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Je, soussigné(e), souvent né(e) en France et/ou de nationalité française, en tout cas résident(e), souvent légalement et depuis bien longtemps, en France, de confession ou culture musulmane, m’accuse.

Je m’accuse d’avoir immédiatement condamné l’attentat abominable contre Charlie Hebdo, de m’être joint(e) aux familles de toutes les victimes dans leur peine, d’avoir considéré que la personne du Prophète et ses préceptes ont certainement été beaucoup plus insultés, bafoués et outragés par ces crimes abjects que par quelques dessins.

Je m’accuse d’en avoir assez de me voir tout de même pointé(e) du doigt par beaucoup de personnes qui soupçonnent chez moi une connivence quasi génétique avec les terroristes et aux yeux desquels ma désolidarisation avec les criminels n’est jamais suffisante. Je m’accuse de refuser de m’excuser pour un acte barbare que je n’ai pas commis et que rien, absolument rien dans ma religion, ma foi ou ma culture, ne cautionne ou ne justifie.

Je m’accuse d’en avoir marre de devoir citer, à chaque nouvel attentat terroriste commis par un islamiste, tous les versets coraniques et traditions prophétiques qui interdisent et condamnent ce genre d’actes. Je m’accuse de croire dur comme fer qu’il n’y pas deux islams, l’un affiché en public, pacifique, l’autre privé et violent, mais un seul islam, celui de la justice, la miséricorde et la paix, et que la violence perpétrée en son nom par une infime minorité n’est, avant tout, qu’une atteinte à lui.
Je m’accuse d’être un(e) adepte des nuances antimanichéennes et de vouloir faire la différence entre le crime commis contre les caricaturistes et le débat autour de certaines caricatures.

Je m’accuse très franchement d’avoir été offensé(e) et profondément blessé(e) par certaines caricatures.

Oui, je m’accuse de partager le bon sens du grand Edgar Morin qui, se demandant s’il faut « laisser la liberté offenser la foi des croyants en l’islam en dégradant l’image de son Prophète, ou bien la liberté d’expression prime-t-elle sur toute autre considération », manifeste son « sentiment d’une contradiction non surmontable, d’autant plus qu'(il est) de ceux qui s’opposent à la profanation des lieux et d’objets sacrés », sans pour autant que « cela ne modère en rien (son) horreur et (son) écœurement de l’attentat contre Charlie Hebdo » (Le Monde, 08/01/2015).

Je m’accuse d’être révolté par les charognards de tous bords qui, alors même que le sang des victimes n’a pas encore séché, profitent du drame atroce de Charlie Hebdo pour confisquer le débat démocratique et régler leurs comptes avec moi, me culpabiliser, me dicter mes choix, bref, m’imposer le chantage suivant : soit tu acceptes les caricatures, soit tu es un terroriste et tu endosses la responsabilité de la mort des caricaturistes.

Je m’accuse d’en avoir marre de ceux qui s’arrogent le droit de m’éduquer, me civiliser, m’apprendre la liberté d’expression, me sortir de mon soi-disant obscurantisme idéologique et de mon renfermement, me libérer de mes interdits religieux et de mon surmoi hypertrophié pour me guider vers la modernité, les lumières, le sens de l’humour et les joies de la vie parce que j’en serais, selon eux, encore dépourvu.

Je m’accuse surtout d’avoir ras le bol de cette posture arrogante et moralisatrice de certains donneurs de leçons qui ne ratent jamais une occasion pour exprimer leur racisme et leur intolérance souvent bien maquillés. 
Je m’accuse d’être un peu trop visible au goût de certains haineux, surtout ceux qui pullulent sur les réseaux asociaux après les attentats. Je m’accuse de porter la barbe par tradition religieuse, mode, séduction ou pure paresse. J’accuse mon apparence de gêner quand même lorsque je ne suis très souvent ni barbu ni voilée.

Je m’accuse de préférer manger halal, ne pas boire d’alcool et, surtout, ne pas savourer la viande de porc que d’aucuns laissent très généreusement sur les portes de nos mosquées. Je m’accuse de refuser le statut de néomorisque auquel voudrait me réduire une certaine néo-Reconquista fantasmatique et, cette fois-ci, pseudo laïque. Je m’accuse de résister à l’instrumentalisation de la laïcité par les extrêmes, à la dénaturation d’un moteur d’intégration, à sa déformation en politique d’exclusion.

Je m’accuse d’avoir participé à la marche républicaine de dimanche en tant que citoyen alors que beaucoup me demandaient subitement de plonger dans le communautarisme et d’afficher ostentatoirement mon appartenance religieuse. Je m’accuse de m’identifier à Ahmad Merabet qui fut, comme son nom de famille l’indiquait prémonitoirement en arabe, un combattant acharné, mort pour la France et la protection de ses citoyens. Je m’accuse surtout d’aimer la France et de biaiser, ainsi, l’équation imposée par certains qui préféreraient le contraire pour que je la quitte.

Je m’accuse d’être dégoûté par la récupération de bas-fond, dans mes pays et région d’origine, par les grands professionnels de la terreur transnationale qui décident de surfer sur la vague d’indignation mondiale pour se voir pousser, comme par miracle, des ailes d’un angélisme new wave.

Je m’accuse également de ne porter dans mon cœur aucune affection pour un État d’occupation et d’apartheid comme Israël, mais de refuser catégoriquement aussi bien l’antisémitisme que le deux poids, deux mesures dans le traitement des différentes communautés.

Je m’accuse d’être écœuré d’être tout le temps, partout, accusé(e). Je m’accuse de ne plus pouvoir supporter d’être considéré(e) comme le grand monstre de ce XXIe siècle, la hantise de l’inconscient collectif dans laquelle certains auteurs puisent leur fiction romanesque sur la soumission, ou burlesque sur un prétendu suicide français.

Je m’accuse de m’accuser, de faire le pitre grotesque qui essaie de se victimiser afin de s’attirer un peu de sympathie, comme si je la méritais encore.

Je m’accuse d’être lassé(e) de résister et de devoir sans cesse me défendre contre l’injustice de l’absurde. J’abandonne. Je me résigne. Je baisse les bras. Je me plie. Je vous prie d’avoir l’obligeance de m’excuser d’être, d’exister. Je vous laisserai même un aveu en blanc à la fin de ce procès pas que verbal d’intention, vous auriez l’amabilité de le compléter selon votre bon plaisir.

Je signerai, ne vous inquiétez pas, on n’est plus à quelques dénonciations près. Zola, lui, n’est plus.

Alors, voilà :
 Je m’accuse.

(publié dans l’Orient-le Jour du 14/01/2015)

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