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En créant ce blog sur le Liban il y a quelques mois (avril 2013), je me demandais comment l’alimenter en évitant une approche trop pessimiste: tout un programme! Il est révélateur que l’un des articles le plus consultés est Vivre au Liban, le coeur léger dont l’esprit se rapproche beaucoup du texte de Mai Ghoussoub que j’ai traduit ci-dessous, Une paix malaisée écrit peu de temps après l’arrêt des combats au Liban, au début des années 1990.

La question lancinante, pour nous tous, reste celle-ci: comment vivre, se projeter vers l’avenir dans un pays ayant connu une guerre ‘civile’ et qui veut tourner la page sans aucune relecture de ce qui s’est passé – et pourquoi et comment cela s’est passé?

Dans l’introduction de Mémoires de Guerres au Liban (édition Sindbad, 2010), Franck Mermier et Christophe Varin le soulignent : avec une ‘mémoire à vif‘, comment faire pour que les mêmes raisons n’aboutissent pas aux mêmes effets? D’une génération à l’autre … d’une guerre à l’autre?… est-on toujours dans le déni, l’autocensure de la mémoire tel que le relevait  Amal MAKAREM  (colloque trilingue Mémoire pour l’avenir, Beyrouth, 2002, éd. Dar-an-Nahar)? Exorciser la violence, le souvenir par la réconciliation disaient les participants à ce colloque: que nous sommes loin de tout esprit de réconciliation en 2013!

Ce mardi 19 novembre, telle une litanie macabre, je finis la préparation de cet article en hommage à May Ghoussoub tout en suivant l’information tombée un peu avant 10 heures: nouvel attentat dans la banlieue sud de Beyrouth, des morts, des blessés, des destructions, des peurs qui ressurgissent…

Les mots de May Ghoussoub ont une résonance très actuelle : malaise, oubli, amnésie, pardon, vengeance…

Au mieux, nous en sommes au même point qu’il y a un quart de siècle

Il est urgent de ne pas oublier, urgent de regarder en arrière et d’essayer de (nous) comprendre enfin entre nous, les citoyens de ce pays. Urgent de saluer le courage de gens comme Régina SNEIFER et Assaad CHAFTARI qui portent leur passé d’acteurs de la guerre comme une croix et passent le seul message qui vaille: celui de la réconciliation civile, citoyenne. Pourquoi donc nos ‘valeureux responsables’ politiques ne relayent-ils pas activement, concrètement, ce message, le seul qui puisse préserver l’avenir – notre avenir de citoyens?

Une paix malaisée

Beyrouth vit en paix maintenant. Comme tous ceux qui sont revenus, comme ceux qui vivent toujours ici, je veux croire en cette paix. Je veux la vivre à fond, lancer avec enthousiasme devant un nouveau restaurant, une nouvelle façade de boutique, « Tu as vu ça! ». Les Beyrouthins qui sont restés (il existe un vocabulaire d’après-guerre qui sépare ceux qui sont partis de ceux qui sont restés; j’imagine que cela doit être pareil dans toutes les villes qui ont connu des désastres et de grandes vagues d’émigration) diront: « Nous avons de très belles choses maintenant. Tu as vu ce tout nouveau restaurant qu’ils viennent d’ouvrir rue de Verdun? » Ils ne prononcent pas le reste de la phrase: « C’est comme les meilleurs restaurants que vous avez en Europe ». Et moi, perroquet docile, j’en ferai des tonnes à propos de ce nouveau restaurant, comme une preuve, la confirmation absolue, que la guerre était terminée.

Mais dès que j’avais un moment à moi je sentais un étrange malaise m’envahir. Ma résolution initiale était de ne jamais rester seule, de ne jamais me donner l’occasion de faire face à mes pensées.  Cours pour la paix de ta pensée – continue à courir pour les autres, et reste avec eux. Jusqu’à une après-midi où, pour une raison inexplicable, j’ai soudainement arrêté de courir. Le soleil était timide et doux. Je me tenais sur le balcon de mes parents – une situation à laquelle j’ai souvent rêvé lorsque j’étais à Londres, lorsque le ciel était bas et gris et que la pluie tombait, doucement et sans arrêt. Peut-être parce que j’étais fatiguée, ou parce que la vue depuis le balcon n’avait pas changé depuis mon enfance, je suis restée là. Je ne faisais rien. Je savais que j’avais à faire face à ce malaise lancinant. Pourquoi n’arrivais-je donc pas à être simplement heureuse de cette paix retrouvée [en français dans le texte] sans ressentir une culpabilité et un malaise?

N’était-ce pas génial, tout à coup personne ne semblait garder de véritable rancune à l’égard des ‘autres’ – ces mêmes autres qui deux ans auparavant étaient l’ennemi prêt à nous tuer tous? Personne ne demandait d’enquêtes pour tel ou tel massacre. N’auriez-vous pas approuvé une telle attitude, Mme Nomy? « La revanche est le plus insensé des sentiments« . Vous souvenez-vous lorsque vous me disiez cela devant tous mes camarades de classe? Même les gens qui ont perdu un fils, un frère ou une épouse n’exprimaient aucun reproche à l’égard des auteurs. Il y avait un effort consciencieux à entamer un nouveau départ – comme si tout ce qui s’était passé avait été un horrible cauchemar, et que maintenant que nous nous étions réveillés nous devions essayer d’oublier ces affreuses images de la nuit afin de commencer une belle journée. Même l’humour noir de la guerre avait été remplacé par les discussions sur la folie des prix – « tout est si cher » – ou par des spectacles de théâtre de vaudeville pré-emballés.

J’avais l’habitude d’être d’accord avec les remarques cyniques d’amis s’amusant à regarder en se moquant à moitié des Libanais élégants et sophistiqués avec leur propre description d’eux-mêmes: « Les Libanais, ce sont tous de vrais survivants… Ils aiment bien vivre… Ils s’habillent avec élégance sitôt qu’ils sortent des guerres et de la misère ». Des survivants? Je pense que le fait de survivre n’est pas une question de choix ni pour eux ni pour personne d’autre. Mais tant qu’il s’agit de bien vivre, oui, peut-être qu’il y a là une certaine vérité méditerranéenne, et dans un sens cela est admirable. Mais pourquoi ce malaise? [malaise en français] Pourquoi aimerais-je avoir Mme Nomy encore près de moi, et lui demander de répéter une fois de plus les mots ‘pardonner’ et ‘oublier’ jusqu’à ce qu’ils deviennent aussi rassurants et relaxants que les mots d’un hypnotiseur? Sinon, comment allais-je pouvoir me débrouiller avec ces sentiments de vulnérabilité qui reviennent à chaque fois que j’arrête de courir? Peut-on oublier et apprendre des leçons pour le futur? Y a-t-il un moyen d’oublier – de vivre, rire, faire l’amour, faire de nouveaux bébés et créer – sans avoir à (se) demander : ‘Et pourquoi tout ça ne recommencerait-il pas?

Souvenez-vous, nous vivons sur les bords de la Méditerranée. Honneur, revanche et vendetta sont les vertus que nos hommes sont supposés avoir défendu au long de leur histoire. Quinze ans de guerre civile ont-ils plus d’influence que des siècles de mémoire? La guerre civile fait-elle ce que notre société a l’habitude de faire chaque fois qu’elle fait face à une crise: voiler un peu plus ses femmes et rendre plus aisé la prise de risques pour ses hommes? Ou bien est-ce qu’il y a eu tant de cruauté et de folie qu’il n’y aucun sens à vouloir essayer d’en tirer des leçons? Lorsque vous êtes en Europe et que vous voyez à la télé et dans les journaux des images de jeunes hommes souriants et tenant leurs armes en faisant le salut fasciste, après avoir vu les corps de victimes d’attaques racistes et les visages choqués de leurs familles, que pouvez-vous dire?

Dites-moi, Mme Nomy, les gens du pays que vous et moi avons laissé derrière nous sont-ils plus sages lorsqu’ils choisissent d’être un peu amnésiques? Sont-ils en train de rechercher une nouvelle vie et un avenir, ou bien sont-ils en train de devenir superficiels et irresponsables? Quelqu’un  a -t-il une réponse nette et précise?

(…)

Je suis là, silencieuse sur mon balcon beyrouthin, inquiète et perdue dans mes souvenirs. Avec un malaise qui persiste. Il n’est décidément pas simple de s’en aller simplement marcher et oublier. Les images de violence me hantent comme l’oeil qui hante Cain. J’ai identifié Cain. Comme lui, nous étions obligés d’aller d’un pays à l’autre. Tels les enfants non désirés d’une humanité plus heureuse.

Mai GHOUSSOUB, pp. 33-38 extraits, An Uneasy Peace. In: Leaving Beirut, 2007 (first edition 1998). Ci-dessous le texte original.

 

An Uneasy Peace

Beirut is living in peace now. Like all the others who are returning here, and those who still live here, I wanted to believe in this peace. I wanted to enjoy it to the full, to scream enthusiastically at the sight of a new restaurant, a new shop window, ‘You see!’. The Beirutis who stayed (there is a postwar Lebanese vocabulary that divides those who left from those who stayed ; I imagine it must be similar in all cities that have known disasters and big waves of emigration) would say ‘We have very fancy things now. Have you seen that beautiful new restaurant they’ve just opened in Verdun Street? They leave the second part of their sentence unuttered: ‘It easily matches your best restaurants in Europe’. And I, like a happy parrot, would make a big thing of this new restaurant, as the proof, the absolute confirmation, that the war had ended.

But whenever I had a minute to myself I felt a strange malaise taking hold of me. My initial solution was never to be alone, never to give myself time to face my thoughts. Run for your peace of mind – keep running to other people, and stay with them. Until one cool afternoon when, for inexplicable reason, I suddenly stopped running. The sun was shy but friendly. I was standing on my parents’ balcony – a situation that I had often dream of in London, when the sky had been low and grey and the rain slow and steady. Maybe because I was tired, or maybe because the view  from the balcony had not changed since my childhood, I just stood still. I didn’t do anything. I knew that I had to face this nagging malaise. Why on earth couldn’t I just go and enjoy this paix retrouvée without feeling guilty and uneasy about it?

Wasn’t it bliss, that suddenly nobody seemed to retain real grudge against ‘the others’ – those same others who two years previously had been the enemy ready to annihilate us? nobody was calling for inquiries into this or that massacre. Wouldn’t you have approved of this attitude, Mme Nomy? ‘Revenge is the meanest of sentiments’. do you remember telling me that in front of all my classmates? Even people who had lost a son, a brother or a wife were not expressing blame towards the perpetrators. It was a conscious effort to start over again – as if everything that had happened had been a terrible nightmare, and now that we were awake we should be trying to forget the ugly images of the night in order to step into a bright new day. Even the black humour of war gave way to talk about the crazy prices – ‘Everything is so expensive’ – or to packed vaudeville shows at the theatre.

I used to join in with the cynical remarks of friends playing at looking smart and sophisticated and half mocking the Lebanese people’s own description of themselves: ‘The Lebanese, they are tough survivors… They appreciate good living… They dress elegantly as they extract themselves from wars and misery’. Survivors? I guess that this survival was not a matter of choice for them or for anyone else. But as far as good living is concerned, yes, maybe there is some Mediterranean truth in that, and it is admirable in its way. But why this malaise? Why do I wish I could have Mme Nomy next to me again, and ask her one more time to repeat the words ‘forgive’ and ‘forget’ until they become as reassuring and relaxing as the words of a hypnotist? Otherwise, how am I going to deal with the feelings of vulnerability that creep in every time I stop running? Cane one forget and learn lessons for the future? Is there a way to forget – to live, laugh, make love, bring up new babies and create – without one having to ask : ‘And why would it not start all over again?

Remember, we live on the shores of the Mediterranean. Honour, revenge and vendetta are virtues that our menfolk are supposed to have defended throughout their history. Have fifteen years of civil war had more influence than centuries of memory? did the civil war do what our society has a habit of doing each time it faces a crisis: veil its women a little more and make it easier for its men to take risks? Or is it that there has been so much cruelty and madness that it makes no sense trying to extract lessons from it? When you’ve been in Europe and seen the TV and newspaper images of young people smiling and raising their arms in the fascist salute, after you’ve seen the bodies of victims of racist attacks and the shocked faces of their relatives, what can you say?

Tell me, Mme Nomy, are the people in the country that you and I left behind wiser when they choose to opt for a touch of amnesia? Are they looking forward towards life and its future, or are they being shallow and irresponsible? Does anyone have a clear-cut answer to this?

(…)

Here I am, standing silently on my Beirut balcony, puzzled and confused by my memories. and the unease remains. It is definitely not easy just to walk away and forget. Images of violence haunt me like the eye that haunted Cain. I identify Cain. Like him, we were compelled to move from one country to another. Like the unwanted children of a happier humanity.

Mai GHOUSSOUB, pp. 33-38 extracts, An Uneasy Peace. In: Leaving Beirut, 2007 (first edition 1998).

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