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Marche pour la paix, Tripoli (29 mai 2013)

Dimanche 19 mai : le « marathon pour la paix » à travers les quartiers modernes et très aisés du centre de Tripoli (Tariq al Mina et les grands boulevards) avait pour point de départ le domicile du premier ministre démissionnaire Najib MIKATI. Il a été immédiatement relayé par le round de combats n°17 entre Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh, les deux banlieues populeuses de Tripoli.

Bilan: trente morts et des dizaines de blessés, des logements et locaux commerciaux brûlés, une ville et toute la région nord paralysées pendant plusieurs jours.

Jeudi 29 mai, une nouvelle « marche pour la paix » a lieu à l’appel de différents groupes de la « société civile » et de l’Ordre des Ingénieurs à Tripoli.

Quelques centaines de personnes ont répondu présent ; le point de regroupement s’est fait sous les balcons de l’ancien responsable des Forces de Sécurité Intérieures, aujourd’hui à la retraite, le général Achraf RIFI.

Le défilé a lieu en silence sous l’oeil vaguement moqueur, incrédule ou indifférent des commerçants, balayeurs de rue et autres vendeurs à la sauvette. A quoi bon marcher?!

La majorité des participants à cette marche pour la paix sont originaires de Tripoli même, ils sont enseignants, médecins, ingénieurs et autres citoyens plutôt aisés économiquement.

Un ou deux discours devant le Sérail (la Préfecture), un appel solennel au président de la République pour qu’il se rende à Tripoli « l’oubliée » (de l’Etat). Et puis chacun est rentré chez lui, rangeant ses drapeaux pour la prochaine fois.

Un très jeune couple était là avec ses deux bébés dans une seule poussette. La jeune femme (voilée) me dit: « Nous sommes de Bab Tebbaneh. Nous sommes venus parce que nous voulons dire « assez, assez de violence ». Nous vivons dans une ambiance de danger permanent. Je ne peux pas toujours aller suivre mes cours à Qobbeh » (le quartier voisin, pour une formation professionnelle dans un institut privé). Son mari est un artisan salarié, il filme fièrement sa petite famille durant la marche.

Je me demande: ceux-là qui défilent, quel est le Tripoli qu’ils représentent?  Quelle sorte de paix réclament-ils pour Tripoli? Que les armes se taisent, que les gens de Tebbaneh et Baal Mohsen s’en retournent à leurs misères respectives, que le silence soit fait dans les rangs (dans les banlieues, l’autre Tripoli) et que les affaires reprennent « comme avant »…  Business as usual?

[Parenthèse sur cet autre Tripoli: Bab Tebbaneh et Baal Mohsen ne formaient historiquement qu’un seul et même quartier d’immigrants ruraux à l’entrée nord de la ville. Il s’est scindé en deux parties dès les premières années de la guerre (1975-1990) avec l’intervention militaire des troupes syriennes, selon une ligne de fracture  (shift) politico-confessionnelle qui a perduré de pères en fils, d’une génération à l’autre. Administrativement parlant, Baal Mohsen n’existe pas: pour l’état-civil, tous les habitants dépendent d’une seule et même circonscription, Bab Tebbaneh.

Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen sont devenus deux quartiers déshérités qui s’entredéchirent au nom de tels ou tels zou’amas (chefs), de telle ou telle idéologie politique ou religieuse. Au risque de me répéter, les racines du conflit sont avant tout et essentiellement économiques : voyez ce qu’en disait Jad, ce milicien pas si jeune (billet précédent). Au long de témoignages dans les journaux et médias, les différents protagonistes-miliciens n’affichent rien d’autre que leur lutte pour survivre, en l’absence totale de l’Etat… Yareth fî dawleh! (Si seulement il y avait un Etat!)]

Premiers jours de juin, Jabal Mohsen-Bab Tebbaneh, round de combats numéro 17.  Qui compte les points (les victimes)? En moins de 48 heures, plusieurs dizaines de personnes ont été blessés et six personnes sont mortes. Elles ont été visées par des snipers, comme ceux qui étaient payés par tête de passant tué durant la guerre « civile » – l’autre guerre, celle de la génération précédente.

Combien coûte aujourd’hui une vie humaine? Dans les années 1975-76, c’était 100 dollars par tête selon Nayla HACHEM (son témoignage écrit en collaboration avec Hyam YARED est précieux: Beyrouth, comme si l’oubli… édition Zellige, 2012).

Aujourd’hui la vie des hommes est beaucoup moins chère :  pour une petite poignée de dollars…  PER UN PUGNO DI DOLLARI…

Atmosphère d’attentisme, de déjà-vu, d’une lassitude ordinaire qui s’installe. Plus que jamais, les rênes de nos vies de civils ne dépendent pas de nous seuls. D’autres décident pour nous.

Dans le Sud du pays où le contexte géopolitique et militaire est très particulier (avec notamment le stationnement des Forces d’interposition des Nations-Unies, depuis la fin de la guerre de l’été 2006), l’expression civile est encore plus absente: si les avions espions israéliens vont et viennent à leur guise, la région est gérée d’une main de fer par le Hezbollah. Là aussi, les civils sont tenus de ne pas se mêler de « basses questions » de sécurité et de politique. D’autres décident pour eux; que les affaires continuent (Business as usual), pas une voix contradictoire ne doit s’élever!

Juin 2013

Juin 2013 – Bienvenue en République Hezbollahie

Le contraste est grand entre une région, le Sud, où la mainmise du Hezbollah est claire, où tout flottement politique est  étroitement contrôlé et la région du Nord (Tripoli et le Akkar au moins) où la sensation du « tout peut arriver à tout moment » est permanente. Et progressivement, d’autres régions du pays sont happées par la spirale de l’instabilité: Wadi Khaled (Akkar), Hermel, Arsal (Béqaa), Saïda…

L’inquiétude des gens à travers le pays ne reçoit qu’un très faible écho : les hommes politiques sont trop occupés à polémiquer au nom de « leurs gens » (comprendre, les personnes de  la même origine confessionnelle qu’eux!).

Et plus que jamais, nous expliquent les éditorialistes et autres chroniqueurs, la guerre en Syrie s’étend au Liban. Dans Tripoli, officiellement, les hommes politiques n’arrivent plus à tenir leurs troupes (de l’aveu du ministre de l’Intérieur Marwan CHARBEL), parce que de nouvelles recrues « ingérables » sont arrivées et ont leur propre « agenda ». Oui elles ont donc leur propre agenda de travail, avec leurs propres armes, leurs propres chefs, leurs propres cibles!

Les réfugiés syriens, pour leur part, continuent d’affluer notamment à Tripoli par familles entières. Dans le pays, certains en profitent comme ils peuvent, la vie doit continuer: les prix des loyers sont augmentés, des taxis syriens travaillent en territoire libanais, etc. Business as usual, toujours.

Guerre-système, disait Ahmad BEYDOUN : on y revient, si on l’avait vraiment quittée.

Addendum (le 07 juin, jour des « exploits miliciens »): Au lendemain de la chute de Qossair en Syrie, ce jeudi 06 Juin a été la journée de toutes les rumeurs et toutes les folies dans Tripoli. L’armée libanaise tentait de s’interposer et surtout de neutraliser cette fois pour de bon les belligérants de tous les fronts. Des hommes encagoulés et armés ont obligé les commerçants à fermer boutique, ils ont commencé à contrôler des axes de circulation via des barrages improvisés… et ont envoyé via les réseaux sociaux des photos et vidéos de leurs « exploits ». Démonstration de force ou débandade?

Ci-dessous à gauche une photo prise par un habitant de la ville, à un noeud de circulation d’habitude très dense ; cet axe commande l’entrée et la sortie vers la route de Halba (Akkar) et la frontière nord du pays – via le « territoire des snipers » de Jabal Mohsen et Bab Tebbanneh.

Tripoli, 6 juin 2013. Démonstration de force d'hommes encagoulés et armés au croisement de la rue Miaten et l'entrée du quartier de Zahriyé (entrée nord de la ville en venant du Akkar).

Tripoli, 6 juin 2013. Des hommes encagoulés et armés filtrent le passage des rares voitures, au croisement de la rue Miaten et l’entrée du quartier de Zahriyé (entrée nord de la ville en venant du Akkar).


Matelas à vendre pour réfugiés, Tripoli  - Juin 2013

Tripoli, juin 2013. A un important axe de circulation (entrée sud de la ville), des matelas et coussins à vendre. Un des multiples commerces « à la sauvette » qui se développent avec l’afflux des réfugiés syriens par familles entières.

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