Bi Amrak ya Sidi (Souha TARRAF)

En plein centre de Tripoli, une boutique au nom évocateur (Commando) pour parfait milicien  face à une autre (Columbus) - mai 2013
Commando face à Columbus: la panoplie du parfait milicien bien habillé dans des boutiques situées en plein centre de Tripoli – mai 2013
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(A vos ordres, Monsieur) 

Vous vous réveillez – si vous avez pu dormir au son des obus et des éclats d’armes automatiques – dans une ville fantôme. Tripoli est en guerre, elle est prise dans le faisceau d’une guerre de plus en plus générale et meurtrière. On n’y dort pas la nuit, les belligérants dorment plutôt de jour et s’activent la nuit.

Les mots n’ont plus de sens, place aux jeunes (et moins jeunes) armés, barbus ou pas, de telle confession ou telle autre, en réalité de telle mouvance politique ou telle autre. Il y a les pro et les anti, les pro Assad et les anti Assad mais non et mille fois non, ce n’est pas une guerre entre « Alaouites » et « Sunnites ». Ce n’est pas une guerre de religion – ils sont tous musulmans! – mais une guerre de destruction: de la ville, de ce qui était un certain « vivre ensemble » (les uns à côté des autres) et de l’idée même de la co-existence. C’est le règne du nous et du vous, ou nous et les autres ou encore nous et eux. Des mots ressassés, des murs reconstruits, des abris recherchés, des produits de première nécessité emmagasinés, des réflexes de fuite recommencés… ceux qui ont vécu l’autre guerre (1975-1990) connaissent parfaitement. Ceux-là doivent se croire en plein cauchemar, l’histoire se répète déjà!

Qu’a fait, qu’a pu faire la société civile à Tripoli? Des manifestations pacifiques, un marathon – la course pour la paix (run for peace) ce dimanche 19 mai – et puis dès le soir les choses sérieuses ont repris, les combats ont repris. Que valent les prises de position des civils face aux guerres de position armes au poing, snipers contre snipers, camp contre camp, quartier contre quartier, folie contre folie?

Folie bien payée, en dollars. Payez plus cher ces miliciens et ils accourent vers vous, vers votre cause – quelle qu’elle soit. Avec ou sans barbe? Barbe façon salafiste (un peu hirsute, un peu longue) ou façon ikhwan (plus policée, juste le collier bien comme il faut) ou barbe de trois jours façon je ne sais qui? Sans barbe, ça marche aussi.

L’essentiel est dans les dollars et pas vraiment dans la barbe

Le Liban? Qu’il est compliqué ce pays! Mais non, ce n’est pas si compliqué: tout le monde sait très bien ce qui se passe, qui arme et qui paye, d’où viennent les armes, pourquoi ces quartiers-là précisément sont-ils si délaissés depuis des décennies alors que d’autres parties de Tripoli vivent une croissance économique « honnête » et continue … Pourquoi « tout le monde sait » et personne ne fait rien?

Voici l’avis de Jad, ce milicien-homme de main de plusieurs personnalités à la fois qui a ses entrées dans Dahieh (la banlieue sud de Beyrouth) pour se procurer des armes et les revendre ici au Nord… Il est l’un des « privilégiés » qui joue à ce jeu-là depuis des années, sans aucune illusion sur les hommes politiques libanais de tous bords:

« Je suis comme beaucoup de shababs ici dans Tripoli… je me réveille, je n’ai pas envie de travailler, s’il y a du travail d’ailleurs! Pourquoi travailler quand tu es payé à la fin du mois, même si ce n’est pas énorme comme salaire? Ils nous ont habitués à ne rien faire, juste attendre la fin du mois et aller chercher notre dû, « bi amrak ya sidi » et c’est terminé… On peut continuer la journée à fumer du narguilé, chaque jour après l’autre… Jusqu’à la prochaine fin du mois.

Ces gens-là, ils ne veulent pas de solution pour Tripoli; ils veulent juste qu’on leur dise « bi amrak ya sidi » chaque mois, et bien sûr qu’on mette leur bulletin de vote dans l’urne quand il y a des élections. Ils ne veulent pas créer des emplois, des entreprises pour la ville: pour quoi faire? Non! Nous devons rester sous leur botte, juste être bons à quémander, juste rester sous leurs ordres » (Tripoli, septembre 2012).

Jad a 40 ans, il travaillait dans l’industrie du meuble depuis l’âge de 14 ou 15 ans; le créneau des meubles en bois scuplté faisait la richesse et la renommée de Tripoli jusqu’à un proche passé. Ce secteur qui utilisait un  grand nombre d’employés est en train de péricliter pour plusieurs raisons : la concurrence des produits asiatiques, la fermeture des importants marchés du Sud-Liban après la guerre de l’été 2006, avec le développement des tensions confessionnelles et politiques qui a suivi et enfin l’incapacité de ce secteur à s’adapter aux nouveaux goûts des consommateurs. Jad n’arrivait plus à vivre de son seul travail dans le bois, il a développé d’autres sources de revenus : grâce à de bonnes relations, le commerce des armes et le « travail » pour des hommes politiques.

Depuis ce dialogue, il y a eu plusieurs autres rounds ou sessions de combats Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh.  Et comme à chaque round, la question posée est : pourquoi les blindés de l’armée se sont-ils retirés de la ligne du front entre les deux quartiers? L’armée libanaise est prise à partie, elle compte ses morts et ses blessés. Et les populations civiles comptent leurs morts, leurs blessés, leurs maisons détruites ou endommagées, leurs revenus en baisse…

Tripoli doit-elle rester livrée à elle-même, aux fantômes et folies du passé et à sa désolation sociale et économique? Le marathon Run for Peace, c’était dimanche dernier, il y a 5 jours: il y a une éternité.

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Un passé qui ne passe pas… « Et pourtant, elle tourne »! (Souha TARRAF)

 « Tout augmente dans ce pays, tout sauf la valeur de la vie humaine… elle est la seule à baisser au Liban« 

Qui n’a pas entendu cette phrase dans la période récente? Je ne suis pas analyste politique, encore une fois je constate, j’écoute et je ressens comme tout habitant de ce pays. J’essaie de donner à voir les événements du point de vue des gens dans un pays où, au-delà des actions ponctuelles et des prises de position de la société civile (ONG, mouvements associatifs divers), les individus-citoyens ont beaucoup de mal à exister, à trouver des canaux pour s’exprimer.

Nous sommes une société de familles, de clans familiaux et de clans confessionnels et politiques organisés sur le territoire. Les problèmes du quotidien sont criants (électricité, eau, état des routes, corruption à tous les étages, etc.) mais il n’existe pas de protestation organisée, pas d’actions civiles organisées à grande échelle: tout mouvement bute sur le même mur, invisible mais implacable d’efficacité, le mur de la confession.  Où en est le mouvement contre le confessionalisme au Liban? Remisé bien sûr. Le Liban est malade de ses confessions: il est miné par ses confessions et chefs de confessions politiques depuis des décennies, « en gros » depuis que ce pays essaie d’exister, d’une guerre « civile » à l’autre. Un militant de Tripoli, Shadi NACHABE, témoigne à travers son activisme pour le cas de la grande ville du Nord. Ces gens de la société civile sont nombreux mais tant qu’ils n’ont pas les relais politiques « efficaces », leur voix reste malheureusement peu audible.

« Oui mais elle tourne! » : oui mais le Liban fonctionne quand même, à la va comme je te pousse mais il fonctionne! Sami ATTALAH souligne très bien cet état de fait dans le domaine  ô combien « stratégique » de la recherche d’emploi au Liban.

Liban, pays de toutes les contradictions!

Ses banques sont excédentaires, ses universités (publiques et privées) sont nombreuses et pour toutes les bourses et confessions, son administration publique est pléthorique et il y en a pour toutes les mouvances politico-confessionnelles [par contre-coup, la société privée de services postaux et administratifs les plus divers Liban-Post est devenue un véritable Sérail – Préfecture bis, en bien plus efficace!], ses écoles sont là pour toutes les bourses et confessions et lectures possibles de l’histoire, ses hôpitaux privés sont nombreux et ont un fonctionnement mafieux le plus souvent, ses camps de réfugiés pour les personnes d’origine palestinienne trop pauvres pour aller ailleurs, ses prisons sont surpeuplées et d’un autre âge, son réseau électrique est « étonnant », idem pour le réseau de téléphonie mobile, internet, eau, routes… Ah oui il fonctionne ce pays!

Que nous manque – t – il donc pour être heureux, par quoi commencer?! D’abord et avant tout, finissons donc notre guerre contre nous-mêmes! En d’autres mots, retrouvons-nous nous autres citoyens autour d’une table – sans déléguer cette action majeure aux chefs de clans politiques-communautaires, ces anciens protagonistes de la guerre – et parlons ensemble, trouvons une manière civique, civilisée de nous regarder et nous parler!  [voir entre autres ONG, Indyact].

La fameuse et officielle Table de dialogue (tawlat-al hiwar) créée en grandes pompes en 2005 est bloquée et n’aboutira à rien de concret. En outre, c’est Walid Joumblatt lui-même qui l’a reconnu lors d’un entretien télévisé sur la LBCI avec le journaliste Marcel Ghanem, au plus fort du soulèvement de 2005 : « Nous autres, anciens chefs de guerre, ne devrions plus être là, nous devrions logiquement être dans les poubelles de l’histoire!« 

« Une loi d‘amnistie, adoptée en août 1991, recouvre d‘une chape de silence les crimes de guerre et les crimes contre l‘humanité perpétrés au long de la guerre » : ce sont les derniers mots, éloquents, d’Elizabeth PICARD dans un article résumant la suite de tueries qu’a été la guerre civile au Liban.

Que dire de plus?

Nous avons, encore une fois, à nous accorder sur un passé commun pour pouvoir élaborer une vision commune de la vie collective : la vision commune d’un avenir en commun. Ces mots-là sont simples, archi-connus, dits et redits mille fois. Reste à savoir comment les appliquer et surtout, réunir les interlocuteurs qui acceptent de se mettre ensemble, discuter, trouver ensemble une formule de vie commune… et l’appliquer. Il faut, il faudrait tout simplement faire la paix au Liban!  Tel est le titre d’un travail de réflexion à encourager: « Les itinéraires manqués. Pour faire la paix au Liban« , de Peter GERMANOS et Camille GERMANOS (2012, éd. l’Orient des Livres).

Je me situe à contre-courant du politiquement correct Liban en paix et en reconstruction, Liban des touristes, des festivals, marathons et autres manifestations culturelles; cela ne veut pas dire que je suis contre ces manifestations de vie, bien au contraire! Que les théâtres proposent des spectacles originaux et très diversifiés, que les artistes et intellectuels libanais continuent de s’exprimer, que les organisateurs de festivals continuent de préparer les étés libanais chroniquement incertains sont des actions courageuses et absolument indispensables de lutte pour que ce pays continue à être vivant et productif contre les vents et les marées de tous les types de censure en cours. Parmi les plus récents actes de censure, comment ne pas relever la fermeture d’une boîte de nuit acceptant les homosexuels et l’interdiction du dernier film de Ziad Doueri (une censure ô combien ridicule, à l’ère d’internet)?

Des murs et des sacs de sable: l’autre est toujours là! (Souha TARRAF)

 

« Shu bado ysir, aktar min al mawt ma fî! » (Que peut-il arriver de plus que mourir!)

En guise de Lebanese Way of Life règne l’instabilité générale comme mode de vie,  liée à un cloisonnement social et territorial de fait, un enfermement!  On ne peut en sortir que par une grande volonté personnelle : au Liban aujourd’hui on vit plutôt entre soi, entre gens de même familles, de mêmes pratiques religieuses et de même espaces de pratiques culturelles et sociales.

Cela signifie que les relations entre les gens passent par un filtre réel même si invisible aux yeux. Les gens de la Montagne (Bcharré, Zghorta) regardent les gens de Tripoli d’une manière pas toujours aimable – et la proposition est à inverser, de la côte vers la montagne.

Et il ne faut pas croire que les filtres ou les murs sont « seulement » religieux ou communautaires: ils sont aussi et surtout de civilisation, une hadâra employée à tout bout de champ pour dire civisme et fossé culturel. Que disent les grandes familles de Tripoli? Que des hordes de ruraux envahissent leur ville et nuisent à sa paix, à son équilibre « originel », à la paix civile – comme si l’on pouvait réduire la sociographie récente de Tripoli à quelques individus et clans familiaux dès lors que leur visibilité médiatique est réelle via des armes et une représentation politico-religieuse spécifique!

Dans un hebdomadaire de Tripoli, Al Bayan, on peut lire cette série de préjugés et d’attitudes frileuses à l’égard de l’autre, l’envahisseur! Le plus drôle est que la personne qui profère ce type de préjugés est elle-même issue d’une famille de la périphérie de Tripoli, mais certainement installée depuis plusieurs générations dans la ville.

On pourrait faire à Beyrouth exactement le même type de lecture, où la frilosité est forte par rapport à l’autre, l’étranger: les habitants les plus anciens de la ville (les native – les « originaux ») refusent ou résistent à l’arrivée de nouvelles familles, nouveaux modes de vie et autres habitudes de civilité notamment dans les extensions sud de la ville.

Ce regard vers l’autre, qui reste autre, différent quels que soient les beaux discours du moment (politique) me laisse penser que décidément, les sacs de sable que l’on mettait pour se protéger pendant la guerre des tirs « non-amis » continuent d’exister; ils peuvent être transparents, on peut s’y cogner et tomber – du haut de ses illusions.

Aurait-il mieux valu conserver les lignes de front comme à Belfast où le mur de séparation entre catholiques et protestants n’a toujours pas été détruit malgré la signature de la paix  il y a 15 ans? Des brèches – des portes – dans ce mur commencent prudemment à être ouvertes, de jour.

Aurait-il mieux valu reconstruire patiemment le besoin de l’autre à Beyrouth (entre l’Est et l’Ouest) et à Tripoli (entre Tebbaneh et Jabal Mohsen)? Peut-être, mais le temps des gens  est beaucoup plus long et exigeant que le temps politique et électoral.

Wajdi Mouawad le dit de façon crue, douloureuse, en se rappelant des années de la guerre libanaise:

 » Mon enfance durant, j’ai appris, à mon insu, mot à mot, peu à peu, au fil des jours, à détester l’Autre. J’ai appris à haïr l’Autre, j’ai appris à fêter et danser aux malheurs qui frappaient l’Autre.(…)

On a planté en moi la graine de la détestation, si profondément, avec tant d’engrais et un tel savoir-faire, que cette graine ne pourra jamais être extraite de l’endroit où elle a germé. J’appartiens à une culture qui a su, avec un talent remarquable, depuis des siècles, transmettre, de génération en génération, le goût de la méfiance. C’est ainsi. C’est comme une maladie incurable. Je dois le savoir. Je ne dois pas oublier comment la détestation, cette détestation fut mon eau. Il a fallu un filet pour que j’en sois extrait. L’exil fut ce filet et c’est une contradiction. L’exil n’est pas une victoire. Qui, par choix, voudrait quitter sa terre natale si cette terre est un lieu de joie? C’est à cette expérience pourtant que je dois d’avoir vu cette détestation qui m’habitait, cette maladie incurable et, la voyant, la réalisant, la diagnostiquant, lui trouver un visage hideux, contraire à tout ce que je désirais être. C’est grâce à l’exil qui vous arrache à vous-même que j’ai réalisé que je n’étais pas celui que je croyais être. Raciste, haineux, sectaire. J’étais cela. Malgré la littérature, malgré le théâtre, malgré la langue nouvelle, malgré l’art et la culture. J’étais devenu exactement ce que cette guerre voulait que je devienne, sa nourriture, sa fange. »

(Wajdi MOUAWAD, voir le texte complet dans L’Orient Littéraire n°83, mai 2013).

[Comme en écho à Khalil Gibran:

« Comment pourrais-je aller en paix et sans regret? Non, ce n’est point sans une blessure à l’âme que je quitterai cette cité.  Longs ont été les jours d’amertume que j’ai passés dans ses murs, et longues furent les nuits de la solitude; et qui peut abandonner son amertume et sa solitude sans regret? »

(Khalil GIBRAN, premières lignes du Prophète, traduit de l’anglais par Camille Aboussouan, 1987, éd. Casterman)]

Vivre au Liban vous contraint de comprendre que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des Liban possibles. Et qu’au-delà de problèmes économiques, sociaux, d’infrastructures de base, etc. ordinaires à bien des pays en mal développement, le Liban traîne les difficultés pour ne pas dire les affres! de sa naissance difficile, au forceps, comme un boulet jusqu’à nos jours. Non une guerre n’a pas suffit et d’ailleurs, est-elle finie, bouclée, oubliée? Bien sûr que non malheureusement et je me vois (à nouveau) contrainte de jouer les oiseaux de mauvaise augure en rappelant que le Liban est encore un pays en guerre! Contre les autres et surtout, contre lui-même.

Il suffit de vivre assez longtemps dans ce pays pour voir se dresser les multiples fossoyeurs d’un Liban ouvert, protégé par un Etat de droit, muni d’une véritable administration, dynamique et neutre, d’une Université Libanaise nettoyée de ceux qui la dépècent. Idem pour tous les services composant un Etat: la santé, la justice, les infrastructures, les flux (eau, électricité, téléphone fixe et mobile, internet, égouts, routes, voies rapides).

Il suffit de vivre assez longtemps au Liban pour comprendre que ce pays est miné par des mafias de toutes sortes qui empêchent la construction d’un Etat viable. Elles règnent dans quasiment tous les secteurs de la vie quotidienne: les ports, l’aéroport, les hôpitaux, les administrations publiques (eau, électricité, téléphonie etc). J’espère trouver assez de temps et de courage pour « traduire » ces énoncés que l’on pourra me reprocher d’être rhétoriques par des exemples concrets ; on peut voir en particulier le travail de l’ONG Transparency-Lebanon.

La vie comme elle vient : aayshîn (Souha TARRAF)

 aayshîn = on vit/on est vivants

Je voudrai dire à ceux qui me font l’amitié de lire mes textes que mon pessimisme n’est pas une sorte de seconde nature! Je sais que ce blog peut rebuter des passants-lecteurs par son aridité: je ne programme rien, ce que j’écris est simplement inspiré de ce que je vis et j’entends.

Au-delà des mille clichés sur le Liban-message, je dis les murs que je vois, que je ressens – que nous ressentons.  J’écris les angoisses d’une incertitude érigée en genre de vie.  Tout en continuant à vivre, comme d’habitude et (presque) comme ailleurs, parfois « mieux » qu’ailleurs parce qu’ici au Liban, on a appris à vivre l’instant. Ce soir ou demain ou dans une semaine, on ne sait pas trop ce qui peut arriver alors on vit (aayshîn) sans reporter à plus tard – à un éventuel plus tard quand il fera plus beau, quand le gouvernement sera formé, quand la guerre sera finie en Syrie, quand les fermes de Chebaa seront libérées, quand le front du Golan sera peut-être ouvert puis peut-être fermé, quand…

Nous avons acquis le réflexe d’éviter de nous projeter dans un futur lointain par le manque (d’habitude) d’avoir cette potentialité d’un avenir clairement tracé! Les banques, les sociétés d’assurances ont dû ré-apprivoiser littéralement leurs clients, qui ont perdu l’habitude de faire des projets à long terme! La guerre crée un rapport immédiat, dans l’urgence, au temps qui n’est en effet plus qu’immédiat. Le temps (la vie) est ce qui se passe ici et maintenant.

Cette notion du temps-immédiat couplée à l’incertitude permanente (évidemment liée au climat politique local et régional) permet de mieux comprendre le rythme et le mode de vie des gens au Liban.

Comment en effet faire des projets de construction, comment planifier de créer un centre commercial ou une entreprise de conseil en publicité et communication par exemple… Qui peut tabler sur l’avenir dès lors qu’il est si incertain?! Le pays présente pourtant un profil dynamique, à l’échelle de projets individuels et à celle d’entreprises importantes, multinationales parfois. Le Liban, un pays instable politiquement? Il faut croire que cela ne décourage pas facilement les investisseurs et que d’autres facteurs entrent dans leur choix comme l’offre culturelle de Beyrouth, le niveau de qualification du personnel libanais, etc.

De plus, la résistance d’individus et de très nombreuses associations de la société civile (Marathons de Beyrouth et Tripoli, Festivals de Beiteddine, Jounieh, Tyr, Baalbeck…) contribue à maintenir une certaine vie culturelle et sociale malgré des aléas permanents qui font la vie ordinaire, comme par un retournement de l’ordre des choses.

Il s’agit souvent de vivre l’instant, de « le prendre comme il vient », de « faire la fête ce soir et pour demain on verra bien ». Cela n’a rien à voir avec un quelquonque tempérament libanais ou méditerranéen « traditionnel »!

Durant les années 1980, je ne comprenais pas comment des gens pouvaient décemment aller à la plage à Beyrouth pendant qu’au Sud la guerre faisait rage. Je n’avais pas compris que cette sorte d’indécence était une forme de résistance d’une part à la guerre, et d’autre part une forme de ce qui est jusqu’à nos jours la vie quotidienne et ordinaire au Liban: des lieux en conflit et d’autres où il faut continuer à vivre.

Pour ma propre expérience, l’un des moments les plus choquants a été d’entendre le bruit des bombardements à Nahr al Bared durant l’été 2007 tout en faisant mes courses à Tripoli, comme tout le monde,  ou bien en recevant des amis, à la maison, comme tout le monde. Etait-ce de l’indécence ou bien de la résistance, je ne sais plus! C’est juste ce qui nous reste d’espace de vie que l’on prend dans l’immédiat en attendant mieux – ou en attendant pire!

Il s’agit aussi, par exemple, de manger beaucoup, fumer beaucoup, boire beaucoup, conduire en dehors de toute norme de sécurité – ah la sécurité, quel grand et gros mot confortable dirait Ahmad Beydoun! Et pour le reste, on verra bien (mneb’a min shuf).

Il s’agit encore, quand on est ouvrier dans un chantier de construction et souvent Syrien d’origine, de se tenir sur une planche de bois large de 30 cm suspendue au-dessus du vide pour peindre une façade; inchallah on ne tombera pas. On peut être Syrien et tomber, Palestinien et tomber, Libanais et tomber; dans la chute il n’y a plus de nationalité.

Quand on est électricien poseur de câbles via le générateur d’électricité de tel ou tel immeuble (parce qu’au Liban, on vit toujours à l’ère du rationnement électrique), il s’agit de ne pas se tromper ni d’avoir le vertige, mal accroché tout en haut du poteau en bois. Là encore, inchallah on ne tombera pas.

Et pour cette nuée d’enfants parfois si petits,  originaires de Syrie et vivant au fond d’un garage ou sous une tente venus remplir des bidons d’eau au point d’eau public du coin de la rue (et remplir leurs journées faites d’attente), il s’agit de ne pas se faire renverser par malchance par un camion ou une voiture passant trop vite…Inchallah.

De guerre lasse… We had a dream, a dream of a nation – Souha TARRAF

(En guise de réponse au Beyrouthin) 

« A Sayda ou à Nabatiyeh, on m’a cité le nom d’une personne qui ferait de la dactylo en français, mais pour vite me déconseiller de lui faire confiance, car sa relation avec la machine à écrire est identique à la relation entre les artilleurs et leur engin de mort… Telle est notre vie, cher ami et je ne m’en excuserai pas pour tout cela, car je devrais m’excuser d’une vie entière, et je trouve que c’est à Dieu de s’excuser pour cette vie qu’il nous laisse mener » [extrait d’une lettre adressée par Ahmad Beydoun à Ghassan Salamé durant l’été 1989, introduction au numéro spécial 125 de la revue Maghreb-Machreq, « Liban, les défis du quotidien« ]  

Je suis très touchée, Monsieur, par votre commentaire. Sachez que vos deux blogs (Les Lettres du Liban et Les carnets du Beyrouthin), parmi d’autres blogs et sites et entre autres raisons,  ont contribué à me sortir de mon « à quoi bonisme » longtemps entretenu. A quoi bon ouvrir un blog comme lieu d’information et de communication sur le Liban me disais-je, il y en a déjà de nombreux et en arabe et en anglais: ces langues « portent » bien mieux que le français paraît-il. Et au-delà des langues d’expression, que dire encore qui n’ait été dit et redit…

La lassitude psychique [1] dont vous parlez et que vous exprimez au long de vos Lettres méticuleusement préparées [2], je la vois chez bien des gens qui ont plus de 50 ans aujourd’hui, ceux qui ont eu 10, 15 ou 20 ans en 1975 [3]. Ceux dont l’adolescence et la jeunesse ont été volées en 1975… Et qui souffrent aujourd’hui d’une sorte d’amnésie collective (imposée?) sur le passé proche, comme le dit Naji ZAHAR dans son très beau site et au cours d’entretiens avec Sune HAUGBOLLE [4].

Samir FRANGIE l’a relevé maintes fois, les Libanais ont souffert mais séparément : ils n’ont pas eu la même « pratique » du conflit entre 1975 et 1990. Ainsi, selon la géographie de leur cantonnement territorial et politique-sécuritaire, ils n’ont pas vécu les invasions et occupations militaires israéliennes de la même manière ; ils n’ont pas vécu non plus la présence et l’occupation militaire et sécuritaire syrienne de la même manière; idem pour  les différentes guerres (intra et interconfessionnelles) dans la guerre.

Nous sommes toujours dans le même cas de figure aujourd’hui, au printemps 2013 : les événements qui se passent loin de leur espace de vie quotidien n’intéressent pas, ne concernent pas les citoyens. C’est aussi primaire que cela.

Dit autrement: on ne vit pas de la même manière le Liban et ses multiples conflits selon le lieu (rue, quartier, localité, région) où l’on réside, dans un pays-territoire à la fois très réduit en superficie et très quadrillé, polarisé politiquement.

Une nouvelle question surgit: y avait-il au cours de la guerre « une frontière  entre la société civile (…) et la société milicienne »? [5] Y avait-il d’un côté les gens ordinaires (les bons, les « civils innocents ») [6] et de l’autre les miliciens (les méchants)? Tout était-il si limpide, tranché?

Selon Elias ATTALAH [7], « tout le monde » était peu ou prou participant à la guerre, même moralement, ceux passifs sur leurs balcons comme ceux qui étaient « employés de banque le matin, miliciens le soir; étudiants en janvier, combattants en juin. Combien de Libanais ont-ils été intégrés au système des milices, faute de mieux, s’y sont fait une niche, et ne s’imaginent plus en sortir? » [8]

Ahmad BEYDOUN théorise ce point de vue sous l’expression de « guerre-système« : la guerre comme système social, système de haine.

Cette lettre que j’avais commencée à adresser à une génération  lasse, celle des Libanais  jeunes et adolescents en 1975 (dont vous faites partie, Monsieur le Beyrouthin)… voilà que je me retrouve à devoir me/nous l’adresser à nous-mêmes aujourd’hui en 2013, près de 40 ans après le début de « l’autre guerre ». Voilà que je me retrouve à chercher dans mes documents « anciens » des livres, des articles, des travaux que je pensais classés et en quelques sorte « dépassés », sur le thème de  la guerre civile libanaise. Est-elle vraiment dépassée, la guerre?

Nos enfants et petits-enfants pourront nous reprocher de ne pas leur avoir dit le pourquoi de cette guerre – et surtout de ces guerres toujours recommencées. L’autre reproche pourrait être: qu’avons-nous donc fait pour l’arrêter? Que peuvent faire des civils englués dans un conflit violent? Rien?

L’extrait cité quelques lignes plus haut sur les miliciens-étudiants ou miliciens-employés date de 1989: qui s’étonne aujourd’hui de constater que ces situations (de « double emploi ») continuent d’exister? L’espace de la société civile est envahi par la société milicienne, de manière moins généralisée que dans les années 80 mais non moins pernicieuse et néfaste sur le long terme. Des pans de quartiers, du moins des « poches miliciennes » ont perduré et se sont à nouveau développées à Bab Tebbaneh, Jabal Mohsen, Abi Samra, Zahrieh pour m’en tenir au seul cas de Tripoli. Il n’est pas étonnant que ces « poches miliciennes » soient aussi et avant tout, des poches de pauvreté et de mal-développement, des territoires délaissés depuis longtemps par l’Etat, son administration et ses services. Et d’autant plus aisément « récupérés » par les mouvances miliciennes et de tous types de contestation de l’Etat – dans les mêmes noyaux familiaux déshérités.

Guerre-système, d’une génération à l’autre.

En pleine guerre des chefs dans le Beyrouth-Est de 1989, Ghassan Salamé faisait un amer constat :

« On a souvent admiré la capacité des Libanais à s’adapter aux circonstances, mais on n’a pas assez vu le piège béant que cette admiration cachait. Car s’adapter, c’est survivre, certes, mais c’est aussi montrer moins d’impatience face à la guerre, c’est désirer moins intensément la paix. (…) Ceux qui survivent ne sont donc pas nécessairement les plus avides de paix civile. Ils la souhaitent certes, mais n’en ont guère une approche programmatique. Le grand dilemne du pays, c’est que les forces de destruction semblent avoir des projets conscients qu’ils exécutent, pour leur compte ou pour d’autres. Le camp de la paix n’a que la nostalgie pour arme, et le souvenir pour horizon; il attend le retour de la paix, sur place ou à l’étranger, mais il ne fait pas grand chose pour y accéder » [9].

Ceux qui liront ce passage seront étonnés, peinés de se retrouver « téléportés » un quart de siècle en arrière. Ghassan Salamé parlait déjà, faute de mieux, de guerre civile froide – en 1989.

Ahmad Beydoun va beaucoup plus loin dans une série de trois textes datant de 1988 et 1989 (au plus fort des combats violents dans Beyrouth-Est): il réfute les « gros mots » confortablement écrits tels que « camp de la paix » pour analyser magistralement la guerre au Liban comme un système social construit pour durer.

Je cite cet historien aux termes toujours très choisis et aux interventions très précieuses [10] ; ses mots sont pleins d’un réalisme désabusé, ironique et las tout à la fois – avec une sorte de programmatique lucide d’un après-guerre « un jour, peut-être » à venir:

« Nous pensons, quant à nous, que ce que la crise libanaise a apporté – et continue d’apporter – d’essentiellement neuf, c’est l’instauration profonde des conditions de sa propre perduration. Il ne suffit pas – nous venons de le dire – d’expliquer la guerre par l’histoire : en tant que situation durable (elle fête bientôt son 13ème anniversaire), elle doit être expliquée aussi et surtout, par les événements et les changements de toutes sortes qu’elle a, elle-même, comportés. Car un état de choses qui dure, tend, en se généralisant, à s’instituer en système. Aussi la guerre civile est-elle devenue aujourd’hui le régime de la société libanaise. Elle n’est nullement réductible à un amas de « circonstances anormales » dont chacune devrait être ramenée à sa norme d’avant-guerre ou à celle, imaginaire, que colportaient nos projets d’avenir, projets que la guerre est justement venue briser. En s’élevant progressivement à la dignité de régime social, la guerre devient de moins en moins comparable aux masses hétéroclites de décombres qu’elle produit ou aux anomalies qu’elle nous impose par milliers. Une conséquence de cette transformation, c’est que la paix ne pourra plus être un simple « arrêt » de la guerre. Elle devra n’être ni plus ni moins que le remplacement – complexe, progressif – d’un système par un autre. Ce remplacement ne pourra pas avoir l’avant-guerre pour unique référence: c’est là une autre conséquence capitale du nouveau statut acquis par la guerre. La première référence de la paix devra être la guerre elle-même dont l’analyse critique aura à inspirer l’image d’un nouvel avenir »

[Ahmad BEYDOUN : Les civils dans la guerre incivile. Guerre-système et résistance pacifique, page 181 – écrit en 1988].

Un jour viendra-t-il où nous dirons (où nos proches descendants diront):  « We had a dream, a dream of a nation… » ?

Que faire, comment en sortir? Que peut faire la société civile, tant paraît profond le gouffre qui nous sépare nous autres « gens ordinaires » d’une classe politique en faillite? J’entends des voix dire: et la société civile, n’est-elle pas (elle aussi) en faillite?! Les hommes politiques sont issus de cette société-là, que cela nous plaise ou non de le reconnaître! Si l’on se réfère à l’analyse d’Ahmad Beydoun, notre société est en effet en crise tout comme la « viabilité » du pays est sujette à une crise chronique [11].

A la fin  des années 1990, Karam KARAM s’est intéressé aux mouvements civils au Liban et en a tiré un travail de thèse très riche (publié en 2006 aux éditions Karthala: Le mouvement civil au Liban). Même s’il conclut sur un « blocage » de l’action civile (p. 330-331), la société libanaise est actuellement traversée par des actions et mouvances associatives (que je ne sais qualifier au plus précis: civiles? civiques? citoyennes?) – y compris sur les réseaux sociaux et internet – qui même réduites à quelques milliers de personnes, rassurent sur un potentiel de re-création possible.

Encore faudrait-il s’assurer que nous sommes sortis de la guerre comme système social… En sommes-nous complètement sortis? Les réponses à cette question loin d’être caduque aujourd’hui sont complexes, malgré la reconstruction étrange (littéralement étrange!) en cours du centre de Beyrouth, des infrastructures et autres axes routiers. Les axes de communication dans les têtes, entre les individus-citoyens, eux, prennent du retard.

Il faudrait ouvrir vers une autre question encore, celle du travail de/sur la mémoire. Réservons les tentatives d’apporter des idées, d’autres interrogations sur ces deux thèmes liés, vastes et complexes (la guerre comme système de vie et la mémoire) à des développements ultérieurs – dans d’autres billets.


[1] Psychique, définition du Littré: « qui a rapport à l’âme, aux facultés intellectuelles et morales. »

[2] D’autres ont  encore la force du sarcasme comme mode d’expression! Je veux parler du blog Heuristiques, qui est en partie un lieu-hommage au travail d’Ahmad Beydoun et de Waddah Charara, ces deux « penseurs » au sens ancien.

[3] Précisions: je suis née en 1965, j’avais donc 10 ans au début de la guerre mais j’étais loin, au bord de l’Atlantique (Dakar, Sénégal).  C’est à travers mon père, toujours rivé à son énorme radio Philips (qui captait toutes les ondes possibles et sifflait et chuintait à merveille), lui qui ne pouvait retenir ses larmes en écoutant les chants de Fayrouz, que le Liban « patrie » (watan) a commencé à prendre vaguement du sens.

[4] www.111101.net est le nom du site de Naji ZAHAR. Le travail important de Sune HAUGBOLLE, sur lequel je reviendrai dans un prochain billet, est: War and Memory in Lebanon, Cambridge University Press, 2010

[5] Question posée en 1989 par Ghassan Salamé (p. 12)

[6] Ceux que nomme Georges CORM dans sa Géopolitique du conflit libanais  (éditions La Découverte, 1986) « les civils innocents ». Cette notion est justement critiquée par Ahmad BEYDOUN dans un article publié dans le recueil Le Liban, itinéraires dans une guerre incivile (éditions Karthala Cermoc, 1993).

[7] Voir le site http://www.umam-dr.org/projectInfo

[8] Ghassan Salamé, idem

[9] Ghassan Salamé, p. 11

[10] Le blog Heuristiques est en partie dédié à ses travaux, une initiative  à saluer et souligner (cf. la partie Archives du blog Heuristiques). Voir la note 2

[11] Il faut bien sûr ici saluer et rappeler le travail de fond de UMAM  et de Memory at Work