Mots-clefs

, , , , , , , , , , ,

Ô citoyens déboussolés! (1)

En cet été 2013 le tableau libanais est plutôt sombre: la guerre en Syrie en est à sa troisième année et les réfugiés syriens au Liban  échouent par dizaines de milliers sous des tentes, dans des garages, des constructions inachevées, quelques centaines d’autres dans des villas et appartements ordinaires ou de grand luxe. Les foyers de tension sont de plus en plus fréquents à travers le pays avec des interventions d’une armée qui tente de se démultiplier, les institutions de l’Etat sont de plus en plus paralysées; en particulier, le gouvernement Miqati est démissionnaire depuis plus de 3 mois et le gouvernement Salam ne semble toujours pas prêt d’être formé.

La question qui, tous les jours, préoccupe les gens de la rue est:  où allons-nous aujourd’hui, sommes-nous si perdus, déboussolés? Et les « hauts responsables », sont-ils vraiment préoccupés par les sentiments et l’opinion des gens? C’est là un tout autre problème: essayons donc d’orienter notre boussole tout seuls!

Deux négations ne faisaient pas une Nation (Watan), elles ne suffisaient pas pour élaborer un Etat (Dawla) aux premières années de l’Indépendance? La situation est pire aujourd’hui puisque le sens même de la nation et de l’Etat au Liban est en recul au profit l’enfermement communautaire et confessionnel, à l’heure d’internet et de l’ouverture aux flux mondialisés – à l’heure d’un village-monde interconnecté en permanence.

Relisons donc Georges NACCACHE pour nous aider à comprendre « où nous en sommes » aujourd’hui:

« « Ni Occident, ni arabisation »: c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Quelle sorte d’unité peut être tirée d’une telle formule? Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien.

Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. (…)

La folie est d’avoir élevé un compromis à la hauteur d’une doctrine d’Etat – d’avoir traité l’accident comme une chose stable -, d’avoir cru, enfin, que deux « non » pouvaient, en politique, produire un « oui ».

Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout.

Nous payons l’utopie des embrassades historiques de Gemmayzé et de Basta: un Etat n’est pas la somme de deux impuissances – et deux négations ne feront jamais une nation.»

Georges NACCACHE, L‘Orient, 1949

Alors où en sommes-nous, nous autres citoyens libanais,  plus d’un demi-siècle après? Toujours aussi perdus, toujours pris dans une « indécente gageure« ! (selon les mots du journaliste)

La version actuelle du « ni… ni… » serait ni Orient sunnite (courant wahhabite saoudien) ni Orient chiite (courant khomeyniste iranien) : et par-delà le schisme profond 8 mars-14 mars, nous sommes dans un double refus de l’autre. Politiquement, les uns (majorité de musulmans sunnites) veulent ignorer que les autres (majorité de musulmans chiites) existent et appartiennent de plein pied à l’entité Liban, et réciproquement. Dans une telle perspective, les possibilités de choix des chrétiens rétrécissent cruellement.

Nous nous trouvons dans une zone de très grande turbulence, au plan intérieur; après les nombreux rounds de combats entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen à Tripoli et après Qousseir (implication officielle de Hezbollah dans les combats en Syrie du côté du régime al Assad) et Saïda-Abra (affrontements entre les salafistes menés par Al Assir et l’armée libanaise), les secousses pourraient devenir de plus en plus fortes et rapprochées à travers le pays.

Nous souffrons plus que jamais d’être dans un pays sans ligne directrice, sans autre accord de fond sur le « vivre ensemble » que le mauvais compromis de 1943, amendé à Taef (1990) et encore retouché à Doha (mai 2008) – à chaque fois, à la suite de rapports de force armée et non pas à la suite de calmes discussions. Que faudra-t-il pour que les Libanais fondent, ensemble enfin pacifiés, leur propre mode et accord de vie commune? Ont-ils oublié qu’ils partagent un territoire commun, des « valeurs » culturelles communes, pour ne pas dire des « us et coutumes »?!

Combien de guerres « civiles » – qui n’ont évidemment rien à voir avec la civilité : lire ou relire Ahmad BEYDOUN ou, sur un autre plan, Rami HAGE ou Youssef BAZZI –  oui, combien de guerres faudrait-il, combien de générations sacrifiées, grandies au rythme des armes automatiques, des attentats, des voitures piégées, d’une atmosphère de « aayshîn« , « nous vivons/nous sommes vivants« ?! Combien de manifestations pacifiques faudrait-il pour que les dirigeants politiques entendent la rue?

Mais la rue ne s’exprime même plus: nous sommes « déboussolés ».

Non seulement déboussolés mais aussi divisés, compartimentés, segmentés.

Et pourtant… combien sont-ils les habitants de Nabatiyé, Jbaa, Qana, Sour, Bint Jbail, en majorité chiites, qui voudraient véritablement vivre non plus « à la libanaise » mais comme en régime iranien, avec le Wilayet-fakih que se reconnaît le Hezbollah comme référence d’autorité supérieure et non pas l’Etat libanais?

A l’heure de l’ordinateur individuel portable, du smartphone, des tablettes et de l’internet « portable » littéralement dans la poche de chacun, à l’heure toutes les familles ont des enfants, des frères, des cousins en Afrique, en Australie, en Amérique (Nord et Sud), en France et ailleurs, à l’heure de l’interconnexion permanente et d’un pluri-linguisme comme « marque de fabrique » des Libanais, qui voudrait vraiment d’une fermeture sur le seul communautaire?

Ces territoires de flux mondialisés et ces dynamiques migratoires sont le Liban actuel, au-delà des frontières étriquées et disputées du pays d’origine, loin des enfermements confessionnels!

Et combien sont-ils vraiment, les résidents de Tariq-Jadidé, Saadnayel, Bebnine, Tripoli et Saida, majoritairement sunnites, qui ne voudraient plus de leur rythme de vie « à la libanaise » et préféreraient suivre le style de vie wahhabite où les femmes ont si peu de droits (même pas celui de conduire seules leur voiture!), suivre le régime politique wahhabite où la référence/déférence suprême est le Roi?!

Tous ces gens de Tariq-Jadidé et Tripoli, Nabatiyé et Bint Jbail (Sud), Haret Hraik et Badaro, boulevard Hadi Nasrallah (Dahiyé) et rue de Syrie  (Tripoli), Mar Mikhael, Mazraa et Sassine (Beyrouth) et Azmi (Tripoli), de toutes confessions, ont-ils si peu en commun? Ils sont tous citoyens d’un même pays et d’une même culture plurielle, ouverte comme est notre époque plurielle, métisse, ouverte à tous les flux; seul le politique les sépare jusqu’à les mettre les uns face aux autres, armés derrière des sacs de sable! Comment arrêter cette folie, avons-nous complètement perdu la boussole? Comment donc la retrouver et la réparer?

Pour essayer d’apporter des réponses à cette question, je voudrai faire part de mon expérience et mon propre regard sur ce qu’on appelle « la colère sunnite »  ou « le ressentiment sunnite », qui ont fait les gros titres des journaux aux lendemains des deux jours de folie furieuse à Saida-Abra les dimanche 23 et lundi 24 juin derniers.

Les choses me paraissent beaucoup plus complexes et profondes que le seul niveau visible et si médiatique de la colère de manifestants « barbus », de voyous (zaaran) en mobylette et encagoulés, de miliciens armés et provocateurs dans les rues de Tripoli, Beyrouth, et Saïda. Mais j’aurai besoin de l’espace de deux billets: merci aux passants-lecteurs de prendre le temps de « s’attarder », le sujet me paraît si important que je me permets cet « étalement » estival!

A côté de la « colère sunnite » il y a en effet, sur un autre plan, ce que j’appelle « l’inquiétude chiite »: recroquevillés sur leurs différents acquis, cette inquiétude des gens (le niveau sur lequel je me place toujours) est légitime au regard de la géopolitique et par-delà les discours hégémoniques ou hautains des dirigeants de la communauté, et elle n’est pas assez prise en considération me semble-t-il.

Publicités