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C’est une page blanche où le lecteur écrira après coup tout ce qui lui passe par la tête, toute l’estime que nous portons à la classe politique qui sévit contre le peuple, tout l’amour pour les personnalités qui remplissent de joie notre quotidien, tant et si bien que les touristes qui se bousculent dans notre pays nous prennent pour de parfaits imbéciles heureux, un sourire radieux dessiné en permanence sur nos visages.

Cette page blanche, je prévois qu’on se l’arrachera, chacun voulant y aller de son petit mot acerbe, épancher son trop-plein de rancœur, déverser sa bile, son mécontentement, son désarroi, son ire, son courroux, aiguisé par un sentiment d’impuissance face aux dangers qui se précisent, à une lassitude qui vous envahit, comme quelqu’un qui n’a plus de ressort pour se battre, contrer une fatalité qui, quoi que vous fassiez, va finalement avoir le dessus et vous anéantir.

Une page blanche que seul le bon peuple de mon pays saura remplir convenablement, même si elle comporte quelques ratures, des mots biffés, écrits, réécrits avec colère, rage, passion, avec l’amertume qui coule dans les veines d’une population qui prend de l’âge, assistant impuissante, envieuse des fois, malheureuse souvent pour avoir elle-même raté le coche de l’exode tandis que la jeunesse de son pays, téméraire et dépitée, s’en va grossir les rangs de la diaspora.

Page blanche où s’inscriront en lettres d’or les noms des personnes qui sont parties, enlevées par la haine, la violence, l’incompréhension, la cupidité, la bêtise de ceux qui, un instant, ont cru qu’en les assassinant, en les faisant disparaître, ils pourront aisément les remplacer, remplir le vide sidéral qu’ils ont créé et qui, tôt ou tard, les enverra dans les abysses des gémonies.

L’histoire ne pardonne jamais. Un jour viendra où les larmes des mères, des pères, des enfants de ces disparus, celles de tout un peuple qu’on gruge, qu’on meurtrit, qu’on appauvrit, qu’on avilit, laveront comme à grandes eaux les croûtes qui recouvrent la vérité, lèveront coin par coin le voile d’innocence surfaite dans lequel se drapent les imposteurs. Leurs actes abjects seront étalés au grand jour grâce à la victoire étincelante du bien sur le mal.

Certains écriront aussi d’une plume trempée dans le sang de leurs blessures, faute de soins et de médicaments, avec une férocité inégalée, exacerbée par le mal qui prend en tenaille chaque partie de leur être, des mots durs, à la limite de la bienséance, sachant pertinemment qu’ils ne feront pas mouche, ce qui décuple leurs peines. Les destinataires étant immunisés contre la charité, la pauvreté et totalement dénués de sentiments humains.

D’autres s’interrogeront, dubitatifs, pince-sans-rire: pourquoi, en ce XXIe siècle, notre eau, notre électricité sont toujours rationnées, pourquoi nos frontières sont des passoires, pourquoi nous devons toujours être à la traîne sinon aux ordres de puissances étrangères, alors qu’il y a à peine deux semaines nous avons éteint la soixante et onzième bougie de notre indépendance nationale?

Nous avons grandi en âge, il est vrai, mais, pour la maturité, il faudra repasser un autre jour, un autre temps, un autre siècle peut-être. L’ère des géants du 22 novembre 1943 est révolue; nous ne la méritons pas, cette indépendance. Chassez le naturel, il revient au galop. Nous avons troqué le Turc pour le Français, puis ce dernier pour l’Américain qui nous a donné comme lot de consolation aux Syriens qui nous ont refilés aux Perses.
En passant avec une frivolité déconcertante des bras de l’un aux genoux de l’autre, nous avons succombé aux charmes de pays aux douces senteurs de pétrole.

Notre pays étant ce qu’il est, un peuple éclaté en dix-huit communautés, réparties en trois ou quatre grands courants, aux intérêts le plus souvent contradictoires, nous avons choisi au titre de gens de petite vertu d’avoir chacun son protecteur – pour ne pas écrire souteneur qui nous vend au plus offrant, selon son humeur.

La page blanche est maintenant pleine, noircie par l’acrimonie d’un peuple qui se cherche, voulant dépasser les clivages confessionnels, le clientélisme honteux, le suivisme abêtissant, puéril qui ne mène à rien sauf à la misère et à la pauvreté.
Beaucoup souhaitent voir s’ériger enfin un État dans toute la quintessence du terme, dont nous serons fiers, dans lequel nous vivrons sous la protection des lois, où le grand ne mangera plus le petit, les fiers-à-bras, les forts en gueule, les stipendiés, les assassins seront là où ils doivent être, derrière les barreaux.

(publié dans la page Opinions, l’Orient-le Jour du 9-12-2014)

Addendum (12-12-2014)

Nos pauvres Martyrs

 Quand je pense à tous nos martyrs enlevés par la haine en pleine force de l’âge, j’ai comme un sentiment d’amertume, de révolte et beaucoup de chagrin. Ce qui me peine encore plus est le folklore, et le battage publicitaire qu’on fait chaque année autour de la commémoration de leur disparition tragique. Les blessures et les larmes qu’on inflige à leurs familles, à tous ceux qui les ont connus, appréciés ou aimés.

A ceci s’ajoute le désopilant spectacle de ces politiciens à deux sous, se battant pour se faire voir aux premiers rangs de l’assistance, dans l’espoir de recueillir ne serait-ce qu’une miette de leurs souvenirs. Et eux, nos chers disparus, j’ai comme l’impression que de là où ils se trouvent, ils observent les mimiques de l’assistance soit-disant éplorée, dans un fou rire montrant du doigt l’un ou l’autre, telle ou telle personnalité à la mine de circonstance et se disant: « mais regarde-moi ce c… là » et de s’esclaffer encore plus.

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