Koullouna?* – Michèle M. GHARIOS


*Premier mot de l’hymne national libanais qui signifie « nous tous ».

 

Pendant que les actes terroristes se poursuivent, fauchant des vies, engagées ou pas, dans un de ces nombreux conflits abstraits, la haine de l’autre s’accentue, aiguisée par nos leaders qui n’ont pas le Liban en priorité.

Et pendant que les hommes politiques n’essaient même plus de prétendre œuvrer pour se mettre d’accord sur la question de l’œuf et de la poule, et qu’ils s’affrontent à coups de bêtises ouvertes, le pays coule.

Allons-nous un jour chanter d’une seule voix ce chant unificateur qui soulèvera l’esprit national ?

Pouvons-nous au moins espérer pouvoir changer les choses ?

Combien de temps faut-il attendre encore avant de voir nos (ir)responsables élire un président et former un nouveau gouvernement qui
fonctionne ?

Pourquoi personne ne sait gérer dans ce pays ?

Pourquoi les autres pays savent le faire et pas nous ? 
Pourquoi ? 
Qu’est-ce qui nous
manque ?

Nous ne savons que briller à l’étranger.

Champions en exportation de cerveaux et de têtes pensantes.

Il est temps de briller chez soi, vous ne trouvez pas ?

Nous vivons dans un brouillon de pays et nous désespérons de pouvoir un jour en voir le propre.

Voilà aujourd’hui plus de vingt-quatre ans que la guerre est officiellement terminée et nous n’avons toujours ni électricité, ni eau, ni routes, ni écoles publiques dignes de ce nom, ni services hospitaliers, ni aides aux personnes du troisième âge, ni sécurité.
 Nous n’avons pas su anticiper nos problèmes. Nous avons laissé nos frontières sans contrôle, sans aucun plan pour organiser le flux des déplacés, sans aucune structure pour venir en aide aux réfugiés…

Notre déroute nous passe sous le nez et nous regardons le film de la descente aux enfers de notre pays en ne nous privant pas de pousser des lamentations de temps en temps, comme si cela allait changer quelque chose.

Combien de temps nous faut-il encore pour traiter nos déchets ? Nous rasons des vallées et des ports historiques pour une poignée de dollars, jusqu’à quand ? Les immondices s’amoncellent dans nos rues, sur les flancs des montagnes, dans la mer… Faut-il attendre que le pays devienne une décharge – et il en est devenu une – pour dire « Dommage ! Le Liban était un beau pays » ?

Combien de siècles encore pour traiter les eaux usées, arrêter de déverser toutes ces rivières viciées dans la mer ?
Combien de décennies pour avoir l’électricité 24 heures sur 24 ? Et l’eau qui va à vau-l’eau en hiver, combien faut-il attendre pour qu’elle nous serve au moment où l’on en a le plus besoin, c’est-à-dire en été ? Et les communications ? Et les routes ? Combien nous faut-il attendre avant de pouvoir emprunter notre voiture sans peur ? Aurions-nous un jour des routes ordonnées, signalisées, éclairées ?

Combien de temps pour que nos enfants, les enfants des rues en premier, soient pris en charge et qu’ils aient accès à l’enseignement ?

Combien d’années encore pour arrêter de mutiler nos montagnes, grignotées ou plutôt dévorées par des entrepreneurs sans scrupules ?

Et aussi : qu’est-ce qu’on attend pour loger les déplacés syriens dignement dans des camps et leur assurer l’aide nécessaire à leur survie, en attendant qu’ils puissent rentrer chez eux ?

Désemparée, je ne sais plus comment agir, chez qui, à quelle oreille me plaindre, ou à quelle porte frapper, et je me demande si réfléchir aux problèmes de mon pays sert à quelque chose. S’il est encore temps de sauver ce qui reste…
C’est peut-être plus facile de tourner le dos à ces problèmes et de partir, et plus difficile de les affronter, de rester et de lutter.

Désespérée, je retiens ma respiration en attendant que les leaders en finissent avec leurs affronts ridicules, leurs luttes de chaises, de fractions et de chiffres, dans l’espoir d’émerger dans un Liban où se serait opérée une prise de conscience.

Je rêve d’une renaissance.

Mais à chaque tentative, je me retrouve dans un Liban encore plus dévasté qu’avant, je ne vois pas le bout du 
tunnel.

Il faut trancher la tête défectueuse de ce pays, tuer le ver qui le ronge…

Il ne nous reste plus qu’à demander le départ des responsables qui ont tourné le dos à leurs responsabilités, tout en gardant le pouvoir, sans laisser la place à d’autres qui seraient prêts à travailler pour le pays, pour le peuple libanais qui mérite qu’on mette fin à sa longue errance dans les tranchées du
sacrifice.

Nous demandons le départ de tous ceux qui sont à la tête du pays et qui le mènent à sa perte, trop occupés à lustrer leur ego surdimensionné.

Peut-être saurons-nous alors où aller.

Nous aurons la possibilité de choisir ensemble la même étoile sous laquelle nous verrons briller notre petit pays.

Aussi impossible soit-elle, ayons au moins l’espoir de l’atteindre un jour.

(publié dans la page Opinions de l’Orient-le Jour, 24/10/2014)

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Le cancer, c’est les autres – Stéphanie SAHYOUN

A tous ceux amis, frères, collègues, voisins d’une autre époque qui me demandent: « alors comment vas-tu? comment ça va le Liban? »… je ne sais jamais quoi répondre en deux mots; ça va, ça ira, inchallah… La banalité de ces mots devant la folie ordinaire dans laquelle nous sommes plongés depuis des décennies dans ce pays m’empêche de répondre. Que dire?! Je suis stupéfiée chaque jour et depuis quasiment 20 ans que je vis dans ce pays, de la profondeur des rejets des uns à l’égard des autres. La haine bien installée, les murs érigés d’une micro région à l’autre, d’une confession à l’autre, d’une religion à l’autre. Je suis profondément triste de constater que tout ce que j’ai lu dans les manuels et essais d’histoire et d’analyse politique et sociale n’a servi à rien: non, nous n’avons rien appris! L’histoire dans cette région du monde se répète, elle bégaie et nous recrache à la figure que nous ne sommes « que » des hommes pleins de haine et de mépris de l’autre, d’ignorance des différences, aigris et mauvais. Nous n’avons, au fond, que ce que nous avons semé : nous sommes aujourd’hui en train de récolter ce que nous avons planté de graines de haine dans nos propres corps, entre nous. Ce cancer… cette maladie si crainte au Liban qu’on ne la désigne pas par son nom, on dit juste: « cette maladie ». C’est donc « eux »: pas moi mais « eux » tous, les autres!

Le cancer, c’est les autres

Nous sommes chacun le cancer de l’autre. Celui que nous lui implantons graduellement, insidieusement, irréversiblement. Parce que nous pensons à notre survie à chaque étape de cette vie qui nous est si précieuse – peut-être la croyons-nous encore non destinée à flétrir, à périr –, si grande, si unique. Notre «humanité» nous conduit à devenir inhumains avec autrui. L’écraser pour mieux se hausser dans cette course effrénée, vers quoi déjà?
Une main non serrée, une larme non essuyée, un baiser évité, un coup de fil sourd, un regard détourné. Nous n’y sommes pour rien, nous ne sommes pas bourreaux, mais nous exécrons ces victimes auxquelles nous ne voulons surtout pas nous identifier – seraient-elles contagieuses, sait-on jamais? – ces «faibles» parce que leur bonté – leur idiotie dans
 notre vocabulaire – répond tendrement au mépris que nous adressons à leur vie faite de combats quotidiens, de joies fragiles, d’échecs «stoïcisés», de gestes dévoués, cléments, aimants, à leur être entier, non emprisonné.
Nous sommes de la lignée des «forts». Qui méprisent, usent, abusent, effacent, mentent, se mentent, lâchent, nient et détruisent. Loi de la jungle. Non, nous humains n’en avons aucune. Puisqu’une puissance divine nous rachètera en tout cas. Quoi qu’on fasse, qui que l’on soit. Nous pouvons avoir commis les pires bavures, crimes, injustices, il suffit que nous exprimions notre désir de rédemption et nous serons pardonnés pour toute une vie – si mortelle. Et si les cieux ne sont pas au rendez-vous, nous nous inventerons mille prétextes, c’est si facile de se pardonner. Aucune responsabilité ni envers soi ni envers l’autre. Solidarité néant.
 Être humain affaiblit, désarme, angoisse, renvoie à l’essence première.
 Je suis ton cancer, tu es le mien.
 Vivement, qu’il nous anéantisse tous, peut-être qu’une seule et authentique race humaine pourra naître et vivre un jour…

Stéphanie SAHYOUN (publié dans la page Opinion, OLJ 30/09/2014)

J’en ai marre…! Bélinda IBRAHIM

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Photo prise en avril 2017 sur l’autoroute à l’entrée de Beyrouth

Je dois le reconnaître : l’évolution dramatique de la situation au Liban ne me laisse plus de mots, ils me tombent souvent des doigts, ils me fuient. Je les retrouve, je me retrouve souvent dans les mots des autres qui arrivent (encore) à dire… le Liban, les Libanais. Depuis le tournant de 2013-2014 avec la vague d’attentats et l’augmentation nette de l’entrée et l’installation de familles syriennes venues trouver refuge dans un pays déjà exangue, mon « je » personnel dans ce blog est passé à un « nous » collectif. « Liban, chroniques civiles » est devenu un lieu d’expression plurielle au-delà de mon seul regard sur le quotidien et l’humeur des gens.

« J’en ai marre » est ce coup de gueule retentissant ou – si l’on préfère! – un coup de poing sur la table  signé Bélinda Ibrahim. Il date de début 2007 et est plus que jamais d’actualité. Il est une voix civile, citoyenne et son « je » est tellement « nous »: nous? Nous les Libanais… un collectif civil incertain, pas très défini, si flou! On dit bien plus fréquemment les sunnites, les chiites, les maronites etc… que « les citoyens libanais » : pourquoi n’aurions-nous pas enfin le droit d’être, d’abord et avant tout, un peuple lié à un seul et unique territoire continu (les fameux 10.452 km2)? C’est si clair sur le papier, si décevant et compliqué dans la réalité! Toutes proportions gardées de contexte politique, de lieu et d’époque bien évidemment, ce « j’en ai marre » tonne comme un « j’accuse » à la libanaise! Un énorme « j’en ai marre » que j’aurai bien voulu lancer à la figure des « fossoyeurs de vies » de ce pays.

Dans le post précédent, Mr. Bechara parle de charognards: ils sont à la fois les fossoyeurs de nos rêves et de nos projets de vie et des charognards, ceux qui passent « nettoyer les restes » – de nos projets, de nos volontés, de nos rêves de civils libanais. Ce « jen ai marre » a été écrit aux temps « bénis » – ceci est de l’ironie! – de la division en deux Liban, le Liban-8 mars et le Liban-14 mars. Pour ceux qui auraient raté un épisode… trop compliqué à résumer et trop triste. Résultat: le Liban s’est démultiplié ou plutôt, grosses erreurs de calcul, il est aujourd’hui très divisé; tellement que…

« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. » (Emile Zola, extrait de  la Lettre ouverte « J’accuse! »)

J’en ai marre!

…J’en ai marre d’être Libanaise, marre d’être associée à la communauté chrétienne sur ma carte d’identité, marre d’accepter de vivre dans un pays régi par les lois de l’obscurantisme.

Marre de me résigner à «vivoter pourvu qu’on me laisse tranquille», marre de me complaire dans l’incertitude de lendemains soumis à l’humeur paralysante des uns et des autres.

Marre d’être à la merci des fauteurs de troubles, des fossoyeurs de vies, de toutes ces revendications d’appartenance qui n’ont, pour seigneur et maître, que l’attrait du pouvoir et la servitude à une idéologie venue d’ailleurs.

Marre d’être citoyenne dans un pays qui n’a rien d’une nation, et qui n’en connaît ni les lois ni les valeurs.

Marre d’être un banal morceau de puzzle exploité dans une mosaïque de communautés dont la cohérence n’est bâtie que sur la haine de l’autre.

Marre de subir cette cacophonie audiovisuelle de slogans qui verse dans une schizophrénie pathétique.

Marre que nos dirigeants n’aient pas encore appris la leçon ; marre que l’Histoire se prépare à se répéter et qu’on lui balise le terrain de nos propres mains.

Marre pour le Liban, éternellement ballotté par les intérêts étrangers qui l’utilisent comme arène pour leurs âpres combats; marre que nous tombions dans chaque piège qui nous est tendu, marre d’être un peuple de marionnettes dont aucun cirque de province ne voudrait.

Marre de donner au monde l’image d’un quart monde.

Marre que Paris III veuille encore se pencher sur un moribond pour lequel l’euthanasie reste le meilleur devenir possible.

Marre de susciter paradoxalement la pitié et le dégoût d’être née Libanaise ; marre que le confessionnalisme aveugle et sauvage reste la seule valeur retenue.

Marre d’avoir cru un jour que le Liban pourrait enfin devenir un État de droit. Démocrate. Laïc. Indépendant. Libre.

Marre de faire partie de la majorité silencieuse et de continuer à me taire.

Bélinda IBRAHIM (publié dans la page Opinion l’Orient-le Jour,  Février 2007)

Lettre à mon fils – Mr. Antoine BECHARA

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Cette « Lettre à mon fils »  m’a profondément touchée : au plan personnel, je sais que mon père (s’il était encore parmi nous) l’aurait lue en secouant la tête tristement, larmes aux yeux pour le pays perdu, dépecé, de son enfance et pour les espoirs d’une reconstruction tronquée.

C’est la lettre d’un homme âgé à son fils, la lettre de tous les parents libanais à leurs enfants tentés (aujourd’hui plus que jamais) de partir vers d’autres horizons, de se construire – à défaut d’avoir pu construire leur pays – ailleurs.

Elle est aussi la lettre d’un homme d’expérience, ancien responsable syndical, qui n’a que des mots amers pour désigner les élites politiques, religieuses et syndicales libanaises, ces fossoyeurs du vivre-ensemble pour protéger leurs seuls intérêts personnels et familiaux.

Par-delà tous les travaux d’analyse politique et sociale que j’ai pu lire pour essayer de comprendre quelque chose à ce pays (décidément!) insaisissable, les mots de M. Bechara nous disent la nostalgie d’un beau passé perdu et l’urgence de rester et construire, ensemble, un pays-watan. Vite… avant qu’il « ne devienne la proie des charognards ».

Il nous le dit haut et fort, muni de ses années d’expérience de terrain et avec sa sagesse de père: UNISSEZ-VOUS, PRENEZ LA RELEVE, REPUDIEZ-LES TOUS!

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Lettre à mon fils

Tu es un enfant né avec la guerre. Tu n’as pas connu la beauté de ton pays d’antan. Le jour où tu dissertais sur les pyramides d’Égypte et que je te demandais plutôt de décrire les colonnes de Baalbeck et leur histoire, tu m’as répondu : pour moi, elles sont á égale distance l’une de l’autre, du moment que la guerre ne m’a pas permis de les connaître.

J’ai relaté notre petite conversation à feu le président Rachid Karamé, auquel je rendait régulièrement visite. J’ai vu pour la première fois des larmes couler de ses yeux.

J’ai appris de toi, mon fils, que le rêve que je caressais d’un Liban uni était une pure illusion quoique je persistais á croire le contraire malgré les vicissitudes de la politique libanaise.

Le jour où j’ai appelé les Libanais de tous bords à s’unir et qu’ils ont répondu à mon appel, j’ai compris que le rêve que je caressais était une réalité ; surtout lorsque ces vagues humaines longtemps séparées par la guerre se sont mises à pleurer de joie, à danser et à s’embrasser. J’ai compris ce jour-là que le peuple libanais est attaché á son unité et à son pays.

Tu constatais, mon fils, qu’à chaque événement provoqué par la Confédération que je présidais, je recevais à mon domicile l’ambassadeur des États-Unis, cherchant à sonder mes visées politiques. Je lui assurais que je ne cherchais à travers ce mouvement qu’à servir la cause libanaise et à prouver que, malgré toutes les dissensions, le peuple libanais demeurait uni. L’ambassadeur m’avait rétorqué ce jour- là : «J’ai envoyé à mon département, aux États-Unis, une note dans laquelle je concluais que le peuple libanais est uni et que ce sont ses leaders qui provoquent la haine, la guerre et l’aversion, et ce pour y consolider leur mainmise.»

 

Si j’écris ces quelques lignes à toi, mon fils, c’est parce que j’ai usé de tous les moyens de conviction pour que tu ne t’expatries pas, comme tant d’autres de ton âge, même si les arguments que j’avançais étaient faibles eu égard aux événements sur les plans politique, sécuritaire et social.

Il t’est demandé, mon fils, avec toutes les forces jeunes et actives, de prendre la relève et de répudier:

– cette caste politique que ne cherche qu’à sauvegarder ses intérêts au détriment du peuple;

– ces organisations, ces ordres, ces syndicats qui se vantent d’être d’obédience partisane, alors qu’ils doivent se consacrer à leurs activités, loin de toute immixtion étrangère;

– ces soit-disant leaders religieux qui mêlent politique et religion afin de perturber les esprits de la masse et provoquer la création de cantons au détriment de l’unité du pays.

En conclusion, ce qui t’attend, mon fils, c’est un travail auquel tu dois t’atteler, sans perdre de temps, pour que le Liban ne soit pas perdu et qu’il ne devienne pas la proie des charognards.

Et, à travers toi, je fais appel à la jeunesse libanaise afin qu’elle agisse dans l’unité en vue d’affranchir le pays du joug de la politique traditionnelle, cause de tous les malheurs des Libanais.

Cet appel s’adresse à ce qui reste de syndicats indépendants pour assurer la relève.

 

Antoine BÉCHARA
 – Ancien président de la CGTL

(publié dans l’Orient-le Jour le 30 sept 2014)