneront longtemps, et de plus en plus forts, comme une promesse de printemps refleuri, d’aurore resplendissante et apaisée.

  • Article paru le 12 Avril 2017 dans l’Orient-Le Jour

– « Samir Frangieh a été porté en terre le 13 avril, jour de la commémoration du déclenchement de la guerre incivile libanaise » (Roula Douglas)

 

Image

« Quitter Alep en guerre », par Camille de ROUVRAY : un récit de voyage en Orient intime

Mots-clefs

, , ,

img_2026C’est un livre que vous n’aurez pas envie de finir. Parce qu’au bout vous devriez vous aussi « quitter Alep en guerre », vous devriez à votre tour vous détacher de toutes ces personnes rencontrées, de ce quotidien devenu schizophrénique et évidemment si particulier, celui des pénuries et des peurs, des risques et des privations… Où, avec Camille de Rouvray, vous êtes rivés au oud « malgré les circonstances »: « j’accorde l’instrument, plus rien n’existe, mes pensées se font légères et passent comme les nuages dans un ciel de montagne (…) ; la guerre et la lassitude s’évanouissent« . (p.142)

C’est un livre sur la guerre en Syrie telle que vécue par les civils: comment les Alépins, souvent dans le déni malgré le rapprochement du fracas et l’imminence des misères de la guerre, ont-ils vécu le glissement vers la déchéance de leur ville? Cette guerre telle que nous autres la lisons à travers les mille images, vidéos et témoignages des acteurs civils devenus photographes-reporters de guerre en l’absence de journalistes étrangers – parce que le terrain est trop risqué, mortel (cf Khaled l’ami et collègue de Hadi Al Abdullah en juillet 2016, au coeur d’une trop longue liste). Ici, nous la vivons du dedans, aussi incrédules que Camille de Rouvray, hébétés, écoeurés, vidés.

Vient un moment où la simple énumération par l’auteure des faits du jour et de sa vie dans « sa ville » est ce qui rassure le plus, vital pour se raccrocher au « réel » – à ce qui en reste possible, vivant:

« Lundi j’ai passé une après-midi merveilleuse chez Mariam. Nous avons fait de la confiture de rose.

Dimanche c’est Houla, un village près de Homs, qui a fait tristement la une de l’actualité. Nom inconnu la veille, il a rejoint la longue liste des villages martyrs. Nous avons Oradour-sur-Glane, ils ont désormais Houla. Une centaine de personnes massacrées, dnt 35 enfants, souvent d’une balle dans la tête, à bout portant. (…)

[Et puis l’hypocrisie des postures]

Les commémorations de massacres en tous genres et leurs échos de « plus jamais ça » chantés sur tous les tons par les poitiques, les intellectuels, vous, moi, me font hurler. Pas un petit doigt levé pour le peuple syrien« . (p.142)

Voilà. Nous sommes au coeur de cet observatoire de la société syrienne, de ses blocages et de ses dynamiques, dans l’une des plus importantes villes de Syrie. Camille de Rouvray offre un témoignage en empathie, hors de toute fausse naïveté, avec une société étouffée depuis près d’un demi-siècle sous la férule des Assad père et fils et tribu.

Récit de/dans la guerre, cet ouvrage est aussi un parcours initiatique écrit avec une extrême sensibilité dans un style faussement simple, « ordinaire ». Sous le décompte événementiel façon journal du quotidien d’une prof dans une ville happée par la guerre, des jours et des années et des gens qui disparaissent, il y a ce positionnement de l’auteure, complètement immergée dans sa ville – et qui éprouve comme sûrement bien des habitants des difficultés à comprendre, même du dedans, ce qui se passe : un coup « révolution », un coup « guerre civile », rumeurs d’attentat ou s’agit-il d’un bombardement aérien sur un quartier voisin? Qui croire, comment croire ce que disent les informationss officielles, et que disent de vraiment vrai les opposants?

Le non-dit, le flou fait partie de la culture des Syriens, habitués depuis des décennies à se taire, à ne pas commenter ni donner leur avis en public: cela peut très vite leur coûter la liberté voire la vie. C’est la Syrie des Assad. Se taire ou mourir.

Et pourtant… à la suite du martyr de Hamza Al Khatib (cet enfant torturé de Deraa, avec le sang, les larmes, l’exil, les Syriens ont redonné à la liberté son sens premier: vivre libre ça se mérite, ça s’arrache! Personne ne vous donne en cadeau votre droit à la liberté, ce droit « humain » premier s’arrache sous toutes lattitudes.

« Quitter Alep en guerre » est aussi une réflexion sur le réel, la capacité de l’éprouver, le ressentir avant même de le penser:

« Tout en écoutant attentivement [Zeina, médecin], une partie de moi n’arrive pas à croire que cette scène est réelle. Les seules références que j’ai en la matière sont cinématographiques. Le cinéma est censé s’inspirer de la réalité, seulement il a pris une telle place dans nos vies que le processus, perverti, s’inverse. Combien de fois entend-on ou prononce-t-on cette aberration: « C’est comme dans les films » ? D’apparence anodine, cette assertion montre à quel point nous perdons, voire nous refusons, le contact direct avec la réalité. Gavés, saturés de films, de séries télé, de jeux vidéo, où toutes les situations possibles et imaginables sont traitées, développées, commentées. Nous avons des références pour tout et notre sensibilité ne se laisse pas facilement surprendre par le nouveau, l’inconnu. C’est le propre de la pensée de créer des liens, connecter les informations, les comparer, les classer, les ranger. C’est en ce sens qu’on peut dire que la pensée est morte, qu’elle ne peut rien appréhender de manière neuve, sans a priori. (…)

Ce n’est pas une histoire de morale (processus de la pensée), de jugement de valeur (« alors, ça t’excite la détresse des autres? »), mais c’est le processus même de dédoublement qui est malsain (…).

C’est pour cela que j’avais arrêté d’écrire, malgré les événements. Aujourd’hui la volonté de témoigner, de consigner, de mettre en mémoire, est plus forte. Et puis c’est un exercice, une astreinte qui m’aide à raison garder. » (p.123-124)

L’apport le plus « original » de ce texte empreint de tendresse sans être du tout dans le pathos vient de ce double positionnement:

1 – « Et si j’avais été syrienne, qu’aurai-je fait? » (p.120)

2 – Et dans le parallèle que l’auteure établit entre la France occupée et la Syrie occupée.

C’est là une façon attachante et très honnête pour C. de Rouvray d’être « engagée » du côté des civils occupés, dominés, sans artifice ni effet d’annonce:

« Je fais souvent malgré moi la comparaison entre la situation en Syrie actuellement et l’occupation nazie en France. L’opposition syrienne, comme la résistance française en son temps, est extrêmement hétéroclite dans ses motivations, ses actions et les gens qu’elle rassemble sous le même vocable. On agite la menace salafiste, mais on oublie que la résistance française comptait des communistes purs et durs aussi bien que des royalistes radicaux, des ennemis de la république, qui n’était pas vieille et n’avait rien d’une évidence pérenne, à l’époque, pour beaucoup de gens. Ceux qui, en France, fustigent le manque de coordination de l’opposition syrienne ont la mémoire bien courte. En Syrie, je suis triste de constater trop souvent à quel point certaines personnes qui m’entourent n’ont aucune confiance dans leurs concitoyens. C’est l’argument principal des pro-régime et des indécis. (…) 

Je me demande souvent qui je serais si j’étais Syrienne. De toute mon âme une résistante, pour sûr, mais dans les faits? Aurai-je le courage de manifester, d’écrire, de tenir un blog? Je serai contre la violence, radicalement, contre le fait de s’armer et de répliquer (…). Dans la situation qui est la nôtre, la lutte armée est un suicide à court et long terme! » (p.119-120).

Moi qui croyais « tout savoir » sur les bassesses de « la guerre » à la façon libanaise avec De Niro’s Game, Lettre Posthume, La guerre des graffitis etc… toute la littérature née depuis 1975 au Liban et tant de films, ce livre d’histoires personnelles, intimes, qui se croisent dans la ville d’Alep m’a montrée encore et encore la singularité du cas de la Syrie aujourd’hui. On le lit, on le dit à longueur de reportages, tribunes, points de vue plus ou moins « autorisés », avec Camille de Rouvray on le comprend, on le vit, on le voit: Alep et au-delà de cette ville particulière, la Syrie, représentent l’étouffement méthodique, systématique de la liberté d’expression, la liberté d’être aujourd’hui sur cette fichue planète. Rien de moins.

Salim Frangié l’a écrit au moment de la chute d’Alep en décembre 2016 dans sa Lettre à un historien dans le futur – et c’était limpide:

« (…) Le moment-tournant d’Alep est celui où le monde a décidé de perdre toute profondeur et de laisser remonter tous les interdits, tout ce qui était comprimé, à la surface.

Vous n’aurez peut-être pas à vivre de tels moments et c’est une chance parce que ce sont des moments noirs. Alep a été le moment où le monde mort d’ennui a décidé que ça ne valait pas la peine, même pour la forme. Le moment où il a élu un bouffon à la présidence de la république, où un dictateur est devenu le héros du monde libre et où les grands dirigeants du monde se sont disputés pour encourager un criminel. Vous ne comprendrez pas comment nous sommes arrivés au pied du mur. Et nous ne comprenons pas non plus. Mais nous savions. A partir de ce moment, tous les barrages ont sauté alors même que les institutions s’effondraient et que la violence devenait la norme. Si vous vous intéressez à l’effondrement alors n’allez pas loin ni profond, restez bien en haut de la scène d’Alep ravagée et vous comprendrez comment tout peut s’effondrer en un seul moment.

Je ne sais pas ce qui s’est passé entre cette lettre et votre époque. Le monde a peut-être compris la leçon d’Alep et s’est réveillé de sa folie. « 

J’ai du mal à « Quitter Alep en guerre », à quitter la vie à Alep même si entre-temps Alep-Est a été massacrée, vidée de sa population (et non pas libérée, comme le raconte urbi et orbi la propagande russe et autre). La belle simplicité du style d’écriture de Camille de Rouvray y est pour beaucoup:

« Les coupures d’électricité sont de plus en plus longues. Ces derniers jours elles commencent à seize heures et durent jusqu’à vingt-deux heures. Quand la nuit tombe à dix-sept heures, c’est comme une vague énorme qui s’écrase sur un bloc de granit du Finistère nord. Je m’accroche alors à mon oud comme à un canot de survie« . (p.90)

Avec ce livre nous passons entre 2008 et 2012 de la Syrie d’avant les manifestations à celle du soulèvement et de la répression. La Syrie devient un cycle sans fin de tortures, bombardements, fausses accalmies, destructions des projets de vie, exils de millions de gens. C’est aussi, évidemment, le récit d’un voyage intérieur, intime. On sourit souvent, on rit parfois, on est ému, on s’inquiète… je ne peux citer chaque page, je conseille vivement à qui veut comprendre la Syrie et surtout les Syriens et « pourquoi Alep » d’entrer « sans bagage » dans les pages et les mots de Camille de Rouvray.

« Je suis restée ici en dépit de toute cette merde, en dépit du danger, de l’ennui mortel, surtout, qui en résulte, pourquoi? Pour ne pas m’enfuir face aux difficultés. Pour tenir mes engagements auprès des élèves, des familles, des collègues. Par solidarité silencieuse avec les gens d’ici, qui n’ont pas vraiment le choix. Pour ne pas abandonner honteusement le navire. Peut-être simplement parce que je me sens chez moi. Je suis restée parce que c’était une évidence, c’est tout » (p.142-143).

Lorsque les armes se tairont on relira ce « Quitter Alep en guerre », également, comme un témoignage intime et précieux de ce que fut la Syrie heureuse même si elle renfermait tant de situations sociales conflictuelles (comme toutes les sociétés en contiennent!) aplanies, étouffées, cachées sous la botte assadienne pendant des décennies. Un témoignage humain, beau, écrit en toute honnêteté et empathie – et un acte de résistance civile, non-violente. Où l’on voit les gens, les civils syriens dans leur quotidien « ordinaire », ceux que la plupart des textes (tribunes, analyses, documents, etc.) sur la Syrie balaient d’un méprisant revers de main.

« Quitter Alep en guerre », par Camille de Rouvray (éd. Le bord de l’Eau, 2014) – Un récit de voyage en Orient intime (Souha Tarraf)

Image

#Alep « libérée »? #Alep violée et détruite!

Mots-clefs

img_1652https://youtu.be/uDvlUfBizvA
(« Le cri d’Alep », par les Frangines)

‏عن أي انتصار يتحدث المجرمون؟ فوق أشلاء المدنيين، من نساء وأطفال؟ حلب؛ صورة العالم القبيح. صورته الواضحة. ومستقبله أيضا.

De quelle victoire parlent les criminels? (D’une victoire) sur les cadavres des civils, des femmes et des enfants?

Alep: image monstrueuse du monde, son image limpide. Et celle de son avenir.

Samar YAZBEK


Photo de l’année 2016 : Alep, 11/09/2016

Evacuation de nouveaux-nés après un bombardement russe du quartier Salihin. (AFP PHOTO / AMEER ALHALBI)

Tu ne vis pas, tu survis – Xavier LAINE

Ils construisent des murs mais la violence n’a pas de frontière. Elle est aussi universelle que leur volonté de domination.Et toi individu, citoyen de ce monde en folie? « Tu ne vis pas, tu survis. » 

« Tu ne vis pas, tu survis.

De tempêtes en tempêtes, tu tentes de rester debout.

La pluie furieuse voudrait laver un peu les plaies.

Vanité.

Camion fou, armes en furies, bombes et revolvers.

Qu’en ont à faire ceux qui gouvernent ?

Regardez bien par delà l’océan : riches ils sont, toujours plus et s’arrogent pouvoirs exorbitants.

Tandis que tu ne vis pas, tu survis.

Eux s’en vont, sûrs de traverser les tempêtes qu’ils déclenchent.

Mais toi, pauvre hère, tu ne sais aucun abri offert qui sache t’accueillir et te réchauffer dans ta fuite éperdue.

Tu ne trouves que portes closes. Tes enfants naissent dans la boue, incertains de parvenir à l’âge adulte.

On te parle de progrès. On te parle de crise.

Tu t’en moques.

Tu fouilles dans leurs poubelles, cherchant de quoi survivre un jour de plus.

Tu t’assois sur les pavés glacés. Tu tends une main fébrile.

Ils ne t’offrent ni sourire ni monnaie.

Camion fou, armes en furie.

Les marchands d’armements se portent bien, merci pour eux.

Ils ne paieront pas les impôts qui t’accablent, mais ça, c’est une autre histoire, qu’il faut taire pour ne pas les froisser.

Que leur importe que ta nuit s’abrège dans le séisme sanglant ? Ils dorment sur leurs deux oreilles, sourdes à jamais.

Deux mille seize années que tu rêves.

Deux mille seize années qu’on te raconte la légende.

De l’enfant né miséreux dans la paille il ne reste rien sinon discours creux.

Camion fou, armes en furie au nom de divinités mortes sous le joug des litanies sans âme.

Le rêve aboli, il ne reste rien de l’humanité, sinon cendres répandues, mêlées au sang des innocents sacrifiés pour un néant plus béant que jamais.

Ne dis rien surtout, tu risques les geôles.

Ne dis pas que tu ne vis pas, que tu ne fais que survivre sur ce tas de ruines. »

(Xavier Lainé, Traverser les tempêtes, fragment, travail en cours)