A tous ceux amis, frères, collègues, voisins d’une autre époque qui me demandent: « alors comment vas-tu? comment ça va le Liban? »… je ne sais jamais quoi répondre en deux mots; ça va, ça ira, inchallah… La banalité de ces mots devant la folie ordinaire dans laquelle nous sommes plongés depuis des décennies dans ce pays m’empêche de répondre. Que dire?! Je suis stupéfiée chaque jour et depuis quasiment 20 ans que je vis dans ce pays, de la profondeur des rejets des uns à l’égard des autres. La haine bien installée, les murs érigés d’une micro région à l’autre, d’une confession à l’autre, d’une religion à l’autre. Je suis profondément triste de constater que tout ce que j’ai lu dans les manuels et essais d’histoire et d’analyse politique et sociale n’a servi à rien: non, nous n’avons rien appris! L’histoire dans cette région du monde se répète, elle bégaie et nous recrache à la figure que nous ne sommes « que » des hommes pleins de haine et de mépris de l’autre, d’ignorance des différences, aigris et mauvais. Nous n’avons, au fond, que ce que nous avons semé : nous sommes aujourd’hui en train de récolter ce que nous avons planté de graines de haine dans nos propres corps, entre nous. Ce cancer… cette maladie si crainte au Liban qu’on ne la désigne pas par son nom, on dit juste: « cette maladie ». C’est donc « eux »: pas moi mais « eux » tous, les autres!

Le cancer, c’est les autres

Nous sommes chacun le cancer de l’autre. Celui que nous lui implantons graduellement, insidieusement, irréversiblement. Parce que nous pensons à notre survie à chaque étape de cette vie qui nous est si précieuse – peut-être la croyons-nous encore non destinée à flétrir, à périr –, si grande, si unique. Notre «humanité» nous conduit à devenir inhumains avec autrui. L’écraser pour mieux se hausser dans cette course effrénée, vers quoi déjà?
Une main non serrée, une larme non essuyée, un baiser évité, un coup de fil sourd, un regard détourné. Nous n’y sommes pour rien, nous ne sommes pas bourreaux, mais nous exécrons ces victimes auxquelles nous ne voulons surtout pas nous identifier – seraient-elles contagieuses, sait-on jamais? – ces «faibles» parce que leur bonté – leur idiotie dans
 notre vocabulaire – répond tendrement au mépris que nous adressons à leur vie faite de combats quotidiens, de joies fragiles, d’échecs «stoïcisés», de gestes dévoués, cléments, aimants, à leur être entier, non emprisonné.
Nous sommes de la lignée des «forts». Qui méprisent, usent, abusent, effacent, mentent, se mentent, lâchent, nient et détruisent. Loi de la jungle. Non, nous humains n’en avons aucune. Puisqu’une puissance divine nous rachètera en tout cas. Quoi qu’on fasse, qui que l’on soit. Nous pouvons avoir commis les pires bavures, crimes, injustices, il suffit que nous exprimions notre désir de rédemption et nous serons pardonnés pour toute une vie – si mortelle. Et si les cieux ne sont pas au rendez-vous, nous nous inventerons mille prétextes, c’est si facile de se pardonner. Aucune responsabilité ni envers soi ni envers l’autre. Solidarité néant.
 Être humain affaiblit, désarme, angoisse, renvoie à l’essence première.
 Je suis ton cancer, tu es le mien.
 Vivement, qu’il nous anéantisse tous, peut-être qu’une seule et authentique race humaine pourra naître et vivre un jour…

Stéphanie SAHYOUN (publié dans la page Opinion, OLJ 30/09/2014)

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