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Ce texte est paru le 26/02/2014 dans la page Opinions du quotidien l’Orient-Le-Jour, il est signé Georges Abou Chaaya et est écrit avec une sensibilité rare. J’ai voulu le « partager », lui donner une autre vie en l’accueillant ici dans ce blog – qui est après tout un lieu de civilités, un lieu des gens et (fait) pour eux. 

C’est l’histoire d’une petite fille. Et de sa poupée. Au fil des années, la poupée perdait ses cheveux blonds. Des cicatrices apparaissaient, suite à un accident de bicyclette. Elle perdait son bras plusieurs fois par jour. Il fallait le rattacher à chaque fois. L’enfant devait y faire deux fois plus attention. Elle était frêle, elle était vieille alors. Pathétique. Meurtrie.

Noël après Noël, anniversaire après anniversaire, les autres poupées rajeunissaient, de nouvelles options se présentaient. Désormais elles chantaient. Elles dansaient. Du maquillage, des maisons, des vêtements. Mais tous les ans, la petite fille refusait de déballer ses nouveaux jouets. C’était avec sa poupée qu’elle allait se coucher.

« C’est comme ça que ça marche quand on aime vraiment », elle répétait.

Mon petit pays chéri,

J’aurais tant aimé savoir me justifier. Comme ils le font tous si bien. Te dire que cet amour, c’est du plaqué. Ce n’est pas toi que j’aime. C’est l’habitude. Le confort. La famille. Ce n’est pas de l’amour. C’est de l’attachement. Au valet parking. À la man’ouché de chez ZwZ. Au décolleté de Haïfa Wehbé. J’aurais aimé mais je t’aime trop pour y arriver.

Ce n’est pas mami, ce n’est pas papi, ce n’est pas Faraya, ni le bouncer du Sky qui me fait un high-five. Le permis à ma porte le jour de mes 18 ans. Ma Audi. Myriam Klink dans sa (very) little pink dress.

Ce n’est pas du fake. Ce n’est pas du toc. Ce n’est pas de la médiocrité.

C’est de l’amour. À l’état pur. C’est platonique. C’est Roméo. C’est Titanic. Peut-être même Œdipe.

De nos jours, c’est mégatabou l’amour. C’est pas cool. On en a honte presque. On a honte d’aimer. Que viendrait faire l’amour dans des cœurs si fiers ?

Aujourd’hui on ne sait plus aimer. On refuse d’aimer. Ça demande trop de courage l’amour. On est bourré de complexes, de commitment issues. Ailleurs il y a mieux. Alors on part. Parce que s’en aller c’est plus simple que de rester et subir. On abandonne. On se dit qu’on oubliera. On flirte. On passe la nuit. Au petit matin, on s’en va. Même plus de walk of shame. On s’en va la tête haute.

Parce qu’on a fait le bon choix. Parce qu’on a été futé. Parce que tu es baisé mon petit Liban. Parce que tu n’as plus rien à nous offrir. Paris sera plus hard to get…

J’aurais aimé pouvoir te laisser. Nu. Gisant. Partir très loin. Si loin que j’en oublierais que je t’ai rencontré. Je pourrais partir, tu l’accepteras. Après tout, je ne suis pas responsable de toi. Personne n’est responsable de personne. Personne n’est la victime de personne. Je te ferais le coup du it’s not you it’s me. On te l’a fait et refait, tu le connais pas cœur ce jeu-là.

Mais même si je réussissais à t’abandonner, comment est-ce que je vivrais avec moi-même ? Mais quel droit j’ai de t’abandonner ?

Si j’avais eu un enfant malade, l’aurais-je abandonné ? Si mon père est amnésique, je l’oublie ? Je le laisse baigner dans sa pathologie ?

Que serais-je si ce n’est qu’un lâche ? Qui serais-je sans toi ? Je suis responsable de toi. Comme de tous ceux que j’aime. Je suis responsable de toi comme de moi-même. Parce que tu es plus moi que moi-même. Parce que plus je m’éloigne de toi, plus je m’éloigne de moi. Et si tu meurs, j’en mourrais aussi.

Moi, je ne suis pas cool. Ma fierté de con. Bazardée. Dubaï est trop refaite pour moi. Trop parfaite. C’est toi jolie Beyrouth. Vieille complexée. C’est toi dans tous tes états, dans tes défauts et dans tes insécurités. Dans la dégradation et le handicap. Je n’ai pas peur de t’aimer. Même si c’est un grand risque. Même si cette idylle me brisera le cœur. Même si en t’aimant, je ne pourrai que m’aimer moins.

J’aimerais réussir à t’expliquer l’amour, te le décortiquer, mais ça ne s’explique pas l’amour. Je ne sais pas pourquoi je t’aime. Ni à quel point. Si je l’avais compris cet amour. Si j’avais spotté son talon d’Achille. Je l’aurais lancée, cette flèche. J’aurais visé. J’aurais désactivé ces battements. Mais ça ne s’explique pas l’amour. Il est juste là. Debout. Il ne cille pas.

La kebbé n’a pas fini à la poubelle, loin de là. Je l’ai découpée en un maximum de morceaux. Pour un maximum de repas. Un jour je reviendrai la manger taza.

À bientôt mon petit Liban. Je ne tarde plus.

George ABOU CHAAYA

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