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 aayshîn = on vit/on est vivants

Je voudrai dire à ceux qui me font l’amitié de lire mes textes que mon pessimisme n’est pas une sorte de seconde nature! Je sais que ce blog peut rebuter des passants-lecteurs par son aridité: je ne programme rien, ce que j’écris est simplement inspiré de ce que je vis et j’entends.

Au-delà des mille clichés sur le Liban-message, je dis les murs que je vois, que je ressens – que nous ressentons.  J’écris les angoisses d’une incertitude érigée en genre de vie.  Tout en continuant à vivre, comme d’habitude et (presque) comme ailleurs, parfois « mieux » qu’ailleurs parce qu’ici au Liban, on a appris à vivre l’instant. Ce soir ou demain ou dans une semaine, on ne sait pas trop ce qui peut arriver alors on vit (aayshîn) sans reporter à plus tard – à un éventuel plus tard quand il fera plus beau, quand le gouvernement sera formé, quand la guerre sera finie en Syrie, quand les fermes de Chebaa seront libérées, quand le front du Golan sera peut-être ouvert puis peut-être fermé, quand…

Nous avons acquis le réflexe d’éviter de nous projeter dans un futur lointain par le manque (d’habitude) d’avoir cette potentialité d’un avenir clairement tracé! Les banques, les sociétés d’assurances ont dû ré-apprivoiser littéralement leurs clients, qui ont perdu l’habitude de faire des projets à long terme! La guerre crée un rapport immédiat, dans l’urgence, au temps qui n’est en effet plus qu’immédiat. Le temps (la vie) est ce qui se passe ici et maintenant.

Cette notion du temps-immédiat couplée à l’incertitude permanente (évidemment liée au climat politique local et régional) permet de mieux comprendre le rythme et le mode de vie des gens au Liban.

Comment en effet faire des projets de construction, comment planifier de créer un centre commercial ou une entreprise de conseil en publicité et communication par exemple… Qui peut tabler sur l’avenir dès lors qu’il est si incertain?! Le pays présente pourtant un profil dynamique, à l’échelle de projets individuels et à celle d’entreprises importantes, multinationales parfois. Le Liban, un pays instable politiquement? Il faut croire que cela ne décourage pas facilement les investisseurs et que d’autres facteurs entrent dans leur choix comme l’offre culturelle de Beyrouth, le niveau de qualification du personnel libanais, etc.

De plus, la résistance d’individus et de très nombreuses associations de la société civile (Marathons de Beyrouth et Tripoli, Festivals de Beiteddine, Jounieh, Tyr, Baalbeck…) contribue à maintenir une certaine vie culturelle et sociale malgré des aléas permanents qui font la vie ordinaire, comme par un retournement de l’ordre des choses.

Il s’agit souvent de vivre l’instant, de « le prendre comme il vient », de « faire la fête ce soir et pour demain on verra bien ». Cela n’a rien à voir avec un quelquonque tempérament libanais ou méditerranéen « traditionnel »!

Durant les années 1980, je ne comprenais pas comment des gens pouvaient décemment aller à la plage à Beyrouth pendant qu’au Sud la guerre faisait rage. Je n’avais pas compris que cette sorte d’indécence était une forme de résistance d’une part à la guerre, et d’autre part une forme de ce qui est jusqu’à nos jours la vie quotidienne et ordinaire au Liban: des lieux en conflit et d’autres où il faut continuer à vivre.

Pour ma propre expérience, l’un des moments les plus choquants a été d’entendre le bruit des bombardements à Nahr al Bared durant l’été 2007 tout en faisant mes courses à Tripoli, comme tout le monde,  ou bien en recevant des amis, à la maison, comme tout le monde. Etait-ce de l’indécence ou bien de la résistance, je ne sais plus! C’est juste ce qui nous reste d’espace de vie que l’on prend dans l’immédiat en attendant mieux – ou en attendant pire!

Il s’agit aussi, par exemple, de manger beaucoup, fumer beaucoup, boire beaucoup, conduire en dehors de toute norme de sécurité – ah la sécurité, quel grand et gros mot confortable dirait Ahmad Beydoun! Et pour le reste, on verra bien (mneb’a min shuf).

Il s’agit encore, quand on est ouvrier dans un chantier de construction et souvent Syrien d’origine, de se tenir sur une planche de bois large de 30 cm suspendue au-dessus du vide pour peindre une façade; inchallah on ne tombera pas. On peut être Syrien et tomber, Palestinien et tomber, Libanais et tomber; dans la chute il n’y a plus de nationalité.

Quand on est électricien poseur de câbles via le générateur d’électricité de tel ou tel immeuble (parce qu’au Liban, on vit toujours à l’ère du rationnement électrique), il s’agit de ne pas se tromper ni d’avoir le vertige, mal accroché tout en haut du poteau en bois. Là encore, inchallah on ne tombera pas.

Et pour cette nuée d’enfants parfois si petits,  originaires de Syrie et vivant au fond d’un garage ou sous une tente venus remplir des bidons d’eau au point d’eau public du coin de la rue (et remplir leurs journées faites d’attente), il s’agit de ne pas se faire renverser par malchance par un camion ou une voiture passant trop vite…Inchallah.

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