Le diable est dans les détails – Tarek WHEIBI

Ce texte est la traduction personnelle – aidée par ma fille 🙂 – de l’original, en anglais, publié par Tarek Wheibi il y a quelques jours sur son blog (The T time) et republié ici, cf  l’avant-dernier post (The devil is in the details).

Il est de ces textes emblématiques de situations humaines universelles: Bilal « l’aveugle » et père d’Ahmad (un enfant de 4 ans mort en Syrie) est aujourd’hui un de ces « réfugiés syriens au Liban ». Ils sont plus d’un million, soit le quart de la population libanaise selon les chiffres des bureaux de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR). Il leur donne un visage… il regrette de ne pas être mort près de son fils.

Merci Tarek Wheibi pour ce témoignage qui rassure en ces temps si sombres et violents : les jeunes civils dévoués à l’humain, pas seulement à l’humanitaire comme profession, sont bien là. Ils font la plus grande des résistances, ils savent discerner les informations importantes du reste – des détails. Mais il y a détails et détails…ap13012402095

_____________________

« 106 personnes ont été tuées aujourd’hui en Syrie, et plus de 300 blessées ».

Le type de communiqué de nous lisons chaque jour, relayé par une agence de presse quelque part sur Facebook ou Twitter. Les chiffres peuvent varier mais les faits restent les mêmes, alors nous secouons la tête avec pitié (quelquefois) et puis nous faisons défiler l’écran plus bas, vers des choses plus intéressantes comme Suarez qui mordrait les gens à la coupe du monde, les selfies ou encore Myriam Klink.

Mais derrrière ces chiffres il y a des gens, ou bien ce que le monde considère aujourd’hui comme « des détails ».

Ahmad est l’un de ces détails.

Je n’ai jamais pu rencontrer Ahmad. Je n’ai pas pu le rencontrer parce qu’Ahmad est un enfant de 4 ans qui a été tué en Syrie lorsqu’une roquette s’est abattue sur sa maison. J’ai rencontré Bilal son père, Hasna’ sa mère, Mohammad son frère de 3 ans et Alia sa soeur qui vient de naître, qu’il ne pourra jamais connaître. La famille d’Ahmad est à présent une famille réfugiée au Liban; ils ont fui leur village à la suite du massacre qui leur a arraché l’un des leurs. Le père Bilal a 29 ans, il est aveugle et marche avec l’aide d’une canne qu’il ne peut tenir que du milieu, parce qu’elle est cassée en trois endroits. Mon travail avec l’UNHCR exige que je m’informe sur les souvenirs des demandeurs d’asile et qu’ils me racontent leurs histoires horribles afin que je puisse évaluer leurs besoins en tant que réfugiés.

Hasna’ la mère était assise en silence, elle me fixait et pourtant quelque chose me faisait sentir que pour elle j’étais invisible. Les enfants étaient inquiets, agités et pleuraient tout le temps. Mais c’est Bilal qui m’a touché en mon âme et a rendu mon coeur silencieux. Avez-vous déjà vu un homme adulte, aveugle, résistant de toutes les forces de son corps pour ne pas pleurer devant sa famille? Il n’arrivait plus à supporter les gémissements de son fils, son corps tout entier tremblait lorsqu’il a mis sa main sur son visage et l’a griffé. J’ai poliment demandé à sa femme d’attendre dehors avec les enfants pour que je puisse parler seul à son mari.

Le sanglot que Bilal a laissé échapper alors que je fermais la porte… mes jambes ont eu du mal à me supporter. Je l’ai regardé s’effondrer, usé et détruit par un combat auquel il n’avait jamais participé. J’étais assis en silence sur ma chaise. Le fait que cet homme soit aveugle était mon unique triste soulagement; il ne pouvait voir ma tête alors que je luttais silencieusement contre les larmes, pour qu’elles ne sortent pas de mes yeux. Au bout quelques minutes qui ont paru des heures, il a commencé à parler. De triste et injuste, ce qu’il m’a dit est devenu épouvantable.

Comme la plupart des réfugiés syriens au Liban, Bilal vit avec sa famille dans une zone rurale pauvre, dans des conditions de vie primaires insupportables au 21ème siècle, entouré par une communauté locale qui souffrait déjà de la pauvreté, de la surpopulation et du manque d’éducation; et ce n’est pas étonnant, une communauté qui a su trouver plusieurs façons de profiter des réfugiés syriens.

Bilal est bien connu dans la rue où il réside (un homme aveugle avec une canne cassée et deux enfants ne passe pas vraiment inaperçu), il sert d’amusement à ses voisins « si bien rangés ». On l’appelle l’aveugle. Il redoute les secondes par lesquelles il doit sortir de chez lui et marcher dans la rue, où sa femme est nsultée. Les enfants du voisinage le provoquent jusqu’à ce qu’il fasse la seule chose qui lui est possible de faire, devenir fou, hurler et jurer cependant qu’ils se moquent de sa réaction.

Bilal a été volé au moins 5 fois.

L’une des fois dont il n’arrive pas à se remettre est celle où il emmenait son bébé Alia à la clinique locale pour un examen médical de routine. Un homme s’est approché de lui et lui a arraché son portefeuille de la poche avant de sa chemise; « s’il vous plaît, je dois prendre ma fille chez le médecin, j’ai besoin d’argent pour payer le transport »… « Tu peux marcher » lui a répondu le voleur. Bilal est devenu fou et a commencé à jurer. Il a alors été battu devant sa femme et ses enfants par un homme qu’il ne pouvait voir.

Bilal s’est arrêté quelques secondes après m’avoir raconté cela…

« Je veux tuer ma femme et mes enfants et me tuer ensuite… J’aurai aimé que nous soyons morts en Syrie avec Ahmad ».

Vous savez le pire? C’est que je le comprends.

Publicités

Massacres à la chaîne, l’humanité à la traîne – Bélinda IBRAHIM

Ce texte est paru ce jour, le 18 juillet 2014, dans la rubrique Opinion du quotidien libanais l’Orient-Le Jour. Il est d’une grande qualité humaine, que j’ai voulu saluer en particulier en le re-publiant ici, dans ce blog ouvert aux gens: aux civils et non aux idéologies.

331528_img650x420_img650x420_crop

De Gaza en passant par la Syrie et tous les fronts chauds de la planète où l’on abat des êtres humains comme du bétail, des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards, peu importe, pourvu qu’on les abatte et que la machine à tuer ne (se) rouille pas, une effroyable constatation s’impose. Aujourd’hui, on ne discute plus avec l’autre, on le tue, on l’annule, on l’efface, on le rase, on le gaze. On le « Gaza ». Les raisons de ces tueries sont, elles, variables : expansion territoriale pour le confort des uns, despotisme et tyrannie au pouvoir pour les autres, le résultat est le même : le monde est de plus en plus privé de liberté. Il étouffe, implose, saigne, agonise, se cagoule, s’ostracise, se cantonne. On canonne pour un oui ou un non. On manifeste, on réprime, on tabasse, on insulte. On veut éliminer l’autre. Le limer jusqu’à le faire disparaître.

Parce que l’autre nous fait peur, parce que l’autre ne nous ressemble pas. Il devient l’ennemi à abattre. Il n’est d’ailleurs plus question d’assimilation ou de cohabitation. C’est lui ou moi. Et de préférence moi. Devant l’innommable qui se passe à Gaza en toute impunité et l’holocauste généré par le régime de Damas sur son propre peuple sous le regard complice du monde entier, il ne nous reste plus grand-chose à espérer d’un monde qui a perdu son humanité.

 Pis encore, les mentalités n’ont pas changé.

Celui qui hait le Palestinien de 1975 le hait toujours et accuse le Hamas de prendre en otage le peuple palestinien, et de ce fait, donne à Israël le droit tacite à l’ethnocide.

Celui qui hait le Syrien de 1978 ne fait pas la différence entre le peuple syrien et le tyran, entre le régime qui a ensanglanté le Liban et qui aujourd’hui massacre son peuple. « Tant qu’on tue du Syrien, c’est toujours des Syriens de moins. Après tout, qu’ont-ils fait pour nous lorsque nous étions bombardés nuit et jour ? » Une rengaine qui m’a été répétée jusqu’à la nausée. Bien sûr, et l’on a beau s’évertuer à expliquer qu’il ne faut pas mélanger le tyran et le peuple, rien à faire. Beaucoup plus confortable de se laver les mains du sang des innocents.

Je dois avouer que j’ai moi-même été sous l’emprise de mes haines, de mes préjugés et de mes peurs: que, oui, j’avais applaudi du haut de mes 20 ans les bombardements israéliens sur les camps palestiniens puisque j’étais persuadée que ces derniers étaient la cause du démantèlement de mon pays.

J’ai eu la Syrie en horreur jusque ne pas vouloir la visiter, traumatisée par les séquelles de la guerre sans merci que Assad nous a livrée. Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Un pays ne se démantèle pas si ses bases sont solides et saines. Le Liban n’a aucune structure fondatrice et encore moins de fondations. C’est un mirage qui s’est écroulé à la première tempête. Ce que nous avons subi, c’est nous qui l’avons cherché.

 Aujourd’hui je compatis avec chaque Palestinien qui tombe sous les bombardements israéliens, je pleure chaque enfant syrien que le régime décapite. Et je suis fière d’avoir réussi à faire la part des choses, chose que nombre de mes compatriotes sont totalement incapables de faire, prisonniers de leurs préjugés et de leur racisme.

Bélinda IBRAHIM