Mots-clefs

, , , , ,

En plein centre de Tripoli, une boutique au nom évocateur (Commando) pour parfait milicien  face à une autre (Columbus) - mai 2013

Commando face à Columbus: la panoplie du parfait milicien bien habillé dans des boutiques situées en plein centre de Tripoli – mai 2013

IMG_5495

(A vos ordres, Monsieur) 

Vous vous réveillez – si vous avez pu dormir au son des obus et des éclats d’armes automatiques – dans une ville fantôme. Tripoli est en guerre, elle est prise dans le faisceau d’une guerre de plus en plus générale et meurtrière. On n’y dort pas la nuit, les belligérants dorment plutôt de jour et s’activent la nuit.

Les mots n’ont plus de sens, place aux jeunes (et moins jeunes) armés, barbus ou pas, de telle confession ou telle autre, en réalité de telle mouvance politique ou telle autre. Il y a les pro et les anti, les pro Assad et les anti Assad mais non et mille fois non, ce n’est pas une guerre entre « Alaouites » et « Sunnites ». Ce n’est pas une guerre de religion – ils sont tous musulmans! – mais une guerre de destruction: de la ville, de ce qui était un certain « vivre ensemble » (les uns à côté des autres) et de l’idée même de la co-existence. C’est le règne du nous et du vous, ou nous et les autres ou encore nous et eux. Des mots ressassés, des murs reconstruits, des abris recherchés, des produits de première nécessité emmagasinés, des réflexes de fuite recommencés… ceux qui ont vécu l’autre guerre (1975-1990) connaissent parfaitement. Ceux-là doivent se croire en plein cauchemar, l’histoire se répète déjà!

Qu’a fait, qu’a pu faire la société civile à Tripoli? Des manifestations pacifiques, un marathon – la course pour la paix (run for peace) ce dimanche 19 mai – et puis dès le soir les choses sérieuses ont repris, les combats ont repris. Que valent les prises de position des civils face aux guerres de position armes au poing, snipers contre snipers, camp contre camp, quartier contre quartier, folie contre folie?

Folie bien payée, en dollars. Payez plus cher ces miliciens et ils accourent vers vous, vers votre cause – quelle qu’elle soit. Avec ou sans barbe? Barbe façon salafiste (un peu hirsute, un peu longue) ou façon ikhwan (plus policée, juste le collier bien comme il faut) ou barbe de trois jours façon je ne sais qui? Sans barbe, ça marche aussi.

L’essentiel est dans les dollars et pas vraiment dans la barbe

Le Liban? Qu’il est compliqué ce pays! Mais non, ce n’est pas si compliqué: tout le monde sait très bien ce qui se passe, qui arme et qui paye, d’où viennent les armes, pourquoi ces quartiers-là précisément sont-ils si délaissés depuis des décennies alors que d’autres parties de Tripoli vivent une croissance économique « honnête » et continue … Pourquoi « tout le monde sait » et personne ne fait rien?

Voici l’avis de Jad, ce milicien-homme de main de plusieurs personnalités à la fois qui a ses entrées dans Dahieh (la banlieue sud de Beyrouth) pour se procurer des armes et les revendre ici au Nord… Il est l’un des « privilégiés » qui joue à ce jeu-là depuis des années, sans aucune illusion sur les hommes politiques libanais de tous bords:

« Je suis comme beaucoup de shababs ici dans Tripoli… je me réveille, je n’ai pas envie de travailler, s’il y a du travail d’ailleurs! Pourquoi travailler quand tu es payé à la fin du mois, même si ce n’est pas énorme comme salaire? Ils nous ont habitués à ne rien faire, juste attendre la fin du mois et aller chercher notre dû, « bi amrak ya sidi » et c’est terminé… On peut continuer la journée à fumer du narguilé, chaque jour après l’autre… Jusqu’à la prochaine fin du mois.

Ces gens-là, ils ne veulent pas de solution pour Tripoli; ils veulent juste qu’on leur dise « bi amrak ya sidi » chaque mois, et bien sûr qu’on mette leur bulletin de vote dans l’urne quand il y a des élections. Ils ne veulent pas créer des emplois, des entreprises pour la ville: pour quoi faire? Non! Nous devons rester sous leur botte, juste être bons à quémander, juste rester sous leurs ordres » (Tripoli, septembre 2012).

Jad a 40 ans, il travaillait dans l’industrie du meuble depuis l’âge de 14 ou 15 ans; le créneau des meubles en bois scuplté faisait la richesse et la renommée de Tripoli jusqu’à un proche passé. Ce secteur qui utilisait un  grand nombre d’employés est en train de péricliter pour plusieurs raisons : la concurrence des produits asiatiques, la fermeture des importants marchés du Sud-Liban après la guerre de l’été 2006, avec le développement des tensions confessionnelles et politiques qui a suivi et enfin l’incapacité de ce secteur à s’adapter aux nouveaux goûts des consommateurs. Jad n’arrivait plus à vivre de son seul travail dans le bois, il a développé d’autres sources de revenus : grâce à de bonnes relations, le commerce des armes et le « travail » pour des hommes politiques.

Depuis ce dialogue, il y a eu plusieurs autres rounds ou sessions de combats Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh.  Et comme à chaque round, la question posée est : pourquoi les blindés de l’armée se sont-ils retirés de la ligne du front entre les deux quartiers? L’armée libanaise est prise à partie, elle compte ses morts et ses blessés. Et les populations civiles comptent leurs morts, leurs blessés, leurs maisons détruites ou endommagées, leurs revenus en baisse…

Tripoli doit-elle rester livrée à elle-même, aux fantômes et folies du passé et à sa désolation sociale et économique? Le marathon Run for Peace, c’était dimanche dernier, il y a 5 jours: il y a une éternité.

Publicités