Le Communiqué du Rêve, par Samir KASSIR (28-01-2004, An-Nahar)

Je me permets de diffuser ici ce texte que j’aurai secrètement rêvé avoir écrit! La signature de Samir KASSIR, ce libre mufakir arabe et universel,  est évidemment unique. Lire et relire ce Communiqué, près de 10 ans après, nous projette à nouveau dans le Rêve: il est intact. La douleur en est, doublement, plus profonde.

Traduit de l’arabe par Mahmoud HARB (An-Nahar, 28 Janvier 2004)

Sourcewww.samirkassir.net

Je ne sais qui le distribuait dans la rue. Je m’en souciai peu au début, croyant qu’il s’agissait d’une brochure quelconque. Puis le titre attira mon attention : « Le communiqué du rêve ». Je me dis : « rêvons », et je me mis à lire. Le rêve était beau. En effet, le communiqué contenait ce qui suit :

« Nous soussignés citoyens libanais,

Révoltés par l’état actuel de notre pays en termes de décadence de la morale publique, d’embourbement dans les conflits personnels mesquins et de falsification de la vie politique empêchant toute adaptation aux bouleversements et métamorphoses gigantesques qui ont lieu dans notre entourage et qui pèseront lourd sur notre avenir et sur celui des générations futures et alors que nous sommes à la veille d’élections, aussi bien municipales que présidentielles sans oublier les législatives et dont nous attendons qu’elles fournissent nos institutions en sang nouveau, nous nous sommes interpellés pour lancer un cri qui proclame notre aspiration à un changement radical dans la marche et le devenir de l’Etat libanais.

Treize ans après la fin des conflits armés au Liban, il est évident que les Libanais, tous les Libanais, n’ont pas seulement perdu leurs guerres mais ont également raté le train de la renaissance, soit de leur propre gré soit en dépit de leur volonté, et sont désormais menaçés de perdre la dernière lueur d’espoir.

Après treize ans de destruction continue des bases de la vie nationale, treize ans qui ont d’autant plus anéanti ce que la guerre avait déjà dévasté et continué d’épuiser le potentiel humain du pays, la soif du changement n’est contrebalancée que par le désespoir de voir ce changement se réaliser dans l’ombre d’une classe politique rongée par l’égoïsme et handicapée par son défaut de qualités morales et de visions d’avenir.

Après treize ans de destruction tantôt systématique et tantôt chaotique des perspectives d’une renaissance intégrale du pays et de tentatives inlassables de semer le désespoir dans les esprits de citoyens continûment incités à abandonner tout rôle politique dans la gestion de leurs affaires, le progrès n’est devenu rien qu’un beau rêve, un rêve que la junte au pouvoir et ceux qui sont derrière elle s’accordent pour laisser aussi loin que possible de la réalité. Mais le rêve n’est pas hors de portée. Il est amorçé lorsqu’on frappe les portes du réel, du moment où l’on ose le proclamer. Le rêve est ce qu’on commence à réaliser lorsqu’on en crie notre besoin.

Nous soussignés citoyens libanais réalisons totalement que nos différences culturelles, politiques et confessionnelles pourraient justifier pour certains le désenchantement et le négativisme. Cependant, nous réalisons également que notre rêve d’un pays sain n’est que renforcé par ces différences. Ce à quoi nous rêvons est aussi simple que la croyance au lendemain.

Ce à quoi nous rêvons est un pays qui puise dans ses différences pour en faire une source de force et de cohésion, un pays libéré des chaînes des égoïsmes confessionnels et claniques. Ce à quoi nous rêvons est un Etat qui appartient à tous ses citoyens et seulement à ses citoyens, un Etat renforcé par une justice indépendante et par une représentativité populaire indubitable, un Etat que n’emprisonnent ni le confessionnalisme ni le clientélisme.

Ce à quoi nous rêvons est une société que n’enchaînent pas des allégeances imposées et dont les divisions ne sont pas surveillées par les patrouilles des services de renseignement, une société dont la liberté est garantie par l’égalité des chances. Ce à quoi nous rêvons est une culture démocratique qui récupère son dynamisme pour contribuer à la renaissance de la démocratie arabe, une culture qui prend le parti pris de la libération de la Palestine et qui n’a pas peur de la liberté de la Syrie et de l’Irak.

Nous soussignés citoyens libanais, alors que nous comprenons que la cristallisation du changement n’est pas seulement conditionnée par la transformation des règles qui régissent le fonctionnement de la classe politique gérant le pays, nous accueillons les prémices – même timides – du changement qui commencent à apparaître à Damas et qui indiquent, en dépit de leur trébuchement, que la tutelle du régime syrien sur le Liban voit approcher sa fin.

Et nous appelons les responsables de cette tutelle à amorçer le dialogue national et la réconciliation chez eux. En effet, il n’est de garantie pour le Liban telle que la démocratie en Syrie. Et il n’est de garantie pour la Syrie tel qu’un Liban sain et uni.

Mais nous réalisons aussi que quelles que soient les responsabilités qui reviennent au régime syrien du fait de la tutelle qu’il exerce depuis treize ans sur l’Etat libanais, il incombe en premier aux citoyenx libanais de définir la trajectoire qui pourrait nous ouvrir les portes de l’avenir et matérialiser l’espoir de changement. D’où nous appelons toutes les forces de la société libanaise à agir pour actionner la roue du changement et ce en faisant pression pour la formation d’un gouvernement transitoire qui superviserait les élections présidentielles et l’organisation de la fin du système de tutelle, ainsi que la refondation de la République du Taef et qui commencerait à guérir les séquelles que les périodes de guerre et d’après-guerre ont laissées.

Le gouvernement souhaité doit réunir la capacité de représenter les différentes parties libanaises, les qualificatifs des moeurs républicaines infaillibles ainsi que l’efficacité administrative moderne. Seul un tel gouvernement serait capable d’accomplir les mesures qui permetteraient de rendre la considération à la politique libanaise et de rééquilibrer la République.

Et les plus importantes de ces mesures sont :

– la fixation d’un calendrier de retrait des forces armées syriennes, à commencer par le retrait des services de renseignement syriens et la délimitation des lieux de positionnement des unités dont le retrait pourrait être retardé du fait du dit calendrier

– l’application de l’article des accords du Taef quant au découpage administratif du territoire libanais en vue de mettre en place la loi électorale énoncée dans ces accords

– l’unification des services de renseignement libanais et la rationnalisation de leur fonctionnement conformément à la Constitution et à la Déclaration des Droits de l’Homme et l’ostracisme des symboles responsables de l’utilisation de ces services à des fins politiques personnelles ou partisanes

– la libération de la justice des ingérences des politiciens et des services de renseignement

– la protection des personnes et des partis ayant milité dans les rangs de la résistance à l’occupation israélienne conformément aux conditions conventionnelles nécessaires à la conservation du tissu social libanais

– la poursuite de la dissolution des milices armées et de la collecte des armes que ces dernières possèdent

– la reconsidération de la loi d’amnistie quant à la compréhension de tous les crimes liés à la guerre et ce jusqu’à la date de dissolution des milices sans nulle distinction entre une victime et une autre, la constitution d’un organisme qui procèderait à la requalification des crimes politiques commis durant et après la guerre, et la libération des détenus politiques et le retour des exilés

– la prise de possession des armes des camps palestiniens après leur regroupement par l’Organisation de Libération de la Palestine et la négociation avec les instances européennes et internationales pour améliorer les conditions de vie des réfugiés en attendant la solution qui leur permettrait de rejoindre l’Etat palestinien prévu dans « la feuille de route »

– la poursuite des politiques de rationnalisation financière afin de mettre en place les mécanismes de Paris 2

– la mise en place d’une procédure d’audit des comptes publics et la précision des sources d’intervention des politiciens dans la distribution des butins

– la réouverture des dossiers juridiques liés à des scandales financiers et bancaires qui ont été étouffés à la hâte

– la mise en place d’un chantier national au sujet de l’avenir de l’Université Libanaise et de l’enseignement public

– l’élaboration de négociations avec le régime syrien afin de mettre en évidence les brèches du traité de « fraternité, de coopération et de coordination », et d’arriver à la plus grande complémentarité possible entre les économies des deux pays.

Citoyens,

Depuis que la guerre prit fin, le pays ne connut jamais pareilles conditions. Mais le mécanisme de fonctionnement des institutions veut que ces conditions déplorables soient une opportunité de renaissance. C’est que nous sommes à la veille de l’élection d’un nouveau Président de la République. Que cette élection soit au moins une occasion d’affirmer notre besoin d’une renaissance morale républicaine.

Citoyens, dites votre mot sinon l’occasion sera perdue à jamais ».

***

Je ne croyais pas ce que je lisais. Ceci était impossible. Personne dans le pays n’osait même plus rêver. Et j’avais raison. Je regardai autour de moi dans la rue. Il n’y avait ni communiqué ni distributeurs mais un convoi de voitures américaines luxueuses appartenant à un responsable, circulant au milieu des hurlements. Je me ressaisis et regrettai immédiatement de m’être réveillé de mon rêve.

Samir KASSIR, An-Nahar, 28-01-2004

Voici un extrait du discours du poète palestinien Mahmoud DARWISH à l’occasion de la cérémonie du 40ème jour de la disparition de Samir Kassir un 15 juillet 2005, à l’Université Américaine de Beyrouth:

Le nom de Samir Kassir, l’élégant danseur sur un champ de mines, celui qui raillait tout accommodement avec la tyrannie infligée ou consentie, est devenu l’équivalent du dépassement de la coquille identitaire et du particularisme dans un même registre. Il était convaincu que le Palestinien pouvait être aussi Libanais, que le Libanais pouvait être un Palestinien arabe, qu’il était du devoir de l’Arabe de participer, au moins par la pensée, aux destinées qui lui sont réservées par l’enclenchement des bouleversements du monde contemporain. Il croyait tout aussi fermement qu’une culture démocratique ne le dépossédait pas nécessairement des valeurs sanctifiées du patrimoine national!

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Ces mufakirîn (penseurs) libanais sans piédestal – Souha TARRAF

Enième billet d’humeur d’un(e) citoyen(ne) libanais(e) qui pense – cet être que l’on voudrait transparent, sans saveur, sans odeur et malléable à souhait?

Le diagnostic est posé, il est clair pour tout le monde: le système politique libanais est usé jusqu’à la moelle, un autre type de partenariat social doit être pensé – et d’urgence. La corruption est un mal si profond qu’il a mis bas la signification de l’Etat pour tous et au-dessus de tous : la récente agression physique de journalistes venus enquêter sur la corruption à la Direction des Douanes à Beyrouth est un événement  ô combien révélateur!

Archaïsme des structures administratives et politiques, archaïsme des relations de citoyens (y compris des intellectuels!) ‘obligés’ des hommes politiques dans un pays qui ne manque pas de journalistes, auteurs et créateurs de toutes sortes et qui ont tous goûté à la liberté d’être, de penser et de faire. La contradiction est grande, le constat d’autant plus attristant.

Chaque parti, chaque mouvance, chaque homme politique ou religieux de quelque importance sur la scène micro-locale ou nationale a ses relais-médias qui théorisent, justifient, amplifient la bonne voie/voix pour le bon peuple-client.

Que peuvent faire les intellectuels? Ont-ils (encore) un rôle à jouer? 

Pourquoi rien ne paraît-il donc possible dans ce pays qui se délite de toutes parts et d’abord en son sommet (l’Etat) et où les représentants gouvernementaux assurent d’un ton lénifiant: ‘tout va bien, les indicateurs sont encore bons malgré la situation sécuritaire, économique, politique, sociale etc. etc.‘? Pourquoi cette absence de perspective n’est-elle pas relayée par un sursaut collectif (individus, associations de la société civile, intellectuels…)? Où sont les intellectuels au Liban? Pourquoi sont-ils si peu audibles? La question appropriée est, plus exactement: pourquoi leur parole est-elle de si peu d’impact?

De Facebook à Twitter, aux divers sites d’information et blogs et jusqu’aux journaux et médias traditionnels on entend des opinions et des prises de position, on lit, on suit mais… toutes ces paroles publiques, tous ces points de vue semblent s’exprimer puis disparaître, sans véritable écho en retour. Pourquoi?

L’alignement de ces intellectuels aux deux principaux courants politiques, ‘8 mars’ et ’14 mars’, amoindrit à l’évidence l’impact de leur parole. Et de manière contradictoire, s’ils ne sont pas pour l’Iran ou pour l’Arabie Saoudite, pour la survie du régime de Bachar al Assad ou contre, s’ils ne sont pas reconnus s’exprimer au nom de tel ou tel homme politique, homme religieux ou groupement politique et/ou religieux,  leur parole est mise en doute: pour qui roule-t-il (ou roule-t-elle) donc?!

Le problème réside certainement dans cette perte de confiance des gens de la rue à l’égard des penseurs, journalistes, écrivains et autres chercheurs. Perte du rôle de la parole réfléchie – et réfléchie pour tous, à l’échelle de l’ensemble de ce (petit!) pays. Comme si ceux-ci ne venaient pas (ou plus?) du peuple, comme s’ils faisaient partie d’une planète différente, protégée… Comme si, soupçon suprême en ces temps économiques difficiles, les mufakirîn s’étaient installés dans cette planète/caste inaccessible de gens très privilégiés – celle des zouama’ et grands hommes d’affaires.

A essayer de comprendre pourquoi le Liban n’a pas vécu ne serait-ce qu’un début de ‘printemps’ (soulèvement populaire) à l’instar des citoyens d’autres pays arabes – sans porter aucun jugement sur ces soulèvements, leurs origines, leurs échecs ou réussites éventuels : ce n’est pas ici le sujet – la seule réponse claire qui s’est imposée à moi est celle-ci: les ‘penseurs’ au sens classique, al-mufakirîn comme le dit si joliment la langue arabe, ne sont pas des nôtres, ou ne le sont plus. Dans un pays où le ‘nous’ a fini par avoir autant de significations qu’il y a de confessions et d’identifications politico-religieuses.

Le constat est réaliste et très amer: ils ont perdu leur utilité, leur crédibilité à savoir montrer le chemin.

Ceux qui sont écoutés, journalistes, éditorialistes, chroniqueurs, analystes et autres le sont par des personnes et des groupes déjà acquis à ‘la cause’: celle de tel parti, telle mouvance politique ou religieuse. La sphère politico-médiatique est fermée… Le système est donc bouclé (mbakkal) puisque les intellectuels libanais, journalistes, chercheurs, écrivains sont intégrés pour leur grande majorité à une sphère (8 mars) ou une autre (14 mars)?

Quid de ceux qui sont hors de l’influence de ces deux planètes? Ils sont eux-mêmes… de peu d’influence!

En guise de résumé, on observe une double mise à distance voire une défiance, des gens à l’égard de celui qui pense (al- mufakir):

– Celui qui est avec nous (du 8 ou du 14 mars). Si sa parole est attendue, son éclairage, sa réflexion auront en réalité un impact socio-politique minime, juste celui de nous conforter dans nos convictions et, par suite, dans notre fermeture aux autres.

– Celui qui n’est ni de l’un ni de l’autre groupe a très peu de chance d’être écouté, suivi – sauf par un très petit cercle de convertis.

Des individualités, tel feu Ghassan TUENI, peuvent toujours ‘passer les frontières’; elles sont rares. Autre exemple évident, le niveau élevé de la réflexion de Joseph SAMAHA le plaçait bien au-dessus des petites divisions partisanes et conjoncturelles.

Au Liban l’argumentaire ‘kamikaze’ c’est-à-dire radical (noir ou blanc, gauche ou droite, USA ou Russie, Arabie Saoudite ou Iran, sunnite ou chiite!) est celui qui fonctionne. On n’attend plus de l’intellectuel qu’il éclaire, explique,  décrypte, aide à comprendre les situations. On attend de lui, au mieux, qu’il se range pour ou contreOn n’attend plus grand chose de lui, en réalité!

[Les raisons de ce désamour sont historiques, bien sûr liées au contexte de la guerre au Liban et à l’évolution de l’existence, du rôle et des différentes trajectoires des intellectuels organiques, au sein d’un espace culturel lui-même profondément transformé… et réduit, ‘délayé’: une étude de fond serait nécessaire]

Quant aux électrons libres, ces intellectuels qui se sont libérés de toute attache politique et/ou confessionnelle, ils ont du mal à être audibles: dans un espace public dominé par les idées définitives, radicales, rester réfléchi, démêler posément les arguments, nuancer à l’extrême, en un mot jouer véritablement son rôle d’intellectuel devient de plus en plus malaisé.

Ici comme ailleurs, à l’époque du pré-pensé, des informations rapides et continues qui ‘écrasent’ très vite les précédentes, la nuance est inaudible, illisible, invisible.

La parole des sages ne porte plus

Je ne sais pas si mon point de vue est très objectif, et je ne cherche pas à atteindre une objectivité irréelle!: la dernière fois qu’un mouvement populaire a pu fonctionner au Liban avec des intellectuels de la société civile pour leviers  – et encore, ils n’étaient pas les seuls leviers et ont très vite été dépassés, dominés par les hommes politiques – c’était au printemps 2005 à Beyrouth.

Le porte-drapeau intellectuel en était Samir KASSIR, lui qui a été tué aussi pour casser définitivement ce soulèvement ‘du peuple’, lui qui appelait au bout de quelques semaines, avec une telle acuité de vue, à lancer une intifada contre l’intifada!

Samir Kassir a été tué, sa parole (qui manque tant encore : voir dans le post suivant son Communiqué du Rêve, si actuel près de 10 ans après) a été étouffée mais évidemment pas son influence intellectuelle, notamment via SKeyes. D’autres journalistes et intellectuels ont aussi été tués ou menacés: ceux qui restaient étaient-ils, sont-ils forcément tous pour les uns, contre les autres?

La parole des savants-mufakirîn n’a plus de caractère sacré, intouchable ; elle n’a pas d’impact sur la pensée et les comportements des gens – que ceux-ci soient lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.

Au-delà des difficultés économiques et sociales et (littéralement) existentielles que le pays traverse, tel est peut-être un des plus graves problèmes du Liban aujourd’hui en 2013: la défiance des gens à l’égard de ceux qui sont sensés, ou bien qui devraient, les éclairer.

La parole d’un journaliste ou d’un politologue ou d’un sociologue ou d’un économiste est désormais évaluée à l’aune de ses appartenances (intima-at) confessionnelle et politique. C’est-à-dire que cette parole a à peu près la même valeur que la parole d’un député ou bien d’un représentant de tel ou tel parti ou mouvement politique-religieux. Même chose pour ceux qu’on classe dans les corps intermédiaires, médecins, avocats, enseignants, ingénieurs – et j’en oublie.

Comment rétablir la confiance perdue – entre les penseurs de la société et celle-ci?

Les réponses à cette question sont les clés du Liban à venir, du moins des clés majeures. Sans cette confiance, les gens – le peuple – sont voués à suivre les habituels fabricants d’opinions/propagandistes, les liseuses de cartes, les devins du petit écran et autres fournisseurs de rêves (et de cauchemars) accessibles sur internet, dans des mosquées transformées en lieux d’embrigadement collectif et d’hostilité envers l’autre/les autres, celui qui ne pense pas pareil, ne s’habille pas pareil, ne prie pas pareil, ne vit pas pareil que  moi/nous.

Toutes les tentatives et initiatives de manifestations, de soulèvements ‘populaires’, de regroupements même selon les corps intermédiaires (voir la longue grève des enseignants en 2012/2013 entre autres initiatives que j’ai relevées dans ce blog)… rien n’a résisté au ‘doute originel’: pour qui roulent-ils? à quel moment vont-ils nous ‘vendre’? quand vont-ils nous trahir?

Les journalistes continuent de s’exprimer, de créer des journaux, des lieux d’information et de débat sur internet (al Modon est l’un des derniers nés): mais pourquoi cela ne paraît-il concerner qu’eux-mêmes et une petite minorité de convaincus? L’impact de tous ces écrits, de cette parole même la plus critique semble si limité, si peu… crédible, auprès des gens. Après tout, nous écrivons, nous parlons tous pour essayer de convaincre, d’être lus, d’être écoutés, suivis dans nos raisonnements.

Eh bien non! Notre crédibilité ne dépasse pas un cercle très petit, celui des convertis. Les nouvelles conversions sont à l’évidence très rares.

Que faire? Se taire parce que ‘le désespoir rend muet‘? S’exprimer notamment via des montages vidéos désespérant une fois pour toutes, une énième fois, des hommes politiques libanais et des systèmes politiques qui nous gouvernent?

Les hommes politiques libanais? Ce sont « ces gens prêts à tout pour rester des dirigeants confessionnels, parce que c’est le moyen le plus sûr pour eux de passer le relais à leurs enfants et petits-enfants« . Tout le monde, tout chauffeur de taxi vous le dira… sans que cela change rien, désespérément rien sur le fond, des rapports archaïques de clientèles et de réseaux!

Que devons-nous faire, que pouvons-nous encore faire, nous autres armés de nos stylos, micros et claviers? Continuer, avoir l’illusion d’exister. L’illusion d’être utiles? N’est-ce pas le propre de l’intellectuel, servir d’éclairage social? Illusion d’illusionniste?

J’essaie de comprendre les regards soupçonneux.

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PS: Qui suis-je donc pour ‘professer’ ainsi?! Je ne suis ni totalement partie ‘du peuple’ ni totalement partie ‘des intellectuels’. Vivant avec empathie à côté des uns et non loin des autres, pour bien des raisons je me positionne entre les deux, ni complètement du peuple ni totalement intellectuelle. Ce positionnement – cette sorte d’équidistance assumée – me permet d’essayer de lire, de mieux discerner les lignes de failles de notre société.

Une paix si malaisée! Comme une litanie… (Souha TARRAF)

En créant ce blog sur le Liban il y a quelques mois (avril 2013), je me demandais comment l’alimenter en évitant une approche trop pessimiste: tout un programme! Il est révélateur que l’un des articles le plus consultés est Vivre au Liban, le coeur léger dont l’esprit se rapproche beaucoup du texte de Mai Ghoussoub que j’ai traduit ci-dessous, Une paix malaisée écrit peu de temps après l’arrêt des combats au Liban, au début des années 1990.

La question lancinante, pour nous tous, reste celle-ci: comment vivre, se projeter vers l’avenir dans un pays ayant connu une guerre ‘civile’ et qui veut tourner la page sans aucune relecture de ce qui s’est passé – et pourquoi et comment cela s’est passé?

Dans l’introduction de Mémoires de Guerres au Liban (édition Sindbad, 2010), Franck Mermier et Christophe Varin le soulignent : avec une ‘mémoire à vif‘, comment faire pour que les mêmes raisons n’aboutissent pas aux mêmes effets? D’une génération à l’autre … d’une guerre à l’autre?… est-on toujours dans le déni, l’autocensure de la mémoire tel que le relevait  Amal MAKAREM  (colloque trilingue Mémoire pour l’avenir, Beyrouth, 2002, éd. Dar-an-Nahar)? Exorciser la violence, le souvenir par la réconciliation disaient les participants à ce colloque: que nous sommes loin de tout esprit de réconciliation en 2013!

Ce mardi 19 novembre, telle une litanie macabre, je finis la préparation de cet article en hommage à May Ghoussoub tout en suivant l’information tombée un peu avant 10 heures: nouvel attentat dans la banlieue sud de Beyrouth, des morts, des blessés, des destructions, des peurs qui ressurgissent…

Les mots de May Ghoussoub ont une résonance très actuelle : malaise, oubli, amnésie, pardon, vengeance…

Au mieux, nous en sommes au même point qu’il y a un quart de siècle

Il est urgent de ne pas oublier, urgent de regarder en arrière et d’essayer de (nous) comprendre enfin entre nous, les citoyens de ce pays. Urgent de saluer le courage de gens comme Régina SNEIFER et Assaad CHAFTARI qui portent leur passé d’acteurs de la guerre comme une croix et passent le seul message qui vaille: celui de la réconciliation civile, citoyenne. Pourquoi donc nos ‘valeureux responsables’ politiques ne relayent-ils pas activement, concrètement, ce message, le seul qui puisse préserver l’avenir – notre avenir de citoyens?

Une paix malaisée

Beyrouth vit en paix maintenant. Comme tous ceux qui sont revenus, comme ceux qui vivent toujours ici, je veux croire en cette paix. Je veux la vivre à fond, lancer avec enthousiasme devant un nouveau restaurant, une nouvelle façade de boutique, « Tu as vu ça! ». Les Beyrouthins qui sont restés (il existe un vocabulaire d’après-guerre qui sépare ceux qui sont partis de ceux qui sont restés; j’imagine que cela doit être pareil dans toutes les villes qui ont connu des désastres et de grandes vagues d’émigration) diront: « Nous avons de très belles choses maintenant. Tu as vu ce tout nouveau restaurant qu’ils viennent d’ouvrir rue de Verdun? » Ils ne prononcent pas le reste de la phrase: « C’est comme les meilleurs restaurants que vous avez en Europe ». Et moi, perroquet docile, j’en ferai des tonnes à propos de ce nouveau restaurant, comme une preuve, la confirmation absolue, que la guerre était terminée.

Mais dès que j’avais un moment à moi je sentais un étrange malaise m’envahir. Ma résolution initiale était de ne jamais rester seule, de ne jamais me donner l’occasion de faire face à mes pensées.  Cours pour la paix de ta pensée – continue à courir pour les autres, et reste avec eux. Jusqu’à une après-midi où, pour une raison inexplicable, j’ai soudainement arrêté de courir. Le soleil était timide et doux. Je me tenais sur le balcon de mes parents – une situation à laquelle j’ai souvent rêvé lorsque j’étais à Londres, lorsque le ciel était bas et gris et que la pluie tombait, doucement et sans arrêt. Peut-être parce que j’étais fatiguée, ou parce que la vue depuis le balcon n’avait pas changé depuis mon enfance, je suis restée là. Je ne faisais rien. Je savais que j’avais à faire face à ce malaise lancinant. Pourquoi n’arrivais-je donc pas à être simplement heureuse de cette paix retrouvée [en français dans le texte] sans ressentir une culpabilité et un malaise?

N’était-ce pas génial, tout à coup personne ne semblait garder de véritable rancune à l’égard des ‘autres’ – ces mêmes autres qui deux ans auparavant étaient l’ennemi prêt à nous tuer tous? Personne ne demandait d’enquêtes pour tel ou tel massacre. N’auriez-vous pas approuvé une telle attitude, Mme Nomy? « La revanche est le plus insensé des sentiments« . Vous souvenez-vous lorsque vous me disiez cela devant tous mes camarades de classe? Même les gens qui ont perdu un fils, un frère ou une épouse n’exprimaient aucun reproche à l’égard des auteurs. Il y avait un effort consciencieux à entamer un nouveau départ – comme si tout ce qui s’était passé avait été un horrible cauchemar, et que maintenant que nous nous étions réveillés nous devions essayer d’oublier ces affreuses images de la nuit afin de commencer une belle journée. Même l’humour noir de la guerre avait été remplacé par les discussions sur la folie des prix – « tout est si cher » – ou par des spectacles de théâtre de vaudeville pré-emballés.

J’avais l’habitude d’être d’accord avec les remarques cyniques d’amis s’amusant à regarder en se moquant à moitié des Libanais élégants et sophistiqués avec leur propre description d’eux-mêmes: « Les Libanais, ce sont tous de vrais survivants… Ils aiment bien vivre… Ils s’habillent avec élégance sitôt qu’ils sortent des guerres et de la misère ». Des survivants? Je pense que le fait de survivre n’est pas une question de choix ni pour eux ni pour personne d’autre. Mais tant qu’il s’agit de bien vivre, oui, peut-être qu’il y a là une certaine vérité méditerranéenne, et dans un sens cela est admirable. Mais pourquoi ce malaise? [malaise en français] Pourquoi aimerais-je avoir Mme Nomy encore près de moi, et lui demander de répéter une fois de plus les mots ‘pardonner’ et ‘oublier’ jusqu’à ce qu’ils deviennent aussi rassurants et relaxants que les mots d’un hypnotiseur? Sinon, comment allais-je pouvoir me débrouiller avec ces sentiments de vulnérabilité qui reviennent à chaque fois que j’arrête de courir? Peut-on oublier et apprendre des leçons pour le futur? Y a-t-il un moyen d’oublier – de vivre, rire, faire l’amour, faire de nouveaux bébés et créer – sans avoir à (se) demander : ‘Et pourquoi tout ça ne recommencerait-il pas?

Souvenez-vous, nous vivons sur les bords de la Méditerranée. Honneur, revanche et vendetta sont les vertus que nos hommes sont supposés avoir défendu au long de leur histoire. Quinze ans de guerre civile ont-ils plus d’influence que des siècles de mémoire? La guerre civile fait-elle ce que notre société a l’habitude de faire chaque fois qu’elle fait face à une crise: voiler un peu plus ses femmes et rendre plus aisé la prise de risques pour ses hommes? Ou bien est-ce qu’il y a eu tant de cruauté et de folie qu’il n’y aucun sens à vouloir essayer d’en tirer des leçons? Lorsque vous êtes en Europe et que vous voyez à la télé et dans les journaux des images de jeunes hommes souriants et tenant leurs armes en faisant le salut fasciste, après avoir vu les corps de victimes d’attaques racistes et les visages choqués de leurs familles, que pouvez-vous dire?

Dites-moi, Mme Nomy, les gens du pays que vous et moi avons laissé derrière nous sont-ils plus sages lorsqu’ils choisissent d’être un peu amnésiques? Sont-ils en train de rechercher une nouvelle vie et un avenir, ou bien sont-ils en train de devenir superficiels et irresponsables? Quelqu’un  a -t-il une réponse nette et précise?

(…)

Je suis là, silencieuse sur mon balcon beyrouthin, inquiète et perdue dans mes souvenirs. Avec un malaise qui persiste. Il n’est décidément pas simple de s’en aller simplement marcher et oublier. Les images de violence me hantent comme l’oeil qui hante Cain. J’ai identifié Cain. Comme lui, nous étions obligés d’aller d’un pays à l’autre. Tels les enfants non désirés d’une humanité plus heureuse.

Mai GHOUSSOUB, pp. 33-38 extraits, An Uneasy Peace. In: Leaving Beirut, 2007 (first edition 1998). Ci-dessous le texte original.

 

An Uneasy Peace

Beirut is living in peace now. Like all the others who are returning here, and those who still live here, I wanted to believe in this peace. I wanted to enjoy it to the full, to scream enthusiastically at the sight of a new restaurant, a new shop window, ‘You see!’. The Beirutis who stayed (there is a postwar Lebanese vocabulary that divides those who left from those who stayed ; I imagine it must be similar in all cities that have known disasters and big waves of emigration) would say ‘We have very fancy things now. Have you seen that beautiful new restaurant they’ve just opened in Verdun Street? They leave the second part of their sentence unuttered: ‘It easily matches your best restaurants in Europe’. And I, like a happy parrot, would make a big thing of this new restaurant, as the proof, the absolute confirmation, that the war had ended.

But whenever I had a minute to myself I felt a strange malaise taking hold of me. My initial solution was never to be alone, never to give myself time to face my thoughts. Run for your peace of mind – keep running to other people, and stay with them. Until one cool afternoon when, for inexplicable reason, I suddenly stopped running. The sun was shy but friendly. I was standing on my parents’ balcony – a situation that I had often dream of in London, when the sky had been low and grey and the rain slow and steady. Maybe because I was tired, or maybe because the view  from the balcony had not changed since my childhood, I just stood still. I didn’t do anything. I knew that I had to face this nagging malaise. Why on earth couldn’t I just go and enjoy this paix retrouvée without feeling guilty and uneasy about it?

Wasn’t it bliss, that suddenly nobody seemed to retain real grudge against ‘the others’ – those same others who two years previously had been the enemy ready to annihilate us? nobody was calling for inquiries into this or that massacre. Wouldn’t you have approved of this attitude, Mme Nomy? ‘Revenge is the meanest of sentiments’. do you remember telling me that in front of all my classmates? Even people who had lost a son, a brother or a wife were not expressing blame towards the perpetrators. It was a conscious effort to start over again – as if everything that had happened had been a terrible nightmare, and now that we were awake we should be trying to forget the ugly images of the night in order to step into a bright new day. Even the black humour of war gave way to talk about the crazy prices – ‘Everything is so expensive’ – or to packed vaudeville shows at the theatre.

I used to join in with the cynical remarks of friends playing at looking smart and sophisticated and half mocking the Lebanese people’s own description of themselves: ‘The Lebanese, they are tough survivors… They appreciate good living… They dress elegantly as they extract themselves from wars and misery’. Survivors? I guess that this survival was not a matter of choice for them or for anyone else. But as far as good living is concerned, yes, maybe there is some Mediterranean truth in that, and it is admirable in its way. But why this malaise? Why do I wish I could have Mme Nomy next to me again, and ask her one more time to repeat the words ‘forgive’ and ‘forget’ until they become as reassuring and relaxing as the words of a hypnotist? Otherwise, how am I going to deal with the feelings of vulnerability that creep in every time I stop running? Cane one forget and learn lessons for the future? Is there a way to forget – to live, laugh, make love, bring up new babies and create – without one having to ask : ‘And why would it not start all over again?

Remember, we live on the shores of the Mediterranean. Honour, revenge and vendetta are virtues that our menfolk are supposed to have defended throughout their history. Have fifteen years of civil war had more influence than centuries of memory? did the civil war do what our society has a habit of doing each time it faces a crisis: veil its women a little more and make it easier for its men to take risks? Or is it that there has been so much cruelty and madness that it makes no sense trying to extract lessons from it? When you’ve been in Europe and seen the TV and newspaper images of young people smiling and raising their arms in the fascist salute, after you’ve seen the bodies of victims of racist attacks and the shocked faces of their relatives, what can you say?

Tell me, Mme Nomy, are the people in the country that you and I left behind wiser when they choose to opt for a touch of amnesia? Are they looking forward towards life and its future, or are they being shallow and irresponsible? Does anyone have a clear-cut answer to this?

(…)

Here I am, standing silently on my Beirut balcony, puzzled and confused by my memories. and the unease remains. It is definitely not easy just to walk away and forget. Images of violence haunt me like the eye that haunted Cain. I identify Cain. Like him, we were compelled to move from one country to another. Like the unwanted children of a happier humanity.

Mai GHOUSSOUB, pp. 33-38 extracts, An Uneasy Peace. In: Leaving Beirut, 2007 (first edition 1998).

De l’enfermement des médias libanais. En guise d’hommage à Mai Ghoussoub (Souha Tarraf)

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Hamza est un jeune garçon de 12 ou 13 ans d’origine syrienne, il est né au Liban et a toujours vécu ici dans ce village  de la grande banlieue de Tripoli. Il s’occupe comme il peut, le plus souvent il est gardien d’un petit troupeau de vaches, il participe quelquefois à des travaux d’entretien agricole. Je lui demande à tout hasard s’il va (aussi) à l’école. Sa réponse est : « Je travaille moi, je ne vais pas à l’école. Mais je sais lire, tiens je sais très bien écrire sur Whatsapp, si tu voyais comme j’utilise très bien Whatsapp!« .

Rien à dire, nous sommes en plein dans l’univers de la Petite Poucette (Michel SERRES)! Du livre-roi au règne de Viber, Whatsapp, Facebook et Twitter nous sommes à un tournant dans le rythme de l’écrit et le rapport à l’écrit – et dans les rapports induits par l’écrit et l’écran entre les individus… Les débuts de ce qu’on a appelé le printemps arabe avaient bien pour lieu de contact et de ralliement, Facebook! Et ce n’est évidemment pas terminé, parmi des milliers d’exemples voyez ce village syrien opposé au régime et qui a trouvé où s’exprimer et envoyer au monde des informations même dramatiques, de façon humoristique: Kfar Nabeul a sa page Facebook bien sûr, et elle est largement  fréquentée!

Mai GHOUSSOUB aimait rendre compte d’ambiances politiques et sociétales, d’atmosphères plutôt que d’analyses froides; même si la route est encore longue, j’essaie de me rapprocher de cette manière de faire qui rende justice aux réalités, qui conserve autant que possible la trace des gens observés (ceux-ci ne sont pas des cas comme on dit en langage scientifique, mais des personnes de chair et de sentiments!).

Lire ou relire Leaving Beirut ou Selected Writings ne peut que faire regretter en effet Mai Ghoussoub, cette intellectuelle et artiste plurielle trop tôt disparue. Et regretter son humanisme (au sens premier, théorie qui vise l’épanouissement de l’être humain) et son sens poussé et délicat de la nuance: ces deux  critères semblent lointains et théoriques pour nos chroniqueurs de journaux, radios et télés – qui sont trop souvent dans la radicalité… fausse. Fausse radicalité et vrai suivisme, alignement le plus vil: d’où vient-il, sinon, ce sentiment d’anticiper les grands traits de ce que tel journaliste ou tel chroniqueur ou reporter va développer, dans quel sens va aller son analyse dès ses premiers mots?

A quelques très rares exceptions près, lire ou écouter ou regarder ceux qu’on appelle le quatrième pouvoir au Liban est devenu un exercice fastidieux, un exercice aussi répétitif que le sont les discours de ces hommes et femmes de médias: alignés à telle figure politique ou telle autre, à tel parti politique ou tel autre, à la Syrie des Assad et à l’Iran, à l’Arabie Saoudite et aux Américains. Je croyais pourtant qu’il y avait comme un rapprochement Iran-USA dans l’air… et puis même, jusqu’à quand cet alignement, ce suivisme!  Noir ou blanc, rouge ou noir, 8 mars ou 14 mars, Iran ou USA… Que les médias libanais sont (faussement) radicaux! Et cloisonnés, lassants!

Notre géopolitique ne nous permet aucune indépendance?… D’accord mais l’autonomie elle, elle existe! Qui a dit qu’il faut être avec les Américains ou pour les Iraniens quand il s’agit de mettre en place un réseau de bibliothèques publiques? Qui a dit qu’il faut être aligné soit à l’Iran soit à l’Arabie Saoudite pour développer des micro-projets de prise en charge des enfants illettrés? Qui a dit qu’il faut être de telle mouvance politico-confessionnelle ou de telle autre pour développer un programme d’infrastructures routières pour désenclaver encore et encore les localités les plus éloignées? Qui a dit qu’il faut être pour les uns, contre les autres pour enfin développer les grandes lignes d’une histoire commune (remontons seulement à la première guerre mondiale, dit l’historien Ahmad Beydoun), et pour enfin amorcer à travers le pays – dans les villages, dans les quartiers – des réunions-débats sur la manière dont les uns et les autres ont vécu la guerre, avec des commissions qui notent et organisent ces actes civils de citoyenneté? Qui a dit…

Oui un peu de fausse candeur fait du bien, je voudrai tant ne pas savoir les passe-droit, les dessous de table, les contournements habituels de la loi, les rancoeurs accumulées, les mahsoubiyat

Chers journalistes, chers analystes, chers chroniqueurs, chers chercheurs, chers tous, n’êtes-vous donc pas fatigués de jouer à ce stérile jeu d’équilibrisme politique permanent,  je suis contre untel (du regroupement du 8 mars) mais je suis pour untel autre (du 14 mars) – ou inversément?!

N’êtes-vous donc pas saturés, épuisés de faire le jeu des uns contre les autres? Etes-vous vraiment convaincus que Geagea vaut mieux que Aoun? Et que Aoun est « meilleur » que Geagea? Et en quoi donc?! Cela vous paraît-il si invivable, un monde sans le duo classique Geagea-Aoun? Et sans les Hariri-Miqati-Karamé-Berri et tous les autres, catapultés par les urnes – et par la magie du billet vert comme dirait le journaliste Mohanad Hage-Ali en tant que nos « responsables politiques »? Un milliard de dollars déversés lors des élections législatives de 2009 à parts égales par les deux parties!  Cet argent si promptement avancé par les uns et les autres (USA, Iran, Arabie Saoudite, Qatar etc.) n’aurait-il pas pu servir à tant de projets de développement et d’infrastructure dont le pays a un besoin inassouvi? N’y aurait-il pas d’autres acteurs possibles du politique dans ce pays que cette génération de seigneurs de guerre – et leurs descendants?!

Pouvons-nous élever le débat, nous élever un peu au-dessus de ces interminables empoignades, vaines et nerveusement épuisantes à suivre (pour les citoyens!) entre politiciens et journalistes? A de rares exceptions près, on en est encore à oeil pour oeil… à cultiver cet esprit de ressentiment et de vengeance à l’égard de l’autre. La guerre n’est donc pas finie? Ne pouvons-nous pas enfin nous intéresser aux petits et grands soucis des gens dans leur vie quotidienne? Leurs soucis et non pas les problèmes d’égo et de rivalité interminable des « chefs » et sous-chefs?

Le chroniqueur Roni ALFA est l’un des rares intervenants sur la scène médiatique-journalistique locale à arriver à s’exprimer au nom des gens et non pas du 8 ou du 14 mars, en mettant de côté ses opinions politiques personnelles. A ne pas s’exprimer pour (un groupe) ou contre (un autre groupe) mais au nom des citoyens libanais, tout simplement : et dans un paysage si rigide, l’essai est à saluer! Ses chroniques sont savoureuses à lire et aussi à écouter, dans une langue arabe d’une richesse que je peinerai et appauvrirai à essayer de traduire! [voir ci-dessous, sa chronique du 10/11/2013, « Délai d’expiration« … des citoyens libanais!]

Je ne comprends pas pourquoi si peu de gens bougent les lignes de séparation/ de confrontation: bien sûr, j’ai eu moi-même ma période plutôt pro (14 mars) et anti (8 mars), oui j’ai eu durant un très court laps de temps de faux espoirs de changement pour ce pays, une période de quelques semaines d’espoirs vite balayés – je l’ai écrit dès le premier billet dans ce blog [on peut aussi consulter aussi la publication en cours de ma correspondance entre 2005 et aujourd’hui, où l’on pourra suivre un cheminement intellectuel de désenchantements].

La question n’est évidemment pas dans les positionnements et convictions politiques; le problème est dans la radicalisation des alignements aveuglants, notamment, des intellectuels. Dans les enfermements. Tu n’es pas avec moi, tu es donc contre moi! Et au-delà des pronoms singuliers, il faudrait utiliser des pronoms collectifs puisqu’en situation de conflit l’individu s’efface au profit du groupe: vous n’êtes pas avec nous? eh bien vous êtes donc contre nous

The terrible thing about wars is that they turn individuals into mere members of groups, be they nations, gangs, militias, or some other kind of tribe. This may be why, when justice is done, it often looks absurd, for the criteria applied are those of a normal modern society, in which individuals are deemed responsible for their own actions. This is why, in an epoch where one’s sense of justice abhors the tribal approach in which all are punishable as one and for one, no decent person can claim to be right in the punishments they are calling for.

(Mai GHOUSSOUB, « An uneasy peace », Leaving Beirut, p. 37, 2007 – première publication 1998, Saqi ed.).

Jusqu’à quand chacun restera-t-il enfermé dans sa bulle de croyances et d’exigences à l’égard des autres, de conditions posées? Et si les intellectuels ne bougent pas, comment ne pas comprendre que « le peuple » ne le fasse pas – ou de la pire des manières, par suivisme aveugle (et monnayé bien sûr)?

Mais… les intellectuels sont le peuple, ils en font partie!

P.S. (12 novembre) : Je ne résiste pas au plaisir d’insérer ce texte caustique de Roni Alfa, publié le 10 novembre 2013.

تاريخ إنتِهاء الصلاحيَّة

،وأنا أبحَثُ في سجلات النفوس اللبنانية، اكتشَفتُ أننا مَوتَى
،وقد نُبِشتَ قبورُنا
،وسُرقَت مقتَنَياتُ جُثَثِنا
.دونَ أو يوفِّرَ نابِشو قبورِنا أضراسَ الفِضَّة أو الذّهَب التي بَقيَت في أفواهِنا
.أكتَشَفتُ أننا شَعبٌ مَسروقٌ جملَةً وَتَفصيلاً ولو استَطاعَ أفرادُ العِصابَة أن يَسرقوا أيضاً ثيابنا التي سُجِّينا بِها لَفَعَلوا ذلك دونَ تأنيبِ ضَمير
،ومَع إعتِذاري المسبَق على صَراحَتي المُفرِطَة
،اكتَشَفتُ أنَّ أغلَبَنا حَيٌّ بِوَثيقَة ولادَة
.وميِّت دونَ وَثيقَة وَفاة
،واكتَشَفتُ أيضاً من السِجّلات
،أنَّ كلّ البَشَر يَموتونَ مَرَة واحِدَة
،وَيُدفَنون مرَّة واحِدَة
،في مِقبرَة واحِدَة
،إلا نَحنُ
،نَموتُ كلّ يَوم
،ونُدفَنُ كلّ يَوم
….وَمَقابِرنا منتَشِرَة في كلّ الأمكِنَة
،لِذلك لا أجِدُ غَرابَةً في أن أُلقي كلّ يَوم صَباحاً التحيَّةَ على جثّتي
،وأتقبّل التّعازي بِوفاتي
.وأقيم الشَّعائِر لِتَخليد ذِكري
،واكتَشَفتُ من جملَةِ ما أكتَشَفت
،أننا في لبنان عِبارَة عن مَخلوقات إنتِخابيَّة، كرامَتُنا الوَطنيَّة ماركَة مسَجَّلَة على إخراجات قيودِنا الطائِفيَّة
،منّا من يرسم إشارَة الصليب بالثلاثَة
،ومنا بالخَمسَة
،ومِنّا من لا يَزال يَخوض حَرباً عمرها ألف وأربمائَة سَنَة بِضراوَة
،ومَن زَمَطَ من المَوت العبثين
،حَوّل نفسَه إلى ما يُشبه فَرش أنتيكا من البسطا التّحتا
،مركونٌ في بيوت الزّعَماء
.تتأنّى الخادِمات الفيلبينيات الأنيقات مَسحَ غبارِه لِيبقى صالِحَا لجلوس الزعماء

!صدورُنا جَعلناها أرائِك وَثيرَة لِزعران الحَرب الأهليَّة الذينَ بنينا لهم تماثيل من نحاس الخوف وإسمَنت الخُضوع
،ماذا كانَ فَعَل بِهم يَسوع لو قرر بلفتةٍ كريمة أن يأتي عبرَ مَطار بيروت ويزور رعيَّتَه
:أما كانَ ليَقول لَهم
« هذا بيتُ أبي وَقَد حَوَّلتموه مَغارَةً للصوص؟ »
أما كانوا لِيَصلبوه ثانيَةً على أيدي أحفاد قيافا ويَهوَذا الإسخَريوطي؟
،كلُّنا مَحسوبون بينَ عِداد الموتى
،كنّا فيما مَضى ننتَمي إلى العِرق الأبيَض فصِرنا ننتمي إلى عِرق التماسيح
،مواطِنون صناعَة تايوانيَّة وَتَجميع صيني
،مواطنون معلَّبونَ ومَكتوبٌ على عبواتِنا : « أُنظُر تاريخ إنتِهاء الصلاحيَّة »
والأفضَل أن نُرمى في جُوَر المواطنين للخِرضَة أو الكَسِر
!وأن نُترَك ليأكلَنا الجنزار
،حَوَّلنا السياسيون مثلَهم إلى كَذَبَة بِمناخير ممتَدَة أينَ منها منخارُ بينوكيو
،وإلى كائِنات مُطيعَة أينَ منها كلاب مواكَبَةِ الضَّرير
.أَصبَحنا مَوتى ولكن بِدون حِسابات مَصرفيَّة في جنيف وبِدون ناطِحات سَحاب
،شَحَنونا بِبَطاريّات الحِقد
،أشعَلونا بِبِنزين الطّوائِف
.وفَجّرونا عند كلّ نَشرَة أَخبار
،تبادُلُ نيرانِنا الصَّديقَة وَصَلَ مَداها إلى مَسامِع العالَم
.ونَشرُ غَسيلِنا الوَطَني تَمتَّعَ بِه كلّ الجيران
،كلّنا مَوتى
،وليسَ هناكَ مَقبَرَة جَماعيَّة تتَّسِعُ لِدَفن كلّ فَضائِحِنا
،دُوَلنا مَعجونَة بالتّفاهَة
،وَتعيشُ على فُتات البنك الدَولي والأنروا
،تَسرقُ الفقراء لتوزِّع على الزعماء
،دُوَلُنا لَم يَزُرها يَوماً روبن هود بِملامِح شَرقيَّة
.وَحَبّذا لَو يأتي يَوماً ليَسرقَ الزعماء ويعطي الفقراء
،عَرَضونا في شَهرِ التسَوّق للبيَع بأسعار مَحروقَة
.ففزنا بِالجائِزَة الأولى للجيَف الوَطَنيَّة سابِقينَ بأشواط المرشَّحينَ من جمهوريَّات أقراط المَوز وَشَحّاطات النايلون
،ليس في السجّلات ما ينبِئُ أننا شَعبٌ حَي فَسُبحانَ الحَيَّ الباقي
!وسُبحانَ الباقي بالحَيّ