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Nous autres, citoyens libanais en sursis…

#not a martyr

#not a martyr

Que peuvent dire les mots? Ils sont pauvres, ils sont dérisoires à décrire ce que vivent les gens au Liban. Jusqu’aux mères de famille qui se mettent à manifester et haranguer les hommes politiques!

Hermel, attentat n°2 ce samedi en fin de journée. Le décompte des morts et des blessés n’est pas encore établi. Triste et régulier décompte.

J’essayais de terminer cet article, si difficilement: que peuvent raconter encore les mots qui n’aie été déjà exprimé ici et ailleurs, sur notre quotidien dont la sangle semble se serrer chaque jour un peu plus?

Long creux depuis mon dernier post : oui évidemment nous voulons vivre, vivre vraiment et non pas en sursis de…! Que dire de plus, au nom des gens? Et que peuvent dire d’autre les civils au Liban, pris au piège entre la guerre en Syrie et les luttes interminables pour des morceaux de pouvoir dans un Liban lui-même en lambeaux?!

Des tentatives d’expression de citoyens que j’essayais de relever il y a quelques semaines que reste-t-il? Ce long silence dont j’ai un mal fou à sortir, pour la première fois dans ce blog, n’est que l’écho du silence, de l’abattement dans lequel nous semblons nous enfoncer collectivement. J’essaie d’en comprendre les raisons.

Inconsciemment ou pas, le dernier attentat en date (le 21 janvier 2014) – avant celui-ci, ce 1er février dans la ville de Hermel –  a été profondément choquant pour tous. Pas seulement pour les premières personnes concernées directement, celles qui résident et travaillent dans Dahieh, la banlieue sud de Beyrouth: si à Haret Hreik et ailleurs dans la banlieue sud on se protège désormais par des sacs de sable en vue d’un éventuel prochain attentat, si le bastion du Hezbollah n’est plus en sécurité, alors comment peuvent réagir les habitants des autres quartiers de Beyrouth, de Tripoli, de Saïda et du reste du pays?! Voir ici le reportage édifiant du Monde ou encore ici ce reportage-photos paru dans Al-Akhbar.

Si inconsciemment ou pas nous nous enfonçons dans la grisaille aussi parce que le gouvernement est introuvable, avec des hommes politiques rien moins que bas et dénués de tout sens de responsabilité devant les préoccupations des citoyens – c’est pour une raison précise. Nous avons compris que même la Dahieh n’est plus protégée et qu’une partie de ses résidents tentent de trouver de quoi se loger voire travailler ailleurs. La jeune Maria Jawhari est morte après avoir écrit : « c’est le troisième attentat auquel j’échappe. Je ne sais pas si j’échapperai à un quatrième  » (cf. le post précédent signé Gino Raidy).

Maria Jawhari est devenue l’une des vicitimes de la mort aveugle. Pas une martyre, non, de grâce. Par-delà le jeune Mohammad Chaar, mort pour rien, par hasard, lors de l’attentat qui a coûté la vie à l’homme politique Mohammad Chatah, par-delà les autres victimes pour rien de l’attentat de Haret Hreik cette victime-là, Maria Jawhari est la victime de trop – si les mots ont encore un sens. Ses derniers mots (d’espoir!) ont glacé les coeurs: personne, absolument personne n’est à l’abri. Au Liban nous vivons donc tous en sursis: hauts les coeurs, réjouissons-nous dans l’instant!

Oui, positivons…:

 » Ce qui est bien, c’est qu’on n’attend plus les barbares. Ce qui est bien, c’est qu’ils ne sont plus à nos portes. Entrés en douce, en territoire propice même pas à conquérir, ces « visiteurs » sont parmi nous, ils sont des nôtres, que dis-je, ils sont nous. Voilà. L’autre bonne nouvelle c’est que nous n’attendons pas non plus les poseurs de bombes. Ils ont posé ce qu’ils ont posé, et puis ils ont posé l’idée de la bombe. Une bombe virtuelle plus dévastatrice que des millions de tonnes de C4. Sans bruit, sans fumée, sans cadavres. Propre. Silencieuse. Sournoise. Terrifiante. Les centres commerciaux sont déserts. Les hôtels sont vides. Les soldes, pour rien bien sûr, pour personne non plus. Les gens évitent de circuler. La ville retient son souffle. Demain ? Après-demain ? Jamais sans doute mais la psychose suffit. Les derniers hésitants font la queue, au petit matin, à la porte des consulats. Les entreprises déposent le bilan. Il n’y a pas de fumée mais on n’y voit rien. On ne voit plus demain. »

(Fifi Abou Dib, L’Orient-le Jour, Les visiteurs , 30/01/2014).

Oui, demain est illisible à nos yeux: il n’y a pas d’horizon.

Tenir écrivait il y a des mois, une éternité, Fifi Abou Dib dans les mêmes colonnes de l’Orient-le Jour (27/09/2012). Tenir, mais jusqu’à quand?

Que dire encore qui n’ait été dit et redit, y compris par moi-même ici dans ce blog? Oui nous sommes au bord du bord du goufre: nous sommes un pays du bord du goufre et non pas au bord. Structurellement, le Liban a été en effet conçu ainsi: pour être sur le fil du rasoir. Messieurs les constitutionnalistes de 1926, messieurs les politiciens d’hier et d’aujourd’hui: nous ne vous sommes absolument pas gré, vous n’avez jamais su ou pire, voulu, instaurer des institutions plus rassurantes et pérennes… Et peut-être aussi conviendrait-il de nous en prendre à nous-mêmes, nous autres les citoyens, les gens ordinaires, nous autres de la société civile. Qu’avons-nous donc fait? N’est-ce pas là que le bât blesse, également?

Accuser les autres, les autres pays d’ingérence, les autres politiciens de malhonnêteté et de soumission à des politiques étouffantes pour nous, au Liban, c’est un fait commun. Mais n’avons-nous pas à nous faire des reproches à nous-mêmes? Qu’avons-nous donc fait, nous les citoyens, pour déplacer le pays du bord du gouffre et l’amener vers des rivages plus apaisés?

Attentat après attentat, de formation du nouveau gouvernement ajournée en autre formation repoussée du gouvernement à la formule froidement arithmétique (9+9+6 ou 8+8+8) mais qui ne tient aucun compte des multiples difficultés quotidiennes des citoyens dans le pays, elle ne gronde pas encore mais elle monte, elle monte la colère des gens. Et avec elle montent la lassitude et la peur, dans un même et unique mouvement de balancier où les trois (colère, peur et lassitude) varient selon les circonstances, le vécu immédiat des uns et des autres.

Non, nous ne sommes pas des martyrs! Oui, nous refusons de vivre en tant que survivants! Oui j’ai un passeport américain mais je veux vivre au Liban! Oui, nous voulons vivre dans la dignité avec nos proches… Tels sont quelques-uns des cris du coeur de civils libanais, exprimés dans la (seule) campagne qui a pris de l’ampleur, #not a martyr – jusqu’à avoir l’honneur d’un article de CNN.

Non nous ne voulons pas vivre au Liban si cela signifie vivre en sursis, être un martyr potentiel. Aucune cause ne mérite le sacrifice de sa vie ou de celle de ses proches!

Non nous ne voulons pas vivre au Liban si c’est pour être catalogués, répertoriés 8M ou 14M, classés sunnites ou chiites, maronites ou druzes…

Non nous ne voulons pas vivre au Liban si nous ne pouvons (toujours pas) influer sur le cours des choses même les plus simples et immédiates de notre vie quotidienne, comme pourrait le désirer tout citoyen du monde: trier les ordures au lieu de les ramasser et les brûler pêle-mêle à ciel ouvert à peu près n’importe où, filter les eaux usées au lieu de les laisser se déverser directement dans nos rivières et jusqu’à la Méditerranée, généraliser (en subventionnant) l’utilisation de l’énergie solaire abondante, calmer les ardeurs des chauffards ordinaires par une véritable législation du code de conduite et une signalisation routière lisible et sensée… La liste est très longue, elle concerne les infrastructures d’un Etat, sa mise en place et son organisation moderne et uniforme pour tous sur tout le territoire. Non ce n’est pas impossible, ce territoire est vaste comme deux départements français, ou comme la Corse. Il suffit, il suffirait que les volontés convergent enfin!

Qui n’a pas peur, en ouvrant sa radio, sa télé ou n’importe quel site d’informations en ligne, d’entendre le trop familier jingle urgent, de découvir le bandeau rouge urgent, nouvel attentat suicide au Liban… Selon les dernières informations, huit voitures (aux modèles, marques, années dûment répertoriés!) seraient apprêtées pour des attentats. Ces mots, c’était avant l’attentat ‘numéro 2’ à Hermel, ce samedi 1er Février : oui j’ai fini par l’allumer ma radio, malheureusement.

Et qui n’a entendu parler de cette application d’alerte pour smartphones, I’m alive, sensée permettre à celui ou celle qui l’utilise d’alerter très vite ses proches qu’il ou elle… est encore en vie, en cas d’attentat! Entre humour noir libanais et auto-dérision!

Enfin, qui n’a suivi la banalisation des excès de langage et des insultes dans les commentaires des journaux et sur les réseaux sociaux, là où les gens s’expriment sans filet?

Si les mots ont encore un sens

Sur la marée haute de la confessionnalisation des esprits, j’ai l’impression de marcher à contre-courant des vagues. De ne rien pouvoir faire d’autre que dire, écrire, prévenir… Quels sont les moyens du citoyen lamda au Liban? Crier sa douleur sur Facebook? Ou bien sur le bitume, sur un panneau non virtuel mais encore moins réaliste? C’est exactement ce qu’ont fait des mères libanaises aujourd’hui: elles ont crié leur refus, notre refus à tous, de vivre en sursis. Et de faire vivre nos enfants en sursis. Si les mots ont encore un sens…

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