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Nelson Mandela

Nelson Mandela (Photo credit: Festival Karsh Ottawa)

Nelson Mandela est mort. ‘Un grand chef est mort, mes frères‘.

Puissions-nous être nombreux à marcher sur la route qu’il a su tracer vers la réconciliation, à rejeter l’esprit de vengeance qui nous domine trop facilement, à prôner la volonté de vivre ensemble en acceptant nos différences culturelles, politiques, de croyances, etc. Est-ce vraiment trop demander, à l’échelle d’un pays de 4 millions d’habitants qui a vécu tant de déchirures, de massacres et de contre-massacres, de tueries au nom de telle ou telle idéologie, de tel ou tel idéologue ou za’im (leader)?

Avec mon pays en train de se désagréger, nos confessions meurtrières, nos politiciens perfides et nos paysages de plus en plus abîmés, cela ne fait pas de moi/de nous des citoyens très heureux.

Et, couchés sur l’herbe, nous pleurâmes…

Oui, à la manière de Saint-Exupéry je pleure un pays à la dérive, aux citoyens tétanisés par les besoins matériels immédiats, aux dirigeants dénués de moralité, sans foi ni loi… Oui mais nous les avons élus! Même si les élections sont faussées, doublement tordues par notre mode de scrutin ‘coutumier‘ (pardon de me citer!) il ne tenait qu’à nous, il ne tient toujours qu’à nous autres citoyens comme le rappelle régulièrement, d’un ton profondément amer et pessimiste, Roni Alpha.

Il ne tient qu’à nous? Est-il vrai que quand le peuple veut…? Mais au fait, qu’est-ce que le ‘peuple libanais’? Qui sommes-nous donc, nous autres Libanais par le passeport – et par nos père seuls, nos mères n’ayant toujours pas le droit de donner leur nationalité à leurs enfants?

Comment être Libanais, au Liban et partout ailleurs, par conviction et non par hasard, non par héritage, non par fatalité?

Qui sommes-nous donc pour être si hautains avec les autres, tous ceux qui ne sont pas comme nous?! Les autres, pêle-mêle, sont: nos voisins qui ne sont pas de la même famille, pas de la même religion, pas de la même confession, pas du même quartier, pas de la même région. Ou encore nos employées de maison toutes désignées sous le nom générique de ‘Sri-Lankaises’! Ou encore les Palestiniens ou les Syriens ou les Kurdes ou les Arméniens…!

Nelson Mandela est mort.

Les hommages affluent de toutes parts et c’est normal même s’il faut éviter le culte de la personnalité: cet homme-là a passé un quart de sa vie en prison et en est ressorti non pas en criant vengeance mais en unissant par sa seule présence les Sud-Africains, Noirs et Blancs. En demandant à ses compatriotes de jeter à la mer couteaux, fusils et toutes les sortes d’armes de la revanche contre l’apartheid.

S’il a été élu Président de l’Afrique du Sud c’était pour un seul mandat, lorsque les citoyens de son pays l’auraient bien gardé Président pour la vie entière. Toutes les télés, tous les journaux le disent, le rappellent.

Et tant de gens pensent: oui mais lui c’est une exception, c’est Mandela… Cet homme est donc un extra-terrestre pour nous autres Libanais (et pour bien d’autres habitants du monde) même s’il revendiquait d’être un homme comme les autres, capable de toutes les erreurs.

Chez nous, les chefs sont chefs à vie : au pouvoir ils y sont, ils y restent et y installent leur fils, leur soeur, leur femme, leur frère, leur gendre… quelqu’un qui portera le nom. Le nom, voilà ce qui leur importe: la reliure et non pas ce qu’il y a dedans.

Les Sud-Africains ont eu un grand homme pour leur ouvrir la voie, nous les envions mille et mille fois. Nous autres, nous n’avons que des hommes politiques si petits, aux calculs si étriqués… qui s’entredéchirent  – via nous autres et grâce à nous autres, bien évidemment –  ce tout petit territoire au lieu d’en faire un lieu de vie.

Une nation, pour grandir, a besoin de dirigeants éclairés à défaut d’être exceptionnels – extra-terrestres! Elle a aussi besoin d’intellectuels ouverts (des éclaireurs de la trempe de Samir Kassir) et de citoyens prêts à vouloir vivre ensemble et à lutter, manifester pacifiquement de différentes manières pour atteindre ce but commun.

Nous autres, Libanais, n’avons rien de tout cela: ni dirigeants ni intellectuels ni citoyens ‘à la hauteur’, prêts à se dépasser et à dépasser leurs égoïsmes respectifs pour former un pays/watan viable.

L’époque est très sombre.

Mandela est mort, nos hommes politiques ont salué sa mémoire… quelle plaisanterie! Qu’ont-ils retenu et, surtout, appliqué de son parcours si applaudi, si ‘exemplaire’ – comme ils disent? Peut-être ont-ils posté sur leur compte Twitter ou Facebook un hommage ‘touchant’, à la manière d’un Bachar al Assad saluant la mémoire de Mandela, ‘an inspiration in the values of love and human brotherhood‘! (voir ici) Cet hommage-là vaut son pesant de dérision, infamante et triste, tout comme l’hommage contraint et forcé des dirigeants israéliens, amis de la première heure des autorités sud-africaines de l’apartheid!

C’est jeudi dernier (le 5 décembre) vers minuit que ces deux informations sont tombées, presque en même temps: d’une part, un appel à manifester après la prière du vendredi à Tripoli contre les ‘agissements suspects’ de l’armée libanaise dans Bab Tebbaneh. Et l’annonce de la mort de Nelson Mandela.

Une information si bassement politique, si petitement libanaise et une autre, universelle.

Quand donc saurons-nous construire ensemble un pays et ne pas nous suffire d’être ce « ramassis de gens rassemblés, entassés » (Ziad Rahbani)?

Ô mon pays-dérive, ô citoyens déboussolés! Quand donc grandirons-nous? Comment retrouver et cultiver un esprit collectif de réconciliation, de dignité, d’ouverture à l’autre?

Ce mardi 10 décembre, jour de l’hommage mondial à Mandela, jour de deuil national au Liban, un professeur de français demande à ses élèves de classe de 5ème d’écrire un poème en illustration à cette phrase de Mandela : « J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité à la vaincre« .

Voici la proposition de l’élève  Salim:

Le courage, la paix, la liberté méritent cet hommage

Réalisé pour Mandela, le mage.

Qui réussit à tourner la page

Sur son emprisonnement

Et à agir en sage

Apportant l’idée du mélange pacifique

Sans avoir recours à la guerre

On devrait tous suivre cet exemple

Pour garder nos pères

Sereins et exempts

De la nécessité de vengeance

Pour leurs fils, tombés injustement

Et sans vouloir faire de romance

Tombés pour le Liban.

La maturité n’est donc pas une question d’années mais d’esprit – d’état d’esprit!

Mercredi matin (ce 11 décembre), deux personnes sont blessées à Tripoli parce qu’elles sont d’origine confessionnelle alaouite. C’est une information brève, de celles qui sont à peine lues, à peine relevées par les gens. Crimes ordinaires. Vite classés, vite oubliés.

Ils ne sont même pas devenus fous, ô Mandela: les citoyens de mon pays sont ainsi, ils tuent ou provoquent des tueries pour peu de choses, pour quelques dollars, pour recharger une carte pré-payée de portable, pour quelques comprimés de neuroleptiques… au faux prétexte de la confession de leur voisin, de ses idées politiques, de sa manière de s’habiller peut-être.

Pour rien, même pas pour des idées.

Mourir pour des idées,

L’idée est excellente

Moi j’ai failli mourir

De ne l’avoir pas eue

(…)

Les sectes de tout poil

En offrent des séquelles

Et la question se pose

Aux victimes novices

Mourir pour des idées,

C’est bien beau

Mais lesquelles?

Et comme toutes sont

Entre elles

Ressemblantes

Quand il les voit venir,

Avec leur gros drapeau

Le sage, en hésitant,

Tourne autour du tombeau

Mourrons pour des idées,

D’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente (…).

Quelques vers ironiques de Brassens!

 

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