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La question de Nadine LABAKI est plus actuelle que jamais.

Devons-nous attendre l’étincelle qui va définitivement allumer la mèche, depuis les villages frontaliers du Akkar (Abboudiyé, Wadi Khaled) jusqu’au Hermel et à Arsal dans la Béqaa, puis redescendre à Saïda dans le sud et remonter vers Beyrouth, vers l’arrière pays de Jbail et puis vers Tripoli?

Tripoli? Le front de la  bien nommée rue de Syrie, celle qui oppose les deux quartiers de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh, est calmé depuis quelques jours grâce à l’armée; calmé, étouffé, pas éteint.

Et alors… que de fronts sont en train de se développer, ailleurs! Arsal, Qaa, Hermel, Saïda…

Saïda: qui connait un peu cette ville sait que le quartier aisé de Abra, construit sur la colline où ont eu lieu les premiers combats du « Saïda, round 1 » – et où a lieu en ce moment même le sanglant « round 2 » –  est habité de façon inextricable par des familles de confessions mêlées sunnites et chiites, sans oublier les familles chrétiennes. Les mariages interconfessionnels sunnites-chiites y sont fréquents, l’antagonisme en train d’être créé d’autant plus vicieux.

Je me demande chaque jour comment décrire la situation des gens, comment témoigner du fait d’être de plus en plus à la merci du bon vouloir milicien, ceux qui barrent les routes par la force, qui ferment les boutiques des commerçants, qui tirent sur les civils? D’être dans un pays où l’Etat n’en finit pas de sombrer et où subsistent peu de structures institutionnelles auxquelles nous raccrocher –  toutes sont en train de partir à vau-l’eau : il n’y a plus de gouvernement que démissionnaire, il n’y a plus de Parlement élu mais auto-prorogé, Dar al Fatwa est divisée entre pro et anti mufti Qabbani, le Conseil Constitutionnel est politiquement bloqué…

Reste l’armée, elle encaisse les coups, elle compte ses morts. Avec la Banque centrale, elle est le dernier maillon qui tient encore vaille que vaille d’un Liban à la dérive.

Chaque jour apporte son lot de discours et d’incidents plus ou moins graves, chaque jour ou presque on atteint un paroxisme de tensions. Et de façon surréelle, on annonce les festivals de l’été à Baalbeck, Beiteddine, Jounieh, Jbail… Surréelle oui mais qui n’a pas envie d’oublier les images des miliciens encagoulés et les jours et nuits de bombardements, qui n’a pas juste envie de normalité? Le temps d’une soirée faire une parenthèse et aller écouter Marianne Faithfull, Paco de Lucia, Dee Dee Bridgewater, Marcel Khalifeh et d’autres?

Une parenthèse, juste le temps d’une soirée.

Comme un petit miracle, la fête de la musique a eu lieu dans les rues de Beyrouth ce 21 juin – pas à Tripoli.

Désorientés, littéralement. Nous sommes pris dans un étau qui se resserre mais que faire, partir? Et qui donc peut partir, combien d’entre nous peuvent partir – et où?

Où est la parole des gens, où est le choix des gens? Confisqués. L’heure est aux armes. Des amis, des parents, des connaissances ont passé une nuit d’angoisse à Abra pris dans un déluge de feu, qui dans la cage d’escalier de son immeuble, qui dans un couloir ou encore derrière un pan de mur « sécurisé » de sa maison. Ceux qui se risquent à sortir sont pris sous les tirs des snipers. Examens de fin d’année dans les universités? Epreuves du brevet? Les étudiants et les élèves sont confinés chez eux, dans tel ou tel réduit « sécurisé » d’appartement en attendant de pouvoir (peut-être) terminer leurs épreuves.

Sommes-nous dans la folie d’avant le 13 avril 1975? Pire, nous nous trouvons dans la spirale de l’après 14 février 2005: nous sommes en fin de période de rémission, la maladie confessionnelle est en nous, elle s’est développée comme un cancer.

Pour la première fois, je me vois contrainte d’avoir une prise de position publique, qui est comme une mise à nu: oui, je dois ici affirmer que ma confession d’origine, musulmane et chiite, ne fait pas de moi ni un soutien automatique ni du Hezbollah, ni du Mouvement Amal, ni de l’Option libanaise (mouvement de Ahmad al Assaad) ni d’un quelquonque autre parti ou syndicat confessionnel ni du 8 mars ni du 14 mars!

Je suis et je voudrai être Libanaise – et c’est tout. Absolument rien d’autre que Libanaise, ce qui en soit est un fardeau – je n’ose dire une croix! – à porter. Et que notre « chemin de croix » pour faire un Liban viable, un Liban des gens, est encore long et semé de pièges et d’obstacles!

Alors, on va où?

Mystérieusement, dans un récent entretien télévisé (MTV, Beyrouth, lundi 17 juin 2013), le politologue Ghassan Salamé propose comme nouveau « message » pour le Liban des 10 ans à venir rien moins que… la reconstruction de la Syrie. Perspective pragmatique et économiquement intéressante: pourquoi pas!

Elle est aussi de l’ordre de l’invocation : oublions nos petites divisions intérieures et mettons toutes nos énergies, collectivement, à refaire la Syrie. Comme un retournement de l’histoire?!

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