Le musulman, ennemi intérieur, ou la fabrication de boucs émissaires en France – Sagi SINNO

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Après chaque attentat terroriste en France et alors que le sang des victimes n’a pas encore séché, c’est une véritable bataille que se livrent, sur les réseaux sociaux mais pas seulement, les charognards de tout bord. Certes, d’un côté, il y a ces hypocrites, minoritaires, qui maquillent maladroitement leur apologie du terrorisme et qui, pour mieux se déchaîner contre l’Occident, dissimulent leur haine derrière les théories complotistes ou une posture pseudovictimaire. Mais il y a aussi et surtout cette immense usine pour fabriquer du bouc émissaire – en l’occurrence, le musulman – qui s’emballe. Dans cette usine qui aurait fait la fierté de Watt par la complexité de ses rouages et fasciné Taylor par son rendement maximal, le travail à la chaîne sociopolitique, qui préexistait – quoique avec un rythme un peu moins soutenu – à cette vague d’attentats, se divise principalement entre trois grandes fabriques: celle du rhétorique, celle du dogmatique et celle du juridique.

1- Fabrique du rhétorique: discours islamophobe et langage de «vérité»

À la suite de chaque attentat, les musulmans – ainsi essentialisés – sont montrés du doigt dans leur ensemble, sommés de s’excuser, se justifier, condamner, agir, « prendre leurs responsabilités », descendre dans la rue, défiler ; ce qui sous-entend leur complicité tacite avec les terroristes et présuppose un tas de généralisations abusives, de courts-circuits et d’amalgames entre terrorisme et islam.

Si une minorité des tenants de ce genre de discours l’est peut-être par effet de mode intellectuelle ou de conformisme, les autres, se gargarisant d’un verbiage pseudo-académique – alors que les clichés qu’ils martèlent montrent souvent qu’ils ne connaissent pas grand-chose en matière d’islam –, essaient d’embellir leur rhétorique anti-islam avec un héroïsme de pacotille. Comme l’analyse l’historien Shlomo Sand dans son livre La fin de l’intellectuel français ? (La Découverte, 2016), politiques et intellectuels de droite – mais aussi de plus en plus à gauche, notamment de la gauche gouvernementale – s’attribuent le courage d’un langage de « vérité » qui braverait le politiquement correct de ceux qu’ils appellent parfois les « islamo-gauchistes », ceux-là mêmes qu’ils n’hésitent pas à accuser d’angélisme, de mollesse, voire même de connivence intellectuelle indirecte avec les jihadistes. Bref, pour se distancier de la « pussy generation » – selon la terminologie phallocratique de Clint Eastwood –, ces polémistes exhibent leur antidroit-de-l’hommisme et clament haut et fort ne pas avoir peur d’être traités d’islamophobes. Mais leur discours n’en serait-il pas moins, pour autant, un discours raciste ?

Dans son « Rapport annuel 2015 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », publié le 02 mai 2016, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) relève ainsi que « le terme même d’islamophobie reste contesté dans les débats publics, y compris par des figures de la lutte antiraciste, alors même qu’il est utilisé désormais par la plupart des spécialistes européens des préjugés, et qu’il n’est ni plus ni moins critiquable sur le plan sémantique que le terme d’antisémitisme (…) ou de xénophobie (…), aujourd’hui d’usage courant » (p. 331).

D’ailleurs, dans son Rapport 2013, publié le 12 juin 2014, la CNCDH notait déjà qu’aux yeux d’une certaine « frange radicale », « l’islamophobie relèverait de la liberté d’opinion et d’expression et, à ce titre, les manifestations de haine qu’elle inspirerait, que ce soit à l’encontre du culte musulman ou de ses croyants, ne sauraient tomber sous le coup de la loi pénale » (p.18). Dans le même ordre d’idée, la CNCDH cite, dans son Rapport 2015, les noms de « plusieurs intellectuels (…) (qui) plaident pour le droit à la critique de l’islam et de certaines de ses pratiques (comme le port du voile ou de la burqa) au nom des valeurs républicaines ». Mais la CNCDH s’empresse aussitôt de souligner que « ces pratiques sont aussi rejetées pour des raisons beaucoup moins avouables. Certaines prises de position sur l’islam et les musulmans rappellent les mécanismes argumentatifs à l’œuvre derrière le phénomène du racisme dit « symbolique » ou « subtil », s’exprimant sous une forme ostensiblement non raciste » (pp. 331- 332). En effet, « ce n’est pas tant la critique qui est problématique que les motivations qui sont derrière. (…) La spécificité de ces débats sur l’islam tient avant tout au fait que ces mêmes arguments peuvent être utilisés avec des motivations xénophobes. (…) C’est un mécanisme que les sociologues et les psychologues du préjugé ont repéré depuis longtemps dans les contextes américains ou hollandais, qui permet de passer d’un racisme « flagrant » (en anglais blatant) à un racisme déguisé, euphémisé, ou « subtil » ». (p.336), d’autant plus que s’est opéré, « dans les années postcoloniales, un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel » (CNCDH, Rapport 2013, p. 18).

En 2015, la hausse de 223 % du nombre d’agressions contre les musulmans et leurs lieux de culte, telle qu’enregistrée par la CNCDH par rapport à l’année précédente, constitue une conséquence directe de la libération de ce discours d’amalgames qui accompagne la vague d’attentats terroristes.

2.- Fabrique du dogmatique : une laïcité identitaire

Laïcité d’inclusion ou laïcité d’exclusion ? Laïcité ouverte de libération et d’émancipation ou laïcité restrictive d’interdiction et de répression ? La «nouvelle laïcité» n’aurait plus grand rapport avec la laïcité originelle, historique, celle de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, celle de Ferdinand Buisson, Aristide Briand, Francis de Pressensé, Jean Jaurès. S’éloignant de tout dogmatisme, la loi de 1905 constitue un contrat social de paix civile, un compromis entre une conception libérale (Jaurès) et une « laïcisation globale » (défendue par Clemenceau). Ayant une vocation de régulation et consacrant la neutralité religieuse de l’État, la loi de 1905 garantit la liberté de conscience et de culte, ainsi que l’égalité des citoyens devant la loi quelle que soit leur croyance. Il est important de rappeler que cette loi crée des obligations à la charge des seules autorités publiques, elle n’interdit pas aux personnes privées de vivre publiquement leur religion.
Or, comme le remarque l’historien et sociologue Jean Baubérot dans son livre La laïcité falsifiée (La Découverte, 2014) : « Depuis la fin du XXe siècle, l’État laïque, créateur de liberté citoyenne est en panne. » Selon le même auteur, c’est à une laïcité lepénisée, stigmatisante, jacobine, bonapartiste, identitaire, que nous avons affaire actuellement.

Enseignant-chercheur en droit public, Béligh Nabli affirme, dans le même sens, que « la laïcité est désormais récupérée et instrumentalisée par nombre de forces sociales et courants politiques, qui l’ont érigée en référant identitaire de résistance aux manifestations de présence ou de visibilité de l’islam » (La République identitaire. Ordre et désordre français, Cerf, 2016). Cette analyse est à rapprocher de celle d’Edwy Plenel pour qui « la question régulièrement agitée à la manière d’un chiffon rouge est celle de la visibilité des musulmans dans l’espace public », et qui considère que « la haine de la religion qu’exprime envers l’islam et ses pratiquants un laïcisme intolérant, infidèle à la laïcité originelle, est l’expression d’un déni social ». Plenel rappelle, par exemple, la position de Jaurès, père de la loi de 1905, qui, lui, au contraire, proclamait à la Chambre des députés en 1910 : « Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie » (Pour les musulmans, La Découverte, 2014).

Pour résumer l’instrumentalisation de cette nouvelle laïcité, Nabli considère que « manifestement, derrière l’argument de la laïcité, il ne s’agit plus d’assurer la simple neutralité religieuse, mais d’imposer un mode de vie. (…) La laïcité devient un instrument non de (ré)union nationale, mais de division nationale. Là comme ailleurs, le refoulé colonial resurgit de manière à peine voilée… ». Nabli rejoint ainsi les historiens Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire et Pascal Blanchard dans leur notion de « fracture coloniale » interne à la société française, notion qu’ils étudient dans un livre portant le même titre (La Découverte, 2013), avant de la développer dans Le grand repli (préfacé par Achille Mbembé, La Découverte, 2015).

3.- Fabrique du juridique : un état d’exception

«Avec l’exception, la force de la vie réelle brise la carapace d’une mécanique figée dans la répétition». C’est cette métaphore du constitutionnaliste allemand et théoricien de l’état d’exception, Carl Schmitt, devenu membre du parti nazi dès 1933, qui résumerait le mieux son livre Théologie politique, paru en 1934. Derrière l’état d’urgence décrété depuis le 14 novembre 2015 et qui constitue – à côté de l’état de siège – une variante de l’état d’exception en France, se trouve une philosophie qui consiste à dire qu’il est parfois nécessaire de sacrifier certaines libertés fondamentales au profit d’impératifs de sécurité.

Il va sans dire qu’une telle mesure semble bien nécessaire dans une situation comme celle qui prévaut actuellement en France et que, malgré quelques bavures regrettables ayant eu lieu pendant des perquisitions, ou certaines erreurs d’appréciation concernant des assignations à résidence, elle doit être saluée. En revanche, est déplorable la récupération politicienne de l’état d’urgence par certains partis politiques, notamment de l’opposition de droite, exhortant le président de la République à appliquer « sans délai » leurs propositions qui tendent à élargir cet état d’exception, visant ostensiblement une « communauté » précise et sapant ainsi les bases de l’État de droit qui semble être, à leurs yeux, un ensemble d’ « arguties juridiques » à balayer d’un revers de main.

Certaines propositions semblent aussi bien inutiles que dangereuses. Il s’agit notamment des débats sur la déchéance de nationalité, sur l’internement massif de toutes les personnes fichées S dont le nombre était estimé à 20 000 par le Premier ministre en 2015, ou sur l’organisation restrictive et, pratiquement, le contrôle du culte musulman par l’État – alors qu’en réalité ce sont Internet et les prisons, beaucoup plus que les mosquées, qui sont les lieux de la radicalisation. Inutiles, parce que ce genre de propositions s’obstine à refuser de tirer les leçons de l’échec d’expériences similaires, notamment les retombées catastrophiques qu’a eu l’internement préventif, depuis 1972, en Irlande du Nord, sur la radicalisation de certaines tranches de la population catholique de l’Ulster qui ont été ainsi poussées dans les bras de l’Armée républicaine irlandaise ; ou les conséquences désastreuses du Patriot Act aux États-Unis et d’une zone de non droit comme la prison de Guantanamo. Dangereuses, parce que ce genre d’idées n’est pas sans rappeler la mise en garde de Michel Foucault contre le « racisme d’État » qui peut se produire dans un état d’exception. Dans son cours au Collège de France en 1976, « Il faut défendre la société », Foucault affirme qu’ « apparaît alors un racisme d’État : un racisme qu’une société va exercer sur elle-même, sur ses propres éléments, sur ses propres produits ; un racisme interne, celui de la purification permanente, qui sera l’une des dimensions fondamentales de la normalisation sociale ».

C’est essentiellement par ce triptyque réunissant le rhétorique, le dogmatique et le juridique que se réalise la fabrication de l’image du musulman-ennemi de l’intérieur et bouc émissaire. D’ailleurs, une telle dynamique d’exclusion rejoint, même si de façon indirecte, le but escompté par Daech qui cherche à séparer les musulmans en Occident de leurs sociétés d’intégration. Un danger colossal résulterait de l’aggravation de cette marginalisation. Il est grand temps de sortir d’une lecture culturaliste du terrorisme et d’opter pour une lecture (géo)politique beaucoup plus juste, réaliste et efficace. Par ailleurs, discuter, dialoguer, expliquer l’islam dans un but pédagogique, exprimer sa solidarité, participer au politique, à des débats constructifs et sérieux, assumer sa place et son rôle dans la société comme n’importe quel autre citoyen, aborder objectivement les vrais sujets sensibles, essayer de trouver des solutions avec tout le monde, est le rôle que tout citoyen de confession musulmane doit jouer en France, loin de tout esprit de justification ou de déculpabilisation ou, bien évidemment, de toute autoflagellation hypocrite et intéressée. C’est aussi de cette façon que la France saura rester, on l’espère, le pays des droits de l’homme et un modèle dont devraient s’inspirer les pays d’origine des musulmans de France, notamment en ce qui concerne le statut des minorités et le droit des étrangers.

*Ce texte est initialement paru en deux parties dans l’Orient-Le Jour (11 et 12 Aout 2016)

Liban: les dialogues des charognards, par Antoine COURBAN

Comme toute chose en ce monde, la répétition d’un événement finit par devenir lassante et insignifiante. Le blocage des institutions libanaises n’est pas fortuit, il est le fruit d’une volonté délibérée, celle du putsch permanent que nous vivons depuis 2005 et par lequel l’Iran cherche à imposer son hégémonie depuis les plateaux du Khorassan jusqu’aux rivages libanais de la Méditerranée. On s’habitue à l’absence de président de la République.
L’accoutumance s’installe face à la paralysie de l’État, doux euphémisme pour dire à l’assassinat programmé de l’État. Et pour donner le change, on convoque régulièrement une table de dialogue, vague écho méditerranéen d’une Loya Jirga libanaise. On remplace le jeu normal des institutions constitutionnelles par un consensus obtenu, sous la pression des armes miliciennes, d’une assemblée d’oligarques qui se sont eux-mêmes autoproclamés « suffisamment représentatifs » des sectes religieuses libanaises. Que devient le citoyen, la source de tout pouvoir et de toute souveraineté ? Il y a longtemps qu’il a rendu l’âme au profit de l’oligarchie qui le tient en otage d’obsessions identitaires.

Qu’on ne se fasse aucune illusion. Le clivage aujourd’hui est entre les identitaires et les non identitaires. Ces derniers représentent des sensibilités diverses et contradictoires, et c’est tant mieux. Les identitaires, par contre, représentent des groupes rigides, animés par l’esprit de corps et réduits à la voix du seul chef ou du plus fort en gueule ou en argent. La table libanaise de dialogue est une assemblée non constitutionnelle de ces oligarques qui monopolisent l’exercice de la vie politique. Ils sont indûment confondus avec ce qu’on appelle « la classe politique » ou « les politiciens » face au peuple des citoyens réduits, non à des individus souverains, mais à des groupes autoproclamés : associations, ONG, etc., qui rendent certes de grands services mais qui ne bénéficient d’aucune représentativité démocratique.

Tout cela est en parfaite adéquation avec l’ordre mondial nouveau, celui des réseaux, économiques, financiers voire criminels, qui seuls détiennent le pouvoir. Non, il ne s’agit pas d’un complot. Non, il ne s’agit pas d’une pieuvre dont la tête serait je ne sais où et dont les tentacules enserrent la planète entière. Pour que les réseaux puissent exercer leur hégémonie et imposer la toute-puissance de la liberté du marché, ou en profiter, ils doivent rencontrer le moins de résistance possible. On comprend dès lors pourquoi les États ont été affaiblis et pourquoi la souveraineté du peuple a progressivement cédé la place à l’action d’une société dite civile, c’est-à-dire à une nébuleuse d’organisations qui vivent des largesses de ces grands bailleurs de fonds que sont les agences et les réseaux internationaux.

Le citoyen, dans cette configuration, est le dindon de la farce. Au Liban, de sinistres polichinelles, membres de l’oligarchie locale et, donc, de réseaux internationaux aux activités douteuses, l’entretiennent et l’occupent avec des slogans creux : « droits des chrétiens », « dignité de l’islam » ou « dignité de la caste des gens plus honorables » et autres balivernes.

Il y a belle lurette que le peuple a été dépouillé, non seulement de sa souveraineté, mais de son patrimoine. L’oligarchie qui a tué l’État, dans l’intérêt des réseaux, n’en a cure. La table de dialogue, que l’inamovible Nabih Berry convoque de temps à autre, n’est qu’un banquet de charognards. Le veau gras qui leur servait de festin n’est plus qu’une dépouille en état de putréfaction avancée. On leur souhaite bon appétit tout en leur rappelant qu’il est des indigestions qui entraînent le trépas.

Ce banquet funèbre dit clairement une vérité que les gens ordinaires ne veulent pas encore admettre : nous avons changé de civilisation. Nous nous retrouvons, sans nous apercevoir, dans le cadre d’une mentalité qui n’est pas sans rappeler la chute de l’Empire romain en Occident et l’entrée de ce dernier dans l’âge féodal suite aux invasions barbares. L’Empire romain était un État de droit dont la pierre angulaire était la propriété privée, distincte du métayage, et qui alimentait les caisses de l’État. Dans le système féodal, tout un chacun était métayer d’un seigneur fort, à qui il était asservi contre une hypothétique défense sécuritaire. À son tour, le seigneur était vassal d’un roi ou d’un seigneur plus puissant.

Il en est de même aujourd’hui. Le vrai pouvoir est celui des réseaux du corporate power. Afin que ces derniers tissent leurs mailles, deux conditions doivent être remplies :

– l’État de droit ne doit pas faire obstacle à leur volonté ;

– l’individu comme citoyen ne doit pas constituer la moindre graine de poussière qui viendrait gripper le ronronnement harmonieux du système.

Au Liban, le démantèlement de l’État de droit est chose faite. Quant au citoyen, il respire encore, ou exhale ses derniers soupirs. L’oligarchie, au service des réseaux de la nouvelle barbarie, n’a d’autre but que de prolonger cet état. C’est pourquoi, la sinistre mascarade, appelée « table de dialogue », est un festin de charognards où la dépouille du citoyen souverain est partagée en quartiers en état de putréfaction avancée.


* Ce texte est initialement paru  dans l’Orient Le Jour du 04/08/2016

Nice – L’urgence, par Ghassan HAGE

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  • Ce texte est initialement paru en anglais ; il a été écrit par Ghassan Hage, professeur d’anthropologie à l’université de Melbourne (Australie), qui a accepté d’en faire paraître ici cette version traduite en français par mes soins, après sa relecture et correction.

 

L’attaque de Nice, beaucoup plus qu’aucun autre acte terroriste, va sans aucun doute changer la façon dont la peur des Musulmans va se propager dans la vie quotidienne en Occident.

Bien au-delà des bombes qui sont spécifiquement conçues pour tuer, qui n’ont pas d’autre utilité et doivent être cachées, et plus encore que les avions qui ont été utilisés lors des attaques du 11/09 à New York, les camions sont des objets de tous les jours, de ceux que l’on croise à tout moment de la journée.

L’attaque va ainsi inévitablement accentuer le sentiment que le « danger islamique » rôde et peut surgir n’importe où, n’importe quand, et que les terroristes n’ont plus besoin de faire passer des substances illégales, d’apprendre comment construire techniquement des bombes, ou comment les utiliser. Tout peut être utilisé pour blesser les gens aussi longtemps qu’il y a une « volonté musulmane » de faire du mal. Il est aisé de s’imaginer l’ampleur de la « volonté de faire du mal » que ce conducteur de camion avait en lui pour continuer à zigzaguer et tuer des gens pour aussi longtemps tout au long de la Promenade des Anglais.

L’espace de suspicion va désormais s’agrandir. Il ne s’agit plus de quelqu’un-qui-a-l’air-musulman-dans-un-avion ou de quelqu’un-qui-a-l’air-musulman-avec-un-sac-à-dos. Désormais un barbu conduisant son camion depuis le dépôt du grossiste jusqu’à l’épicerie, quelqu’un-qui-a-l’air-musulman-qui fait trop de bruit en conduisant sa moto etc. : tous ceux-là vont être regardés avec méfiance.

Et l’espace de suspicion ne sera pas seulement limité aux « camions » mais s’étendra à tout objet qui peut être potentiellement transformé en quelque chose qui pourrait servir à blesser les gens.

Les terroristes réussissent peu a peu à rendre nos sociétés de plus en plus inquiètes, de plus en plus paranoïaques, ce qui veut dire plus haineuses et plus autoritaires.

Aujourd’hui les fanatiques musulmans sont mus par une logique de guerre bien établie et facile à comprendre. Ils savent que les guerres concernent toujours deux frontières. La première frontière est celle créée au point de contact qui sépare les guerriers ennemis: les nôtres et les autres. La seconde, tout aussi importante, est celle qui sépare l’espace où la guerre se déroule de l’espace qui demeure libre des combats et de leurs violences.

Ainsi, toute société en guerre essaye de protéger ses citoyens non seulement de l’ennemi mais également de la violence des combats en eux-mêmes. Ce qui signifie qu’elle vise à créer autant que possible un espace où ses citoyens ne font pas l’expérience de la guerre. C’est cet espace que les terroristes islamistes tentent d’infiltrer. D’après eux, l’Occident mène une guerre coloniale/religieuse contre le « monde islamique ». Et cette guerre ne se déroule que sur des territoires « musulmans » cependant que les occidentaux peuvent jouir d’une vie paisible dans leurs propres pays. Déranger cet espace de paix est à leurs yeux une vraie réussite. Ils croient qu’en agissant ainsi ils effectuent une redistribution plus ‘juste’ et plus équilibrée des espaces atteints directement par la violence. En fait, de telles pratiques sont tout sauf justes. Elles font partie de la longue histoire des « revanches” collectives qui substituent à la justice un sentiment de satisfaction à court terme.

Les terroristes islamistes ne vont pas se mettre à « apprendre de l’histoire » plus que d’autres avant eux. Mais s’ils étaient prêts à apprendre ils reconnaîtraient que ce qu’ils sont en train d’essayer de faire à l’échelle mondiale a été tenté sans trop de succès par beaucoup d’autres terroristes avant eux. Tels les terroristes palestiniens dans leur guerre de libération contre le colonialisme israélien, par exemple, bien qu’il s’agisse là d’une pratique enracinée dans une lutte populaire et qu’elle soit donc beaucoup plus légitime.

Là aussi nous avons une situation où le gouvernement israélien essaie de protéger les Israéliens non seulement des combattants palestiniens, mais du fait même qu’il existe une guerre entre Israéliens et Palestiniens. Et plus il y réussira plus les citoyens israéliens pourront siroter avec bonheur vins et cafés à Tel Aviv en oubliant ce qui se passe à Gaza et dans les Territoires Occupés. C’est cet espace pacifié que les terroristes palestiniens essayent de perturber.

Chaque fois que les Palestiniens réussissent à pénétrer cet espace et à blesser des Israéliens via un acte de terrorisme, il y a toujours des Palestiniens qui se réjouissent du fait que cette violence affirme la survie d’une volonté de résistance. Ils pensent qu’aussi longtemps qu’existe la volonté de se battre, et tant que les Palestiniens gardent une capacité de blesser des Israéliens, il y a un espoir de libération. Mais après plus de 60 ans de ce type d’espoir minime lié a des attaques de revanche qui ont pris différentes formes, y compris, il faut le rappeler, lancer des camions dans la foule, beaucoup de Palestiniens se demandent si une telle violence désespérée en face de l’énorme violence de la machine israélienne peut vraiment les mener quelque part. Ils sont en train de chercher des voies alternatives – le mouvement BDS est une expression de ce type de choix alternatif. Ainsi, on peut dire sans hésiter qu’aujourd’hui le terrorisme est la partie la moins utile de la lutte palestinienne.

Cela a pu leur apporter une certaine reconnaissance à un moment de l’histoire. Cela a pu aussi leurs donner un « sens du but » et les empêcher de ses sentir complètement vaincus. Mais en dernière analyse le terrorisme a montré son inutilité et ses limites. Tout ce qu’il permet actuellement c’est de contribuer à légitimer l’inévitable et continuelle dérive de la société israélienne vers des formes autoritaires et racistes de plus en plus prononcées du sionisme.

Ce conducteur de camion « franco-tunisien » est un haineux avec une intensité plus vile que toutes celles des haineux nationalistes/racistes des sociétés occidentales qui émergent un peu partout aujourd’hui. Tout ce qu’il a fait est leur donner des raisons et des alibis pour haïr encore plus et peut-être pour haïr comme lui. Il a assassiné plus de 80 personnes et nous conduit plus inévitablement que jamais vers une israélisation-à-venir de nos sociétés et de nos esprits. Car Israël aujourd’hui représente le prototype des sociétés ‘assiégées par les barbares’ que nos pays sont en train de devenir.

Dans les milieux progressistes on pense toujours que de telles questions sont impossibles à poser sans un véritable changement radical. Mais le besoin urgent de lutter contre la globale israélisation-à-venir à laquelle nous sommes confrontés nous pousse à les poser dans l’urgence et à en faire des politiques traduisibles sur le terrain « avant » plutôt qu' »après la révolution » – si l’on peut dire.

 

  • Ecrit dans l’urgence au lendemain de l’attentat de Nice, il m’a semblé important de garder une trace de ce texte de Ghassan HAGE pour la réflexion dans ce blog, parce qu’il relève un élément majeur : « l’israélisation-à-venir » des espaces et des sociétés actuelles, sous les coups de boutoir de camions et tous autres « objets » d’agression aveugle et collective. Nous comprenons, sous la plume de l’auteur, que le terrorisme islamique sous franchise Daech est aujourd’hui doublement destructeur :
  • – 1 : de la frontière entre espace de paix et espace de guerre. La guerre est aujourd’hui partout : en Occident, en Afrique, en Orient.
  • -2 : au coeur même de l’Occident, les sociétés se disloquent/se fragmentent selon le « modèle » israélien.

 

Repenser notre rapport au monde – Laurent BIGOT

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La violence aveugle a encore frappé en France, à Nice. Tant de victimes qui n’ont eu qu’un tort, se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Alors que l’enquête ne fait que débuter, qu’aucune explication crédible n’est démontrée, le bal des vautours médiatiques et politiques s’est ouvert en grande pompe.
J’ai tenu cinq minutes devant une chaîne d’information en continu.

Des pseudos experts se bousculaient déjà à l’antenne alors que je décelais une excitation malsaine de la part des journalistes en plateau. Lors de la finale de l’Euro de football, les 30 secondes de publicité à la mi-temps coûtaient 260 000 euros. Pour les terroristes, la publicité est gratuite, elle est offerte par les médias et la classe politique. Le président de la République a qualifié l’acte de terrorisme islamique quelques heures après le drame et plus de trente heures avant les premiers éléments sur la « radicalisation très rapide » de l’auteur de l’attentat dévoilés par son ministre de l’intérieur. Est-ce la sérénité que l’on est en droit d’attendre d’un chef d’Etat ? C’est le temps de la compassion pour les victimes avant tout. Répandre la peur, c’est le boulot des terroristes, pas des hommes d’Etat ni des médias.

La peur est devenue un business

Sur les plateaux s’empilent les supputations, se succèdent les experts de la guerre et de la peur alors que le monde a cruellement besoin d’experts de la paix. Les témoignages diffusés à l’antenne ainsi que les images confinent bien plus au voyeurisme qu’au devoir d’informer. Ce n’est plus de l’information, c’est de la mise en scène. Dans de telles circonstances, le devoir d’informer impliquerait de reléguer au second plan l’obsession de l’audimat. Il faut croire que les terroristes savent mieux profiter de nos faiblesses que nous des leurs.

La peur est devenue un formidable business. Les médias s’en donnent à cœur joie, les experts fleurissent, les politiques se prennent pour des chefs de guerre. L’hystérie a gagné notre République. Pas un homme ou une femme politique pour penser le monde différemment.

Affleurent à chaque propos la loi du talion, la loi de l’instinct animal, celui de la vengeance. Gandhi disait qu’à appliquer la loi de l’œil pour œil, l’humanité finira aveugle. Elle l’est devenue. Nous n’offrons plus que la guerre comme réponse. La même réponse que les terroristes.

Combattre le terrorisme par l’éducation

Le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh, dans son remarquable livre Apaiser l’esprit face à la violence, nous montre la voie : « Les racines du terrorisme sont l’incompréhension, la peur, la colère et la haine, et les militaires ne peuvent pas les repérer. Les missiles et les bombes ne peuvent pas les atteindre et encore moins les détruire. » Lorsque la Pakistanaise Malala, prix de Nobel de la paix à 17 ans et rescapée des talibans, a rencontré Barack Obama, elle lui a dit une chose : arrêtez de combattre le terrorisme par la guerre et faites-le par l’éducation et l’instruction.
Nous autres Occidentaux prétendons diffuser des valeurs universelles au monde mais la réalité est que nous avons une culture de la guerre profondément ancrée en nous. C’est la réflexion que je me suis faite lors du défilé du 14-Juillet. 80 % du défilé est consacré à la guerre. Le 14-Juillet est la fête de la nation. Si les forces armées méritent la reconnaissance de notre pays, elles ne peuvent pas à elles seules le symboliser. Pourquoi, en plus des sapeurs-pompiers, policiers et gendarmes, ne pas faire défiler des médecins, des professeurs, des infirmiers et infirmières, des assistantes sociales, des éboueurs, des jeunes, des personnes en situation de handicap et j’en passe ?

Je vous épargne aussi le côté totalement monarchique de la mise en scène dudit défilé, François Hollande étant le seul dans la tribune à avoir un fauteuil quand tous les autres officiels n’ont droit qu’à une chaise…

Quels efforts pour la paix ?

Repenser notre rapport au monde, voilà l’urgence. Mandela rappelait que les oppresseurs et les opprimés avaient un point commun : ils étaient tous privés de leur humanité. Les victimes et les terroristes sont dans le même cas. Il est vrai que regarder le monde ainsi nécessite de l’audace, beaucoup d’audace. Quand on a pour seul cap les sondages et l’audimat, alors la démagogie et le sensationnel paraissent de bien meilleurs alliés. Cette hystérie médiatico-politique diffuse la peur dans tout le pays. On peut se demander dans quelle mesure cette hystérie ne contribue pas non plus au passage à l’acte. Il serait utile de faire une pause après de tels événements pour que les médias et les politiques réfléchissent à leurs actions et discours comme antidotes à la violence. Aujourd’hui ils ne sont pas un remède mais une formidable caisse de résonance surfant sur les émotions.

Si la riposte sécuritaire est incontestablement une partie de la réponse, elle ne peut pas être mise en scène ainsi ni promue comme le cœur de l’action politique. C’est d’abord ignorer les leçons d’Afghanistan, d’Irak et de Syrie, mais ce n’est surtout pas digne de la vieille Europe qui par la voix de Dominique de Villepin en 2003 rappelait à la tribune des Nations Unies que si « l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide, n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre il faut construire la paix ».
La France a envoyé 5 000 soldats au Mali pour faire la guerre et combien de personnes pour faire la paix ? Une seule, un diplomate de renfort à l’ambassade de France… On est capable de consacrer des milliards à la guerre, des années d’opérations militaires à travers le monde mais sommes-nous capables de ces mêmes efforts pour la paix ? Il est vrai que construire la paix nécessite discrétion, humilité, persévérance et tolérance. Des qualités que je cherche toujours au sein de la classe politique française.

  • Cet article est paru dans le journal Le Monde le 16/07/2016 (l’auteur est un ancien diplomate français, devenu consultant indépendant)

L’horreur est humaine – Souha TARRAF

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#HumainsUniversels

Géographie mondiale de la terreur : Baghdad, Istanbul, Dacca, Bruxelles, Alep, Paris, Beyrouth, Tunis, Nice… La liste est très incomplète. Google donne une liste instantanée des horreurs quotidiennes du monde: elles sont à portée de clic, elles peuvent se manifester partout, n’importe où. La violence des hommes ne connaît pas de tabou, pas d’interdit.

L’horreur absolue est façonnée par les hommes, qu’elle soit « grossière » ou dans une « méticulosité » toujours plus poussée de l’acte de tuer.

Et même si les mots me tombent des doigts, silencieux, inutiles, prostrés, même si « les mots manquent (souvent) aux émotions » je veux essayer de dire cette peine à vivre que nous éprouvons tous, à mesure que notre planète s’enfonce dans un tissu toujours plus lourd à porter d’informations rouge sang, pleurs et désolation.

Avoir pour objectif d’écraser le plus possible de civils, ces familles de promeneurs et de touristes un soir de fête dans une ville en fête: seul un esprit malade et malfaisant est capable de préparer de sang-froid un tel projet.

Pour ce salaud, il ne s’agit pas « que » de mourir: il s’agit de tuer pour mourir.

Un modus operandi qui a fait son effet, dans l’horreur absolue, à Baghdad il y a quelques jours: une veille de fête, un quartier bondé, un camion fonce sur la foule et se fait exploser. Plus de 250 morts, des immeubles entiers soufflés avec leurs habitants à l’intérieur, je ne sais plus combien de blessés; tant de destins détruits, décimés.

A Nice ce 14 juillet, un camion fonce sur la foule et écrase des vies, des enfants, des jeunes, des hommes, des femmes. Bilan provisoire: 80 morts, je ne sais combien de personnes blessées.

De la peine à vivre. Et à dire.

– Ne pas tomber dans la peur et la haine de l’autre, si facile, comme si cela était une réponse protectrice. Hisser les murs; et après, vivre frileusement dans l’entre-soi?

– Ne pas tomber dans le « oui mais Baghdad, Alep, Istanbul… ».

De tout coeur avec toutes les victimes civiles de la haine, ici et ailleurs.

De tout coeur avec Paris, Beyrouth, Bruxelles, Baghdad, Alep et toutes autres villes touchées par la folie des hommes hier.

De tout coeur avec Nice aujourd’hui.

Baghdad 2:7:2016

Que devenons-nous derrière nos écrans? #NotJustANumber – Souha TARRAF

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Le problème est-il (seulement) dans la sous-médiatisation des 200 morts de Baghdad? ou des 20 de Dacca?

#NotJustANumber bien sûr: et la campagne de Mustafa Al-Najafi pour faire connaître les visages et les histoires de vie de ceux qui ont été tués ce 2 juillet à Baghdad est plus que légitime, elle est nécessaire par respect, compassion, humanité.

Que devenons-nous, derrière nos écrans? Qui devenons-nous? Des voyeurs? Des consommateurs insatiables d’images et de mots aussi vite oubliés? Des consommateurs passifs? actifs? Des « activistes »? Comment réagissons-nous à l’info et à son trop-plein? Avons-nous obligation (morale) de réagir?

Peut-on aujourd’hui, à l’époque de Poucette (M. Serres), se permettre de ne pas « suivre » l’information?

A-t-on aujourd’hui le droit – par luxe ou par choix? – de ne pas savoir?

Et à quoi nous sert-il donc de savoir, nous autres cyber-citoyens du monde retranchés derrière nos écrans et incapables de pouvoir changer quoi que ce soit à la marche du monde en Syrie, en Irak, au Nigeria…?

Cette démocratisation de l’information en est-elle une? A quoi sert-elle? Qui sert-elle?

Qui peut imaginer vivre une semaine, un mois sans son lien vital avec le monde? Et pour en faire quoi? Vit-on mieux à l’ère du tactile? Vit-on mieux (avec) les autres, vit-on mieux avec soi-même?

Cette batterie de questions est ouverte: chacun peut y ajouter des interrogations et préoccupations personnelles.

Que se passe-t-il entre nos écrans et nous-mêmes? Que devenons-nous, sous toutes les latitudes et dans tous les milieux économiques, tous les coins de rue, rivés à nos écrans?

Il y a quelques jours, un poète est mort. Mais les poètes, les vrais, ne meurent pas. Ils vivent dans l’éternité de leurs vers et de leur prose. Hommages de toutes parts.

D’autres hommes sont morts ces derniers jours, ils sont politicien, écrivain, cinéastes… Hommages, bilans, salut. Ils sont morts de vieillesse, de « mort naturelle » comme on disait.

Une jeune fille au visage pur, de nationalité israélienne, a été poignardée dans sa maison par un Palestinien. Articles de presse, éditos, hommage.

Un jeune homme d’origine palestinienne a été tué à bout portant par un soldat israélien; il était inoffensif, il était trisomique. Quelque articles de presse, pas encore d’éditos, pas encore d’hommage.

Prise d’otages et massacres cruels (pléonasme) dans un restaurant à Dacca (Bangladesh), 20 morts.

Attentat au camion piégé à Baghdad, plus de 200 morts, plus de 200 blessés, des immeubles se sont effondrés sur leurs habitants, des familles entières décimées par le souffle de l’explosion.

Et puis en Arabie Saoudite et puis au Yémen, en Syrie et puis les Palestiniens…

Comment peut-on mentalement et psychologiquement arriver à encore lire, « recevoir » ces décharges régulières d’information violente de couleur rouge, rouge sang?

Est-on plus ou moins « concerné », touché, humainement lorsque l’on poste – ou pas – telle ou telle horreur qui fait l’actualité? Peut-on aujourd’hui vivre dans une sorte de déni de l’actualité?

Je suivais il y a quelques jours le journal d’infos d’Arte: quelle cohorte de mauvaises nouvelles enchaînées! Tous les points chauds du globe y sont passés. Ma mémoire temporaire les a effacés… par facilité? par trop-plein?

Nous vivons cette « époque formidable » où nous savons tout à la minute près. Toutes les horreurs du monde ou presque s’affichent sur nos écrans d’alerte, dans un rythme incessant, épuisant.

Et nous n’arrivons même plus à nous émouvoir de la disparition brutale de 50 ou 100 ou 200 personnes, tuées dans un attentat ici ou ailleurs, dans l’explosion d’un avion ou d’une voiture piégée, ou du naufrage de 600 ou 700 personnes en pleine Méditerranée.

Sommes-nous devenus insensibles à la souffrance du monde?

La mort du poète, du cinéaste, de l’écrivain nous touche beaucoup plus profondément, au plan personnel, que celle d’un groupe de personnes que nous ne connaissons pas. Sûrement parce que le poète, le cinéaste, l’écrivain voire l’homme politique, chacun à sa manière, fait partie de nous-même, de la construction de notre univers mental/culturel/personnel.

La multitude ne nous touche pas, ou moins que nous le voudrions – que nous le reconnaissions ou non.

Nous réagissons comme par « instinct de survie » – pas vraiment par égoïsme.

Et dans le même temps cette réalité: un mort afghan ou irakien ou libanais n’a pas le même poids qu’un mort américain ou belge ou français. La conscience de l’autre, l’altérité ou ce qu’on appelait autrefois le « droit de l’homme-isme » ou le deux poids-deux mesures dans le traitement de l’info : G. Sinoué, F. Laborde et bien d’autres l’ont relevé ces derniers jours à propos de la très faible couverture médiatique de l’attentat de Baghdad.

Et puis aussi, et puis enfin, et puis toujours… #Baghdad et ailleurs.

Qui pourra me convaincre que ces connards qui se drapent du manteau noir de la mort ont quelque chose à voir avec le religieux – avec n’importe quelle religion?

Qui pourra me convaincre qu’un salaud qui a envie de se tuer, au lieu de le faire au milieu du désert, vient massacrer des dizaines et des dizaines de personnes au nom d’une religion, d’une idéologie ou de je ne sais quoi puisse être crédible dans sa revendication?

Qui pourra me convaincre que les têtes de l’hydre Daech sont absolument intenables, insaisissables par les puissances réunies de la « communauté internationale »?

Qui pourra me convaincre qu’un minimum de conscience humaine, et morale, pourrait prévaloir dans les esprits de Ban Ki Moon, Obama, Poutine, Hollande, Erdogan, Khamenei, Salman ben Saoud… pour arrêter le massacre des civils en Syrie?

#NotJustANumber à Baghdad, Alep, Fallouja, Aden, Jénine, Dacca, Orlando, Paris, Bruxelles, Istanbul… même derrière nos écrans.

 

The People Of Al Qaa Were Victims Of Terrorism… While The Government Didn’t Provide Electricity

The town of Al Qaa in the Beqaa was the scene of a true horror show yesterday as 8 suicide bombers took to its streets to wreck havoc and spread fear among its people. The town is home for around 2…

Source : The People Of Al Qaa Were Victims Of Terrorism… While The Government Didn’t Provide Electricity

Aux bons cafés de la débrouille en bord de mer, entre Tripoli et Mina (Souha TARRAF)

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Vous prendrez bien un café au Whatsapp? Ou un jus d’orange frais chez Abou Awad? Ou un narguileh au Snapchat café? Et bien sûr vous pouvez recharger sur place votre carte de téléphone Alfa ou Touch et pianoter sur votre clavier et/ou lire et rêver face à la mer, corniche de Tripoli-Mina. Ou marcher ou faire votre footing ou louer un vélo pour votre enfant…

Cette corniche entre Tripoli et Mina au nord du Liban est le poumon de la ville, des deux villes, notamment pour les familles aux faibles revenus qui ne peuvent se permettre d’aller très loin, l’été. Les soirées de ramadan promettent d’être très longues et animées!

Ces cafés, on est bien d’accord, sont illégaux, ils sont installés sur un bien public… Et on sait combien, au Liban, les débordements sur l’espace littoral public sont communs et « couverts », du moins tolérés – selon la coutume du « tu me couvres-je te couvre ».

Mais le rôle social de ces cafés ouverts tout au long de la bordure côtière est indiscutable. Il y en a pour toutes les bourses, des plus démunies aux plus exigeantes, et pour les populations de toutes origines, dont les milliers de réfugiés syriens en mal d’horizon. Ils rivalisent d’ingéniosité pour attirer la clientèle tout en jouant le jeu constant du chat et de la souris avec les autorités locales (municipalité et gendarmerie). Ils ne doivent pas en effet donner « l’impression » de s’installer sur l’espace-bord de mer sablonneux immédiat. Ils doivent se contenter du trottoir bétonné aménagé, sous peine de lourdes amendes. Alors « les autorités » ferment les yeux sur tout:

– l’état repoussant de la saleté à certains endroits mêlé aux odeurs de sorties des égouts de la ville ; or cela est de leur ressort!

– les nettoyages et aménagements avec tables et chaises toujours sagement rangées parce qu’en théorie « c’est interdit » de prendre un café-arguileh en bord de mer même s’il est bien nettoyé et sommairement arrangé-aménagé… (voir les photos en fin de texte)

En passant rapidement en voiture, en marchant, discutant et observant un petit peu, en prenant le temps d’une pause dans l’un de ces cafés de la débrouille… j’ai compris pourquoi ce lieu m’a intéressée: il symbolise l’un des multiples exemples des situations de la débrouille au Liban, où des personnes (les tenanciers de ces cafés) s’insèrent dans le vaste créneau du légal/illégal, ont un revenu (souvent complémentaire d’un ou deux autres) et rendent service à une frange importante de la population (ici celle de Tripoli et Mina) qui a peu de choix d’autres espaces publics et ouverts pour s’exprimer, vivre en société, tout simplement!

Ces cafés naviguent dans une marge de légal/illégal qui arrange beaucoup de gens (les habitants), ils font partie de ces multiples initiatives personnelles de travail au Liban où très peu attendent de solutions autres que par eux-mêmes. Ces entrepreneurs prennent véritablement le risque d’investir, de travailler d’arrache-pied malgré l’impression fréquente de construire sur du sable, parce que les institutions étatiques sont quasiment bloquées, parce que la machinerie-Etat fonctionne a minima, parce que la situation géo-politique, parce que les communautés, parce que, parce que… il faut vivre!!

Le système mafieux – l’autre terme plus soft est système clientélique – étant ce qu’il est au Liban, installé depuis des générations avec un nombre important de politiciens et d’administrateurs publics véreux, l’après-guerre n’a fait que les consolider des mailles qui s’élargissent ou se resserrent selon la protection qu’on pense avoir pour se maintenir, voire… pour se développer!

Tout le jeu du chat et de la souris, tout l’enjeu est là pour « nos » cafés-trottoir: jusqu’à quand et quel niveau d’occupation de fait d’un bien public la tolérance jouera-t-elle? Un grand projet luxueux d’hôtels-marinas existe, en tout début de corniche dans sa partie sud, non loin du stade-caserne militaire. Ce projet respectera-t-il, lui-même, le bien public et la légalité libanaise et rien que la légalité…? Jusqu’à quel point menacera-t-il, changera-t-il l’espace public, pour le moment ouvert à tous, de cette partie de la ville et de la région nord?

En attendant, passez donc dans l’un des cafés de la débrouille: au moins, c’est « du peuple au peuple » (min al chaab ila-l chaab)!

 

Zay ma hiyyé ou l’archaïque administration libanaise! Du dépouillement des votes électoraux, par Joe Khoury

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Alors puisque tout le monde se demande pourquoi le dépouillement prend tellement de temps, je partage mon expérience pour clarifier ce que l’on qualifie de « méthodes préhistoriques » – et là je ne parle que du dépouillement initial, qui se fait au sein de chaque bureau de vote, et non de celui qui a lieu actuellement au Biel et qui est encore plus compliqué vu qu’il s’agit aussi de détecter toutes les fraudes et infractions:- Une fois la période de vote terminée, les porte de la salle sont closes, et l’urne déscellée.

– Les noms de tous les candidats sont recopiés sur des papiers de format A3 pour permettre le dépouillement. 10 à 12 colonnes par feuille, avec 93 candidats… un candidat dans chaque colonne… vous imaginez un peu. Bien sûr, pas de tableau pré-imprimé.

– Les enveloppes sont comptées (208 dans mon cas).

– Le Ra2is Kalam doit alors ouvrir chaque enveloppe, en retirer le papier qu’elle contient, le déposer sur la table face à la caméra pour permettre à tous les délégués (mandoub) des candidats de la voir, puis lire un à un tous les noms inscrits sur le papier. Entre temps, le scripte se met à chercher les candiidats sur ses papiers A3 qui se mettent à voler dans tous les sens pour ajouter ses marques en dessous de chaque nom. Si, comme moi, les mandoubs sont exigeants, il lit tous les noms à chaque fois qu’il tire une liste, même si la liste a l’air d’être complète. L’horreur, c’est lorsqu’il s’agit de listes mixtes et que le scripte ne sait plus où donner de la tête. Avec 208 votes… Nous commencons à 19h, pour terminer à 2h du matin. (Oui, 8h de dépouillement).

– Une fois le dépouillement terminé, les comptes finaux sont faits pour chaque candidat et peuvent être comparés avec ceux obtenus par les mandoubs lors de leur propre pointage.

– Vient alors une étape tout droit sortie de l’âge de pierre; La rédaction du compte-rendu (Ma7dar) et du reste de la paperasse. Le rapport est écrit, à la main, en 2 copies. (oui oui). Chaque copie du ma7dar doit contenir la liste des résultats du vote, classée par ordre décroissant. Donc 93 candidats à classer, et à recopier, toujours à la main, 2 fois. Une 3ème copie des résultat est aussi faite (à la main bien sûr) pour l’afficher sur la porte à l’entrée de la salle. Et UNE QUATRIEME COPIE est faite, sur du papier carbone cette fois, pour la distribuer aux mandoubins présents. Oh et j’oubliais, les résultats sont écrits en chiffres, puis en lettres. Pour plus de sécurité, très cher. Bien entendu, la photocopieuse, l’imprimante, l’ordinateur, ça n’existe pas encore.

– Une fois que tous les papiers sont prêts, ils sont mis avec les votes dans une enveloppe scellée à la cire. Il est 3h15 lorsqu’on termine.

– TERMINÉ? Non. Il faut encore que le ra2is kalam, accompagné d’un agent des FSI, transporte lui-même (oui oui), dans sa propre voiture (oui oui), les enveloppes et l’urne au Biel. Sauf que vu que le ra2is kalam ne sait pas comment arriver au Biel, il faut bien trouver un moyen de faire parvenir ce ballot à destination, parce que les votes de citoyens libres, c’est précieux et ça doit être respecté, n’est-ce pas?

La solution est simple: je file à la maison récupérer les clefs de ma voiture, et conduis devant la voiture du ra2is kalam pour l’accompagner MOI-MEME avec le ballot et le mener à destination sain et sauf. Il est 3h45. Près de 9h de travail au total. Pour 208 voix.
Alors je ne peux que compatir avec tous ceux qui se donnent corps et âmes au Biel depuis dimanche soir pour procéder au décompte final et, en plus, relever toutes les fraudes. Si nous ne sommes pas habitués à attendre autant les résultats définitifs, c’est parce que c’est probablement la première fois que nos votes sont VRAIMENT comptabilisés. Et que vu le système archaique, et les multiples infractions, cela prend du temps. beaucoup de temps. Et favorise d’ailleurs les infractions – c’est bien le but après tout. D’habitude les choses vont plus vite, parce que, semble-t-il, les résultats sont connus d’avance, et il n’y a personne pour défier le système🙂

#BeirutMadinati et j’en suis chaque jour plus fier!

Post-Scriptum: Le témoignage de Chico Sayegh, hanté par un chiffre (qui commence par 6 et se termine par 3!)

Merci Joe… C est tellement bien expliqué qu’en te lisant j’ai presque revécu mon expérience avec mes 116 votants… A Rmeil [bureau de vote à Beyrouth] j’ai terminé à 1:00 du matin facilement. J’étais sorti esquinté, le chef du poste de vote ayant gardé (confisqué) ma carte d’identité pour me la rendre rien qu’à la fin…Je me sentais au tout début prisonnier dans une petite poche de sa chemise…Je dois repartir en Afrique prochainement et avais peur d’oublier le seul document me permettant de revenir au pays…Je trouvais cette confiscation incroyable, mais ce sentiment commençait à s’estomper au fil du décompte des voix…C ‘est comme si une armée de nos sympathisants était venue me libérer…A la fin je ne voulais plus sortir…Je voulais rester et continuer à compter encore plus. Nos candidats ont eu tous entre 65 et 73 votes pour, les 24 étaient tous en tête de liste, alors que les bayértés sombraient…Ils n’ont pu récolter que 21 à 32 max. Mais notre victoire ne fut pas sans lutte…Le 73 de Nadine Labaki était par erreur tombé à 63…Je devais mener une mini guerre pour les convaincre de rectifier…Ce qui fut fait…Mais en recopiant de nouveau Nadine etait retombée à 63…J’ai passé ma nuit à corriger et re-corriger…Maintenant j’ ai interdit à tout le monde autour de moi et ce pendant 1 mois de prononcer le nombre 63…Pour conclure de mon bord les erreurs étaient surtout causées par la fatigue que ce système archaïque impose que par de mauvaises intentions…Heureusement que tout fut corrigé… On attend les résultats finaux…Merci à tous et à toutes…

Beirut Madinati Are Victorious, Even If They Didn’t Actually Win

A Separate State of Mind | A Blog by Elie Fares

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The results of Beirut’s municipal elections are out. Beirut Madinati did not win, but Beirut, the city, is tonight’s biggest loser.
The electoral process was an abomination to say the least. Voting rates were abysmal. Is that how exasperated people have become? Or is that what happens when all political parties unite and give the semblance of no contest taking place? Or could Beirutis just don’t care that hundreds of thousands of Lebanese who live in the city and can’t vote counted on them to bring forward change?

Voter fraud was present in full swing, without any attempts to hide it and, with the people committing it knowing they are well protected, it willgo without repercussions. Voters, especially those voting for Beirut Madinati, faced severe intimidation. Votes were being bought, as is typical for Lebanese elections. People with disabilities were met with officers telling them their vote was « useless, » ironic…

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