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Beyrouth, rue de Damas, où plusieurs générations de bâtiments et plusieurs histoires se côtoient.

Ne me parlez pas du Phénix, vous savez, celui qui renaît de ses cendres. Pour mourir, il aurait fallu qu’il ait vécu. Il est mort avant.

A quand remonte la mort? Je ne sais pas bien.

– On parle d’un 13 Avril (1975). C’est la date la plus communément citée. D’autres disent qu’il est mort bien avant, bien avant que d’être né: non, pas un 22 Novembre (1943). Encore avant.

Mort-né: oui il serait mort-né, (pré)disait Georges Naccache.

– D’autres disent: un 14 Septembre (1982). Avec la mort violente de Bachir Gémayel, dès lors que ce dernier a voulu passer de chef de milice à président d’un Liban unifié. Liban uni? Impossible, invivable (pour les autres). A mort, le Liban!

– Pour d’autres encore, la mort clinique remonte à un 14 Février (2005),  le jour des amoureux. C’est le jour où avec Rafik Hariri a été assassinée la volonté de bâtir ensemble. Bâtir quoi? Un pays, une nation.

– Pour moi, il est un peu plus mort un 2 Juin (2005). Avec Samir Kassir : « mourir pour des idées d’accord mais de mort lente, d’accord mais de mort lente » disait le poète. Samir Kassir est mort violemment et avec lui une grande partie du Liban de la réflexion ouverte et conquérante, sans entraves, sans peur.

Chronique… chronique d’un pays en mort avancée

Le Liban est-il mort? Oui et beaucoup.

Celui des possibles, de tous les possibles: était-il donc concevable de laisser danser et puis rire et puis vivre ce beau Beyrouth bruyant de vies, bruissant de mille klaxons et bruits de ville, de souks et de cinémas, des plus belles soirées du Moyen-Orient, des plus beaux échanges de cultures et de soieries et de bijouteries du Moyen-Orient? A faire pâlir d’envie et de jalousie tant d’autres cités!

Ce Beyrouth que je n’ai pas connu, ce Beyrouth en noir et blanc qu’on a tué de la manière la plus violente qui soit: de l’intérieur, par ceux-là même qui l’ont fait chanter, danser, commercer, échanger et rivaliser crânement avec les plus belles autres villes du monde!

Place des Canons. Rue Sursok. Rue Wadi Abou Jamil… tous ces noms de lieux « mythiques » qui résonnent en triste écho dans le vide du centre-ville reconstruit, triste fantôme de ce que fut La Ville. Fantôme en carton-pâte de ce que fut la vie: le Liban.

Non, le Liban n’était pas que Beyrouth!

Il y avait Beyrouth et le Liban.

C’est peut-être pour cela qu’il est mort. Une tête sans corps ne peut survivre. Son corps l’a tuée. De jalousie, de dépit. Et si violemment! Il a suffit de peu: un autobus, des haines attisées, des armes.

Flashback 1975: qu’étaient donc Halba, Bint Jbail, Batroun, Zghorta, Nabatiyé, Baalbeck, Jbail, Hermel? Des bourgades endormies, de belles bourgades assoupies loin de la ville-mère-lumière. Elle attirait tout le monde, fourmi et cigale affairée le jour, papillon scintillant de mille feux la nuit. Pour son malheur, elle attirait non seulement de l’intérieur des 10452 kilomètres carrés mais aussi de l’extérieur: la ville-lumière était un refuge pour tous les déracinés (de guerres), un asile pour tous les réfugiées politiques et culturels, un écrin pour tous les rêveurs du monde.

Pour son malheur, elle a fait des envieux et des jaloux à l’intérieur (les parties de son corps qu’elle négligeait d’entretenir) et à l’extérieur, dans le voisinage immédiat et celui plus éloigné.

Une telle débauche de vie? Non, impossible! Explosé, le centre-ville! Explosée, la vie en commun, en communautés! Explosée, la prétention d’être un modèle universel de réussite dans une région, le Moyen-Orient, minée par des régimes politiques d’un autre âge et par l’intrusion de force d’un corps étranger (Israel).

« Et maintenant, on va où? »

Aujourd’hui? Question lancinante et quotidienne. Je ne sais pas. On est dans un tel goufre! Pas au bord du goufre mais dedans! Peut-on encore aller quelque part? A-t-on ne serait-ce qu’une vision commune de ce goufre, pour pouvoir construire une volonté collective d’en sortir ensemble?

Sans cette volonté commune, sans celle de nous tous Libanais de toutes confessions, croyances et régions, survivre pour aller dans une même direction est impossible.

Alors oui…Chronique. D’un Liban d’où l’on peut (presque) tout : « il s’y trouve de quoi faire un monde, mais pas de quoi faire un pays » ! (Dominique Eddé, Le Monde du 19/01/2012)

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