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Ce mardi 24 septembre 2013, ce n’est pas le déploiement de l’armée et des forces de sécurité intérieure libanaises dans la banlieue sud de Beyrouth qui a attiré le plus mon attention, ni le toujours futur gouvernement Salam ni les disputes des ministres qui se renvoient la responsabilité du manque de préparation des routes avant les premières pluies de l’automne, entre autres dossiers conflictuels ou « patates chaudes ».

Non, l’information du jour est celle-ci, très peu relayée dans les journaux: en cette année 2013, au début du 21ème siècle, l’électricité est arrivée à Wadi Mich Mich près de Fnaïdeq, un « coin perdu » du Akkar. Perdu mais habité, tellement habité que les villageois ont lancé des feux d’artifice pour fêter et saluer dignement l’événement dans la « tradition » actuelle, « toute libanaise », de lancer des feux d’artifice en (presque!) toute circonstance, comme une accoutumance au bruit des explosifs. Bienvenue au Liban réel!

Oum Mohammad, histoire d’une femme ordinaire 

C’est l’histoire d’une femme ordinaire, une femme du Liban d’en bas, Oum Mohammad. Elle  est originaire d’un village « perdu » non pas du Akkar mais des hauteurs de Danniyé, à vol d’oiseau on n’est pas loin de Wadi Mich Mich et Fnaïdeq.

Elle est comme tout le monde, elle n’a pas le choix pour travailler elle a besoin que le calme revienne, autrement dit que le snipers et autres tireurs sur commande arrêtent leur besogne dans son quartier à Tebbaneh et sur le front voisin de la rue de Syrie (entre Tebbaneh et Jabal Mohsen), ainsi que dans Tripoli qu’elle traverse tous les jours.

Oum Mohammad a le visage ridé d’une femme âgée qu’elle n’est pas encore; trop tôt sollicité, son corps est marqué par une vieillesse prématurée, des douleurs aux articulations, des jambes musclées mais déjà un peu arquées, elle commence ses journées de travail en prenant des calmants.

Elle n’a pas encore 60 ans, elle a commencé à faire des ménages dès l’âge de 13 ans; puis un peu plus tard elle a pris des cours de couture, elle est fière de sa machine à coudre. Elle sait aussi déchiffrer, plus que lire.

Ses parents étaient gardiens d’une école privée à Qobbeh où ils  étaient logés; l’établissement a été réquisitionné par les Forces Arabes de Dissuasion (l’armée syrienne) en 1976 parce que son site offre une vue imprenable sur la ville de Tripoli. Le couple a eu le droit de rester dans son petit logement de fonction. Son père est décédé mais sa mère y vit encore, elle y cultive un bout de jardin et se charge de l’entretien de la cour de l’école désaffectée. Un de ses frères s’appelle Abdel Majid, du nom d’un homme politique tripolitain des années 60 (A. Rafei) qui aidait les nécessiteux « sans faire de bruit ni de tapage« , précise-t-elle.

Tous les vendredis à l’heure de la prière, Oum Mohammad arrive à trouver un petit moment pour lire des passages du Coran, se recueillir et prier. Elle dit paisiblement que dans sa famille, il y a des musulmans et des chrétiens et que « al taassoub mich al dîn » (l’excès de religiosité n’est pas la religion).

Oum Mohammad sait exactement de quoi elle parle: jusqu’au début de la guerre les familles chrétiennes et musulmanes vivaient en bonne coexistence à Qobbeh, avant que les chrétiens ne soient contraints de partir ou repartir (ils sont venus eux aussi des villages des montagnes environnantes, du côté de Bcharré et Danniyé), lorsque la guerre entre des milices de Tripoli et Zghorta a fermé les horizons. Aujourd’hui elle habite donc Bab Tabbaneh, ce quartier déshérité de Tripoli qui s’est développé par l’exode des villageois du Akkar et de Danniyé et où les zaaran désoeuvrés, sans formation professionnelle, illettrés souvent et « mhabhibîn » (se droguant aux amphétamines ou tous autres neuroleptiques) sont légion et se laissent pousser la barbe et tenir une kalashnikov pour une poignée de dollars, sous couvert de tel ou tel chef de quartier et de mosquée.

Elle a acheté son logement et en est très fière, un appartement au 5ème étage d’un immeuble (avec ascenseur) en travaillant dur, à la suite d’un prêt octroyé par la Banque de l’Habitat à la fin de la guerre, dans les années 1990. Le prêt est complètement remboursé, c’est une grande victoire pour elle. Son mari est chauffeur de taxi mais il y a longtemps que c’est elle qui lui finance les réparations et un minimum d’entretien de sa vieille Mercédès essoufflée. Il ne ramène pas grand chose de ses tournées quotidiennes, la concurrence des taxis clandestins (de particuliers et de Syriens) est de plus en plus rude.

Qui ne connait pas une Oum Mohammad  dans son entourage au Liban, ou une Oum Georges ou une Oum Ali? Ménages mais aussi aide à la cuisine, préparation sur commande de plats libanais, aucun travail ne les rebute: « Il n’y a pas de honte à travailler. Nos parents ne nous ont appris ni à mendier ni à voler« .

Lorsque des camions de distribution d’aide de produits de première nécessité passent de temps à autre, envoyés par Mikati, Safadi, Hariri ou tout autre député ou par une ONG à l’occasion de telle ou telle circonstance dans Bab Tebbaneh (durant le ramadan ou après un round de combat entre Tebbaneh et Jabal Mohsen, etc.), Oum Mohammad refuse d’y aller ou même d’envoyer l’un de ses fils se mêler à la foule. « S’ils veulent nous donner un colis, qu’ils ne nous laissent pas nous chamailler comme des mendiants. Qu’ils nous l’apportent décemment!« . Elle a la possibilité, pas seulement la fierté, de refuser cette aide comme jetée en pâture; d’autres ravalent leur fierté et y vont, par nécessité.

Oum Mohammad a eu six enfants dont quatre filles toutes mariées et deux garçons qui approchent de la trentaine et sont toujours célibataires. L’un est chauffeur de taxi dans une entreprise privée à Tripoli, l’autre travaille comme manoeuvre auprès d’un entrepreneur dans la construction. Il travaille dur par tous les temps et gagne tout juste 40.000LL/jour (27$ environ);  il ne pense qu’à partir loin soit en Australie, soit en Allemagne selon la filière (clandestine) qu’il trouvera. Il économise sou après sou pour réunir les 5000$ minimum demandés par le passeur (le montant varie selon la destination, les risques, la durée du voyage etc.). Et sa mère est évidemment partagée entre le garder auprès d’elle dans un environnement très  dangereux pour ces jeunes hommes célibataires  – il y a la tentation de se faire recruter comme homme de main auprès de telle ou telle personnalité religieuse ou politique et, pire, aller combattre en Syrie – et le laisser alller « tenter sa chance » pour une vie meilleure, dans un ailleurs où il espère, et où elle espère, qu’il sera respecté. Illusions? Et comment convaincre Oum Mohammad et que lui dire, avec quels arguments miracles? Résister, tenir, tenir encore?

Boat People Libanais

L’information sur ces villageois du Akkar morts noyés au large de l’Australie où ils essayaient de se rendre clandestinement pourra-t-elle dissuader le fils de Oum Mohammad et tant d’autres personnes de partir par familles entières pour essayer de creuser leur sillon très loin ailleurs, de manière tout aussi clandestine?

Si rien n’est fait, avertissent les auteurs du rapport de la Banque Mondiale sur la situation du Liban, 170.000 personnes vont rejoindre le million de Libanais qui vivent déjà en-dessous du seuil de pauvreté (selon les critères de la Banque Mondiale).

Rapport officiel alarmiste ou pas, critères de mesures de la pauvreté adaptés ou pas, le Liban est à bout de souffle, les populations très fragiles économiquement sont encore plus fragilisées quelles que soient leurs religions, confessions et affiliations politiques : cette réalité-là est incontestable.

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