Pas de place pour la modération au Liban (S. Tarraf)

Mohammad Chatah est mort. Un martyr de plus, un homme politique de plus, toujours du groupe du 14 mars.

A la télévision, toutes les chaînes ont organisé ce soir des directs sur le sujet à l’heure du prime time, comme à chaque assassinat. C’est une tradition.

Et les interventions des uns et des autres, selon les tendances politiques de la chaine, défilent, attendues; pas de surprise notable. Certains se déchaînent, d’autres ont une colère ou une tristesse plus contenue.

Qu’ont appris les gens devant leurs écrans?

Que l’homme était mesuré, cultivé, ouvert, etc.

Et selon les chaînes, que les auteurs de l’attentat sont le Hezbollah, ou Israel, ou les ‘Taqfiriyyîn’…

Dans les journaux, sur Facebook, règne le même climat de division… très peu pondéré!

J’ai de plus en plus l’impression de parler dans un désert: la volonté de vivre ensemble paraît chaque jour plus compromise.

Tout le monde est d’accord pour louer, célébrer l’homme modéré qu’était Mohammad Chatah. Mais il y a si peu de modération, de pondération dans tout ce spectacle!

Je ne sais pas s’il y a encore de la place pour la modération au Liban: je veux dire, de la place pour le Liban.

Ces derniers jours de l’année 2013 annoncent un horizon particulièrement sombre.

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Alexa et Facebook, la divine alliance! (Souha TARRAF)

 Un renouveau citoyen possible, nouvelle illusion ou réalité?

Dessin Tony Danayan (2013)
Dessin Tony Danayan (2013)

Le diagnostic de ce grand malade qu’est le Liban est archi connu, il y a en vrac la désintégration en cours de l’Etat, la faillite de la classe politique, la faillite des partis et organisations politiques, syndicales, estudiantines et tous les ‘corps intermédiaires’ (parce qu’affiliés et donc dépendants des partis-confessions établis).

Et le plus inquiétant et désespérant dans cette interminable descente aux enfers est la désintégration de ce qui fait société, de la société civile dans ce pays.

A ce diagnostic socio-politique relevé par beaucoup d’observateurs, il faudrait ajouter la situation sécuritaire et économique. La synthèse, sombre, est ‘offerte’ dans le dernier rapport de l’année 2013 de la LCPS, cet observatoire de premier plan sur le Liban: Lebanon: More Instability on the Horizon!

Comment trouver un peu d’espoir, où se situent les énergies citoyennes positives au Liban aujourd’hui?

Des  individus isolés et pleins de bonne volonté aux nombreuses ONG locales (par exemple celle-ci  sur les minorités) et à divers types d’actions citoyennes créés souvent via Facebook: Sawa4Syria, Lebanese4Syrian entre autres actions… Toutes ces initiatives sont-elles suffisamment significatives, socialement, de ‘quelque chose’? Peuvent-elles suffire ou, plus sûrement, peuvent-elles contribuer à ‘redémarrer’, relancer une société civile autonome, hors de portée d’un mode de fonctionnement devenu mafieux, de communautés-confessions interdépendants des partis politiques?

Avons-nous le droit aujourd’hui d’exister en tant que citoyens unis en force collective en dehors des carcans 8 ou 14 mars et non pas seulement en tant qu’individus éparpillés, dispersés, peu ‘efficaces’?

Au-delà de tentatives isolées d’expression citoyenne, individuelles ou collectives, au-delà de ces expressions inoffensives (qu’elles le soient par l’écriture, par une action civique/citoyenne et/ou par une prise de parole et de position publique) de faible ampleur et non connectées entre elles, rien ne semble fonctionner, rien ne ‘prend’ vraiment dans un corps social libanais démembré, qui ne fait plus sens.

Jusqu’à la question qui fâche: qu’est-ce qu’être Libanais, aujourd’hui? La messe est-elle définitivement dite, peut-on affirmer qu’il n’y a plus de terreau social au Liban?

Le politologue Karam Karam avait conclu de manière réaliste, au tournant des années 2000, à une impasse pour ce qui est de l’action citoyenne des ONG et autres mouvements civils libanais, quasiment tous ‘récupérés’ (pour dire vite) à un moment donné de leur parcours par le mode de fonctionnement classique, confessionnel, des partis et des hommes politiques libanais. On l’a vu récemment, par exemple, lors des tentatives d’expression publique de refus du système confessionnel, dans la rue : elles ont été combattues sans avoir eu le temps d’éclore! Seul le mouvement des enseignants pour un réajustement de l’échelle de leurs salaires a eu quelque impact, une certaine ‘compréhension’ au niveau de l’opinion, sûrement grâce à des leaders charismatiques et tenaces (Naameh Mahfouz et Hana Gharib).

Aujourd’hui donc les observateurs expriment leur pessimisme devant l’incapacité du pays à se ‘relancer’ – je reste prudemment dans les généralités: comment une société se relance-t-elle donc? Quelles sont les forces qui font qu’un pays va de l’avant? Et à l’inverse, qu’est-ce qui fait qu’un pays…coule? En langage policé, on parle de pays failli (failed state).

Quel est le rôle d’une classe politique dans un tel cadre?

Deux possibilités, sans autre alternative: soit aider le bateau à couler ou bien effectuer des actions collectives de sauvetage.

Tous les jours, l’actualité nous montre que la réponse se trouve dans la catégorie ‘aider le bateau à couler’! Comme si, par miracle, un canot de sauvetage arrivera à sauver de la noyade générale ces/des politiciens et groupes politiques. Selon M. Young, dans le dossier cité de la LCPS, les parties voudront toujours, en dernier ressort, empêcher le chaos final… Quelle réjouissante attente pour les civils: vivre toujours au bord du vide, ‘close enough to the abyss‘! Traduit concrètement, imagine-t-on ce que cela signifie dans les familles, pour les jeunes, les personnes actives, les investisseurs potientiels?

De quel bord êtes-vous? Qui êtes-vous? Qui représentez-vous politiquement? 8 ou 14 mars? En dehors d’eux, point de salut…

Ces questions-là ne sont pas de l’ordre du théorique: ce sont les questions auquel tout individu ou groupe d’individus est/sont soumis dès lors qu’il(s) tente(nt) quelque action (d’envergure) publique. Et si la réponse n’est pas claire: je suis du groupe-8 mars, je suis du groupe-14 mars, je représente telle ou telle communauté, je suis plutôt proche de tel ou tel député… si vous n’êtes pas clair(s), vous n’existez pas.

Si vous êtes ‘ni…ni…’, ni 8 mars, ni 14 mars sachez bien que vous n’êtes rien aujourd’hui au Liban. Vous n’êtes pas comptabilisés en tant que ‘vrais Libanais’ parce que vous refusez de rentrer dans un moule, ‘Libanais 14’ ou ‘Libanais 8’: un point, c’est tout.

Ni Orient ni Occident, ni sunnite ni chiite, ni 8 ni 14 mars: le Liban n’existerait donc que par des négations de lui-même!

Ne pourra-t-il pas, un jour, exister par la conjonction de lui-même, par une conjonction additionnée et non pas répulsive de toutes les diversités/richesses qui le composent?

 Une lumière, des lumières pour faire chaud aux coeurs et aux corps…

Dans un contexte si désespérant pointe un espoir, qui est en train d’apparaître ces jours-ci par la conjonction ‘divine’ de la tempête Alexa et de Facebook (ce Big Brother qui, je l’avoue, m’a si longtemps fait peur)!

Depuis l’impasse du début des années 2000 (K. Karam), peut-on repérer des changements de fond à travers le développement de l’utilisation d’internet – grâce à une connexion techniquement moins médiocre et au développement des smartphones, tablettes et autres supports mobiles? En quoi les réseaux sociaux, Facebook essentiellement, avec Twitter, Skype, Viber et Whatsapp ont-ils contribué à des changements dans les modes de mobilisation citoyenne?

Autrement dit : y a -t- il eu des évolutions de fond dans les modes d’action civile ces dernières années pour que l’on puisse se mettre à croire à une nouvelle génération de ‘militants civils’?

Cette question signifie aussi: n’y a-t-il pas des possibilités/dangers que ce type d’actions soient récupérées, dénaturées et pour finir bloquées (classiquement) par les structures politico-confessionnelles en place? Ou bien, il faut croire et espérer que celles-ci sont dans un tel état de délabrement – moral en premier lieu –  qu’elles seraient, cette fois, incapables de nuisances réelles malgré le resserrement de la censure ? Voir aussi cet article au sujet de la censure.

Autant de questions que je me pose et que je soumets aux lecteurs, tout en développant mes idées, impressions et intuitions de manière très peu académique. Mon but est de communiquer avec les premiers concernés, les gens qui se trouvent sur le terrain, non protégés des aléas climatiques ‘divins’ et autres aléas absolument pas divins (voitures piégées, bombardements aériens aux frontières, etc.).

Energies citoyennes… voire plus si affinités?

II reste donc à relever toutes ces initiatives citoyennes, ces ‘énergies locales’ nées de rien, juste de la volonté de quelques-uns, quelques-unes, d’aider l’autre. Et quel autre en ce début d’ hiver rude! ‘Le Syrien’, si détesté et craint durant les années de plomb (1976-2005) est devenu l’autre qui échoue dans des tentes et autres logements misérables, fuyant la guerre, derrière la frontière.

En quelques jours, grâce à l’arrivée de la tempête Alexa et à Facebook, Tania Khalil, Carol Malouf, Bélinda Ibrahim, Gino Raidy et bien d’autres civils libanais anonymes sont devenus des héros, des moteurs humains de l’aide d’urgence auprès des milliers de réfugiés syriens à Arsal et ma-baad, baad Arsal (bien au-delà de Arsal) – voir ce reportage dans le camp de Katermaya.

En quelques jours un soulèvement (humain) s’est produit, ces actions civiles citoyennes ont éclos comme des graines tardives mais enfin germées, graines d’une civilité qui semblait perdue depuis 2005 et dans une actualité rythmée par les voitures piégées, les quartiers voisins s’entretuant (à Tripoli, à Saida, sur les hauteurs de Hermel, Laboué/Arsal), les politiciens vociférants. Et dans le silence contraint, lourd – définitivement soumis, croyais-je, des gens.

L’union ferait-elle, enfin, la force… civile? A quoi pourraient aboutir ces mouvements citoyens de solidarité? Ne seront-ils que des feux de paille qui s’éteindront d’eux-mêmes à l’approche du printemps? Comme si le printemps, au Liban, doit rester une saison triste: celle du début de la guerre (13 Avril 1975), celle de la plupart des opérations militaires israéliennes au Liban, celle… d’une saison assassinée (avec Samir Kassir, Georges Hawi et d’autres).

Et bien sûr, des esprits chagrins pourront dire que ce n’est pas la distribution de quelques couvertures, appareils de chauffage, bottes, médicaments et autres produits de première nécessité qui vont résoudre les problèmes de ces milliers de gens balancés sur les routes de l’exode, s’abritant dans des logements de fortune et avec de moins en moins d’aide de l’UNHCR, malgré les promesses quasiment pas tenues des pays arabes « frères » (voir  informations dans cet article de L. Stephan, déjà cité). Ils pourront aussi dire qu’il existe tant et tant d’autres populations dans le besoin au Liban, les Palestiniens doublement déplacés, les Libanais revenus de Syrie

A l’approche des fêtes de Noël et de fin d’année, peut-on accepter d’être chacun dans nos abris douillets, si chauds, sans réagir devant les yeux des milliers d’enfants (et d’adultes) dans la rue, ceux qui essaient de vendre pour quelques miettes d’argent leurs pauvres fleurs fanées, leurs boîtes de biscuits, leurs paquets de kleenex…?

Chacun réagit en conscience: oui le Liban failli ne peut pas accueillir « toute la misère du monde », selon les mots d’un premier ministre français, J. Delors, exprimés autrefois dans un tout autre contexte.

Mais on ne peut plus, à l’heure d’Internet, de Facebook… et des Alexa passées et à venir, nous contenter d’un regard voilé par la pitié ponctué par un ‘ya haram!‘ (ô les pauvres!) … et continuer notre route. De toutes manières, nos routes sont en train de se croiser, que nous le voulions ou non: les grands (ir)responsables de ce monde le veulent, gaz et pétrole oblige.

Malgré ma grande réticence à rentrer dans ‘le jeu’ de Facebook, j’ai décidé d’ouvrir un compte au nom de ce blog, dans un but précis: que ce FB serve de support, ou mieux encore, d’Observatoire des initiatives citoyennes. J’invite donc les uns et les autres à bien vouloir ‘liker’, partager, s’inviter eux-mêmes sur cette page Chroniques Civiles.

Evidemment, je vais traduire rapidement ce post en anglais, pour qu’il soit plus accessible même si je suis si  clairement ‘old frenchy educated’!

Pour finir, je me permets de me citer, au cours d’un échange fructueux que j’ai eu avec un commentateur dans le Daily Star, pour expliquer mon positionnement:

‘It’s a really huge question that i’m always considering (and i guess i’m not the only one): how to continue to live in a country without a real state, a security, a quiet environment for the young (and old) people… In fact, how to live in a country always on the verge of war or « close enough to the abyss » (J. Mroue)? What could we do? Run away… where?! The lebanese passport is not a gift!!! And above all: this is our land, our ‘watan’. It’s our responsibility, us the civilians, so divided civilians, to make something for our children. And not let the (sectarian) abyss to take us all. A secular Lebanon is still possible…perhaps. If we, the civilians, want it: i’m not so sure that many people are really aware of this. Unfortunately.’

Cette lueur d’espoir que j’ai senti ces jours-ci se lever malgré tout, j’essaie de la faire grandir à ma façon, via ce blog et le Facebook Chroniques Civiles. Je me propose de suivre les actions des citoyens sur le terrain et d’en rendre compte, dans l’espoir que la lueur grandisse et devienne porteuse.

Aide d’urgence pour les réfugiés syriens au Liban

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De l’enlèvement de l’avocate et militante syrienne Razan Zaitouneh (et de tant d’autres personnes, emprisonnées, torturées, massacrées en Syrie) aux terribles conditions de vie des réfugiés syriens qui vivent dans la neige, l’humidité et le froid au Liban, la Syrie est en nous, de plus en plus douloureusement.

Ce message est un relais de l’un des généreux appels à l’aide d’urgence qui s’organise pour les familles de réfugiés syriens: les civils libanais remplissent le vide laissé par les autorités officielles, locales et internationales. Bien sûr il y a des milliers de mal-logés en milieu libanais et palestinien, mais l’urgence est de secourir ceux qui dorment sous de simples tentes faites de plastique et autres misérables matériaux de récupération. Cet échelon humain – tout simplement humain – de priorités impose, aussi, de taire toutes les considérations politiques!

Voir sur Facebook: https://www.facebook.com/Lebanese4Syrian

Réfugiés syriens de Arsal (Béqaa):
Pour les dons et les aides, contacter Carol Malouf : +961 1 208 101 ou +961 3 315 500

Voir aussi sur Facebook : https://www.facebook.com/Sawa.4.Syria

Tel.: +961 76 624 965 Email: sawa4syria@gmail.com

Mandela, la réconciliation, la dignité et nous – Souha TARRAF

Nelson Mandela
Nelson Mandela (Photo credit: Festival Karsh Ottawa)

Nelson Mandela est mort. ‘Un grand chef est mort, mes frères‘.

Puissions-nous être nombreux à marcher sur la route qu’il a su tracer vers la réconciliation, à rejeter l’esprit de vengeance qui nous domine trop facilement, à prôner la volonté de vivre ensemble en acceptant nos différences culturelles, politiques, de croyances, etc. Est-ce vraiment trop demander, à l’échelle d’un pays de 4 millions d’habitants qui a vécu tant de déchirures, de massacres et de contre-massacres, de tueries au nom de telle ou telle idéologie, de tel ou tel idéologue ou za’im (leader)?

Avec mon pays en train de se désagréger, nos confessions meurtrières, nos politiciens perfides et nos paysages de plus en plus abîmés, cela ne fait pas de moi/de nous des citoyens très heureux.

Et, couchés sur l’herbe, nous pleurâmes…

Oui, à la manière de Saint-Exupéry je pleure un pays à la dérive, aux citoyens tétanisés par les besoins matériels immédiats, aux dirigeants dénués de moralité, sans foi ni loi… Oui mais nous les avons élus! Même si les élections sont faussées, doublement tordues par notre mode de scrutin ‘coutumier‘ (pardon de me citer!) il ne tenait qu’à nous, il ne tient toujours qu’à nous autres citoyens comme le rappelle régulièrement, d’un ton profondément amer et pessimiste, Roni Alpha.

Il ne tient qu’à nous? Est-il vrai que quand le peuple veut…? Mais au fait, qu’est-ce que le ‘peuple libanais’? Qui sommes-nous donc, nous autres Libanais par le passeport – et par nos père seuls, nos mères n’ayant toujours pas le droit de donner leur nationalité à leurs enfants?

Comment être Libanais, au Liban et partout ailleurs, par conviction et non par hasard, non par héritage, non par fatalité?

Qui sommes-nous donc pour être si hautains avec les autres, tous ceux qui ne sont pas comme nous?! Les autres, pêle-mêle, sont: nos voisins qui ne sont pas de la même famille, pas de la même religion, pas de la même confession, pas du même quartier, pas de la même région. Ou encore nos employées de maison toutes désignées sous le nom générique de ‘Sri-Lankaises’! Ou encore les Palestiniens ou les Syriens ou les Kurdes ou les Arméniens…!

Nelson Mandela est mort.

Les hommages affluent de toutes parts et c’est normal même s’il faut éviter le culte de la personnalité: cet homme-là a passé un quart de sa vie en prison et en est ressorti non pas en criant vengeance mais en unissant par sa seule présence les Sud-Africains, Noirs et Blancs. En demandant à ses compatriotes de jeter à la mer couteaux, fusils et toutes les sortes d’armes de la revanche contre l’apartheid.

S’il a été élu Président de l’Afrique du Sud c’était pour un seul mandat, lorsque les citoyens de son pays l’auraient bien gardé Président pour la vie entière. Toutes les télés, tous les journaux le disent, le rappellent.

Et tant de gens pensent: oui mais lui c’est une exception, c’est Mandela… Cet homme est donc un extra-terrestre pour nous autres Libanais (et pour bien d’autres habitants du monde) même s’il revendiquait d’être un homme comme les autres, capable de toutes les erreurs.

Chez nous, les chefs sont chefs à vie : au pouvoir ils y sont, ils y restent et y installent leur fils, leur soeur, leur femme, leur frère, leur gendre… quelqu’un qui portera le nom. Le nom, voilà ce qui leur importe: la reliure et non pas ce qu’il y a dedans.

Les Sud-Africains ont eu un grand homme pour leur ouvrir la voie, nous les envions mille et mille fois. Nous autres, nous n’avons que des hommes politiques si petits, aux calculs si étriqués… qui s’entredéchirent  – via nous autres et grâce à nous autres, bien évidemment –  ce tout petit territoire au lieu d’en faire un lieu de vie.

Une nation, pour grandir, a besoin de dirigeants éclairés à défaut d’être exceptionnels – extra-terrestres! Elle a aussi besoin d’intellectuels ouverts (des éclaireurs de la trempe de Samir Kassir) et de citoyens prêts à vouloir vivre ensemble et à lutter, manifester pacifiquement de différentes manières pour atteindre ce but commun.

Nous autres, Libanais, n’avons rien de tout cela: ni dirigeants ni intellectuels ni citoyens ‘à la hauteur’, prêts à se dépasser et à dépasser leurs égoïsmes respectifs pour former un pays/watan viable.

L’époque est très sombre.

Mandela est mort, nos hommes politiques ont salué sa mémoire… quelle plaisanterie! Qu’ont-ils retenu et, surtout, appliqué de son parcours si applaudi, si ‘exemplaire’ – comme ils disent? Peut-être ont-ils posté sur leur compte Twitter ou Facebook un hommage ‘touchant’, à la manière d’un Bachar al Assad saluant la mémoire de Mandela, ‘an inspiration in the values of love and human brotherhood‘! (voir ici) Cet hommage-là vaut son pesant de dérision, infamante et triste, tout comme l’hommage contraint et forcé des dirigeants israéliens, amis de la première heure des autorités sud-africaines de l’apartheid!

C’est jeudi dernier (le 5 décembre) vers minuit que ces deux informations sont tombées, presque en même temps: d’une part, un appel à manifester après la prière du vendredi à Tripoli contre les ‘agissements suspects’ de l’armée libanaise dans Bab Tebbaneh. Et l’annonce de la mort de Nelson Mandela.

Une information si bassement politique, si petitement libanaise et une autre, universelle.

Quand donc saurons-nous construire ensemble un pays et ne pas nous suffire d’être ce « ramassis de gens rassemblés, entassés » (Ziad Rahbani)?

Ô mon pays-dérive, ô citoyens déboussolés! Quand donc grandirons-nous? Comment retrouver et cultiver un esprit collectif de réconciliation, de dignité, d’ouverture à l’autre?

Ce mardi 10 décembre, jour de l’hommage mondial à Mandela, jour de deuil national au Liban, un professeur de français demande à ses élèves de classe de 5ème d’écrire un poème en illustration à cette phrase de Mandela : « J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité à la vaincre« .

Voici la proposition de l’élève  Salim:

Le courage, la paix, la liberté méritent cet hommage

Réalisé pour Mandela, le mage.

Qui réussit à tourner la page

Sur son emprisonnement

Et à agir en sage

Apportant l’idée du mélange pacifique

Sans avoir recours à la guerre

On devrait tous suivre cet exemple

Pour garder nos pères

Sereins et exempts

De la nécessité de vengeance

Pour leurs fils, tombés injustement

Et sans vouloir faire de romance

Tombés pour le Liban.

La maturité n’est donc pas une question d’années mais d’esprit – d’état d’esprit!

Mercredi matin (ce 11 décembre), deux personnes sont blessées à Tripoli parce qu’elles sont d’origine confessionnelle alaouite. C’est une information brève, de celles qui sont à peine lues, à peine relevées par les gens. Crimes ordinaires. Vite classés, vite oubliés.

Ils ne sont même pas devenus fous, ô Mandela: les citoyens de mon pays sont ainsi, ils tuent ou provoquent des tueries pour peu de choses, pour quelques dollars, pour recharger une carte pré-payée de portable, pour quelques comprimés de neuroleptiques… au faux prétexte de la confession de leur voisin, de ses idées politiques, de sa manière de s’habiller peut-être.

Pour rien, même pas pour des idées.

Mourir pour des idées,

L’idée est excellente

Moi j’ai failli mourir

De ne l’avoir pas eue

(…)

Les sectes de tout poil

En offrent des séquelles

Et la question se pose

Aux victimes novices

Mourir pour des idées,

C’est bien beau

Mais lesquelles?

Et comme toutes sont

Entre elles

Ressemblantes

Quand il les voit venir,

Avec leur gros drapeau

Le sage, en hésitant,

Tourne autour du tombeau

Mourrons pour des idées,

D’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente (…).

Quelques vers ironiques de Brassens!

 

Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh, round n°17 ou 18 ou 19 ou… Esquisse d’une désespérance ordinaire (Souha TARRAF)

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Que va-t-il donc rester de ces quelques jours comme suspendus dans un ‘entre parenthèses’ de folie? Vengeance et contre-vengeance, drapeaux et contre-drapeaux, portraits de chefs contre portraits de chefs…

Que va-t-il rester de ces nouveaux jours de misères et contre-misères, le bilan de morts et de blessés? De commerces et maisons brûlés? D’espoirs adolescents partis en fumée noire? Qui s’en préoccupe donc? Quels hommes politiques libanais – ceux qu’on appelle des responsables – se sont-ils jamais préoccupés du nombre de morts et de blessés?

Ce que je garderai de ce nouveau round? La voix lasse, éteinte de Fouad, prof de musique et  peintre (en bâtiment). Accessoirement, Muallim Fouad chante du Ziad Rahbani et autres classiques du riche fond musical libanais.

Il habite le ‘Jabal’, je ne sais pas lequel de Jabal, Mohsen ou Qobbeh et je ne veux pas le savoir. Je sais seulement qu’il a deux filles et que l’appartement qu’il loue est situé dans un immeuble exposé, très proche de la zone de combats. Lors d’un précédent round, la petite famille avait trouvé refuge chez des amis du quartier et Fouad essayait de trouver ‘autre chose, ailleurs’. L’exode intérieur a commencé, pour ceux qui le peuvent.

Fouad a 40 ans environ, il a fait des études de théâtre à l’Université Libanaise. Mais oui, du théâtre… Dans les premiers mois de 2013, son recrutement pour jouer dans une pièce à Beyrouth a été compromis par je ne sais plus quel round de terreur. Quelle idée n’est-ce pas, du théâtre! Il n’est pas sérieux ce Fouad, vraiment pas raisonnable… Comédien! Où se croit-il donc pour rêver de longues tirades, de public conquis et de planches?

Dans la vie active et ‘réelle’ il essaie de joindre les deux bouts en cumulant plusieurs sources de revenus, comme un grand nombre de Libanais. Il est prof de musique dans différents établissements privés à Tripoli, Zghorta et dans le Koura, là où il trouve des cours de batterie et autres instruments voisins (derbakkeh) à donner. Il fait partie d’un petit groupe musical qui se produit pour les soirées de mariages et autres fêtes. Il est aussi chef d’une équipe de peintres (muallim boya); le problème est qu’il a fait une très mauvaise chute d’échafaudage il y a près de deux ans. Après des mois d’arrêt-maladie, ce qui signifie aussi de chômage sans aucune compensation financière, il a repris son travail même s’il  garde à vie une séquelle physique de sa chute.

Il avait pour projet de partir en Australie rejoindre sa mère et ses soeurs, installées à Sydney comme des centaines d’autres familles du nord du Liban. Il avait bon espoir d’arriver à réunir les documents demandés pour un visa d’immigration familiale.

Aujourd’hui il n’a plus cet espoir-là. Il n’a plus d’espoirs. Il dit: « Non je ne pars plus. Je ne peux pas, trop compliqué« . Le théâtre, il n’y pense évidemment plus. Quant à ses cours de musique il les sèche lui le prof, démoralisé à l’extrême et plus que cela encore. Désespéré.

 Voilà ce que je garderai de ce round tripolitain.

Les manifestations de civils pacifistes ne me marquent pas vraiment, allez savoir pourquoi: un trop plein de mots, de prises de position louables… et désespérément vaines?

Je me souviendrai sûrement de certaines unes de quotidiens locaux distillant agressivité et haine de l’autre. Avec la même question: pourquoi? Nous n’apprendrons donc jamais rien, de génération en génération, de tuerie en tuerie, d’espoirs déchiquetés en vies déchiquetées.

 A bientôt, au prochain round.