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Cette « Lettre à mon fils »  m’a profondément touchée : au plan personnel, je sais que mon père (s’il était encore parmi nous) l’aurait lue en secouant la tête tristement, larmes aux yeux pour le pays perdu, dépecé, de son enfance et pour les espoirs d’une reconstruction tronquée.

C’est la lettre d’un homme âgé à son fils, la lettre de tous les parents libanais à leurs enfants tentés (aujourd’hui plus que jamais) de partir vers d’autres horizons, de se construire – à défaut d’avoir pu construire leur pays – ailleurs.

Elle est aussi la lettre d’un homme d’expérience, ancien responsable syndical, qui n’a que des mots amers pour désigner les élites politiques, religieuses et syndicales libanaises, ces fossoyeurs du vivre-ensemble pour protéger leurs seuls intérêts personnels et familiaux.

Par-delà tous les travaux d’analyse politique et sociale que j’ai pu lire pour essayer de comprendre quelque chose à ce pays (décidément!) insaisissable, les mots de M. Bechara nous disent la nostalgie d’un beau passé perdu et l’urgence de rester et construire, ensemble, un pays-watan. Vite… avant qu’il « ne devienne la proie des charognards ».

Il nous le dit haut et fort, muni de ses années d’expérience de terrain et avec sa sagesse de père: UNISSEZ-VOUS, PRENEZ LA RELEVE, REPUDIEZ-LES TOUS!

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Lettre à mon fils

Tu es un enfant né avec la guerre. Tu n’as pas connu la beauté de ton pays d’antan. Le jour où tu dissertais sur les pyramides d’Égypte et que je te demandais plutôt de décrire les colonnes de Baalbeck et leur histoire, tu m’as répondu : pour moi, elles sont á égale distance l’une de l’autre, du moment que la guerre ne m’a pas permis de les connaître.

J’ai relaté notre petite conversation à feu le président Rachid Karamé, auquel je rendait régulièrement visite. J’ai vu pour la première fois des larmes couler de ses yeux.

J’ai appris de toi, mon fils, que le rêve que je caressais d’un Liban uni était une pure illusion quoique je persistais á croire le contraire malgré les vicissitudes de la politique libanaise.

Le jour où j’ai appelé les Libanais de tous bords à s’unir et qu’ils ont répondu à mon appel, j’ai compris que le rêve que je caressais était une réalité ; surtout lorsque ces vagues humaines longtemps séparées par la guerre se sont mises à pleurer de joie, à danser et à s’embrasser. J’ai compris ce jour-là que le peuple libanais est attaché á son unité et à son pays.

Tu constatais, mon fils, qu’à chaque événement provoqué par la Confédération que je présidais, je recevais à mon domicile l’ambassadeur des États-Unis, cherchant à sonder mes visées politiques. Je lui assurais que je ne cherchais à travers ce mouvement qu’à servir la cause libanaise et à prouver que, malgré toutes les dissensions, le peuple libanais demeurait uni. L’ambassadeur m’avait rétorqué ce jour- là : «J’ai envoyé à mon département, aux États-Unis, une note dans laquelle je concluais que le peuple libanais est uni et que ce sont ses leaders qui provoquent la haine, la guerre et l’aversion, et ce pour y consolider leur mainmise.»

 

Si j’écris ces quelques lignes à toi, mon fils, c’est parce que j’ai usé de tous les moyens de conviction pour que tu ne t’expatries pas, comme tant d’autres de ton âge, même si les arguments que j’avançais étaient faibles eu égard aux événements sur les plans politique, sécuritaire et social.

Il t’est demandé, mon fils, avec toutes les forces jeunes et actives, de prendre la relève et de répudier:

– cette caste politique que ne cherche qu’à sauvegarder ses intérêts au détriment du peuple;

– ces organisations, ces ordres, ces syndicats qui se vantent d’être d’obédience partisane, alors qu’ils doivent se consacrer à leurs activités, loin de toute immixtion étrangère;

– ces soit-disant leaders religieux qui mêlent politique et religion afin de perturber les esprits de la masse et provoquer la création de cantons au détriment de l’unité du pays.

En conclusion, ce qui t’attend, mon fils, c’est un travail auquel tu dois t’atteler, sans perdre de temps, pour que le Liban ne soit pas perdu et qu’il ne devienne pas la proie des charognards.

Et, à travers toi, je fais appel à la jeunesse libanaise afin qu’elle agisse dans l’unité en vue d’affranchir le pays du joug de la politique traditionnelle, cause de tous les malheurs des Libanais.

Cet appel s’adresse à ce qui reste de syndicats indépendants pour assurer la relève.

 

Antoine BÉCHARA
 – Ancien président de la CGTL

(publié dans l’Orient-le Jour le 30 sept 2014)

 

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