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#nolawnovote#kafa

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Je vis au Liban, ce petit pays-sables mouvants, ce pays-dérive, ce pays-mirage aux douceurs et douleurs mêlées… Un pays aux couchers de soleil beaux à tomber par terre, aux magnifiques ciels d’hiver quand ils rejoignent la mer entre deux orages. Un pays aux sourires familiers à faire chavirer les plus endurcis, réchauffer les coeurs les plus engourdis. Un pays beau et compliqué comme tous les pays et toutes les cultures du monde. Un pays où l’on parle plusieurs langues, où se croisent et s’entrechoquent plusieurs mondes…

Ce pays-là est le mien : il pourrait y faire si bon vivre!

J’observe les gens dans leur vie quotidienne. Je les écoute, je lis leurs avis, espoirs, leurs plaintes et besoins, qu’ils soient épiciers, livreurs-delivery en scooters, femmes de ménage, journalistes, médecins, enseignants, artisans, jeunes et moins jeunes. Et je ne sais comment traduire tant de courages et de pessimismes mêlés – à tous les niveaux de l’échelle sociale, dans différents quartiers et régions du pays, selon diverses croyances religieuses et affiliations politiques – en un texte de quelque utilité, porteur de quelque lueur!

Que dire de plus, au nom des gens?! Que peuvent encore les civils au Liban, « de tout temps » pris au piège de la géopolitique et des rivalités pour le pouvoir ? Où se trouvent aujourd’hui les expressions d’une civilité minimale, dans un pays annoncé ‘depuis toujours’ mort -né ; un pays où suivre les informations est, au minimum, déprimant!

Etat des lieux de notre propre délitement en live et in progress, ce texte est un hommage à la société civile libanaise, résistante à sa façon à mille obscurantismes, censures et obscénités érigés en arts de vivre et de gouverner au XXIème siècle!

La véritable obscénité réside dans l’indécence et la violence de comportements, devenus si ordinaires: elle est dans une corruption massive et diffuse que chacun finit par trouver « naturelle », dans ces images de corps déchiquetés après un attentat et montrés très vite sur tous les écrans (parce qu' »il faut », pour le scoop), dans ces enfants au regard triste qui vendent leurs roses rouges ou leurs chewing-gum aux passants et automobilistes, dans ces jeunes miliciens qui tuent pour presque rien, quelques dollars (et d’ailleurs, tuer pour quoi?…) et paradent fièrement avec leurs armes… la liste est si longue.

Il y a quelques semaines, lors du téléscopage médiatique de la vraie-fausse « affaire Jackie Chamoun » et du meurtre d’une rare sauvagerie de Manal Al Assi par son époux, l’obscénité a consisté en un incroyable renversement des réalités, énoncé et dénoncé par la journaliste Rayan Majed dans cet article: When killing a woman is a “private matter” and nudity a public matter!

Oui, les civils libanais ont droit à une ode!

Ce vous, ce nous, ce toi et ce moi qui persistons à faire comme si…

A vivre comme si la guerre et la mort ne rôdaient pas, toujours plus assoiffées de sang, de larmes et de divisions; de plus en plus proches de nous… Parfois, elles pénètrent et s’installent en nous, dans les têtes; quand elles envahissent les coeurs, quand la noirceur s’installe, il n’y a plus rien à faire, plus rien à changer.

A vivre comme si le pays n’était pas complètement déglinglé, comme s’il ne (nous) fuyait pas de partout!

A faire de « sérieux » projets d’avenir qui ressemblent à de hasardeux plans sur la comète, lorsque nos lendemains sont tous les jours incertains. Et pourtant ils fonctionnent ces projets, c’est tous les jours miracle au Liban… Et pourtant ils tournent!

A y croire malgré des infrastructures et des flux (routes, eau, électricité, internet, téléphone…) structurellement, chroniquement aléatoires, nous le savons bien: et aucun gouvernement ni aucun bayan wizarî (déclaration du gouvernement) âprement négocié n’y changeront rien !

Ode à tous ces modestes employés de boutiques, bureaux, supermarchés et tous locaux de services. Ode à ces enseignants, élèves, étudiants, médecins, artistes, écrivains, éditeurs, juristes, journalistes, sportifs, investisseurs immobiliers, architectes, hommes d’affaires, citoyennes et citoyens « ordinaires »… à tous ceux-là et toutes celles-là qui constituent la société civile et qui voudraient encore y croire. Tout simplement, croire qu’il est encore possible de vivre et parier sur un avenir au Liban.

Roulement de tambours: le 8 mars est redevenu le symbole de la mobilisation et de la lutte des femmes libanaises!

Il reste en effet des lueurs d’espoir! Réuni(e)s dans un beau « yes we can » (baad!), les participant(e)s à la manif pour les droits des femmes libanaises ce 8 mars 2014 à Beyrouth étaient heureux et heureuses d’être là, ensemble.

Cet après-midi-là, les femmes ont repris possession de « leur » date – même si elles aimeraient ne plus avoir à la célébrer! C’était un vrai beau moment, un signe rassurant de maturité citoyenne et politique: hommes et femmes  de ce pays ont tout simplement réussi à être ensemble par-delà leurs différentes orientations politiques! Ils étaient quelques milliers à défiler joyeusement et paisiblement dans les rues d’une capitale et d’un pays cerné par les menaces d’attentats, sous le contrôle de l’armée libanaise et devant des automobilistes bloqués et bienveillants, ô miracle!

Représentation théâtrale hurlée d’un sombre mariage, marche de mères et proches de plusieurs femmes tuées par leurs compagnons, slogans et affiches en tous genres, djembés africains… Avec une vedette symbolique et triste incontestée, la cocote-minute portée tout le temps du parcours par une femme souriante et décidée: « cet instrument est uniquement un ustencile de cuisine ». Il a été utilisé comme outil de meurtre d’une jeune femme (Manal al Assi) par son mari, il y a quelques semaines à Beyrouth ; voir ce reportage  de presse sur la manif ou encore celui-ci.IMG_8868

La marche a duré plus longtemps que prévu, nous n’avons plus si souvent l’occasion (et le cran) de nous réunir ainsi pour des causes transversales qui ne soient ni du camp du 8 mars ni du camp du 14 mars: les promesses d’un nous nous retrouverons ont été nombreuses, notamment de la part de l’Ong KAFA (ça suffit), de MARCH (contre la censure), Women in Front et bien d’autres encore…

Et si le slogan « jinssiyati« /ma nationalité devait être central et a été éclipsé avec la médiatisation récente – et nécessaire –  des violences domestiques, la journaliste et auteure Roula Douglas a pallié de belle manière sur les écrans de télévision au manque de visibilité de cette revendication, pourtant ancienne et majeure: le droit des femmes libanaises de donner leur nationalité à leurs enfants! On peut lire en version écrite le point de vue limpide de Roula Douglas sur ce sujet, que les législateurs libanais refusent de considérer sous le prétexte fallacieux du fameux tawtin des Palestiniens.

Pour sa part, la journaliste Médéa Azouri l’a relevé  haut et fort : nous sommes toutes des salopes  emboîtant résolument le pas au mouvement qui avait ouvert la voie en France à la légalisation de l’avortement il y a… 40 ans!

Quant à la chercheure Pamela Chrabieh, elle signe un excellent papier de synthèse sur ces mouvements féministes – son blog (http://www.redlipshighheels.com) est une plate-forme majeure de réflexion sur le féminisme et sur les femmes libanaises. Elle observe l’amorce d’un nouvel élan de mobilisation (facilité par les réseaux sociaux) et relève l’importance d’une meilleure coordination entre les nombreux mouvements de protestation et de revendication, pour gagner en efficacité et résultats juridiques et politiques.

Cette manifestation d’unité, si bien démontrée le 8 mars, pourra-t-elle se prolonger et aboutir à des victoires juridiques (et l’application des textes!) tel un amendement  contre le mariage des très jeunes filles, et aussi l’amendement au projet de loi sur la violence domestique, déposé depuis 2010, pour punir les hommes de viol contre leurs épouses? Rendez-vous mardi 1er avril, jour où ce projet de loi va enfin être discuté au Parlement, dans l’objectif d’être adopté. Une très belle campagne se développe dans les réseaux sociaux, portée par l’ONG KAFA: #nolawnovote#kafa pour suivre spécifiquement l’adoption ce projet de loi.

En attendant, 49 députés sur 128 n’ont toujours pas signé la pétition réclamant la clause sur le viol des femmes par leurs époux! (lire ici cet article de Rayan Majed)

 

8 mars 2014, Beyrouth

8 mars 2014, Beyrouth

 

8 mars 2014, Beyrouth

8 mars 2014, Beyrouth

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