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Je dois le reconnaître : l’évolution dramatique de la situation au Liban ne me laisse plus de mots, ils me tombent souvent des doigts, ils me fuient. Je les retrouve, je me retrouve souvent dans les mots des autres qui arrivent (encore) à dire… le Liban, les Libanais. Depuis le tournant de 2013-2014 avec la vague d’attentats et l’augmentation nette de l’entrée et l’installation de familles syriennes venues trouver refuge dans un pays déjà exangue, mon « je » personnel dans ce blog est passé à un « nous » collectif. « Liban, chroniques civiles » est devenu un lieu d’expression plurielle au-delà de mon seul regard sur le quotidien et l’humeur des gens.

« J’en ai marre » est ce coup de gueule retentissant ou – si l’on préfère! – un coup de poing sur la table  signé Bélinda Ibrahim. Il date de début 2007 et est plus que jamais d’actualité. Il est une voix civile, citoyenne et son « je » est tellement « nous »: nous? Nous les Libanais… un collectif civil incertain, pas très défini, si flou! On dit bien plus fréquemment les sunnites, les chiites, les maronites etc… que « les citoyens libanais » : pourquoi n’aurions-nous pas enfin le droit d’être, d’abord et avant tout, un peuple lié à un seul et unique territoire continu (les fameux 10.452 km2)? C’est si clair sur le papier, si décevant et compliqué dans la réalité! Toutes proportions gardées de contexte politique, de lieu et d’époque bien évidemment, ce « j’en ai marre » tonne comme un « j’accuse » à la libanaise! Un énorme « j’en ai marre » que j’aurai bien voulu lancer à la figure des « fossoyeurs de vies » de ce pays.

Dans le post précédent, Mr. Bechara parle de charognards: ils sont à la fois les fossoyeurs de nos rêves et de nos projets de vie et des charognards, ceux qui passent « nettoyer les restes » – de nos projets, de nos volontés, de nos rêves de civils libanais. Ce « jen ai marre » a été écrit aux temps « bénis » – ceci est de l’ironie! – de la division en deux Liban, le Liban-8 mars et le Liban-14 mars. Pour ceux qui auraient raté un épisode… trop compliqué à résumer et trop triste. Résultat: le Liban s’est démultiplié ou plutôt, grosses erreurs de calcul, il est aujourd’hui très divisé; tellement que…

« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. » (Emile Zola, extrait de  la Lettre ouverte « J’accuse! »)

J’en ai marre!

…J’en ai marre d’être Libanaise, marre d’être associée à la communauté chrétienne sur ma carte d’identité, marre d’accepter de vivre dans un pays régi par les lois de l’obscurantisme.

Marre de me résigner à «vivoter pourvu qu’on me laisse tranquille», marre de me complaire dans l’incertitude de lendemains soumis à l’humeur paralysante des uns et des autres.

Marre d’être à la merci des fauteurs de troubles, des fossoyeurs de vies, de toutes ces revendications d’appartenance qui n’ont, pour seigneur et maître, que l’attrait du pouvoir et la servitude à une idéologie venue d’ailleurs.

Marre d’être citoyenne dans un pays qui n’a rien d’une nation, et qui n’en connaît ni les lois ni les valeurs.

Marre d’être un banal morceau de puzzle exploité dans une mosaïque de communautés dont la cohérence n’est bâtie que sur la haine de l’autre.

Marre de subir cette cacophonie audiovisuelle de slogans qui verse dans une schizophrénie pathétique.

Marre que nos dirigeants n’aient pas encore appris la leçon ; marre que l’Histoire se prépare à se répéter et qu’on lui balise le terrain de nos propres mains.

Marre pour le Liban, éternellement ballotté par les intérêts étrangers qui l’utilisent comme arène pour leurs âpres combats; marre que nous tombions dans chaque piège qui nous est tendu, marre d’être un peuple de marionnettes dont aucun cirque de province ne voudrait.

Marre de donner au monde l’image d’un quart monde.

Marre que Paris III veuille encore se pencher sur un moribond pour lequel l’euthanasie reste le meilleur devenir possible.

Marre de susciter paradoxalement la pitié et le dégoût d’être née Libanaise ; marre que le confessionnalisme aveugle et sauvage reste la seule valeur retenue.

Marre d’avoir cru un jour que le Liban pourrait enfin devenir un État de droit. Démocrate. Laïc. Indépendant. Libre.

Marre de faire partie de la majorité silencieuse et de continuer à me taire.

Bélinda IBRAHIM (publié dans la page Opinion l’Orient-le Jour,  Février 2007)

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