Liban à bout de souffle: bienvenue au pays réel!

Ce mardi 24 septembre 2013, ce n’est pas le déploiement de l’armée et des forces de sécurité intérieure libanaises dans la banlieue sud de Beyrouth qui a attiré le plus mon attention, ni le toujours futur gouvernement Salam ni les disputes des ministres qui se renvoient la responsabilité du manque de préparation des routes avant les premières pluies de l’automne, entre autres dossiers conflictuels ou « patates chaudes ».

Non, l’information du jour est celle-ci, très peu relayée dans les journaux: en cette année 2013, au début du 21ème siècle, l’électricité est arrivée à Wadi Mich Mich près de Fnaïdeq, un « coin perdu » du Akkar. Perdu mais habité, tellement habité que les villageois ont lancé des feux d’artifice pour fêter et saluer dignement l’événement dans la « tradition » actuelle, « toute libanaise », de lancer des feux d’artifice en (presque!) toute circonstance, comme une accoutumance au bruit des explosifs. Bienvenue au Liban réel!

Oum Mohammad, histoire d’une femme ordinaire 

C’est l’histoire d’une femme ordinaire, une femme du Liban d’en bas, Oum Mohammad. Elle  est originaire d’un village « perdu » non pas du Akkar mais des hauteurs de Danniyé, à vol d’oiseau on n’est pas loin de Wadi Mich Mich et Fnaïdeq.

Elle est comme tout le monde, elle n’a pas le choix pour travailler elle a besoin que le calme revienne, autrement dit que le snipers et autres tireurs sur commande arrêtent leur besogne dans son quartier à Tebbaneh et sur le front voisin de la rue de Syrie (entre Tebbaneh et Jabal Mohsen), ainsi que dans Tripoli qu’elle traverse tous les jours.

Oum Mohammad a le visage ridé d’une femme âgée qu’elle n’est pas encore; trop tôt sollicité, son corps est marqué par une vieillesse prématurée, des douleurs aux articulations, des jambes musclées mais déjà un peu arquées, elle commence ses journées de travail en prenant des calmants.

Elle n’a pas encore 60 ans, elle a commencé à faire des ménages dès l’âge de 13 ans; puis un peu plus tard elle a pris des cours de couture, elle est fière de sa machine à coudre. Elle sait aussi déchiffrer, plus que lire.

Ses parents étaient gardiens d’une école privée à Qobbeh où ils  étaient logés; l’établissement a été réquisitionné par les Forces Arabes de Dissuasion (l’armée syrienne) en 1976 parce que son site offre une vue imprenable sur la ville de Tripoli. Le couple a eu le droit de rester dans son petit logement de fonction. Son père est décédé mais sa mère y vit encore, elle y cultive un bout de jardin et se charge de l’entretien de la cour de l’école désaffectée. Un de ses frères s’appelle Abdel Majid, du nom d’un homme politique tripolitain des années 60 (A. Rafei) qui aidait les nécessiteux « sans faire de bruit ni de tapage« , précise-t-elle.

Tous les vendredis à l’heure de la prière, Oum Mohammad arrive à trouver un petit moment pour lire des passages du Coran, se recueillir et prier. Elle dit paisiblement que dans sa famille, il y a des musulmans et des chrétiens et que « al taassoub mich al dîn » (l’excès de religiosité n’est pas la religion).

Oum Mohammad sait exactement de quoi elle parle: jusqu’au début de la guerre les familles chrétiennes et musulmanes vivaient en bonne coexistence à Qobbeh, avant que les chrétiens ne soient contraints de partir ou repartir (ils sont venus eux aussi des villages des montagnes environnantes, du côté de Bcharré et Danniyé), lorsque la guerre entre des milices de Tripoli et Zghorta a fermé les horizons. Aujourd’hui elle habite donc Bab Tabbaneh, ce quartier déshérité de Tripoli qui s’est développé par l’exode des villageois du Akkar et de Danniyé et où les zaaran désoeuvrés, sans formation professionnelle, illettrés souvent et « mhabhibîn » (se droguant aux amphétamines ou tous autres neuroleptiques) sont légion et se laissent pousser la barbe et tenir une kalashnikov pour une poignée de dollars, sous couvert de tel ou tel chef de quartier et de mosquée.

Elle a acheté son logement et en est très fière, un appartement au 5ème étage d’un immeuble (avec ascenseur) en travaillant dur, à la suite d’un prêt octroyé par la Banque de l’Habitat à la fin de la guerre, dans les années 1990. Le prêt est complètement remboursé, c’est une grande victoire pour elle. Son mari est chauffeur de taxi mais il y a longtemps que c’est elle qui lui finance les réparations et un minimum d’entretien de sa vieille Mercédès essoufflée. Il ne ramène pas grand chose de ses tournées quotidiennes, la concurrence des taxis clandestins (de particuliers et de Syriens) est de plus en plus rude.

Qui ne connait pas une Oum Mohammad  dans son entourage au Liban, ou une Oum Georges ou une Oum Ali? Ménages mais aussi aide à la cuisine, préparation sur commande de plats libanais, aucun travail ne les rebute: « Il n’y a pas de honte à travailler. Nos parents ne nous ont appris ni à mendier ni à voler« .

Lorsque des camions de distribution d’aide de produits de première nécessité passent de temps à autre, envoyés par Mikati, Safadi, Hariri ou tout autre député ou par une ONG à l’occasion de telle ou telle circonstance dans Bab Tebbaneh (durant le ramadan ou après un round de combat entre Tebbaneh et Jabal Mohsen, etc.), Oum Mohammad refuse d’y aller ou même d’envoyer l’un de ses fils se mêler à la foule. « S’ils veulent nous donner un colis, qu’ils ne nous laissent pas nous chamailler comme des mendiants. Qu’ils nous l’apportent décemment!« . Elle a la possibilité, pas seulement la fierté, de refuser cette aide comme jetée en pâture; d’autres ravalent leur fierté et y vont, par nécessité.

Oum Mohammad a eu six enfants dont quatre filles toutes mariées et deux garçons qui approchent de la trentaine et sont toujours célibataires. L’un est chauffeur de taxi dans une entreprise privée à Tripoli, l’autre travaille comme manoeuvre auprès d’un entrepreneur dans la construction. Il travaille dur par tous les temps et gagne tout juste 40.000LL/jour (27$ environ);  il ne pense qu’à partir loin soit en Australie, soit en Allemagne selon la filière (clandestine) qu’il trouvera. Il économise sou après sou pour réunir les 5000$ minimum demandés par le passeur (le montant varie selon la destination, les risques, la durée du voyage etc.). Et sa mère est évidemment partagée entre le garder auprès d’elle dans un environnement très  dangereux pour ces jeunes hommes célibataires  – il y a la tentation de se faire recruter comme homme de main auprès de telle ou telle personnalité religieuse ou politique et, pire, aller combattre en Syrie – et le laisser alller « tenter sa chance » pour une vie meilleure, dans un ailleurs où il espère, et où elle espère, qu’il sera respecté. Illusions? Et comment convaincre Oum Mohammad et que lui dire, avec quels arguments miracles? Résister, tenir, tenir encore?

Boat People Libanais

L’information sur ces villageois du Akkar morts noyés au large de l’Australie où ils essayaient de se rendre clandestinement pourra-t-elle dissuader le fils de Oum Mohammad et tant d’autres personnes de partir par familles entières pour essayer de creuser leur sillon très loin ailleurs, de manière tout aussi clandestine?

Si rien n’est fait, avertissent les auteurs du rapport de la Banque Mondiale sur la situation du Liban, 170.000 personnes vont rejoindre le million de Libanais qui vivent déjà en-dessous du seuil de pauvreté (selon les critères de la Banque Mondiale).

Rapport officiel alarmiste ou pas, critères de mesures de la pauvreté adaptés ou pas, le Liban est à bout de souffle, les populations très fragiles économiquement sont encore plus fragilisées quelles que soient leurs religions, confessions et affiliations politiques : cette réalité-là est incontestable.

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Brouillon de citoyens, brouillon d’Etat… Brouillon de pays

 

Brouillon: ébauche ou esquisse ou essai.
Contraire de brouillon:  version finale, « propre », définitive.

(Dictionnaire Antidote RX)

Et la vie doit continuer

Tous les débuts de texte que j’ai tentés puis raturés et jetés, vils brouillons de posts depuis la fin de cet été 2013, tournent autour d’une même question, lancinante à force d’être répétée: comment continuer à vivre au Liban dans un tel contexte d’incertitudes, de dangers potentiels – pour soi et d’abord pour les siens?

Autrement dit, comment échapper à la géopolitique libanaise! Rien de nouveau, les mêmes questions tournent inlassablement depuis des décennies, de façon plus ou moins urgente selon le contexte.

[Le contexte aujourd’hui, c’est en particulier ces milliers de familles syriennes réfugiées au Liban. L’insécurité que nous ne connaissons que trop devient alors relative, elle est comme un ordre de grandeur, estimable, mesurable… acceptable?]

Rien de nouveau en effet, les mêmes interrogations – lamentations « existentielles » : sommes-nous en guerre ou bien au bord d’une guerre (« civile »)? où est donc l’Etat? quand aurons-nous un Etat? quelles sont/seraient ses prérogatives réelles? etc. etc.

« Il y a des accès de désordre, mais ce n’est pas la guerre. Le pays tourne au ralenti, l’économie est figée, mais ce n’est pas la guerre. Nos responsables sont cupides et corrompus. Il nous semble que si rien ne marche, c’est parce qu’ils se bousculent autour du même misérable râtelier de prébendes et de commissions qu’est le service public. Comme personne n’y trouve son compte, nous sommes privés d’infrastructures. Comme on ne nous donne pas d’explications valables sur la raison de notre inconfort, c’est la seule conclusion qui nous vient à l’esprit. Mais tant que ce n’est pas la guerre…  (…)

Entre ces flux et reflux de violence, avec le sentiment que l’histoire ne sait plus produire d’hommes ou de femmes à la hauteur des événements, comment penser l’avenir? Que faire de notre appartenance, à part tenir? « 

On pourrait très bien dater cet extrait du 27 septembre 2013, aujourd’hui. Or ces lignes datent d’il y a un an tout juste, un 27 septembre 2012. Rien n’a changé! Tenir.

(Fifi Abou-Dib : Tenir, L’Orient-le Jour, 27/09/2012)

Vivre au Liban au quotidien, été meurtrier 2013. Entre le Lebanese Way of Life et le Pas d’chance!

J’avais ainsi commencé ce post, au lendemain des attentats de Dahié-Beyrouth et Tripoli: vivre au Liban cet été incertain, c’est résister.

Résister à la peur, à cette boule au ventre et y aller c’est-à-dire sortir, se rendre à son travail comme d’habitude, faire ses courses comme d’habitude, aller au cinéma, garer sa voiture sans crainte dans les parkings publics, rentrer dans les embouteillages, ne pas s’enfermer parce que c’est le réflexe de beaucoup de citoyens, se barricader à la moindre alerte, etc.

Vivre au Liban c’est ne pas être en permanence rongé d’inquiétude pour ses proches, ses amis, ses voisins. Résister à une sorte d’angoisse ordinaire et désirer la  normalité, la routine, synonymes d’une (in)sécurité acceptable! Braver… quoi, le mauvais sort? Essayer de ne pas être au mauvais endroit, à la mauvaise seconde?

Peut-être que le fameux Lebanese Way of Life vient de là, cette vie en permanence accrochée à rien, à un peu de chance ou à pas d’chance – d’une guerre longue et usante à un état de non-paix latent. Avec ses conséquences sur le laxisme et la corruption dans tous les domaines du quotidien (cf. l’extrait cité plus haut): des virages négociés trop souvent beaucoup trop vite, des fils et câbles électriques enchevêtrés si anarchiquement qu’un mauvais contact les rend mortels, pas d’chance…

Vivre au Liban, souvent dans l’excès. Pas de place pour la normalité, la monotonie ni paysagère ni culturelle ni des comportements ni… Tout y est dans le trop!

A la fois trop de lenteur comme pour retenir un peu de ces habitudes passées, compassées qui s’en vont avec les Anciens – et trop de vitesse dans la consommation, la circulation, la conversation comme pour ratrapper un temps qui aurait été « perdu » pendant les années de guerre voire pour prendre un peu d’avance, au cas où…  oui, au cas où surgiraient de nouveaux problèmes (mashékél) ou événements (ahdèss) – traduction locale des « petites situations de guerre »!

Nous sommes sûrement (devenus) des gens inadaptés à une vie normale, un horizon tout tracé ou du moins lisible, de l’électricité 24h/24, des routes non défoncées, des conducteurs non agressifs…

Notre mental est (devenu), en tout cas pour beaucoup d’entre nous: en profiter au jour le jour, dans tous les domaines, sans trop de projection sur un futur « par essence » incertain, flou. Les liens entre les gens sont affectés par ce en profiter, aussi en l’absence d’un minimum d’Etat protecteur ou du moins, régulateur.

Notre rythme/mode de vie est affecté: en exagérant à peine, qui n’a pas expérimenté ce genre de situation: « pas de bombardement aujourd’hui? pas de pneus allumés? pas de snipers? yalla on peut donc sortir!« 

Le dessin ci-après, trouvé au détour d’une librairie de Hamra durant la guerre dans les années 80, représente exactement ce que j’essaie de décrire, du Liban et ses habitants: à peine caricatural, rien n’a vraiment changé. La débrouillardise est toujours là non pas par la grâce de je ne sais quel admirable esprit de résistance et de conquête mais plus prosaïquement parce qu’il faut bien vivre ou survivre, continuer vaille que vaille: le fameux Lebanese Way

LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI
LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI

Ailleurs en Afrique sub-saharienne, en Amérique latine, les géographes et autres spécialistes parlent d’économie de survie:  survivre dans l’économie « informelle » à Abidjan ou à Caracas serait une chose, essayer de joindre les deux bouts, à Beyrouth et à Tripoli, devrait relever d’une dynamique autrement « admirable », d’un esprit de conquête spécifique aux Libanais?!

S’il en fallait une, l’alarme est donnée par la Banque Mondiale en termes sans équivoques, désormais: « Le Liban subit de plein fouet les retombées économiques et sociales du conflit syrien« .

Voici un passage du résumé de cette étude demandée par le gouvernement libanais (ici la version pdf):

« D’ici fin 2014, le nombre de réfugiés [syriens] devrait passer à 1,6 million, soit 37 % de la population libanaise. Et dans les 15 mois qui viennent, l’État va devoir débourser des milliards de dollars pour répondre à la demande croissante de services publics — santé, éducation, eau et électricité. Des dépenses qui devraient encore aggraver un déficit budgétaire qui s’élève déjà actuellement à 3,7 milliards de dollars, soit 8,7 % du produit intérieur brut (PIB).

Or, la situation est d’autant plus critique que, même avant l’éclatement du conflit syrien, en mars 2011, et l’arrivée de ces centaines de milliers de réfugiés, les infrastructures libanaises étaient en piteux état et les services publics insuffisants. L’électricité fonctionne en moyenne 18 heures par jour (et bien moins dans les zones rurales). Les services d’alimentation en eau ne sont opérationnels, au mieux, que trois jours par semaine. Les écoles publiques croulent sous les élèves et les établissements publics de soins, qui prennent en charge les plus démunis, notamment en milieu rural, offrent des services notoirement insuffisants : voici pratiquement dix ans que leur impéritie fait la une des journaux et que les organisations de la société civile réclament un changement. Avec l’actuel afflux de réfugiés, le point de rupture est pratiquement atteint. »

Backup pour la nouvelle saison

On tourne la page, on oublie ou plutôt on range dans un recoin de sa mémoire (surchargée, à force d’être sollicitée). Oui on oublie/on range les attentats de cet été, les corps déchiquetés, brûlés, les blessés, les façades désolées des bâtiments, les visages hébétés des personnes qui racontent comment elles sont passées « à côté », vraiment pas loin…

On a rangé, organisé, trié, classé, un véritable backup (sauvegarde) de la mémoire personnelle.

Et on s’apprête à continuer, résister, tenir pour la nouvelle saison, dominer la peur – par exemple, peur de se rendre à Tripoli, surtout les vendredis à l’heure de la prière.  Attention danger vous prévient-on!

Depuis les attentats, il y a comme une absence dans la ville; pas seulement en terme d’affluence mais un laisser-aller, une sorte d’insouciance se sont évaporés. Les gens sont sur le qui-vive, inquiets, méfiants les uns envers les autres.

Et à Roueiss, dans ce quartier de la banlieue-sud de Beyrouth où a eu lieu l’attentat le 15 août, la même peur hante certainement les habitants et passants, malgré tous les barrages et la présence nouvelle de l’armée pour assurer la sécurité, filtrer les voitures.

Et comment filtrer les esprits dominés, prêts à tuer pour quelques dollars ou pour atteindre le paradis ou je ne sais quel autre objectif ou destination?

 » Va dormir,

Va rêver que notre pays (balad) est devenu un pays.

Va dormir…

Ce pays est-il un pays?

Non ce n’est pas un pays, c’est un groupe de personnes réunies.

Réunies… non. 

Assemblées… non.

Balancées… non.

Divisées.

Va dormir, va rêver… « 

(Ziad Rahbani, pièce de théâtre Nazl al Sourour, 1974, extrait)

 

 

لست محايدًا » يحيى جابر » – « I am not neutral » by Yehia Jaber – « Je ne suis pas neutre »

Ce poème a été écrit par Yehia JABER au lendemain des attentats de Beyrouth (Dahié, banlieue sud) et de Tripoli les 15 et 23 août derniers. Je l’ai trouvé sur internet, avec sa traduction en anglais.

Je me permets de le publier ici, avec une traduction personnelle en français – même si aucune traduction ne pourra offrir le goût du texte originel.

Dans la folie actuelle des mots et des situations  – avec notamment, la politique officielle de neutralité du Liban par rapport au drame  de la Syrie – ce petit poème suffit à exprimer beaucoup et, je voudrais le croire, au nom de beaucoup de gens.

 لست محايدًا » يحيى جابر »

لست محايدًا

.أنحاز الى مريول المدرسة ضد الكفن

.أنحاز الى الحديقة ضد الحريقة

.أنحاز الى الفنادق ضد الخنادق

.أنحاز الى قهوة الصباح ضد قهوة المعزّين عن روحي

.أنحاز الى وليمة في مطعم، ضد وليمة مأتم وتحويلي الى طعام لمائدة الآخرين

…لست محايدًا

.أنحاز الى الكنافة الطرابلسية ضد الذين يحوّلون شوارعها الى صينية من قطر الدم

.أنحاز إلى منقوشة الضاحية ضد كل الأفران الجوالة التي تخبزنا

…لست محايدًا

.أنا طرف، أنا فريق، أنا منتخب، أنا جهة، أنا كل الجهات… وكل الجهات تقول: لبنان بوصلتي في هذه العاطفة

…ولبنان ليس وطنًا، إنه فكرة… قد أجدها في لبنان، وربما أجدها في كندا. وربما أجدها في المريخ

.حتى كتابة هذه السطور أنا أنحاز الى لبنان جمهورية على مشارف ولادة

.جمهورية في غرف الانتظار

.جمهورية أنحاز إليها حتى ولو في المنام، لأنتزعها من كوابيس الآخرين

…لست محايدًا

أنحاز الى عارضة الأزياء ضد الذين يصمّمون على تمزيق بلادنا وجعل المقصات تعمل على قصقصتنا، وتحويل علمنا الى خرقة، والجبال الى ثياب ممزّقة من صنوبرها وأرزها.. وباقي الأزياء

.أنحاز الى كأس المساء ضد السكارى بأفكارهم الروحانية، حيث روحانيتهم تقوم على زهق أرواح الآخرين

…لست محايدًا

.لن أحيد عن أجمل خطأ يدعى لبنان

…ضد كل صواب، ضد كل صحّ يظنّ نفسه صحّ منذ الولادة

يحيى جابر-

I am not neutral

I side with the school uniform against the shroud.

I side with the garden against the bonfire.

I side with hotels against the trenches.

I side with the morning coffee against the coffee of those mourning my soul.

I side with a feast at a restaurant against a funeral feast and my transformation into food onto the table of others.

I am not neutral…

I side with the knafeh of Tripoli against those who turn its streets into a tray of blood syrup.

I side with a man’oushe of the Dahiyeh against all the mobile furnaces  that bake us.

I am not neutral…

I am a party, I am a team, I am elected, I am one sides, I am all sides… And all sides says: Lebanon is my compass in this fervor.

Lebanon is not a homeland, it’s an idea… I may find it in Lebanon, and perhaps in Canada. Perhaps I’d find it on Mars…

As of this writing, I side with the Republic of Lebanon at the crowning of  birth.

A republic in the waiting room.

A republic I side with, even if in a dream, to wrench it out of the nightmares of others.

I am not neutral…

I side with a fashion model against those determined to tear our country, make shears that cut us apart, and turn our flag into a rag, and our mountains into shreds of pine and cedar… And the rest of fashion.

I side with an evening glass against the drunkards with their spiritual notions, where spirituality is based on wasting the lives of others.

I am not neutral…

I will not abandon the side of that most beautiful mistake called Lebanon.

Against all righteousness, against every right that thinks itself right since birth…

Yehia Jaber

(translated by Ashraf Osman)

Je ne suis pas neutre

Je suis pour l’uniforme scolaire, contre le linceul

Je suis pour le jardin, contre le feu

Je suis pour les hôtels, contre les tranchées

Je suis pour le café du matin, contre le café de ceux qui pleurent mon âme

Je suis pour le festin au restaurant, contre le repas funéraire et ma transformation en nourriture sur la table des autres.

Je ne suis pas neutre…

Je suis pour le knafeh à Tripoli, contre ceux qui transforment ses rues en plateaux de sirop de sang

Je suis pour le man’ouché à Dahieh, contre les chaudières mobiles qui nous font cuire.

Je ne suis pas neutre…

Je suis un parti, je suis une équipe, je suis un élu, je suis d’un bord, je suis de tous les bords… Et tous les bords disent: le Liban est ma boussole dans sa passion.

Le Liban n’est pas un pays, c’est une idée… Je pourrai le trouver au Liban, et peut-être au Canada. Peut-être pourrait-on le trouver sur Mars…

A ce point de mon écriture, je suis pour la République du Liban qui est en train de naître. Une République en salle d’attente.

Je suis pour cette République même en rêve, pour la préserver des cauchemars des autres.

Je ne suis pas neutre…

Je suis pour le mannequin, contre ceux qui tiennent à déchirer notre pays et permettre aux ciseaux de nous découper, transformer notre drapeau en chiffon et nos montagnes en loques de pinèdes et de cédraies… Le reste est mode.

Je suis pour le verre du soir, contre l’ivresse de leurs pensées religieuses, lorsque leur spiritualité repose sur la perte de la vie des autres.

Je ne suis pas neutre…

Je n’abandonnerai pas cette belle erreur qu’on appelle Liban.

Contre toute raison, contre toute vérité qui se pense vérité originelle…

Yehya JABER

(traduction française par Souha TARRAF)

En majesté, toujours (Réserve forestière de Bcharré)

Tant de jours, tant de nuits, tant de mots…

montagne de Bcharré et de Gibran
Tant de jours et de nuits  sous pression depuis ce 21 août, depuis ces images d’enfants étoufffant en pleurant, gazés – gazés en 2013! Et avant encore, depuis ce 15 août avec l’attentat dans la banlieue-sud de Beyrouth puis à nouveau le 23 août, avec ces deux mosquées explosées à Tripoli. Ces deux événements (plusieurs dizaines de morts, des centaines de blessés) semblent si loin et flous, presque dérisoires devant le martyre des enfants, ces corps sans vie alignés dans des draps blancs par dizaines, filmés pour notre regard devenu insensible à force de voir – à force de ne rien pouvoir faire d’autre que voir.

L’aurait-on oublié?

« Vos enfants ne sont pas vos enfants

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même.

Ils viennent à travers vous mais non de vous« .

(Khalil GIBRAN, Le Prophète)

Quoi, pas de place pour les poètes et pour les mots sous nos latitudes!

Tant de jours, tant de nuits… « Saga of dancing with words » 

Et pourtant, c’est un éditorialiste politique qui l’écrit (Jamil Mroueh): nous avons vécu ces quelques jours de folie une véritable  « saga de danse avec les mots »! Tant de jours et de nuits d’angoisse, tant d’injonctions, tant de discours va-t’en-guerre et de préparatifs (au moins rhétoriques) à la « contre-guerre »… Comme cela peut être facile, les mots!

Ils tombent sur nous autres les civils tels des nuées, sombres, menaçantes.

Ici dans ce tout petit appendice compliqué de la planète, nous étions sûrs d’une seule chose: si les frappes américaines ont lieu, nous en sentirons lourdement les conséquences. Sans rien pouvoir faire, parce que le civil y est et y restera une monnaie d’échange, un « bouclier » (humain, si peu humain!) et rien d’autre.

Aujourd’hui 10 septembre, le ciel se dégage comme par miracle: le miracle tient dans ces quelques mots, « Mise sous contrôle de l’arsenal chimique syrien » (titre d’un article du journal Le Monde). Tout un programme! Le débat ne fait que commencer, la partie d’échecs géopolitique continue. Les pions? Nous autres, les civils de tous bords.

Arrêter d’aligner ces mots dont nous sommes abreuvés, saturés sur un système despotique, en Syrie, qui a détruit la spontanéité des gens durant des décennies. Despotique et plus encore, totalitaire.

Soon this place will be too small…

Ecouter Lhasa qui nous a laissé sa voix en cadeau céleste, Lhasa et sa juste mesure des mots, des sens et des sons, Bells are ringing

Et s’accrocher à la sensation de pouvoir encore apprécier la musique, les livres, les mots, les paysages…

« Soon this space will be too small

And I’ll go outside

To the huge outside

Where the wild winds blow

And the cold stars shine

I ‘ll put my foot

On the living road

And be carried from here

To the heart of the world »

(Lhasa de Sela, The Living Road)

Et encore:

« I got caught in a storm

Carried away

I got turned turned around

I got caught in a storm

That’s what happened to me

So i didn’t call

And you didn’t see me for a while

I was rising up

Hitting the ground

And breaking and breaking

I was caught in a storm

Things were flying around

Doors were slamming

And windows were breaking

And i could’nt hear what you  were saying

I couldn’t hear what you were saying

I couldn’t hear what you were saying

I was rising up

Hitting the ground

And breaking and breaking

I was rising up »

(Lhsasa de Sela, Rising)

Il sera toujours temps de se réveiller et lire le témoignage de ce journaliste italien (Domenico Quirico) rentré de Syrie après des mois de privations et de tortures. De lire ses jours et ses nuits d’angoisses « au pays du Mal ».

P.S.  (le 12 septembre 2013) : Ou encore, prendre le temps de lire les Intimes Confessions de Fifi Abou-Dib sur ces jours étranges, entre le 21 août et le 10 septembre, qui s’ajoutent à tant d’autres jours et nuits de brutales remises en cause de notre quotidien :

« Il s’est passé quelque chose, même s’il ne s’est rien passé. Il y a une dizaine de jours, c’était le sauve-qui-peut. Ceux qui devaient partir ont précipité leur départ. On a parlé de blocus, de fermeture de l’aéroport. Tout à coup, les rues étaient désertes, les gens retenaient leur souffle, les hôtels se sont vidés, des contrats ont été résillés, il s’est même formé quelques files devant les stations d’essence. Dès que les ambassades s’avisent de conseiller à leurs ressortissants de quitter le pays, c’est panique et consternation. Elles ont beau formuler leurs messages au trébuchet et les diffuser avec discrétion, les « autres », ceux qui ne sont ni américains, ni canadiens, ni anglais, ni français, ni ouzbeks se sentent laissés pour compte. Ils ont un mot pour ça, simple, terrible : je ne suis « rien ». Il est des moments comme ça où être seulement libanais équivaut subitement à n’être rien.
Donc, la frappe n’aura pas lieu tout de suite, si toutefois elle a lieu. Sa légitimité, sans l’aval de l’ONU, est discutable. Son efficacité n’est pas garantie. En revanche, davantage de destructions, de victimes et d’exode le sont, tout comme l’est un débordement régional ou plus. Toujours est-il que les derniers étrangers ont plié bagages. Et c’est un peu plus seuls que nous abordons cette nouvelle rentrée incertaine, un peu plus malheureux d’être nés en un point de la géographie où il faut constamment se demander s’il faut partir ou rester, et jusqu’à quand ? Que l’épouvantail agité par les États-Unis ait au moins servi à faire bouger quelques lignes semble se vérifier. En attendant les faits, le Liban vit au ralenti, inquiet, en berne. Traumatisé par son passé, à peine remis des attentats qui l’ont récemment endeuillé, il a du mal à croire en l’avenir. De fait, quel avenir pour un pays qui a autant de difficultés à se doter ne serait-ce que d’un gouvernement et où la moindre échéance électorale est prétexte à un bain de sang ?

Nous doutons de nous-mêmes. Les seuls qui aient la chance d’avoir des certitudes sont les partisans, ceux qui suivent un chef avec la passion du féal. Pour lui, ils sont capables de parvenir à l’excellence de soi jusqu’au sacrifice. La démocratie n’a jamais produit de leaders capables d’allumer de telles flammes ni d’attiser de telles motivations. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. Il y faut beaucoup de haine, d’égocentrisme, d’intolérance, voire de racisme, de refus de la différence. Il y faut un sujet de ralliement exclusif, la confession par exemple. Y a-t-il plus intime que la vie spirituelle d’un individu, que sa relation avec son Dieu ? Sous nos cieux, non seulement la chose est étalée sur la place publique, non seulement elle tient lieu d’appartenance nationale, mais elle justifie les crimes les plus hideux, les attentats qui ressemblent à des épurations. Il est vrai que l’acceptation de l’autre comporte un certain risque et suppose quelques concessions ou contagions que d’aucuns vivraient comme un anéantissement. Mais l’inverse est stérile. Voilà pourquoi, pour longtemps encore, nous ne serons « rien ». »

(Fifi ABOU-DIB, Intimes confessions, L’Orient-Le Jour, 12-09-2013).

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Wadi Qanoubine (région de Bcharré)

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