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 Un renouveau citoyen possible, nouvelle illusion ou réalité?

Dessin Tony Danayan (2013)

Dessin Tony Danayan (2013)

Le diagnostic de ce grand malade qu’est le Liban est archi connu, il y a en vrac la désintégration en cours de l’Etat, la faillite de la classe politique, la faillite des partis et organisations politiques, syndicales, estudiantines et tous les ‘corps intermédiaires’ (parce qu’affiliés et donc dépendants des partis-confessions établis).

Et le plus inquiétant et désespérant dans cette interminable descente aux enfers est la désintégration de ce qui fait société, de la société civile dans ce pays.

A ce diagnostic socio-politique relevé par beaucoup d’observateurs, il faudrait ajouter la situation sécuritaire et économique. La synthèse, sombre, est ‘offerte’ dans le dernier rapport de l’année 2013 de la LCPS, cet observatoire de premier plan sur le Liban: Lebanon: More Instability on the Horizon!

Comment trouver un peu d’espoir, où se situent les énergies citoyennes positives au Liban aujourd’hui?

Des  individus isolés et pleins de bonne volonté aux nombreuses ONG locales (par exemple celle-ci  sur les minorités) et à divers types d’actions citoyennes créés souvent via Facebook: Sawa4Syria, Lebanese4Syrian entre autres actions… Toutes ces initiatives sont-elles suffisamment significatives, socialement, de ‘quelque chose’? Peuvent-elles suffire ou, plus sûrement, peuvent-elles contribuer à ‘redémarrer’, relancer une société civile autonome, hors de portée d’un mode de fonctionnement devenu mafieux, de communautés-confessions interdépendants des partis politiques?

Avons-nous le droit aujourd’hui d’exister en tant que citoyens unis en force collective en dehors des carcans 8 ou 14 mars et non pas seulement en tant qu’individus éparpillés, dispersés, peu ‘efficaces’?

Au-delà de tentatives isolées d’expression citoyenne, individuelles ou collectives, au-delà de ces expressions inoffensives (qu’elles le soient par l’écriture, par une action civique/citoyenne et/ou par une prise de parole et de position publique) de faible ampleur et non connectées entre elles, rien ne semble fonctionner, rien ne ‘prend’ vraiment dans un corps social libanais démembré, qui ne fait plus sens.

Jusqu’à la question qui fâche: qu’est-ce qu’être Libanais, aujourd’hui? La messe est-elle définitivement dite, peut-on affirmer qu’il n’y a plus de terreau social au Liban?

Le politologue Karam Karam avait conclu de manière réaliste, au tournant des années 2000, à une impasse pour ce qui est de l’action citoyenne des ONG et autres mouvements civils libanais, quasiment tous ‘récupérés’ (pour dire vite) à un moment donné de leur parcours par le mode de fonctionnement classique, confessionnel, des partis et des hommes politiques libanais. On l’a vu récemment, par exemple, lors des tentatives d’expression publique de refus du système confessionnel, dans la rue : elles ont été combattues sans avoir eu le temps d’éclore! Seul le mouvement des enseignants pour un réajustement de l’échelle de leurs salaires a eu quelque impact, une certaine ‘compréhension’ au niveau de l’opinion, sûrement grâce à des leaders charismatiques et tenaces (Naameh Mahfouz et Hana Gharib).

Aujourd’hui donc les observateurs expriment leur pessimisme devant l’incapacité du pays à se ‘relancer’ – je reste prudemment dans les généralités: comment une société se relance-t-elle donc? Quelles sont les forces qui font qu’un pays va de l’avant? Et à l’inverse, qu’est-ce qui fait qu’un pays…coule? En langage policé, on parle de pays failli (failed state).

Quel est le rôle d’une classe politique dans un tel cadre?

Deux possibilités, sans autre alternative: soit aider le bateau à couler ou bien effectuer des actions collectives de sauvetage.

Tous les jours, l’actualité nous montre que la réponse se trouve dans la catégorie ‘aider le bateau à couler’! Comme si, par miracle, un canot de sauvetage arrivera à sauver de la noyade générale ces/des politiciens et groupes politiques. Selon M. Young, dans le dossier cité de la LCPS, les parties voudront toujours, en dernier ressort, empêcher le chaos final… Quelle réjouissante attente pour les civils: vivre toujours au bord du vide, ‘close enough to the abyss‘! Traduit concrètement, imagine-t-on ce que cela signifie dans les familles, pour les jeunes, les personnes actives, les investisseurs potientiels?

De quel bord êtes-vous? Qui êtes-vous? Qui représentez-vous politiquement? 8 ou 14 mars? En dehors d’eux, point de salut…

Ces questions-là ne sont pas de l’ordre du théorique: ce sont les questions auquel tout individu ou groupe d’individus est/sont soumis dès lors qu’il(s) tente(nt) quelque action (d’envergure) publique. Et si la réponse n’est pas claire: je suis du groupe-8 mars, je suis du groupe-14 mars, je représente telle ou telle communauté, je suis plutôt proche de tel ou tel député… si vous n’êtes pas clair(s), vous n’existez pas.

Si vous êtes ‘ni…ni…’, ni 8 mars, ni 14 mars sachez bien que vous n’êtes rien aujourd’hui au Liban. Vous n’êtes pas comptabilisés en tant que ‘vrais Libanais’ parce que vous refusez de rentrer dans un moule, ‘Libanais 14’ ou ‘Libanais 8’: un point, c’est tout.

Ni Orient ni Occident, ni sunnite ni chiite, ni 8 ni 14 mars: le Liban n’existerait donc que par des négations de lui-même!

Ne pourra-t-il pas, un jour, exister par la conjonction de lui-même, par une conjonction additionnée et non pas répulsive de toutes les diversités/richesses qui le composent?

 Une lumière, des lumières pour faire chaud aux coeurs et aux corps…

Dans un contexte si désespérant pointe un espoir, qui est en train d’apparaître ces jours-ci par la conjonction ‘divine’ de la tempête Alexa et de Facebook (ce Big Brother qui, je l’avoue, m’a si longtemps fait peur)!

Depuis l’impasse du début des années 2000 (K. Karam), peut-on repérer des changements de fond à travers le développement de l’utilisation d’internet – grâce à une connexion techniquement moins médiocre et au développement des smartphones, tablettes et autres supports mobiles? En quoi les réseaux sociaux, Facebook essentiellement, avec Twitter, Skype, Viber et Whatsapp ont-ils contribué à des changements dans les modes de mobilisation citoyenne?

Autrement dit : y a -t- il eu des évolutions de fond dans les modes d’action civile ces dernières années pour que l’on puisse se mettre à croire à une nouvelle génération de ‘militants civils’?

Cette question signifie aussi: n’y a-t-il pas des possibilités/dangers que ce type d’actions soient récupérées, dénaturées et pour finir bloquées (classiquement) par les structures politico-confessionnelles en place? Ou bien, il faut croire et espérer que celles-ci sont dans un tel état de délabrement – moral en premier lieu –  qu’elles seraient, cette fois, incapables de nuisances réelles malgré le resserrement de la censure ? Voir aussi cet article au sujet de la censure.

Autant de questions que je me pose et que je soumets aux lecteurs, tout en développant mes idées, impressions et intuitions de manière très peu académique. Mon but est de communiquer avec les premiers concernés, les gens qui se trouvent sur le terrain, non protégés des aléas climatiques ‘divins’ et autres aléas absolument pas divins (voitures piégées, bombardements aériens aux frontières, etc.).

Energies citoyennes… voire plus si affinités?

II reste donc à relever toutes ces initiatives citoyennes, ces ‘énergies locales’ nées de rien, juste de la volonté de quelques-uns, quelques-unes, d’aider l’autre. Et quel autre en ce début d’ hiver rude! ‘Le Syrien’, si détesté et craint durant les années de plomb (1976-2005) est devenu l’autre qui échoue dans des tentes et autres logements misérables, fuyant la guerre, derrière la frontière.

En quelques jours, grâce à l’arrivée de la tempête Alexa et à Facebook, Tania Khalil, Carol Malouf, Bélinda Ibrahim, Gino Raidy et bien d’autres civils libanais anonymes sont devenus des héros, des moteurs humains de l’aide d’urgence auprès des milliers de réfugiés syriens à Arsal et ma-baad, baad Arsal (bien au-delà de Arsal) – voir ce reportage dans le camp de Katermaya.

En quelques jours un soulèvement (humain) s’est produit, ces actions civiles citoyennes ont éclos comme des graines tardives mais enfin germées, graines d’une civilité qui semblait perdue depuis 2005 et dans une actualité rythmée par les voitures piégées, les quartiers voisins s’entretuant (à Tripoli, à Saida, sur les hauteurs de Hermel, Laboué/Arsal), les politiciens vociférants. Et dans le silence contraint, lourd – définitivement soumis, croyais-je, des gens.

L’union ferait-elle, enfin, la force… civile? A quoi pourraient aboutir ces mouvements citoyens de solidarité? Ne seront-ils que des feux de paille qui s’éteindront d’eux-mêmes à l’approche du printemps? Comme si le printemps, au Liban, doit rester une saison triste: celle du début de la guerre (13 Avril 1975), celle de la plupart des opérations militaires israéliennes au Liban, celle… d’une saison assassinée (avec Samir Kassir, Georges Hawi et d’autres).

Et bien sûr, des esprits chagrins pourront dire que ce n’est pas la distribution de quelques couvertures, appareils de chauffage, bottes, médicaments et autres produits de première nécessité qui vont résoudre les problèmes de ces milliers de gens balancés sur les routes de l’exode, s’abritant dans des logements de fortune et avec de moins en moins d’aide de l’UNHCR, malgré les promesses quasiment pas tenues des pays arabes « frères » (voir  informations dans cet article de L. Stephan, déjà cité). Ils pourront aussi dire qu’il existe tant et tant d’autres populations dans le besoin au Liban, les Palestiniens doublement déplacés, les Libanais revenus de Syrie

A l’approche des fêtes de Noël et de fin d’année, peut-on accepter d’être chacun dans nos abris douillets, si chauds, sans réagir devant les yeux des milliers d’enfants (et d’adultes) dans la rue, ceux qui essaient de vendre pour quelques miettes d’argent leurs pauvres fleurs fanées, leurs boîtes de biscuits, leurs paquets de kleenex…?

Chacun réagit en conscience: oui le Liban failli ne peut pas accueillir « toute la misère du monde », selon les mots d’un premier ministre français, J. Delors, exprimés autrefois dans un tout autre contexte.

Mais on ne peut plus, à l’heure d’Internet, de Facebook… et des Alexa passées et à venir, nous contenter d’un regard voilé par la pitié ponctué par un ‘ya haram!‘ (ô les pauvres!) … et continuer notre route. De toutes manières, nos routes sont en train de se croiser, que nous le voulions ou non: les grands (ir)responsables de ce monde le veulent, gaz et pétrole oblige.

Malgré ma grande réticence à rentrer dans ‘le jeu’ de Facebook, j’ai décidé d’ouvrir un compte au nom de ce blog, dans un but précis: que ce FB serve de support, ou mieux encore, d’Observatoire des initiatives citoyennes. J’invite donc les uns et les autres à bien vouloir ‘liker’, partager, s’inviter eux-mêmes sur cette page Chroniques Civiles.

Evidemment, je vais traduire rapidement ce post en anglais, pour qu’il soit plus accessible même si je suis si  clairement ‘old frenchy educated’!

Pour finir, je me permets de me citer, au cours d’un échange fructueux que j’ai eu avec un commentateur dans le Daily Star, pour expliquer mon positionnement:

‘It’s a really huge question that i’m always considering (and i guess i’m not the only one): how to continue to live in a country without a real state, a security, a quiet environment for the young (and old) people… In fact, how to live in a country always on the verge of war or « close enough to the abyss » (J. Mroue)? What could we do? Run away… where?! The lebanese passport is not a gift!!! And above all: this is our land, our ‘watan’. It’s our responsibility, us the civilians, so divided civilians, to make something for our children. And not let the (sectarian) abyss to take us all. A secular Lebanon is still possible…perhaps. If we, the civilians, want it: i’m not so sure that many people are really aware of this. Unfortunately.’

Cette lueur d’espoir que j’ai senti ces jours-ci se lever malgré tout, j’essaie de la faire grandir à ma façon, via ce blog et le Facebook Chroniques Civiles. Je me propose de suivre les actions des citoyens sur le terrain et d’en rendre compte, dans l’espoir que la lueur grandisse et devienne porteuse.

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