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Je me permets de diffuser ici ce texte que j’aurai secrètement rêvé avoir écrit! La signature de Samir KASSIR, ce libre mufakir arabe et universel,  est évidemment unique. Lire et relire ce Communiqué, près de 10 ans après, nous projette à nouveau dans le Rêve: il est intact. La douleur en est, doublement, plus profonde.

Traduit de l’arabe par Mahmoud HARB (An-Nahar, 28 Janvier 2004)

Sourcewww.samirkassir.net

Je ne sais qui le distribuait dans la rue. Je m’en souciai peu au début, croyant qu’il s’agissait d’une brochure quelconque. Puis le titre attira mon attention : « Le communiqué du rêve ». Je me dis : « rêvons », et je me mis à lire. Le rêve était beau. En effet, le communiqué contenait ce qui suit :

« Nous soussignés citoyens libanais,

Révoltés par l’état actuel de notre pays en termes de décadence de la morale publique, d’embourbement dans les conflits personnels mesquins et de falsification de la vie politique empêchant toute adaptation aux bouleversements et métamorphoses gigantesques qui ont lieu dans notre entourage et qui pèseront lourd sur notre avenir et sur celui des générations futures et alors que nous sommes à la veille d’élections, aussi bien municipales que présidentielles sans oublier les législatives et dont nous attendons qu’elles fournissent nos institutions en sang nouveau, nous nous sommes interpellés pour lancer un cri qui proclame notre aspiration à un changement radical dans la marche et le devenir de l’Etat libanais.

Treize ans après la fin des conflits armés au Liban, il est évident que les Libanais, tous les Libanais, n’ont pas seulement perdu leurs guerres mais ont également raté le train de la renaissance, soit de leur propre gré soit en dépit de leur volonté, et sont désormais menaçés de perdre la dernière lueur d’espoir.

Après treize ans de destruction continue des bases de la vie nationale, treize ans qui ont d’autant plus anéanti ce que la guerre avait déjà dévasté et continué d’épuiser le potentiel humain du pays, la soif du changement n’est contrebalancée que par le désespoir de voir ce changement se réaliser dans l’ombre d’une classe politique rongée par l’égoïsme et handicapée par son défaut de qualités morales et de visions d’avenir.

Après treize ans de destruction tantôt systématique et tantôt chaotique des perspectives d’une renaissance intégrale du pays et de tentatives inlassables de semer le désespoir dans les esprits de citoyens continûment incités à abandonner tout rôle politique dans la gestion de leurs affaires, le progrès n’est devenu rien qu’un beau rêve, un rêve que la junte au pouvoir et ceux qui sont derrière elle s’accordent pour laisser aussi loin que possible de la réalité. Mais le rêve n’est pas hors de portée. Il est amorçé lorsqu’on frappe les portes du réel, du moment où l’on ose le proclamer. Le rêve est ce qu’on commence à réaliser lorsqu’on en crie notre besoin.

Nous soussignés citoyens libanais réalisons totalement que nos différences culturelles, politiques et confessionnelles pourraient justifier pour certains le désenchantement et le négativisme. Cependant, nous réalisons également que notre rêve d’un pays sain n’est que renforcé par ces différences. Ce à quoi nous rêvons est aussi simple que la croyance au lendemain.

Ce à quoi nous rêvons est un pays qui puise dans ses différences pour en faire une source de force et de cohésion, un pays libéré des chaînes des égoïsmes confessionnels et claniques. Ce à quoi nous rêvons est un Etat qui appartient à tous ses citoyens et seulement à ses citoyens, un Etat renforcé par une justice indépendante et par une représentativité populaire indubitable, un Etat que n’emprisonnent ni le confessionnalisme ni le clientélisme.

Ce à quoi nous rêvons est une société que n’enchaînent pas des allégeances imposées et dont les divisions ne sont pas surveillées par les patrouilles des services de renseignement, une société dont la liberté est garantie par l’égalité des chances. Ce à quoi nous rêvons est une culture démocratique qui récupère son dynamisme pour contribuer à la renaissance de la démocratie arabe, une culture qui prend le parti pris de la libération de la Palestine et qui n’a pas peur de la liberté de la Syrie et de l’Irak.

Nous soussignés citoyens libanais, alors que nous comprenons que la cristallisation du changement n’est pas seulement conditionnée par la transformation des règles qui régissent le fonctionnement de la classe politique gérant le pays, nous accueillons les prémices – même timides – du changement qui commencent à apparaître à Damas et qui indiquent, en dépit de leur trébuchement, que la tutelle du régime syrien sur le Liban voit approcher sa fin.

Et nous appelons les responsables de cette tutelle à amorçer le dialogue national et la réconciliation chez eux. En effet, il n’est de garantie pour le Liban telle que la démocratie en Syrie. Et il n’est de garantie pour la Syrie tel qu’un Liban sain et uni.

Mais nous réalisons aussi que quelles que soient les responsabilités qui reviennent au régime syrien du fait de la tutelle qu’il exerce depuis treize ans sur l’Etat libanais, il incombe en premier aux citoyenx libanais de définir la trajectoire qui pourrait nous ouvrir les portes de l’avenir et matérialiser l’espoir de changement. D’où nous appelons toutes les forces de la société libanaise à agir pour actionner la roue du changement et ce en faisant pression pour la formation d’un gouvernement transitoire qui superviserait les élections présidentielles et l’organisation de la fin du système de tutelle, ainsi que la refondation de la République du Taef et qui commencerait à guérir les séquelles que les périodes de guerre et d’après-guerre ont laissées.

Le gouvernement souhaité doit réunir la capacité de représenter les différentes parties libanaises, les qualificatifs des moeurs républicaines infaillibles ainsi que l’efficacité administrative moderne. Seul un tel gouvernement serait capable d’accomplir les mesures qui permetteraient de rendre la considération à la politique libanaise et de rééquilibrer la République.

Et les plus importantes de ces mesures sont :

– la fixation d’un calendrier de retrait des forces armées syriennes, à commencer par le retrait des services de renseignement syriens et la délimitation des lieux de positionnement des unités dont le retrait pourrait être retardé du fait du dit calendrier

– l’application de l’article des accords du Taef quant au découpage administratif du territoire libanais en vue de mettre en place la loi électorale énoncée dans ces accords

– l’unification des services de renseignement libanais et la rationnalisation de leur fonctionnement conformément à la Constitution et à la Déclaration des Droits de l’Homme et l’ostracisme des symboles responsables de l’utilisation de ces services à des fins politiques personnelles ou partisanes

– la libération de la justice des ingérences des politiciens et des services de renseignement

– la protection des personnes et des partis ayant milité dans les rangs de la résistance à l’occupation israélienne conformément aux conditions conventionnelles nécessaires à la conservation du tissu social libanais

– la poursuite de la dissolution des milices armées et de la collecte des armes que ces dernières possèdent

– la reconsidération de la loi d’amnistie quant à la compréhension de tous les crimes liés à la guerre et ce jusqu’à la date de dissolution des milices sans nulle distinction entre une victime et une autre, la constitution d’un organisme qui procèderait à la requalification des crimes politiques commis durant et après la guerre, et la libération des détenus politiques et le retour des exilés

– la prise de possession des armes des camps palestiniens après leur regroupement par l’Organisation de Libération de la Palestine et la négociation avec les instances européennes et internationales pour améliorer les conditions de vie des réfugiés en attendant la solution qui leur permettrait de rejoindre l’Etat palestinien prévu dans « la feuille de route »

– la poursuite des politiques de rationnalisation financière afin de mettre en place les mécanismes de Paris 2

– la mise en place d’une procédure d’audit des comptes publics et la précision des sources d’intervention des politiciens dans la distribution des butins

– la réouverture des dossiers juridiques liés à des scandales financiers et bancaires qui ont été étouffés à la hâte

– la mise en place d’un chantier national au sujet de l’avenir de l’Université Libanaise et de l’enseignement public

– l’élaboration de négociations avec le régime syrien afin de mettre en évidence les brèches du traité de « fraternité, de coopération et de coordination », et d’arriver à la plus grande complémentarité possible entre les économies des deux pays.

Citoyens,

Depuis que la guerre prit fin, le pays ne connut jamais pareilles conditions. Mais le mécanisme de fonctionnement des institutions veut que ces conditions déplorables soient une opportunité de renaissance. C’est que nous sommes à la veille de l’élection d’un nouveau Président de la République. Que cette élection soit au moins une occasion d’affirmer notre besoin d’une renaissance morale républicaine.

Citoyens, dites votre mot sinon l’occasion sera perdue à jamais ».

***

Je ne croyais pas ce que je lisais. Ceci était impossible. Personne dans le pays n’osait même plus rêver. Et j’avais raison. Je regardai autour de moi dans la rue. Il n’y avait ni communiqué ni distributeurs mais un convoi de voitures américaines luxueuses appartenant à un responsable, circulant au milieu des hurlements. Je me ressaisis et regrettai immédiatement de m’être réveillé de mon rêve.

Samir KASSIR, An-Nahar, 28-01-2004

Voici un extrait du discours du poète palestinien Mahmoud DARWISH à l’occasion de la cérémonie du 40ème jour de la disparition de Samir Kassir un 15 juillet 2005, à l’Université Américaine de Beyrouth:

Le nom de Samir Kassir, l’élégant danseur sur un champ de mines, celui qui raillait tout accommodement avec la tyrannie infligée ou consentie, est devenu l’équivalent du dépassement de la coquille identitaire et du particularisme dans un même registre. Il était convaincu que le Palestinien pouvait être aussi Libanais, que le Libanais pouvait être un Palestinien arabe, qu’il était du devoir de l’Arabe de participer, au moins par la pensée, aux destinées qui lui sont réservées par l’enclenchement des bouleversements du monde contemporain. Il croyait tout aussi fermement qu’une culture démocratique ne le dépossédait pas nécessairement des valeurs sanctifiées du patrimoine national!

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