Une citoyenneté ‘manquée’ et deux Liban qui s’ignorent – bien avant 2005 (Souha TARRAF)

 Ô Citoyens déboussolés ! (2) 

Beaucoup d’observateurs situent les débuts de « la colère sunnite » au 14 février 2005 (attentat meurtrier contre le Premier Ministre Rafic Hariri), ou même au 7 mai 2008 (lorsque les miliciens du Hezbollah et du Mouvement Amal ont envahi Beyrouth-Ouest). Il me semble qu’il faut prendre beaucoup plus de recul pour comprendre pourquoi le 14 Février 2005 a été vécu comme un basculement.

Une citoyenneté ‘manquée’, une territorialité inachevée

Il est généralement acquis que nous n’avons pas encore tourné la page de la guerre au Liban.  Avec ses principaux protagonistes auto-amnistiés et promus chefs de courants politiques, nous sommes toujours dans la guerre comme système social ou économie des liens sociaux et politiques, l’historien Ahmad BEYDOUN l’écrivait dès les années 1980: en premier lieu parce que nous vivons une citoyenneté ‘manquée’ ou inachevée comme on le dirait en arabe, muwatiniya naqisa.

[La corruption profonde dans laquelle est englué le pays à tous les niveaux est l’un des aspects qui traduit le mieux cet état de non-paix et de citoyens « manqués »! Voir ce point récent fait par la LCPS ou encore ici le compte-rendu d’un récent sondage de l’ONG Lebanese Transparency Association.]

Nous sommes toujours en situation de guerre, aussi, parce que nous vivons une territorialité inachevée: au-delà du jargon, cela signifie que les Libanais ne pratiquent pas leur pays, le (très petit!) territoire Liban de manière uniforme.

Quand on est originaire de Bcharré, on ne se rend pas très fréquemment à Saïda et si on y va, c’est très ponctuellement pour du tourisme ou bien pour une raison professionnelle, parce qu’on s’y sent « comme en pays étranger »! Et la proposition peut être absolument inversée: un habitant de Saïda, Nabatiyé ou Tyr se sent ‘ailleurs’ à Bcharré, Amioun ou Zghorta. La distance est au grand maximum de 150 kms: la distance entre les gens est donc construite, elle est dans les esprits et reste bien plus importante que les quelques dizaines de kilomètres parcourues en deux ou trois heures!

[Il y aurait beaucoup, beaucoup à dire sur les distances psychologiques au Liban : ainsi par exemple, dans Saïda même, une barrière invisible sépare les habitants de la ville de ceux d’une autre ville toute proche, Aïn El Héloué… mais ceci est une tout autre question, j’en conviens!]

En outre, en 2013, on est toujours originaire d’un village, d’un quartier de ville, d’une région, d’une confession, d’une famille, d’une religion et ensuite d’un pays. Cette hiérarchie ou suite d’appartenances emboîtées n’est évidemment pas en soit un problème, elle est même une richesse. Elle devient un problème quand un niveau d’appartenance se vit en rejet ou en réaction à un autre (ou à d’autres) niveau(x)  d’appartenance (s), chez d’autres personnes. Et cela paraît aujourd’hui être le cas plus particulièrement entre (régions et quartiers) ‘sunnites’ et ‘chiites’ – comme nous allons le voir ci-dessous.

Notre citoyenneté est incomplète ou naqisa depuis bien longtemps: sans remonter à l’histoire de la formation territoriale du Liban ou même à l’année de l’indépendance (1943), il faut bien relever ce fait dès les premières années de la guerre commencée en 1975, lorsque le pays a été de facto divisé en « partie syrienne » d’influence et d’hégémonie et « partie israélienne » d’influence et d’hégémonie.

Deux Liban dos à dos, dès la fin des années 1970

Je réside au nord du pays que j’ai régulièrement sillonné (du Akkar à Tripoli, au Koura et  à l’arrière-pays montagneux), mes parents et une grande part de ma famille vivent au sud  (entre Saida,Tyr et Nabatiyé) et les visites de familles sont fréquentes. Cet « entre-deux » géographique et social m’a permis d’avoir un double regard sur la situation, tel que j’essaie ici de le transcrire.

Les gens du Sud se reconnaissent un ennemi commun et ‘ultime’ (selon la phraséologie locale): l’armée israélienne. Et très peu d’entre eux sont prêts à comprendre que les gens du nord du pays n’ont pas eu à ‘pratiquer’ l’armée israélienne (dont les troupes n’ont jamais dépassé Beyrouth-Ouest, en 1982) mais l’armée syrienne. Et inversement: au Nord du Liban, aussi étrange que cela puisse être, Israël paraissait très lointain (jusqu’aux destructions de la guerre de juillet 2006 évidemment), ici c’est l’armée syrienne qui a fait régner sans partage son ordre politique, économique, sécuritaire et militaire.

Cette réalité de deux vécus radicalement différents entre le nord et le sud du Liban, bien antérieure à 2005, permet de comprendre et plus encore de mesurer le double alignement ‘dos à dos’, les réactions souvent opposées, les craintes des uns et des autres, des uns vis-à-vis des autres. 

L’un des plus grands malheurs actuels du Liban réside dans sa géographie politique et sa géographie confessionnelle.

Par le plus sombre des hasards en effet, les deux se superposent pour une configuration « naturellement apte » au conflit: le Nord longtemps occupé par l’armée syrienne est en majorité habité par des communautés sunnites (sans négliger toutes les autres communautés qui composent la région), le Sud longtemps occupé et quotidiennement menacé et harcelé par l’armée israélienne est habité massivement par des communautés chiites (là encore, sans oublier les autres communautés musulmanes et chrétiennes).

Dès le début des « événements » qui ont suivi l’assassinat de Rafic Hariri (14 Février 2005), la communication ne passait plus du tout entre la partie Nord du pays et la partie Sud. Il était très clair que selon que l’on résidait au nord ou bien au sud du Liban (et boulevard Hadi Nasrallah ou Tariq Jdidé dans Beyrouth), on ne vivait pas les mêmes choses, on n’avait pas la même perception, la même lecture de ce qui était en train de se passer. L’événement même de la mort violente de Hariri a marqué une scission, ce funeste 14 février.

Et puis très vite le fossé s’est creusé à mesure de discours politiques des uns, de prises de position politiques des autres, de manifestations à Beyrouth, d’articles et de contre-articles flamboyants dans les journaux – sans parler du rôle extrêmement polarisateur qu’ont joué les chaînes locales de télévision et leur couverture si différente des événements, selon leur orientation politique et confessionnelle.

Bien au-delà du oui ou du non à la présence syrienne au Liban, les manifestations du 8 mars et du 14 mars  à Beyrouth ont traduit un paroxysme, celui de deux Liban qui commençaient à se faire face – ou plus précisément, comme une étape précédant le périlleux face à face actuel, deux Liban qui continuaient à se tourner le dos, à s’ignorer. Ces deux manifestations ont montré, de façon éclatante, deux négations avec leurs styles, leurs slogans et leitmotivs respectifs.

Et cette polarisation 8 mars/14 mars a pris aussi vite et aussi profondément parce que le terrain était déjà prêt – ou préparé, en quelque sorte.On peut lire ou relire avec profit cette analyse de la Citadelle contre la Riviera, de Nadim SHEHADI.

Les contentieux pouvaient alors s’accumuler « naturellement » entre sunnites et chiites, deux courants de l’islam que rien de véritablement profond ne sépare en réalité! L’opposition actuelle entre les deux est purement politique, l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite sont en pleine confrontation pour tenter l’un ou l’autre de dominer le Proche-Orient pour leurs intérêts propres, par-delà la phraséologie et l’argumentaire para-politique et religieux utilisés pour gagner la rue ou l’opinion. [Au Liban cette opposition dure parce qu’elle a, notamment, un socle socio-économique très important à ne pas perdre de vue, tel que je propose de le développer dans le billet suivant, le n°3 de la série]

Essayons de rester au plus près des faits pour faire le point sans idéologie intempestive telle qu’on peut la lire à longueur d’écrits et de prises de positions définitives ici et là, sur internet et dans les médias alignés 14 mars ou 8 mars.

Constat n°1: la géographie a décidé de l’histoire politique  récente du Liban

A l’évidence, le sud du pays a un ennemi  mortel quotidien, l’armée israélienne dès la création d’Israel  sur le territoire de la Palestine en 1948 et notamment depuis la signature des accords du Caire en 1969. Ces accords ont légalisé la résistance palestinienne à partir du sud du Liban, choisi comme unique pays du front arabe, avec toutes les conséquences que cela implique dans la vie quotidienne pour les habitants. Résultat évident et naturel: le Sud  ne jurait que par la résistance (palestinienne) à Israël.

Le nord du pays a connu un autre ennemi, l’armée d’occupation syrienne dès 1976 avec l’entrée de la Force Arabe de Dissuasion, essentiellement en réalité constituée de militaires syriens.

Un accord tacite entre les Syriens et les Israéliens avait tracé une ‘ligne rouge’ que l’armée syrienne était tenue de respecter (et qu’elle a scrupuleusement respecté, durant les 29 ans de sa présence au Liban): la ligne de la rivière Awali, à la limite nord de Saïda.

La souveraineté du Liban était ainsi, qu’on le reconnaisse ou non, clairement partagée entre les deux armées des deux grands voisins hégémoniques du Liban: Israel d’un côté, Syrie de l’autre.

Cette double réalité ne semble pas avoir été étudiée en profondeur. Elle a pourtant engendré le développement parallèle de deux Liban:

1 – le Liban qui a vécu sous la botte, les invasions et le feu israélien durant des décennies, jusqu’en mai 2000: le Sud-Liban

2 – et le Liban qui a vécu sous la botte et l’encadrement politique et sécuritaire (voire économique) syrien jusqu’en avril 2005 : le Liban-Nord

Evidemment, dans l’un et l’autre cas, je présente les situations de manière très schématique. On se reportera avec profit aux travaux et interventions d’Elizabeth PICARD –  voir aussi ce récent travail collectif effectué sous l’égide de l’ONG Conciliation Resources.

Et surtout, dans les deux cas, la relation de chacune des régions avec son grand voisin n’est évidemment pas ‘achevée’; s’il n’y a pas ici lieu d’ouvrir le vaste et douloureux dossier de la guerre en Syrie et l’implications de parties libanaises, la question des milliers de Libanais disparus en Syrie doit être soulignée. Et il est très important de rappeler, pour le Sud, la guerre de l’été 2006 et les actuelles incursions israéliennes, quotidiennes, dans tout  le ciel libanais ainsi que le problème des fermes de Chébaa, non encore libérées (c’est là une question hautement politique, et bien sûr stratégique).

La carte ci-après montre très clairement l’état des choses sur le terrain au cours des années 1990.

img-10Titre: « Les interventions étrangères au Liban dans les années 1990« .

Source : Verdeil Éric, Ghaleb Faour et Sébastien Velut, 2007. Atlas du Liban. Territoires et société. Institut français du Proche-Orient.http://books.openedition.org/ifpo/414

Constat n°2: D’autres ‘lignes rouges’ intérieures, d’autres tracés frontaliers dans les têtes et dans les faits se sont développés après Février 2005 et surtout après l’été 2006

Mai 2000: l’armée israélienne se retire du sud du pays, la victoire de la résistance (incarnée par le Hezbollah) est totale.

Avril 2005 : l’armée syrienne se retire de Beyrouth et de tout le pays.

Entre les deux dates, une résolution de l’ONU commence à mettre le feu aux poudres, à polariser l’échiquier politique libanais  pour longtemps: la 1559.

Au plan régional les turbulences sont fortes, elles influent beaucoup sur le cours des choses dans le petit terrain libanais si « perméable » au conflit! Sans remonter très loin en arrière, il faut se rappeler qu’avec l’Irak occupé par les Américains et convoité par ses voisins (Iran, Arabie Saoudite), un bras de fer régional majeur se développait au début des années 2000 entre les tenants du wilayet-fakih de la lignée khomeyniste (sous Ali Khamenei) et les tenants du wahhabisme du roi Fahd (puis par le roi Abdallah).

La Syrie, sous la menace d’une invasion militaire américaine, a amorcé lentement un rapprochement avec l’Iran, s’éloignant de fait des Saoudiens. Le fameux axe régional S-S (Syrie – A. Saoudite) ne tenait plus… il était le mieux symbolisé et incarné au Liban par le premier ministre Rafik Hariri, arrivé au pouvoir sous le « parapluie » des accords de Taef  (1990) et resté en place quasiment toute la période. La résolution 1559 de l’ONU en septembre 2004 a fini – indirectement et involontairement? – de signer son arrêt de mort politique. Pour relire les événements majeurs de la période 2004-juin 2006, voir cet article de synthèse d’Agnès FAVIER.

Le cadre géopolitique et diplomatique posé, on peut mieux comprendre pourquoi l’attentat du 14/02/2005 a pu jouer un triple rôle de révélateur, fixateur et catalisateur pour la communauté sunnite libanaise brutalement orpheline de père.

Nous ne voulions pas savoir ou croire à l’époque, au printemps 2005, que deux Liban étaient en train de se préparer à la confrontation. L’attentat du 14 février 2005 a joué le rôle de révélateur d’une situation de dos à dos qui préexistait depuis des décennies. Cette date a plus exactement été un « fixateur » majeur du sentiment d’isolement de la communauté sunnite, ce sentiment se développera à mesure des attentats et événements qui pavent les années suivantes – jusqu’à l’éclatement du « phénomène » salafiste avec le cas extrême de cheikh Ahmad al Assir en juin 2013 à Saïda.

Deux Liban ont vécu une histoire récente différente, forgée avec la pratique de deux armées étrangères différentes (et en principe opposées), depuis les années soixante-dix.

Ces deux Liban se tournaient déjà le dos et refusaient, par la grâce de leurs  dirigeants ou patrons politiques,  de se comprendre c’est-à-dire tout simplement de s’accepter: double négation, double refus…

Cela a été très net durant la guerre de l’été 2006, notamment de la part des dirigeants du Hezbollah. La manière dont le groupe (une grande majorité de la communauté chiite, puisqu ‘il faut le bien reconnaître) a été toute la guerre durant, chaque jour, comme en communication directe avec ses dirigeants notamment via la télévision al Manar est un véritable cas d’école. Et quasiment dès l’arrêt du conflit, la ‘victoire divine’ est annoncée malgré plus de 1100 morts et des milliards de destructions dans le pays. Comme un lien invisible se développait entre les gens du Sud et leur chef suprême, Hassan Nasrallah; ou plutôt, pour parler à la libanaise, ce lien a rattaché Sayyid Hassan Nasrallah à « ses gens » (qualifiés d’achraf al-nass, ‘les plus respectables des gens’!!) de plus en plus solidement, à mesure de discours et de harangues, durant des mois.

Les centaines de milliers de réfugiés du Sud, réfugiés dans leur propre pays et accueillis dans un grand élan de solidarité dans toutes les régions du Liban, ont gagné les routes et les ponts détruits du sud dès le lendemain de l’application de la résolution 1701 qui mettait fin aux combats. Comme s’il fallait empêcher les retrouvailles entre toutes les tendances politiques et confessionnelles du pays, comme si l’occasion de construire des liens profonds (et enfin fusionnels?) entre les citoyens ne devait pas se faire, les gens du Sud (évidemment, les fameux achraf al-nass) ont été littéralement « invités » par les dirigeants du Hezbollah victorieux  à « rentrer chez eux » sans attendre qu’un minimum de nettoyage (des monticules de bâtiments et routes détruits) et de passages sécurisés (des mines et bombes laissés par les Israéliens) soient effectués – dès le 15 août 2006!

Une suite d’événements sont allés dans le même sens, celui d’un éloignement continu entre Libanais de confession musulmane chiite et Libanais de confession musulmane sunnite, de la fin de la guerre de 2006 aux événements de Mai 2008 et jusqu’à aujourd’hui. J’avoue ne pas avoir la force psychologique – j’éprouve un dégout général, surtout – pour relire cette série de divisions qui semble écrite comme un triste et inéluctable scénario de la déchirure.

En sommes-nous arrivés à un point de non-retour de la fracture sunnite-shiite?  Nous en sommes, cet été 2013, à un refus mutuel grandissant de reconnaître l’autre comme co-religionnaire et concitoyen.

Les deux Liban d’hier, celui du nord de l’Awali et celui du sud de l’Awali, aujourd’hui ceux de Tarik Jadidé-Basta et de Dahiyé, ceux de Bab Tebbaneh et de Jabal Mohsen, ceux de Arsal et de Labboué… sont prêts à s’affronter les uns pour un Orient sunnite, les autres au nom de l’Orient chiite: lequel de ces deux Liban est-il plus garant ou porteur de l’authenticité? Aucun d’entre eux! L’un sans l’autre n’est évidemment plus le Liban. Et même réunis, ils ne suffisent pas à eux seuls à dire le Liban. Aujourd’hui les uns voudraient un Liban chiite, les autres un Liban sunnite, niant totalement l’autre – et les autres!

Les décideurs politiques, au Nord et au Sud du pays, à l’Est, à l’Ouest, au sud de Beyrouth sont-ils suffisamment conscients de cette situation? Ou bien, sont-ils beaucoup trop liés à des agendas extérieurs qui ne connaissent que le court terme – et oublieux de nos propres urgences civiles, citoyennes ?

Publicités

Liban pluriel et Liban du refus de l’autre: une « indécente gageure »! (Souha TARRAF)

Ô citoyens déboussolés! (1)

En cet été 2013 le tableau libanais est plutôt sombre: la guerre en Syrie en est à sa troisième année et les réfugiés syriens au Liban  échouent par dizaines de milliers sous des tentes, dans des garages, des constructions inachevées, quelques centaines d’autres dans des villas et appartements ordinaires ou de grand luxe. Les foyers de tension sont de plus en plus fréquents à travers le pays avec des interventions d’une armée qui tente de se démultiplier, les institutions de l’Etat sont de plus en plus paralysées; en particulier, le gouvernement Miqati est démissionnaire depuis plus de 3 mois et le gouvernement Salam ne semble toujours pas prêt d’être formé.

La question qui, tous les jours, préoccupe les gens de la rue est:  où allons-nous aujourd’hui, sommes-nous si perdus, déboussolés? Et les « hauts responsables », sont-ils vraiment préoccupés par les sentiments et l’opinion des gens? C’est là un tout autre problème: essayons donc d’orienter notre boussole tout seuls!

Deux négations ne faisaient pas une Nation (Watan), elles ne suffisaient pas pour élaborer un Etat (Dawla) aux premières années de l’Indépendance? La situation est pire aujourd’hui puisque le sens même de la nation et de l’Etat au Liban est en recul au profit l’enfermement communautaire et confessionnel, à l’heure d’internet et de l’ouverture aux flux mondialisés – à l’heure d’un village-monde interconnecté en permanence.

Relisons donc Georges NACCACHE pour nous aider à comprendre « où nous en sommes » aujourd’hui:

« « Ni Occident, ni arabisation »: c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Quelle sorte d’unité peut être tirée d’une telle formule? Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien.

Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. (…)

La folie est d’avoir élevé un compromis à la hauteur d’une doctrine d’Etat – d’avoir traité l’accident comme une chose stable -, d’avoir cru, enfin, que deux « non » pouvaient, en politique, produire un « oui ».

Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout.

Nous payons l’utopie des embrassades historiques de Gemmayzé et de Basta: un Etat n’est pas la somme de deux impuissances – et deux négations ne feront jamais une nation.»

Georges NACCACHE, L‘Orient, 1949

Alors où en sommes-nous, nous autres citoyens libanais,  plus d’un demi-siècle après? Toujours aussi perdus, toujours pris dans une « indécente gageure« ! (selon les mots du journaliste)

La version actuelle du « ni… ni… » serait ni Orient sunnite (courant wahhabite saoudien) ni Orient chiite (courant khomeyniste iranien) : et par-delà le schisme profond 8 mars-14 mars, nous sommes dans un double refus de l’autre. Politiquement, les uns (majorité de musulmans sunnites) veulent ignorer que les autres (majorité de musulmans chiites) existent et appartiennent de plein pied à l’entité Liban, et réciproquement. Dans une telle perspective, les possibilités de choix des chrétiens rétrécissent cruellement.

Nous nous trouvons dans une zone de très grande turbulence, au plan intérieur; après les nombreux rounds de combats entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen à Tripoli et après Qousseir (implication officielle de Hezbollah dans les combats en Syrie du côté du régime al Assad) et Saïda-Abra (affrontements entre les salafistes menés par Al Assir et l’armée libanaise), les secousses pourraient devenir de plus en plus fortes et rapprochées à travers le pays.

Nous souffrons plus que jamais d’être dans un pays sans ligne directrice, sans autre accord de fond sur le « vivre ensemble » que le mauvais compromis de 1943, amendé à Taef (1990) et encore retouché à Doha (mai 2008) – à chaque fois, à la suite de rapports de force armée et non pas à la suite de calmes discussions. Que faudra-t-il pour que les Libanais fondent, ensemble enfin pacifiés, leur propre mode et accord de vie commune? Ont-ils oublié qu’ils partagent un territoire commun, des « valeurs » culturelles communes, pour ne pas dire des « us et coutumes »?!

Combien de guerres « civiles » – qui n’ont évidemment rien à voir avec la civilité : lire ou relire Ahmad BEYDOUN ou, sur un autre plan, Rami HAGE ou Youssef BAZZI –  oui, combien de guerres faudrait-il, combien de générations sacrifiées, grandies au rythme des armes automatiques, des attentats, des voitures piégées, d’une atmosphère de « aayshîn« , « nous vivons/nous sommes vivants« ?! Combien de manifestations pacifiques faudrait-il pour que les dirigeants politiques entendent la rue?

Mais la rue ne s’exprime même plus: nous sommes « déboussolés ».

Non seulement déboussolés mais aussi divisés, compartimentés, segmentés.

Et pourtant… combien sont-ils les habitants de Nabatiyé, Jbaa, Qana, Sour, Bint Jbail, en majorité chiites, qui voudraient véritablement vivre non plus « à la libanaise » mais comme en régime iranien, avec le Wilayet-fakih que se reconnaît le Hezbollah comme référence d’autorité supérieure et non pas l’Etat libanais?

A l’heure de l’ordinateur individuel portable, du smartphone, des tablettes et de l’internet « portable » littéralement dans la poche de chacun, à l’heure toutes les familles ont des enfants, des frères, des cousins en Afrique, en Australie, en Amérique (Nord et Sud), en France et ailleurs, à l’heure de l’interconnexion permanente et d’un pluri-linguisme comme « marque de fabrique » des Libanais, qui voudrait vraiment d’une fermeture sur le seul communautaire?

Ces territoires de flux mondialisés et ces dynamiques migratoires sont le Liban actuel, au-delà des frontières étriquées et disputées du pays d’origine, loin des enfermements confessionnels!

Et combien sont-ils vraiment, les résidents de Tariq-Jadidé, Saadnayel, Bebnine, Tripoli et Saida, majoritairement sunnites, qui ne voudraient plus de leur rythme de vie « à la libanaise » et préféreraient suivre le style de vie wahhabite où les femmes ont si peu de droits (même pas celui de conduire seules leur voiture!), suivre le régime politique wahhabite où la référence/déférence suprême est le Roi?!

Tous ces gens de Tariq-Jadidé et Tripoli, Nabatiyé et Bint Jbail (Sud), Haret Hraik et Badaro, boulevard Hadi Nasrallah (Dahiyé) et rue de Syrie  (Tripoli), Mar Mikhael, Mazraa et Sassine (Beyrouth) et Azmi (Tripoli), de toutes confessions, ont-ils si peu en commun? Ils sont tous citoyens d’un même pays et d’une même culture plurielle, ouverte comme est notre époque plurielle, métisse, ouverte à tous les flux; seul le politique les sépare jusqu’à les mettre les uns face aux autres, armés derrière des sacs de sable! Comment arrêter cette folie, avons-nous complètement perdu la boussole? Comment donc la retrouver et la réparer?

Pour essayer d’apporter des réponses à cette question, je voudrai faire part de mon expérience et mon propre regard sur ce qu’on appelle « la colère sunnite »  ou « le ressentiment sunnite », qui ont fait les gros titres des journaux aux lendemains des deux jours de folie furieuse à Saida-Abra les dimanche 23 et lundi 24 juin derniers.

Les choses me paraissent beaucoup plus complexes et profondes que le seul niveau visible et si médiatique de la colère de manifestants « barbus », de voyous (zaaran) en mobylette et encagoulés, de miliciens armés et provocateurs dans les rues de Tripoli, Beyrouth, et Saïda. Mais j’aurai besoin de l’espace de deux billets: merci aux passants-lecteurs de prendre le temps de « s’attarder », le sujet me paraît si important que je me permets cet « étalement » estival!

A côté de la « colère sunnite » il y a en effet, sur un autre plan, ce que j’appelle « l’inquiétude chiite »: recroquevillés sur leurs différents acquis, cette inquiétude des gens (le niveau sur lequel je me place toujours) est légitime au regard de la géopolitique et par-delà les discours hégémoniques ou hautains des dirigeants de la communauté, et elle n’est pas assez prise en considération me semble-t-il.