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« Il était une fois un pays »… (Roula Douglas)

Il était « plusieurs fois une fois » un pays! (Bélinda Ibrahim)

Il était (donc!) une fois un pays toujours recommencé, un pays à la limite, en mode chronique « border line »…

Je me croyais « forte », arriver à fournir encore un minimum d’analyse, tête froide… A tête reposée comme on dit. Mais non je n’y arrive pas, je n’y arrive plus. Je n’ai plus la tête reposée, plus de nerfs ni posés ni reposés.

20 ans de Liban, ça use les plus convertis. 20 ans d’espoirs de « reconstructions » – dans les têtes et entre les personnes avant que d’être dans les bâtiments, les rues et les quartiers. 20 ans à se dire « yalla on va l’avoir ce pays-nôtre, ce pays modelé par nos propres mains »… 20 ans.

Depuis 20 ans je me demande, j’essaie de comprendre les gens de ce pays, leurs manières souvent si inciviles de traiter l’espace public hors de leur voiture, hors de leur palier d’appartement, hors de leur immeuble ou villa! Là où ce n’est plus « chez eux » mais un no man’s land, un ailleurs qu’ils se permettent de salir, de malmener, maltraiter. Parce que ce n’est plus « chez eux »: et comment construire un pays commun sans un espace public commun respecté – civil?

J’essaie de comprendre comment on peut mentalement survivre à 15 années de guerre intérieure (la guerre de soi avec et/ou contre soi) et donner aux nouvelles générations des gages de vie et non pas d’aléatoire survie.

J’essaie de comprendre un pays où le « nous » se conjugue au singulier: c’est nous+nous+nous+nous… Un singulier collectif et non pas un collectif complémentaire. Ce n’est pas de la grammaire, pas de la conjugaison mais une poétique d’individus accolés sous un même improbable toit.

« Je me croyais riche d’une fleur unique, et je ne possède qu’une rose ordinaire  » (A. de Saint-Exupéry, Le Petit Prince).

Je croyais que le Liban avait les plus beaux cieux au couchant et ce n’est pas vrai. C’est notre manière de les regarder, notre affect qui les rendent plus beaux.

Je croyais que notre pays pouvait renaître « de ses cendres » (on le dit tout le temps: un Phénix!) mais il se consume, ses forêts brûlent « pour de vrai »! Il ne meurt jamais tout à fait… je ne suis plus sûre de rien.

Je croyais qu’il était une « aire naturelle » d’accueil pour la liberté d’expression et la démocratie dans le monde arabe… le tranchant de la censure y est actif, le Président de la République a achevé son mandat et n’a pas de successeur pour cause de divisions trop profondes de la classe politique et parce que les pays alentour ne se sont pas (encore) mis d’accord sur quel Président pour quel Liban.

Je croyais que d’une campagne à une autre dans les médias et sur les réseaux sociaux, de #NotaMartyr à #StreepForJackie et à #OnelawOnevote… « nous » allions nous réveiller, nous relever, protester tous ensemble de toutes les villes et tous les recoins de ce (petit) pays pour le remettre d’aplomb. Même pas! Désespérés, désabusés, abusés aussi, individus et collectivités multiples et variés, rassemblés, accolés et baptisés « citoyens libanais »!

Il nous reste quoi? Il nous reste le ciel…

Regarde le ciel. Et écoute… écoute le bruit du silence. Non pas ça, pas ces bombardements de joie ni ceux de haine.

Ecoute, écoute… surtout les sourds-muets. Leur langue est magnifique, ils communiquent par quelques gestes savants des doigts, des mains, des bras, du corps tout entier: dans une chorégraphie silencieuse et si expressive, de celle qui appelle à l’écoute et qui ne gêne jamais… l’autre, les autres. (cf ce beau film de 1986, « les Enfants du Silence »)

Source d’information pour (ce) billet désaxé:

Lundi 23 juin au soir, autour de minuit: match capital de football pour le Brésil, la qualification de l’équipe phare du Mundial est en jeu. Au Liban, ce petit bout du monde au bord de la Méditerranée, comme partout ailleurs sur la planète les yeux sont occupés à suivre les exploits de Fred et Nyanmar et tous les autres. Le Cameroun est déjà condamné, c’est un figurant.

Mais ce seront les exploits d’un fou qui s’est explosé non loin d’un café diffusant le match à Beyrouth que nous retiendrons. Lui, son corps déchiqueté: qui s’en préoccupe, il a offert sa vie à la cause – aussi obscure et destructrice soit elle. Eux, les autres, les victimes civiles: quelle est leur faute, suivre un matche de foot sur un bord de trottoir par une soirée agréable? Tout le monde le sait: l’été sera chaud au Liban, il risque de plus en plus d’être brûlant pour les derniers espoirs d’une saison « normale », où les touristes du Moyen-Orient afflueraient, confiants dans ce petit pays « miracle », de même que les familles de Libanais de la grande diaspora.

Et puis, cerise sur le gâteau qui brûle… les grèves de fonctionnaires sont maintenues la semaine prochaine, début juillet : tout va très bien, madame la marquise.

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