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Ronit Matalon, écrivaine israélienne : «Nous vivons sous un régime d’apartheid» – Entretien, par Christophe AYAD

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Ronit Matalon

(c) photo IRIS NESHER

  • Ce post reproduit intégralement un entretien effectué par Christophe Ayad (Le Monde) sur Ronit Matalon, écrivaine israélienne que je découvre, malheureusement, « à l’occasion » de sa disparition. Au-delà de son titre, l’entretien est très éclairant sur le  parcours d’une femme de lettres et de convictions. Il permet de connaître plus finement cette frange de civils israéliens que l’on n’entend pas assez: ceux qui vont à rebrousse-poil de la politique ségrégative, violente et répressive mise en place  par l’Etat d’Israel contre les Palestiniens, ceux qui sont devenus quasiment inaudibles. Exactement comme le sont devenues, inaudibles, toutes les voix des civils qui ne hurlent pas à la haine et à la mort de l’autre au Moyen-Orient – simplement parce qu’il est autre, différent. Parce que ces voix-là ne suivent pas les meutes et prétendent à l’humain universel elles sont déconsidérées, moquées ou étouffées. (S. Tarraf)

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Ecrivaine israélienne, Ronit Matalon est née en 1959 à Gnei Tikva dans une famille originaire d’Egypte. Après des études de lettres, elle travaille comme journaliste pour le quotidien Haaretz, où elle couvre la bande de Gaza et la Cisjordanie entre 1987 et 1993. Elle a remporté en 2009 le prix de la Fondation Bernstein, qui récompense les auteurs d’expression hébraïque, pour son roman Le Bruit de nos pas (Stock, 2012). Aujourd’hui, Ronit Matalon, qui se présente comme « une Séfarade qui s’en est sortie », vit et enseigne à Haïfa. Son premier roman, De face sur la photo, est paru à l’automne dernier [2015] chez Actes Sud.

Depuis l’automne 2015, Israël est frappé par une vague d’attaques au couteau. Des actes de violence imprévisibles, menés par des individus isolés. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ces attaques au couteau, ce n’est qu’un début. Il y aura autre chose. Je ne sais pas exactement pourquoi ces individus font cela, mais je suis sûre que ce serait une question pertinente à poser à nos services de renseignement. En tant qu’intellectuelle, je me pose des questions. Des questions que se posent des services de renseignement.

Je me contente de constater plusieurs choses. D’abord, l’occupation [des territoires palestiniens] est comme un malade en phase terminale et je m’étonne presque que tout cela ne soit pas arrivé plus tôt. Ensuite, je constate que la caractéristique fondamentale de la société israélienne est le déni. Elle est prisonnière de sa rhétorique sur la sécurité et la victimisation. Les Israéliens ne comprennent pas pourquoi on leur fait cela. Ils se voient comme des gens tellement bien ! Nous ne pouvons pas voir que, lorsqu’on ne laisse aucun espoir à un peuple, on le pousse à de tels actes. Ehud Barak [ancien premier ministre travailliste de 1999 à 2001], qui n’est pourtant pas quelqu’un dont j’ai une opinion très positive, a dit un jour que s’il avait été adolescent dans les mêmes circonstances, il aurait agi de la même manière.

Ce que je dis n’est, en aucune manière, une justification des meurtres et de la terreur. Seulement, la violence ne fait qu’entraîner la violence. Il y a une forme de loi de la violence qui finit par contaminer les peuples qui se libèrent pour devenir, au final, des sociétés non démocratiques, des sociétés qui tuent. La violence ne peut être contenue dans une boîte. Elle s’étend, chez les Arabes comme chez nous. Si l’on regarde la manière dont nous définissons notre ennemi, nous sommes passés du « terroriste arabe » à l’Arabe tout court et au juif tout court.

La société israélienne semble déchirée entre des groupes irréconciliables. Qu’est-ce qui la rassemble ?

Les militants d’extrême gauche en Occident, et même les juifs libéraux, ont beaucoup de mal à comprendre quelque chose de propre à la société israélienne : sa très grande hétérogénéité. On peut même parler d’un ramassis de communautés qui n’ont rien en commun. Ce qui cimente et fabrique la collectivité israélienne en ce moment, c’est l’ennemi. Les gouvernants successifs ont compris cette donnée et la manipulent à loisir.

Ça a été comme ça tout au long de l’histoire du sionisme, mais il y avait toutes sortes de freins aux dérives. Aujourd’hui, ces freins ont disparu et l’actuel gouvernement de droite ne craint pas d’affirmer qu’il veut un Etat juif, donc non démocratique. Il y a toujours eu une tension dans la définition de l’Etat d’Israël, dès son origine, entre l’identité juive et le caractère démocratique. Au sein du sionisme, qui abritait plusieurs courants, le moins démocratique a triomphé. Ce débat est devenu anachronique et le sionisme des débuts a vécu. Nous vivons aujourd’hui sous un régime d’apartheid. Comment qualifier cela autrement quand nous construisons des routes réservées aux juifs ?

Rien de ce qui se passe aujourd’hui n’était absent à l’origine de l’Etat d’Israël, en 1948. Il y a toujours eu une lutte sur l’identité de ce pays. Dans son ADN, Israël me fait penser aux sociétés fondamentalistes.

Certains analystes disent que le jour où Israël signera la paix avec les Palestiniens, la société israélienne entrera en guerre civile. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas penser en termes apocalyptiques. Il y a assez de freins dans la société israélienne pour que la guerre civile ne soit pas à l’ordre du jour. On a cru que l’assassinat d’Yitzhak Rabin entraînerait une prise de conscience de la droite israélienne. C’est absurde, les mêmes disent aujourd’hui des choses bien pires qu’en 1995. C’est comme si la société israélienne était totalement désinhibée et que l’on pouvait tout y dire. En fait, il n’y aura pas de guerre civile parce que l’autre camp, celui opposé à l’extrême droite et ses idées, est trop isolé. La majorité ne va pas barrer la route aux extrémistes pour défendre une minorité éclairée. Enfin, je ne crois pas à la guerre civile parce que c’est un argument utilisé par la droite pour effrayer l’ensemble de la société.

Etes-vous favorable à une reprise du processus de paix ou croyez-vous qu’il est trop tard pour une solution à deux Etats ?

Il est tout à fait possible que la solution à deux Etats soit devenue impossible, en effet. Le processus de paix est devenu un slogan. L’Etat d’Israël n’arrive pas à savoir ce qu’il veut être, ni la société. Les Israéliens ont décidé de croire qu’ils ont essayé de faire la paix avec les Arabes et que les Arabes n’en ont pas voulu. Je ne dis pas que les Palestiniens n’ont pas leur part dans cet échec. Derrière le discours sur le processus de paix, il y a la colonisation : tout en négociant, les gouvernements investissent des milliards dans les territoires occupés palestiniens. Ehud Barak a plus investi dans les territoires que Benyamin Nétanyahou. Pour régler le problème israélo-palestinien, il faut une vraie co-volonté.

« Archeology of the Present », installation de l’artiste israélien Tsibi Geva au pavillon israélien de la Biennale de Venise, lors de l’édition 2015. ELAD SARIG

Le monde arabe, tout autour d’Israël, est en ébullition. Avez-vous le sentiment de vivre dans un pays assiégé par la violence et les menaces ?

Ce sentiment a toujours existé en Israël. La société israélienne ne s’est jamais considérée comme partie prenante de l’espace proche-oriental. Nous sommes restés comme une chair étrangère dans cette région. Personnellement, j’aurais souhaité qu’Israël passe des alliances avec les forces démocratiques chez ses voisins plutôt que d’encourager la montée du fondamentalisme islamique comme il l’a fait dans les années 1980 en favorisant le Hamas – pour contrer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). J’aimerais qu’on ait des rapports de voisinage. C’est évidemment un fantasme et personne ne pense dans ces termes aujourd’hui. L’Etat d’Israël est surtout occupé à souffler sur les braises des conflits qui l’entourent ou à chercher à les exploiter à son profit. Il ne considère pas ses voisins comme dignes de confiance.

A quoi ressemblerait un monde idéal ?

Dans un monde idéal, nous vivrions ensemble avec les Palestiniens dans un seul Etat démocratique, avec des droits égaux pour tous. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal et, ce qui se dessine, c’est un Etat non démocratique dans la seule manière de vivre est de verser le sang.

Si un seul Etat binational et démocratique est mon idéal, je respecte la volonté des peuples. Et il est vrai que le peuple palestinien aspire pour le moment à se construire seul. Pour qu’il y ait un Etat unique dans cent ans, il nous faut passer par une phase où deux Etats cohabitent. Quand j’étais journaliste et que j’allais à Gaza, un de mes meilleurs amis palestiniens me disait : « Avant de parler de se mélanger dans un seul pays, il faut que nous apprenions à savoir qui nous sommes et qui vous êtes. » Tant qu’il n’y a pas d’identité autonome, partager un seul et même espace n’est pas possible. Quant à la solution à deux Etats, je ne sais pas comment elle sera mise en œuvre. Il pourrait tout à fait y avoir une présence juive dans un Etat palestinien, mais les colons n’en voudront pas, ni les Palestiniens.

Vous alliez à Gaza ? Bientôt, il y aura une génération de jeunes, Palestiniens comme Israéliens, qui n’aura jamais rencontré l’autre…

Au milieu des années 1980, quand j’allais à Gaza, l’atmosphère était très différente. C’était l’Intifada des pierres. Gaza n’était pas la prison à ciel ouvert qu’elle est devenue aujourd’hui. Il y avait beaucoup d’échanges. Je ne dis pas que la situation était rose, mais la rencontre était possible ainsi que les échanges entre Israéliens et Palestiniens. Avec ce qui s’est passé ces dix dernières années, la coupure totale entre les deux sociétés, les Israéliens ne connaissent plus Gaza ni ses habitants. La « démonisation » de l’autre est devenue totale. Chacun est devenu un monstre pour l’autre. C’est d’ailleurs cette situation qui a peut-être conduit aux attentats-suicides. Il y a trop d’aliénation entre nos deux peuples.

Israël vit dans un isolement de plus en plus grand au niveau international. Les campagnes de boycottage se multiplient et l’on assiste à une recrudescence de l’antisémitisme. Cela vous inquiète ?

Je ne sais pas, parce que je ne vis pas en Europe. Les critiques, justifiées, à l’égard de la politique menée par l’Etat d’Israël se doublent parfois d’un antisémitisme profond et très inquiétant. Mais le problème, c’est la réaction de l’Etat, qui considère que toute critique, même légitime, relève de l’antisémitisme. Nous sommes incapables de distinguer entre la critique valable d’Israel et antisémitisme. En agissant ainsi, le gouvernement israélien met en danger la vie des juifs en Europe et aux Etats-Unis. Le plus terrible, c’est la manipulation de la Shoah par les gouvernements successifs. Ils n’ont cessé de tirer des bénéfices de cette manipulation. Le pire attentat à la mémoire de la Shoah qu’on puisse commettre, c’est de l’utiliser pour justifier les actes les plus immoraux, comme les bombardements indiscriminés de Beyrouth ou de Gaza, où l’on a tué des femmes, des enfants…

Vous sentez-vous désespérée, menacée ?

Ma critique et mon désespoir sont le signe de mon appartenance et de ma fidélité à la tradition de la pensée critique propre au judaïsme. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est le fait que, ces deux dernières années, j’ai commencé à avoir peur d’exprimer mes idées. Ce qui se passe à l’intérieur de la société israélienne me fait plus peur que les couteaux. Plus que des coups de couteau, j’ai peur que l’on perde notre démocratie. Et je ne suis pas la seule. Nous commençons à nous méfier les uns des autres.

Christophe AYAD, Le Monde (09/01/2016)

http://mobile.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/09/ronit-matalon-ecrivaine-israelienne-nous-vivons-sous-un-regime-d-apartheid_4844369_3218.html

 

 

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Sous les mots, il y a les gens – Camille LAURENS

«Nos clients sans titre de transport sont priés de se présenter au chef de bord.» J’étais dans le train l’autre jour et, en entendant cette annonce, j’ai noté comme une contradiction dans le fait d’éviter le mot «contrôleur», jugé sans doute trop empreint de défiance policière, et de faire advenir le mot «client» au détriment des mots de «voyageur» et «passager», qui nous donnaient l’illusion d’une existence plus poétique. A quel point le choix des termes, qu’il édulcore ou serre la vis, nous renseigne sur l’état de la société, combien aussi les changements dans le lexique, apparemment anodins mais en réalité pas du tout, manipulent nos façons de saisir le monde, c’est ce dont il faudrait rester toujours conscients en préservant ce trébuchet ultrasensible qu’est le sentiment de la langue, si intimement lié au sentiment tout court autant qu’à la pensée.

Ainsi, quand j’étais enfant, en province, les gens parlaient avec inquiétude des «immigrés» – souvent des ouvriers maghrébins qui erraient seuls le soir, c’était avant le regroupement familial. D’autre part, il était question dans les livres d’histoire des «émigrés» de la Révolution française ou des «émigrés» russes. In, ex, dedans, dehors : question de point de vue. Ce petit préfixe différentiel nous indiquait que les premiers étaient chez nous, occupaient notre espace – d’où ils venaient, pourquoi, on s’en moquait, l’Afrique n’était qu’un vaste vivier de main-d’œuvre et l’on oubliait volontiers que c’était nous qui les avions fait venir -, tandis qu’on s’intéressait aux raisons qui avaient poussé les seconds à partir de chez eux, de chez nous, à s’expatrier.

Au fond, la langue organisait le regard comme un aéroport ou une gare, nous conduisant selon les cas, l’air de rien, côté arrivée ou côté départ. On rencontrait aussi le mot «exil», les «exilés» qui hantaient les poèmes et l’Histoire, tous partis noblement, chassés par de sinistres tyrans. Aujourd’hui, le point de vue a encore changé. Le monde est traversé de «migrants». Le préfixe a disparu parce qu’on ne sait plus ni d’où ils viennent ni où ils vont, ils partent de partout et ils vont où ils peuvent. Ni émigrants ni immigrants, ils tracent une route périlleuse d’un pays à l’autre. Le participe présent les installe dans une errance éternelle, comme s’ils ne devaient jamais être arrivés. Les migrants : il y aurait dans ce mot qui fait penser aux oiseaux quelque chose de beau si les hommes pouvaient traverser le ciel d’un coup d’aile. Mais le retour est incertain et la guerre n’a pas de saisons. Quand finalement ils arrivent, on les appelle des «réfugiés». Le mot ne dit pas l’élan vital qui les a animés pour se sauver de l’horreur, on y voit plutôt des corps prostrés, usés, repliés sur eux-mêmes. Le mot se souvient pourtant du mouvement qui a décidé de son sort : en sa racine, le verbe fuir. Les réfugiés ont fui un malheur pour chercher un abri. Ni fuyards ni fugitifs, mais fuyant un danger mortel, eux qui veulent vivre, qui cherchent où vivre. Ils essaient de passer – la mer, le fleuve, les barbelés – pour se retrouver du bon côté, du nôtre. Leurs passeurs les mènent souvent à rebours, leur fuite est leur mort et leur refuge nulle part. Quand je vois les reportages sur les migrants serrés de nuit dans des canots achetés à prix d’or, je pense à la barque de Charon qui conduit les ombres au rivage des morts dans la mythologie grecque. Il fait sombre, le passeur est taciturne, on traverse en silence, chaque passager a dans la bouche une pièce pour payer son voyage.

Ce voyage, nous le ferons un jour. Tous clients de la mort, le métal entre les dents. Avant, nous voulons vivre. C’est tout. Pas compliqué à comprendre. On manque d’un mot pour dire cette chose simple : que chacun demande asile, c’est-à-dire à vivre. Le refuge, c’est le monde. Mais réfugiés, ça ne va pas, ça n’a plus de sens. Il n’y a qu’à lire les journaux : «Les réfugiés expulsés de Saint-Ouen», «des réfugiés évacués de leur campement». Revoilà le préfixe «ex», mais plus question d’expliquer. Juste, partez. Il y a des gens sous les mots, pourtant ; on aimerait qu’ils y soient plus à l’abri que sous une tente de fortune. Des réfugiés expulsés, qu’est-ce que ça veut dire ?

Alors, je me disais, dans ce train : il y a un mot qui irait bien. Si on pouvait le substituer aux autres, si seulement on pouvait, on serait sauvés. C’est le mot «hôte». D’abord, c’est un beau mot, il fait sonner l’hospitalité, rite ancien par lequel on se doit d’accueillir l’étranger quel qu’il soit, même s’il nous fait peur. Mais surtout, en français, le mot est le même pour désigner celui qui arrive et celui qui reçoit, l’accueilli et l’accueillant. C’est bien qu’il n’y ait qu’un mot, puisqu’il n’y a qu’une réalité : nous sommes tous passagers, tous, comme disait Eschyle, «la race malheureuse des êtres éphémères».

  • Chronique publiée le 25 septembre 2015, Libération

Journée internationale des Migrants : 18 décembre… paraît-il.

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Fatigue – Anne TEMPELHOFF

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Il me reste si peu

Un visage fugace où reposer mes yeux

Pour aujourd’hui pas davantage

Mais vous

Qui vivez qui mangez qui dormez qui aimez…

Dans l’oubli salutaire de douleurs étranges

Comme je vous regarde

Comme je vous envie

Si je ne vous dis rien

De mes mains trop tendues

De mon cœur fatigué

De cet immense amour

C’est que je n’ai rien d’autre

Il ne m’en faut pas plus.

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#Solidarité Des cartes recharges LYCA pour le Noël des migrants mineurs à Paris – Agathe NADIMI

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« Lorsqu’ils ouvrent les mains / Ce n’est pas pour supplier/ C’est pour nous offrir / Le rêve d’Europe/ Que nous avons oublié » (Laurent Gaudé)

« Voir leurs sourires c’est immense » (Agathe Nadimi)

« Ils viennent de me dire de quitter l’hôtel lundi avec toutes mes affaires.”
Cette phrase que je redoute tellement et qui se répète inlassablement…  Mohamed est né le 11/8/2002, il a donc 15 ans et une petite bouille de poupon qui permettait d’espérer que cela n’arrive pas…
Je l’ai rencontré le jour qui a suivi son arrivée à Paris, j’avais remplacé la carte sim espagnole de son téléphone par une carte française, il ne savait pas comment remercier, très poli, parlant extrêmement bien français.
Il transportait sa valise sur son dos. Je l’avais convié à la sortie bateau mouche, il était trop content. Il se retrouve donc à la rue lundi…
Je cherche, je cherche…

Hier, j’ai rencontré Sylla, un copain lui avait refilé mon numéro lyca car il en peut plus. Il a lancé son recours pour voir un juge le 27/10, depuis, il attend. Il a 17 ans et il dort à la rue depuis des mois…
Quand je lui demande où il dort, il répond “près d’une maquette à Drancy”… 17 ans, c’est vraiment pas le bon âge… mais de toute façon, il n’y a pas de bon âge. Ils sont jeunes, malmenés et épuisés. Ils ne peuvent compter sur l’aide que de très peu de personnes qui elles même ont besoin d’aide et font, sans relâche, tout leur possible.
Ces personnes sont mes amies, nous sommes soudées autour d’eux.

Le 22 décembre nous allons leur offrir un repas de Noël, une soirée joyeuse.
Nous avons le lieu, ils pourront venir à 100 pour passer un joli moment.
Nous recherchons des petits cadeaux, gadgets, recharges de crédit lyca à leur offrir ou toute autre chose pouvant se prêter à l’occasion.

Un lit, un petit téléphone, une recharge de crédit LYCA, un petit gadget pour Noël, il y a mille façons de contribuer à cette chaîne solidaire.

Merci infiniment pour eux.

*** Pour ceux qui sont loin: achetez dans n’importe quel tabac une ou des recharges lyca à 5€, envoyez une photo de la recharge avec son numéro en message privé à Agathe sur Facebook. C’est vital. Ça permet aux enfants de garder le contact.  (8 décembre 2017)

 

  • Au hasard de la page Facebook d’Agathe Nadimi on lit cet autre post d’infos et d’échanges (13 novembre 2017) :

Une poignée de main pour donner un peu de chaleur humaine

3 heures de maraude glaçante ce matin. Je suis arrivée un peu avant mes copines, ils attendaient, gelés, sans même un pull, sans chaussettes, sans rien.
J’avais le paquet de gâteaux pour faire patienter avant l’arrivée de mes camarades qui sont arrivées chargées de kits composés avec coeur (sandwichs, bananes, gâteaux) et récupérations de jolies choses à grignoter en tout genre.

Comme à chaque fois, j’ai noté plein de signalements de tout dans mon petit carnet.

J’ai reçu la visite de jeunes que je connais bien, certains hébergés, d’autres pas qui viennent juste poser des questions, chercher un peu de chaleur humaine…
Celui qui n’avait pas de pull repart avec, celui qui avait faim repart en ayant mangé, celui qui n’avait pas de téléphone en a un, celui qui a besoin d’une carte sim en a une, celui qui a les mains creusées par le froid a de la crème…
Peu de choses mais la moindre des choses.
Il y a Mohamed et Ahmed qui dorment à la rue. Ils sont les deux plus fragiles ce matin. Ahmed vient du Tchad il parle très peu français, Mohamed est dehors depuis un moment déjà, il est maigre et épuisé.
Cela semble impossible qu’ils dorment à la rue mais pourtant… Ils sont gelés, si jeunes, si fragiles.

Déjà que je galère avec ceux que je fais héberger, c’est de la folie d’imaginer y arriver encore avec des nouveaux à chaque fois…

En fait, ce qui serait de la folie serait de les laisser un peu plus encore à la rue. Folie criminelle. Ce soir, Mohamed et Ahmed ne dormiront plus dehors.

Merci aux belles personnes qui me suivent dans cette solidarité, merci du fond du coeur.

Il n’y aura jamais trop de chaleur humaine.

 

IL N’Y AURA JAMAIS TROP DE CHALEUR HUMAINE.

Agathe NADIMI

 

 

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« En Syrie, le viol était le maître mot » – Annick COJEAN

Lisez. Lisez ce que dit cette femme, tout, jusqu’au bout du supportable. De l’indicible douleur d’être femme en Syrie en temps de guerre.

Pourquoi laisse-t-on encore faire le régime criminel de Bachar al Assad? Pourquoi tant de pays et de politiciens le soutiennent-ils de Moscou à Téhéran, de Tel-Aviv à Washington, du Caire à Beyrouth et à Rabat?

Quand laissera-t-on les Syriens en paix, débarassés de cette famille criminelle et d’un système d’oppression, de domination et de tortures institutionnalisé depuis des décennies? Pour le pétrole? Le gaz? La paix au Moyen-Orient?

Que d’hypocrisies. Que d’immondes idéologies en guise d’opium pour diviser/classer/apprendre à haïr l’autre.

Hitler est arrivé au pouvoir, s’est maintenu et a poursuivi méthodiquement ses plans d’extermination de Juifs, de Rroms, d’homosexuels et de tous ceux qu’il avait classé comme “déviants” sans être inquiété durant plusieurs années.

Bachar al Assad a-t-il lu, ou bien sa conseillière Bouthaïna Chaaban, « Si c’est un homme », de Primo Lévi?

« (…) Qu’on offre à quelques individus réduits en esclavage une position privilégiée, certains avantages et de bonnes chances de survie, en exigeant d’eux en contrepartie qu’ils trahissent la solidarité naturelle qui les lie à leurs camarades: il se trouvera toujours quelqu’un pour accepter. (…) Il arrivera en outre que, ne pouvant assouvir contre les oppresseurs la haine qu’il a accumulée, il s’en libérera de façon irationnelle sur les opprimés, et ne s’estimera satisfait que lorsqu’il aura fait payer à ses subordonnées l’affront infligé par ses supérieurs » (Si c’est un homme, Primo LEVI, p. 140, éd. Pocket)

Ce qui se passe en Syrie aujourd’hui, depuis 2011 – et déjà avant, sous Hafez el Assad – est parfaitement documenté. Nous sommes à l’ère de l’information en direct ; tout est sur Youtube. Et pourtant, pas de grandes manifestations de soutien des civils syriens. Non au contraire: les réfugiés sont rejetés, montrés du doigt, “daéchisés”/ islamisés/classés comme différents, dangereux, “étranges étrangers”…. N’ont qu’à rentrer chez eux, n’est ce pas! C’est où chez eux, c’est quoi, qui va vivre avec qui, la société syrienne est morcelée, démembrée, écartelée, violée tous les jours! Au vu et au su de tous. (S. Tarraf)

  • Le documentaire signé Manon Loizeau passe ce mardi 12 décembre à 23h,  “Syrie: le cri étouffé” sur France 2

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C’est un crime silencieux. Un crime massif, fondé sur l’un des tabous les mieux ancrés dans la société traditionnelle syrienne. Un crime perpétré depuis les premiers mois de la révolution, au printemps 2011, et qui se perpétue dans les nombreux centres de détention gérés par le régime de Bachar Al-Assad : le viol, une arme de guerre. Le Monde avait publié, le 6 mars 2014, une enquête d’Annick Cojean, titrée « Le viol, arme de destruction massive », pour laquelle la journaliste avait collecté et croisé de nombreux témoignages de femmes ayant subi des sévices sexuels dans les geôles syriennes et s’exprimant pour la première fois.

Cette fois, c’est un film, Syrie, le cri étouffé, réalisé par Manon Loizeau et coécrit avec Annick Cojean, avec l’aide de Souad Wheidi, (…)  qui donne la parole à ces femmes doublement victimes : du régime, donc, mais aussi de leurs propres familles, prêtes à les bannir, voire à les tuer, lorsqu’elles sortent de détention. La culture et la tradition patriarcales sont implacables : le viol déshonore l’ensemble de la famille, voire le clan, le quartier, toute une communauté. L’injustice est ainsi à son comble : la femme est coupable d’être victime, ou supposée victime, puisque la simple détention dans un centre de «renseignement » équivaut aujourd’hui à une présomption de viol.

Crimes « d’honneur » et suicides d’ex-détenues sont fréquents. Plusieurs de nos interlocutrices ont attenté à leurs jours. Les principales ONG, qui peinent à recueillir des informations sur ce sujet, estiment que c’est l’une des principales raisons qui poussent les familles syriennes sur les routes de l’exil. Hasna Al-Hariri, 54 ans, est l’une des très rares femmes prêtes à témoigner ouvertement. « De quoi pourrais-je désormais avoir peur, puisque j’ai tout perdu ? », dit-elle.

Le Monde l’avait rencontrée en 2016 en Jordanie, tout près de la frontière syrienne et de la région de Deraa, où elle habitait avant la révolution avec ses dix enfants, ses beaux-parents âgés et trois petits-enfants. Elle s’y trouve encore, meurtrie à jamais par l’assassinat de trois de ses fils, de son mari, de quatre beaux-frères et de quatre gendres, et par les violences qu’elle a subies en détention. Mais combative, respectée et entourée, en tant que « mère de martyrs », par de jeunes rebelles exilés, obsédée par la nécessité de traduire Bachar Al-Assad devant une juridiction internationale. Nous l’avons jointe par Skype, samedi 2 décembre, peu après son retour de la conférence de Riyad (Arabie saoudite) réunissant les différentes plates-formes de l’opposition syrienne, à laquelle elle assistait en indépendante. Voici son témoignage.

………………………………..Al-Qaeda sent 50 suicide bombers to attack Aleppo prison

C’est après la défection de l’un de mes fils, soldat dans l’armée syrienne, que ma vie a basculé et que toute la famille est officiellement devenue « ennemie du régime ». Il avait servi pendant onze ans, mais l’ordre de faire feu sur n’importe quel supposé révolutionnaire, fût-il pacifique, lui a été insupportable, et il a déserté le 20 avril 2011. Trois jours plus tard, notre maison, située dans un village de la région de Deraa, était investie par les militaires, fouillée, pillée, puis perquisitionnée à nouveau tous les deux jours, jusqu’à ce qu’un tir de lance-roquettes, le 10 mai, la détruise presque entièrement. Le 15 mai, un autre de mes fils, rebelle, qui était soigné dans un hôpital de Deraa, a été assassiné par des soldats du régime qui ont pris d’assaut le bâtiment et ont tué 65 hommes figurant parmi les blessés, cinq d’entre eux, réputés déserteurs, étant enterrés vivants.

J’ai ramené le corps de mon fils au village et me suis employée, dès lors, à chercher nourriture et médicaments pour ma famille, mais aussi pour les rebelles. Oui, bien sûr que je voulais les aider. Ils réclamaient le droit de s’exprimer, mais ne voulaient pas la guerre ! Comme j’étais surveillée et suivie, j’ai été arrêtée une première fois le 14 juin 2011, détenue d’abord dans une base des services secrets de Deraa, puis transférée à Damas, au centre 215 de la sécurité militaire. Celui qu’on appelle « le centre de la mort », parce qu’il y meurt quotidiennement, sous la torture, un grand nombre de prisonniers.

ON VENAIT LES CHERCHER UNE PAR UNE. ELLES REVENAIENT DÉSHABILLÉES, TUMÉFIÉES, BRISÉES, EN PLEURS. AU DÉBUT, ELLES ÉVOQUAIENT GIFLES ET TABASSAGE, PERSONNE N’OSAIT AVOUER AVOIR ÉTÉ VIOLÉE

Ce que j’ai vu alors dans les couloirs du sous-sol, avant même d’entrer dans ma cellule, ressemblait à une vue de l’enfer. Le sol ruisselait de sang, il y avait des cadavres dans les coins, et j’ai assisté à des scènes de torture inconcevables, sous les hurlements, les menaces, les injures : des jeunes hommes nus frappés avec des bâtons ou des câbles tressés leur arrachant la chair, suspendus par les bras à des chaînes accrochées au plafond, crucifiés, coincés dans des pneus, empalés sur des pieux. J’ai vu découper des membres à la tronçonneuse sur des êtres vivants, pour effrayer les autres et les faire avouer des choses qu’ils n’avaient pas faites. Des cris résonnaient dans toute la prison.

Il y avait alors peu de femmes. Dès mon arrivée, et malgré mon âge, j’ai été mise à nu, et j’ai dû subir ainsi, sans vêtements, des jours et des jours d’interrogatoire. J’ai été profondément humiliée. Battue avec toutes sortes d’instruments. Soumise aux chocs d’une matraque électrique qu’on me passait sur tout le corps. Plongée des jours dans un bassin d’eau souillée dans laquelle on m’enfonçait la tête pour me forcer à répondre à leurs questions : « Qui sont les terroristes que tu soutiens ? Quel argent reçois-tu d’Israël ? Quels réseaux avec les Qataris et les Saoudiens ? » Ces questions étaient tellement absurdes, moi qui ne connaissais que des jeunes gens épris de liberté ! Un jeune soldat m’a enfoncé les doigts dans le sexe. J’ai hurlé : « Je pourrais être ta mère ! » Mais le viol était partout. Dans les actes, dans les menaces, dans les discours. C’était le maître mot. Viol. Pour me faire craquer, les gardes me faisaient entrer dans les salles de torture où des hommes nus se faisaient violer et ils me criaient : « Regarde bien ! C’est ce qui arrivera à tes fils et tes filles si tu continues à comploter contre le régime. On vous violera tous ! » Ils savent bien que dans nos sociétés, le viol est pire que la mort.

« Le pire, c’est ce qu’il a fait à nos filles »

J’ai été relâchée. Mon fils déserteur a été tué. Comme le mari de ma fille, qui s’était simplement arrêté au bord d’une route pour prêter secours à des blessés qui se vidaient de leur sang. Puis on a retrouvé le corps de mon neveu, lui aussi déserteur, les yeux arrachés. De nouveau, j’ai été arrêtée et placée dans une cellule étroite avec une vingtaine de femmes de tous les âges. On venait les chercher une par une. Elles revenaient déshabillées, tuméfiées, brisées, en pleurs. Au début, elles évoquaient gifles et tabassage, aucune n’osait avouer avoir été violée. Mais l’angoisse de tomber enceinte était si atroce et obsédante que rapidement, on n’a plus parlé que de ça. Les viols. Les viols au quotidien. Les viols par cinq ou dix hommes, qui déchiraient les femmes en criant : « Ton frère ou ton mari s’est révolté contre le régime ? Ils veulent la liberté ? Eh bien voilà ce qu’on leur répond ! Tiens ! Tiens ! Violée, tu ne vaux plus rien ! Voilà ce que récoltent les salauds ! »

J’AI VU NAÎTRE DES BÉBÉS ISSUS DES VIOLS. QUI A JAMAIS PARLÉ DE CETTE INFAMIE ? OUI, CE QUE LES FEMMES REDOUTAIENT LE PLUS AU MONDE ARRIVAIT INÉVITABLEMENT : ELLES TOMBAIENT ENCEINTES

Dans ma salle d’interrogatoire, j’ai vu violer une fille de 13 ans sous les yeux de sa mère. Violer des femmes de 18, de 30 ans, de 55 ans. Et j’ai vu mourir devant moi une jeune fille, bras et jambes écartelés, ficelés à des chaises qu’une dizaine d’hommes ont massacrée. Le plus fou, c’est qu’au-delà de la souffrance physique, ces femmes détruites affrontaient une souffrance morale qui leur paraissait pire, en comprenant que leur futur venait d’être anéanti. Qu’elles ne pourraient plus se présenter devant leurs frères, leurs pères ou leurs maris. Qu’elles étaient souillées, à jamais déshonorées aux yeux de leurs proches. Et que Bachar, cette ordure, avait réussi ça : disloquer leur famille, comme il disloquait toute la société. C’est ce qu’il a fait de plus atroce dans sa guerre contre nous. Il nous a tiré dessus avec des fusils et des lance-roquettes. Il nous a bombardés avec des tanks et des avions. Il nous a balancé des gaz chimiques. Mais le pire, c’est ce qu’il a fait à nos filles.

Ma troisième détention a duré dix-huit mois, au cours desquels mon mari a été assassiné en essayant de me faire libérer moyennant une grosse somme d’argent qu’ils lui ont bien sûr volée. Je suis sortie en janvier 2014, grâce à un échange de prisonniers.

Pendant tous ces mois, j’ai été transférée dans plusieurs endroits, dont le centre de renseignement de l’armée de l’air de l’aéroport de Mazzeh et une unité de la sécurité politique de Damas. Mais c’est à la section 215, désormais pleine de femmes issues de toutes les villes – Deraa, Alep, Homs, Idlib, Deir Ezzor – que j’ai assisté aux pires atrocités.

« J’ai dû m’inproviser sage-femme »

J’ai vu des femmes mourir, au cours d’un énième viol. J’ai vu des femmes essayer d’avorter et mourir d’hémorragie. J’ai vu une fillette de 13 ans, suspendue par les poignets et la poitrine lacérée. J’ai vu des gardiens entrer dans notre cellule et tordre la bouche des filles en exigeant des fellations. J’ai vu une femme pleine du sang de ses règles à qui, en se moquant, on a jeté des rats qui lui ont bouffé le sexe. Oui, j’ai vu ça. Elle est morte. J’ai voulu la secourir, j’ai hurlé, réclamé une couverture sur son corps. On me l’a refusée : « Ce serait bien trop beau pour elle ! » Les Kurdes, les chrétiennes et les Alaouites – car il y en avait – étaient victimes d’un acharnement particulier, traitées de putes et de salopes. Et j’ai vu naître des bébés issus des viols. Qui a jamais parlé de cette infamie ? Oui, ce que les femmes redoutaient le plus au monde arrivait inévitablement : elles tombaient enceintes et accouchaient au milieu de nous toutes, dans la crasse, les poux, les infections, à même le sol.

J’ai dû m’improviser sage-femme. Quand on vit dans un village, on sait faire ces choses-là. J’ai fait ce que j’ai pu. Soulagé, assisté, encouragé, rassuré. Accueilli des bébés ensanglantés entre mes mains, sans même savoir où les poser, horrifiée. Nous n’avions ni draps ni couvertures. Et on ne nous laissait même pas opérer près des toilettes, où on aurait disposé d’un peu d’eau. Rien, nous n’avions rien, si ce n’est un bout de tissu donné par une femme qui, solidaire, venait de déchirer son voile et les ciseaux qu’un gardien nous prêtait pour couper le cordon ombilical et qu’il reprenait aussitôt en repartant avec le bébé hurlant. Le bébé de la honte. Le bébé du malheur. Un petit être vivant qui n’avait pas demandé à venir et dont on ne saurait rien…

Au début, ils nous les arrachaient dès l’accouchement. Puis, curieusement, ils les ont laissés aux mamans près de trois mois, afin qu’elles les nourrissent au sein. Certaines éprouvaient une répulsion immédiate pour l’enfant de l’ennemi. D’ailleurs, qui était le père ? Un Syrien ? Un Iranien ? Un Irakien ? Un type du Hezbollah ? Il y en avait parmi nos bourreaux. Mais les mères finissaient par s’attacher au bébé. Jusqu’au jour où, sans prévenir, on le leur arrachait. Elles hurlaient de douleur et imploraient la mort.

« Je serai la première à témoigner »

Certains accouchements étaient tragiques, des bébés sont mort-nés, d’autres se sont
éteints quelques jours après leur naissance, faute de soins et de médicaments. Ils étaient aussitôt jetés. Je me souviens d’une très jeune fille qui, après trois jours de travail, ne parvenait pas à évacuer son enfant. Il aurait fallu pratiquer une césarienne. J’ai dû lui déchirer le périnée, la plaie s’est infectée, a putréfié. J’ai supplié qu’on la soulage, un gardien compatissant m’a juste apporté du sel de table…

Lors de mes différents séjours, j’ai croisé dans ce sous-sol sordide des centaines de femmes enceintes. J’ai personnellement aidé à naître cinquante enfants, vu mourir dix bébés, cinq mamans… Des femmes retombaient rapidement enceintes après l’accouchement. Ma cousine de 20 ans a donné ainsi naissance à un garçon. Elle est encore détenue. Cela fait quatre ans et trois mois… Peut-être a-t-elle eu d’autres enfants. Alors, qu’on ne me parle plus de l’ONU ni des droits de l’homme ! Ça n’existe pas ! Le monde n’a rien fait pour nous. Le monde nous a laissés tomber. Nos filles entrent en prison, pures comme de l’argent. Elles en ressortent détruites et mortes-vivantes. Mais y a-t-il une seule voix forte, en Occident, qui se soit élevée pour les défendre et exiger leur libération ? Citez-m’en seule une ? Eh bien non.

Personne ne songe aux femmes ! Je veux que le monde entier sache jusqu’où Bachar Al-Assad est allé dans l’horreur et comment il a martyrisé son peuple. Un haut gradé de son armée m’a téléphoné, ici, en Jordanie, pour me dire que je serai assassinée si je révélais ce secret. Je m’en fous ! Il croyait me faire peur, mais c’est lui qui devrait trembler. Car j’ai tout retenu : les dates, les actes, les gestes, les insultes. Et les noms ! Oui, j’ai mémorisé les noms des officiers, des gardiens, des violeurs et de tous nos bourreaux. Je garde des preuves. Je documente. Car je veux pouvoir raconter aux jeunes générations ce qui a été vécu par leurs aînés, pourquoi ils se sont révoltés, pourquoi ils ont dû s’exiler. Et surtout, je veux confondre un jour le despote de Damas et tous les salauds à sa solde. Car ils seront jugés un jour, Inch’Allah ! Et je serai la première à témoigner contre eux devant un tribunal international. La première ! Inscrivez-moi ! C’est ça qui me tient debout.

(c) Annick COJEAN, Le Monde en date du 05/12/2017

http://www.lemonde.fr/syrie/article/2017/12/05/en-syrie-le-viol-etait-le-maitre-mot_5224603_1618247.html#rrmVL5DdpqvwzjQb.99

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Diaries of a garbage bag – by Ranine AWWAD (Synaps Network) – Lebanon

http://www.synaps.network/diaries-of-a-garbage-bag
Qu’avons-nous donc fait de nos déchets?! Et que voulons-nous encore en faire?

C’est un rapport très sérieux et très aisé à lire, pluri-factoriel, en forme d’économie politique des poubelles libanaises, qui pointe les (ir)responsabilités de tous, à tous les niveaux, depuis des décennies sur la question peu reluisante de nos déchets.

Non ce n’est pas la faute aux réfugiés syriens, non ce n’est pas la faute du système de corruption. Parce qu’il n’y a pas une cause mais tout un panel de mauvaises habitudes, de blocages, de choix erronés…

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Nous n’irons plus en Nostalgie, de Michèle Gharios

Nous n’irons plus en Nostalgie par Michèle GHARIOS (dessins de Jocelyne Gannagé, préface de Nayla Tamraz), Beyrouth, éditions Noir Blanc et Caetera 2017.

« Je suis experte en mécanique. Je distingue par leurs doux ronronnements ou violents toussotements les ennuis des générateurs électriques du quartier. Je m’inquiète d’un démarrage difficile, d’un nuage plus noir que d’habitude, d’un hoquettement qui présage des rouages en souffrance à cause d’une saleté dans le carburateur. J’apprécie la symphonie des parfums au petit matin, et la musique off sécurisante qui dit que tout va très bien sous le nuage polluant de Beyrouth. »

(M. Gharios Fb 11 oct 2017)

Sous-titre possible de l’ouvrage : « Vol au-dessus d’un nid de coucou« … sauf la crainte d’être pris dans un épais nuage « plus noir que d’habitude« !

C’est à une (experte) poétique de l’urbain, par-dessus – ou par-dessous! – « les nuages plus noirs que d’habitude » que nous convie l’auteure, dans un choix assumé d’anti-nostalgie! Michèle Gharios ou bricoler et réenchanter les pires situations, c’est son crédo et elle l’énonce dans la 4ème de couverture : « Tordons le cou à la nostalgie. Allons puiser une énergie neuve au pays des rêves. Ramenons-la à notre réalité dans cette rue déchue et construisons sur ses bases notre univers« .

En phase avec Alain Souchon qui chante : « On avance on avance on avance, c’est une évidence, on n’a plus assez d’essence pour la faire la route dans l’autre sens, alors on avance« !

Nous n’irons plus en Nostalgie, donc. Pays Nostalgie, Beyrouth Nostalgie, Quartiers Nostalgie, Temps Nostalgie, bruits et couleurs Nostalgie: khallas (c’est fini!), stooop les plaintes permanentes sur ce pays « pourri », ses routes et sa circulation de fous et folles du volant, ses incivilités, ses poubelles en bord de route, positivons avec ce que nous avons, ce que nous pouvons!

On plonge dans ses mots d’anti-nostalgie avec autant de plaisir que Michèle Gharios a eu a les écrire et les dessiner (via Jocelyne Ghannagé et son joli coup de pinceau), dans la douce obstination du rêveur éveillé!

Et bonne nouvelle, l’optimisme de Michèle Gharios est contagieux! Je feuillette avec curiosité les pages de ce joli recueil plein de couleurs ; on l’aura compris, pas de nostalgie en noir et blanc – malgré le nom de la maison d’édition, une petite maison beyrouthine qui se construit pierre après pierre, livre après livre, en Noir, Blanc et Caetera (tout est dans le Etc.!) avec pour carburant l’amour des mots, dans un pays où les mots ont été consommés, consumés, accaparés, vidés de sens.

« Et maintenant on va où? » demandait la cinéaste Nadine Labaki.

Partir, si on peut. Emmener son pays avec soi. Vivre en nostalgie.

Ou rester, résister dans une quotidienneté éprouvante, récompensée par l’éclat sublime chaque jour de la lumière solaire sur la mer, par l’odeur du manouché (galette de thym à l’huile d’olive) tout chaud, par la majesté d’une montagne, par la magie des arbres quand ils se parent d’automne… par « Le soleil sur la peau« , par ce « -bas ici« , par cette « Vidange des villes« .

Rester, accepter d’être un « captif heureux« . Ne plus aller en Nostalgie. Résolument. « Aller dans les mots peut-être, sans doute » comme l’écrit Nayla Tamraz dans sa très belle préface.

« Où irons-nous donc? Quelque part, entre ici et là-bas, dans ce territoire doux-amer… sans renoncer à être » (N. Tamraz).

Tout a été dit et redit sur le Liban, ce non-pays, ce pays absurde, invraisemblable, insupportable, hystérique, irrespirable (de plus en plus)… mais beau.

Beau, le Liban? Oui, dans son épuisant chaos et sa folie ordinaire.

Je vous le dis, sans nostalgie: allez sur n’importe quelle page, n’importe quel dessin et texte de ce recueil de Michèle Gharios, vous oublierez le brouhaha des « réseaux a-sociaux », de la rue, des infos plombantes. Laissez-vous porter – pas de nostalgie encore une fois! – laissez-vous aller, acceptez d’être ce « Captif heureux« :

« C’est un oiseau dans sa cage

Dans sa captivité

La cage est toute petite

Le sol est crasseux

Et l’air irrespirable

La porte est entrouverte

Mais elle ne l’attire pas« 

(p. 61)

Oui, parce que vous vous êtes adapté(e):

« Ferme les yeux

Arrête de lutter

Laisse-toi bercer

(…)

Par le parfum du pain frais

Et de la Quarantaine

Par les remous de l’absurdité » (p. 30)

Vous aurez le « Country Blues« , faites-vous donc « Un vaccin anti-Don Quichotte« !

« (…) Je suis la reine d’une autre ville

Une ville enfouie dans la ville

Viens

Assieds-toi

Attendons toi et moi

Faisons semblant de rien

Les jours s’allongent au mois de juin

Beyrouth se couvre d’une humidité rougeâtre

Le soleil brûle les pierres

Fouette les gouttes de rosée orphelines

Oui

Mais ne t’inquiète pas

Regardons ailleurs

Regardons loin

Même si la mer se rétrécit encore (…) » (p.25-26)

Et puis quoi, vous doutez? Michèle Gharios aussi. On est toujours dans le doute, dans le recommencement: un pays c’est un éternel recommencement. Elle vous propose sa méthode, son « Pays, mode d’emploi« , un des plus beaux et plus longs poèmes du recueil, en voici un extrait:

« Mes deux pieds

Plantés dans l’encrier

J’emprunte cet ailleurs

De mots trempés dans mon histoire

Je referme l’horizon

Et la brise me berce

Une autre fois peut-être

Je saurais qui je suis« 

(p.73)

Et puis « Beyrouth mon amour » et puis « L’anti-pays« … et aussi ce « Clin d’oeil« :

« Il meurt doucement

Celui qui voyage

qui fuit la réalité

Qui cherche son bonheur

Loin

(…)

Oui

Il meurt doucement

Celui qui a décidé

Que la vie est ailleurs » (p.45)

Ce sont des textes tout à la fois nostalgiques (oui!), tristes, drôles, émouvants ; on s’attache à ce petit recueil plein de couleurs qui pose ses mots simples sur nos plaies, nos coeurs et rancoeurs et humeurs et virevolte avec.

Parce que nous ne pouvons pas nous laisser aller à trop de nostalgie,

« Et si le feu brûlant enfante l’incertain

Et si le lendemain touche le fond

C’est pour mieux rebondir

Sans doute« . (p. 27)

_____________________

« Ce recueil qui va vers toi, peut-être pour t’envoyer un peu de nous qui sommes restés…« . Un message personnel, quelques mots qui me parviennent à un moment-tournant, moi qui apprends (ou reprends) le mood de l’exil même volontaire. Au tournant des mots et des lieux de l’ailleurs il y a les gens, ceux qu’on aime et qui sont/font notre vrai et seul pays d’ici-bas. Michèle Gharios, tu as un (rare!) don pour l’apaisement.

Souha TARRAF

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Dire Nous*. Est-il trop tard pour Dire Nous, les Libanais? – Souha TARRAF

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Qui sommes-nous? Nous suffit-il de pointer frileusement, furieusement, du doigt l’Autre pour devenir miraculeusement “Nous”? Nous qui? Libanais? De toutes confessions? De toutes classes sociales? De toutes les micro-régions de ce micro-pays? Non malheureusement, nous sommes divisés selon le bon vouloir de nos chefs bien-aimés, ces demi-dieux que nous vénérons bien plus que notre prochain, celui qui perd son boulot et qui nous fait mal à la tête, nous gêne par ses plaintes, ses manifs de mal-être. Qui sommes-nous, qui voulons-nous être, quel pays voulons-nous offrir en héritage à nos enfants? Avons-nous la volonté de “dire nous” (Edwy Plenel), parce que c’est une lutte, un travail permanent sur nous-mêmes et non pas un cadeau qu’on dilapide égoïstement, bêtement en disant “c’est pas moi c’est lui/ c’est eux!”. 

À l’instar du plaidoyer d’Edwy Plenel* quand saurons-nous, nous aussi, “dire nous”? “Il est temps de dire nous”… de construire nos repères, d’élaborer notre propre boussole, de proposer notre propre rythme, s’il nous en reste encore le temps.

Question de timing. Le Liban marche à rebours. Nous sommes acculés, au pied du mur de nos divisions, contradictions et haines soigneusement attisées par ceux qui nous gouvernent. Ceux-là qui pompent notre énergie et notre volonté jusqu’à notre dernier souffle, notre dernier moment.

L’horloge de ce pays est bloquée, le mécanisme qui en a assuré un fonctionnement poussif, par instants « miraculeux », est grippé sous les coups de mots hurlés, martelés, vociférés, dégainés, tirés à des moments-tournants, à bout portant. Plein coeur. C’est un pays qui semble rater son moment tout le temps. Rythme déréglé, mise à jour compromise, logiciel-pays dépassé? Comment faire pays?

Question de timing. Une date, un jour peut signifier beaucoup pour les uns, rien pour les autres. Le dysfonctionnemment est-il structurel? Des dates, des moments sont majeurs pour nous tous mais l’horloger central refuse de les intégrer. Pourquoi? Il faudrait sonder la profondeur de l’ineptie des hommes de pouvoir, leur déraison, leur vanité, leur égo démesuré. Ceux-là se croient éternels, voudraient marquer de leur nom l’histoire, leur temps même micro-local. Le 13 Avril 1975 qui marque le début de la guerre au Liban devrait être un temps majeur de l’horloge nationale, un de ces coups de gong à marteler sans fin « pour ne pas oublier ». Eh bien non, pas de jour férié d’une mémoire commune le 13 avril. Et pas de jour symbolisant, non plus, la fin de la guerre. Est-elle terminée, dans les esprits? A chacun sa guerre, ses malheurs, ses martyrs, ses morts. Pas de communion, pas de commune minute de silence, pas de communauté dans le malheur, dans la mort. Chacun a son temps à lui : son rythme, sa guerre, son boulot, sa maison, son cèdre, son village, son dieu, son chef, son pays.

Pays divisé, bloqué avant que d’avoir fonctionné – pour ne pas fonctionner, parce qu’il serait ce beau « modèle » (ce message!) où Ali et Jean, Mohamed et Michel vont ensemble à l’école, au travail, à la plage, en arabe, français, anglais. A l’heure des fermetures, des cloisonnements et assignations identitaires dans le monde ce que proposait le Liban devenait « insensé ». A rebours. Et nous autres, citoyens de ce pays-proie, n’avons pas su prévenir le danger. « On a vanté notre résilience, on a déploré notre résignation, on ne comprend pas notre révolte. Nous changeons de nature, preuve que nous aussi, pour la première fois, nous avons besoin d’aide. » (Fifi Abou Dib). Nous ne savons plus comment vivre ensemble en faisant cause commune, citoyenneté commune pour faire pays et non pas seulement ramassis de confessions. Relire Ahmad Baydoun, « La dégénérescence du Liban ou la Réforme orpheline » (éd. Sindbad, 2009) et ses propositions pour enfin « sortir de la guerre » – parce que « c’est une question de vie ou de mort » du Liban, pas moins.

Question de timing. Ce 13 octobre 2017, un étrange défilé de mode a eu lieu à Beyrouth: un défilé de modèles-militaires syriens! Le 13 octobre 1990 l’armée syrienne a écrasé dans le sang des militaires de l’armée libanaise abandonnés sans renforts, le chef de l’armée était Michel Aoun et s’était réfugié dans les locaux de l’ambassade de France à Beyrouth. Cet épisode sanglant avait marqué la fin de la guerre au Liban et le début du mandat donné à la Syrie de Hafez el Assad sur ce pays, en échange de sa collaboration dans la première guerre du Golfe, contre son « frère » ennemi Saddam Hussein.

Le 13 Octobre est donc un temps majeur de l’histoire du Liban. Comment peut-on croire que le défilé de mannequins-militaires syriens ait pu avoir lieu selon un timing fortuit un 13 octobre 2017? Les bottes de la Syrie des Assad refoulent officiellement le sol libanais un 13 Octobre. Le symbole est fort, en forme de défi à ce qui reste aux Libanais, leur honneur : مين نظم العرض؟ كيف قبلوا فيه؟ وجود بدلات عسكريه سوريه على منصة عرض ازياء هو احتقار لكل مشاهد او مشترك او مجموعة صفقت لهيك مستوى.. هو تحريض لاعمال استفزازيه .. هو صبغة قرف و نتانة وعهر و عربدة .. مين المسؤول؟
سؤال سخيف، مين المسؤول … (Nada Mhanna, post Facebook , 13/10/2017)

Autre symbole: ce 14 octobre 2017 (parce qu’il tombe un samedi, sinon à coup sûr le 13 aurait fait l’affaire!) un parti ouvertement anti-syrien lance un appel au retour des « migrants » syriens. Ils ne sont plus des « réfugiés » mais des « migrants »! La nuance est énorme, on surfe sur une déferlante de xénophobie alimentée par des événements douloureux (viol et meurtre d’une jeune femme dans le nord du pays, lire l’article de Fifi Abou Dib repris ci-dessous) et par un épuisement manifeste de la résistance de la société libanaise. Aujourd’hui le Liban compte un Syrien (réfugié) pour quatre Libanais. Dans un territoire de 10450 km2. Faites les comptes. C’est la plus forte densité d’accueil de réfugiés dans le monde.

Symbole contre symbole, timing contre timing: ce 14 octobre est, aussi, celui du « jour de rage » ou de soulèvement de l’opposition syrienne dans le monde contre le régime sanguinaire de Bachar al Assad.

Question de timing et de pas d’ chance. Le Liban est aujourd’hui plus que jamais piégé, étranglé par sa géographie. Nous subissons dans tous les détails de la vie courante, et de plein fouet, les répercussions de ce qui est décidé pour nous à Washington, Moscou, Paris et Téhéran. Que plus d’un million et demie de Syriens aient trouvé refuge au Liban, non pas de manière canalisée mais désorganisée dans des espaces-camps était le choix de la ligne politique Hezbollah-Aoun and co., alliée au régime de Damas. Souvenons-nous du ministre Gibran Bassil lorsqu’il refusait d’ouvrir des « camps » pour éviter de rééditer le « schéma palestinien » – avec tous les sous-entendus que ces mots peuvent signifier dans la mémoire des Libanais.

Alors les gens fuyant la guerre en Syrie se sont installés comme ils pouvaient, là où ils pouvaient pour les plus démunis. La guerre est un vaste business, les Libanais sont les premiers à le savoir et le business de l’aide aux réfugiés en est un autre. Bien sûr que la situation est exceptionnelle et même unique dans le monde, faut-il le rappeler! Et le Liban est un petit pays aux faibles moyens économiques, le chômage des jeunes diplômés est endémique, les routes sont défoncées et cabossées, l’électricité ne tient qu’aux milliers de fils qui relient les foyers aux générateurs électriques pour pallier aux délestages quotidiens réglés comme du papier à musique sur l’échelle de 24 heures, les déchets sont jetés par millions de tonnes dans la mer, sous nos yeux incrédules mais incapables de trouver une répartie collective à ce désastre. L’énumération de nos misères communes se fait autour d’un verre de arak, d’un café, d’un arghileh… Gargarisation de beaux principes théoriques et puis s’en vont.

Dans ce papier de Fifi Abou Dib  tout est énoncé et de façon très juste:

« C’est curieux comme la grogne sociale au Liban ne remue personne. En quelques jours, j’ai vu passer plusieurs manifestations au centre-ville de Beyrouth. Elles n’ont eu pour seuls effets que de ralentir la circulation et d’énerver les conducteurs (« Cette journée m’a fichu le diabète », râlait un chauffeur de taxi). Aujourd’hui même, alors que la décision de fermeture semble avoir été prise dans un établissement commercial que j’ai vu s’étioler tout l’été, de pauvres gens, chefs de rayon, vendeurs, caissiers, pères et mères de famille, se soutenaient pour faire face à une administration qui ne voulait rien entendre. Il y eut quelques vociférations, quelques imprécations, et puis tout le monde sortit tête basse. Dehors, le néant et le poids insoutenable de la vie qui continue et dont il faut pouvoir assumer les frais. Loyer, écolages, nourriture, soins. Rien n’attend, et les emplois ne courent pas les rues.

Alors oui, la rancune se porte sur plus faible que soi. Ces Libanais, fragilisés par une crise sans précédent, il faut le souligner, en veulent aux réfugiés syriens qu’ils accusent de rafler les rares postes disponibles tandis qu’ils perçoivent « des milliards » en aides humanitaires. Ils sont clairement soupçonnés de rester au Liban pour des raisons économiques (« Ils pourraient se déplacer vers les régions calmes de leur pays comme nous l’avons tous fait pendant 15 ans, mais chez eux, ils ne recevraient pas le moindre centime »). Par-dessus tout, on les accuse de dumping social et de concurrence déloyale, « ils ont beau jeu d’accepter des salaires de misère, quand l’essentiel leur est assuré par la communauté internationale, pourvu qu’ils n’aient pas la tentation d’embarquer pour l’Europe ». Comment ne pas penser au fameux exemple du plombier polonais dont tout le monde s’est gargarisé en 2005, à la veille du référendum français sur la Constitution européenne. À l’époque, on accusait les travailleurs de l’Europe « pauvre » d’accepter des salaires ridicules au regard de ceux pratiqués en France en raison des charges sociales, ce qui leur permettait de décrocher plus facilement certains emplois. La xénophobie est toujours exacerbée par la précarité, et celle-ci menace aujourd’hui un grand nombre de Libanais. La maladroite augmentation des impôts, dans un contexte de corruption sans précédent, pour financer les salaires d’un secteur public pléthorique et rongé par le clientélisme, n’est pas pour arranger les choses. Déjà, les prix montent et la souffrance des ménages se fait plus aiguë.

En toute logique, l’hostilité à l’encontre des réfugiés syriens va s’amplifier proportionnellement au mal-être des citoyens libanais. La misère morale, affective, sexuelle, matérielle de ces migrants traumatisés favorise les dérapages. Ici et là, on rapporte des incidents plus ou moins graves, du larcin au viol, à l’assassinat, à l’accusation d’appartenance à des cellules terroristes. Des villages se mobilisent pour bouter l’étranger hors de leurs murs.

Tout cela laisse un goût singulièrement amer, d’autant qu’il n’y a pas d’issue lisible à ce nouveau problème auquel doit faire face notre pays exténué. On a vanté notre résilience, on a déploré notre résignation, on ne comprend pas notre révolte. Nous changeons de nature, preuve que nous aussi, pour la première fois, nous avons besoin d’aide. »

(Fifi Abou Dib, 12/10/2017, L’Orient- Le Jour)

Voir ce clip de Yasmine Hamadan, Balad (Pays) : https://www.youtube.com/watch?v=mvI2bS8YSOo

*Titre emprunté au livre d’Edwy Plenel, « Dire Nous. Contre les peurs et les haines, nos causes communes » (coll Points 2016, Don Quichotte éditions) – écrit à la suite des attentat de 2015 en France

 

 

 

 

Sabra and Shatila 33 Years Later—A Personal Account

Mrs Ellen, I love your humanity, your tenderness. You are a wonderful person. Respect.

PRRN

The following personal account appeared in the Washington Report on Middle East Affairs (November/December 2015). I’m reposting here with the permisison of its author, Ellen Siegel.

To add my own personal note, the Sabra-Shatila massacre—which occurred when I was in my final year as an undergraduate student at the University of Victoria—was the formative event that led me to study Palestinian politics at graduate school and write my PhD thesis on the PLO in Lebanon.

RB


Sabra and Shatila 33 Years Later—A Personal Account

By Ellen Siegel

siegel The author (r) with Bahaa Tayyar, BAS director and senior social worker at the Ein el-Helweh Camp Center. (PHOTO BY SIRKKU KVISTO)

This past September marked the 33rd anniversary of the massacre at the Sabra and Shatila refugee camps in Beirut.

On June 6, 1982, Israel invaded Lebanon and surrounded its capital, Beirut. One aim was to end the control of Beirut by the…

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Prisonniers palestiniens, prisonniers syriens – Dalal EL-BIZRI

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Le débat au Moyen-Orient se trouve dans une situation stérile de bloquage avec les répercussions de la grève de la faim suivie en particulier par des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. Les termes de cette situation sont très simples: ceux qui soutiennent le « front du refus » se montrent très enthousiastes, ils organisent quelquefois des actions d’aide et ils dynamisent leurs réseaux médiatiques… Alors que ceux qui soutiennent la révolution syrienne ne s’opposent pas forcément à cette grève de la faim mais ils tiennent à rappeler l’existence des prisonniers syriens dans les géôles de Bachar Al Assad, où ils vivent dans des conditions de détention moins claires que celles des prisonniers palestiniens et où ils sont soumis à des violences d’un niveau de brutalité qui dépassent celles des Israéliens, avec pour dernière figure dans la période récente le crématorium de la sinistre prison de Saydnaya.

Ainsi ceux qui se tiennent aux côtés de Bachar al Assad, du Hezbollah et d’autres milices, mettent en avant la cause des prisonniers palestiniens; alors que ceux qui sont contre Bachar et contre ces milices, soutiennent en priorité les prisonniers syriens. Comme si la situation se résumait à : ceux qui mettent en avant la cause des Palestiniens aujourd’hui négligent la cause des Syriens alors que ceux qui les contestent, ainsi que tous leurs « fronts », négligent la cause des Palestiniens.

La lutte des Palestiniens et la lutte des Syriens se rejoignent pourtant autour d’objectifs similaires: les premiers, les Palestiniens, font face à l’occupation de leur territoire de manière officielle, claire, soutenue par des guerres et des décisions internationales. Alors que les autres, les Syriens, sont confrontés à une vaste opération d’usurpation de leurs terres; une usurpation non reconnue, non officielle, non soutenue par des entités légales. Il suffit d’avancer pour preuve le chiffre de 11 millions de déplacés hors de la Syrie et à l’intérieur du pays, outre les démarches de « réconciliation » obligatoires qui ont pour conséquence un tri démographique confessionnel dont on peut imaginer toutes les répercussions. Et la différence entre l’occupation claire et l’usurpation cachée n’efface pas un élément essentiel: les deux, c’est-à-dire la cause palestinienne et la cause syrienne, se résument à une seule et même cause, celle de la liberté. Mais privilégier une cause au détriment de l’autre et donner la priorité de l’une par rapport à l’autre, ou choisir l’une plutôt que l’autre, annule la cause de la liberté en elle-même. Peut-être de façon inconsciente.

Les questions de libertés sont posées dans tout l’Orient arabe. Mais actuellement deux causes sont mises au-devant de la scène, et ce sont les plus brûlantes: la cause palestinienne et la cause syrienne. Ce qui perturbe cette vision est aujourd’hui le « front du refus » qui s’est accaparé de la cause palestinienne et l’épuise depuis longtemps dans des combats qui n’ont permis la réalisation d’aucune des revendications palestiniennes. Médiatiquement, ce « front » est plus « pro-palestinien » que les Palestiniens eux-mêmes. Concrètement, ce double jeu ne sert qu’à développer le projet iranien. En exposant sa solidarité avec les Palestiniens, il apparait dans une situation de fait totalement contradictoire: il combat sur le terrain contre la liberté des Syriens, mais il « soutient » les Palestiniens dans leur démarche pour la liberté. Tandis que les autres, ceux qui sont frappés au plus profond par la perte de leur pays, par leur situation de sans-abris, sont donc comme les Palestiniens, ils ne trouvent pas de cause autre que la leur qui mérite la lutte. Ils ont partiellement raison, mais leur lutte ne sera (complètement) légitime que s’ils se tiennent aux côtés des Palestiniens: les deux causes ont besoin l’une de l’autre.

Et le blocage ne crée pas de situation propice au changement: pas de changement en Palestine, pas de changement en Syrie. Les problèmes du monde entier sont interdépendants, enchevêtrés, mais les luttes des peuples d’Orient sont fusionnées par le feu et les complexités; elles ne se différencient entre elles que par le confessionnel-religieux, le seul capable de cacher la réalité, d’empêcher de voir les questionnements idéologiques véritables. Les deux causes syrienne et palestinienne sont objectivement alliées. Les deux veulent la liberté, non la servitude, ainsi qu’une vie digne pour les citoyens sur leurs terres.

A ce jour la cause syrienne n’a pas trouvé de solution cependant que les occupants de la Syrie sont connus: les Russes, les Américains, les Turcs, les Iraniens via leurs gardiens et leurs miliciens, surveillés d’en haut par les Israéliens. L’opposition syrienne a besoin d’élargir l’horizon de son combat à venir pour ne pas rester isolée, prisonnière de son terrible désarroi. Il en est de même pour la cause palestinienne, qui a besoin de se libérer de ceux qui l’accaparent dans ses revendications et ses discours et se tiennent au-devant d’elle… Elle a aussi besoin de prêter attention la cause syrienne, sa jumelle dans la lutte. Ce n’est pas simple. L’Iran a bâti son empire médiatique et militaire pour faire passer sa propagande qui prétend à la libération de la Palestine, en alliance avec le régime syrien. Et pour que les deux causes sortent de leur enfermement respectif, elles doivent se rappeler que le régime syrien n’aurait pu survivre sans la création d’Israel. Et sans Israel, l’expansion iranienne n’aurait pu avoir lieu de même que ses interventions militaires dans la guerre de Assad contre son peuple, au nom de la Palestine là encore. Le régime Assad a prospéré grâce à Israel, grâce à l’occupation de la Palestine et du Golan syrien. Il en résulte que l’Iran et Assad ont intérêt à ce qu’Israel reste, pour qu’ils puissent continuer à se moquer de nous.

 Au lieu de la vision binaire « ou bien les prisonniers palestiniens ou bien les prisonniers syriens », le slogan qui s’impose est : avec les prisonniers palestiniens et syriens contre leurs nombreux adversaires-rivaux. Le panel large des ennemis impose d’ouvrir la réflexion et avant tout de sortir de l’obligation des choix erronés : ou bien la Syrie ou bien la Palestine, ou bien la Syrie ou bien le Bahrein, ou encore Salaheddine al Ayoubi était un grand leader ou bien un vulgaire criminel.

  • Ce texte est paru dans le journal en ligne Al Arabiya en version arabe le 25 mai 2017, j’en ai assuré cette traduction vers le français (S. Tarraf).