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«Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines?»

Ami, entends-tu les cris sourds des pays qu’on enchaîne? De Sanaa à Bagdad, de Damas à Beyrouth; conquête, domination et humiliation parsèment la route. Ami, entends-tu? Parce que le «monde libre», lui, est complètement sourd. Ami, entends-tu? Parce que les yeux de l’Occident lui jouent des tours. Il ne veut voir que l’arbre de mort, Daech, sans regarder ce qu’il cache, à savoir la forêt des tombes qui lui ont fertilisé le terrain: despotisme, discrimination, subjugation, massacres, désespoir.

Ami, le monde ne veut s’attaquer qu’à un seul terrorisme, en laissant libre cours à un autre, d’apparence plus docile et de fonctionnalité plus utile. Ami, l’esprit étroit ou le cynisme abject de certains les poussent à croire que le régime iranien pourrait libérer la région de Daech, tout comme une contamination par Ebola pourrait guérir un malade de son cancer.

Ami, entends-tu? Parce que la diplomatie américaine, elle, serait prête à tout sacrifier pour un nouvel accord de Munich sur le nucléaire iranien. Elle voudrait même renouer le contact avec le boucher des peuples.

Ami, entends-tu? Parce que les régimes arabes, eux, pioncent comme toujours. Leurs divisions interminables, moteur infatigable de leur inaction, les isolent dans l’ombre du grand jour.

Ami, les médias nous matraquent incessamment avec Daech, alors que l’autre loup, lui, avance masqué sous le prétexte de combattre le premier. Ami, le nettoyage confessionnel commis à Tikrit par les différentes milices, sous commandement iranien, n’a rien à envier à l’atrocité ni à la barbarie de Daech.

Ami, les pare-chocs de leurs Humvees se transforment en piques pour promener des têtes coupées. Ami, les populations civiles, à la merci de criminels de guerre comme le fameux Abou Ezrael, sont «punies» et leurs quartiers brûlés (Bou ‘Ajil) parce que soupçonnées, par les tortionnaires, d’avoir fourni un milieu d’accueil au terrorisme («Hawaden»).

Ami, ces crimes sont fièrement exhibés, par leurs auteurs mêmes, sur les réseaux sociaux, sans le moindre sentiment de culpabilité («Dirty Brigades: US-Trained Iraqi Forces Investigated for War Crimes», CBS News, 11 mars 2015).

Ami, certaines composantes du peuple irakien sont même interdites de retourner à leurs terres libérées de Daech, dans une tentative flagrante de changer l’identité démographique de ces régions (Human Rights Watch, «Iraqi Kurdistan: Arabs Displaced, Cordoned Off, Detained», 26 février 2015).

Ami, on nous gonfle uniquement avec Daech, alors que l’arrogance du nouvel «Empire» est telle qu’il estime qu’il n’est plus nécessaire de dissimuler ses visées expansionnistes.

Ami, un haut conseiller du régime des mollahs n’hésite plus à clamer haut et fort l’annexion prochaine de Bagdad.

Ami, l’éditorialiste de l’agence de presse officielle du même régime trouve normal de faire du prosélytisme en faveur du même Anschluss. Il crie à tue-tête son racisme et sa haine des Arabes, sans oublier, comme d’habitude, de surfer brillamment, entre les lignes, sur les peurs des minorités dans la région.

Et quoi encore? Ami, vont-ils enfin avouer leur rancœur anachronique, ridicule et leur intention de venger Qadisiyya et Tchaldiran?

Ami, il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves. Ici, nous, vois-tu, nous on se fait assassiner, nous on se fait gazer, nous on crève.

Alors, ami, que nous reste-t-il à faire? Beaucoup. Résister. Parce que c’est un acte de foi en la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, pierre angulaire de la légalité internationale. Résister surtout au choix absurde qu’on nous impose: capitulation devant un terrorisme non étatique ou reddition devant un terrorisme d’État.

Ni inféodation à Daech ni à la pax persica.

Dénoncer l’obscurantisme, tous les obscurantismes. Refuser l’extrémisme, tous les extrémismes. Résister à la propagande, aux mensonges, aux exagérations «phobogènes» des démagogues, ces pleurnicheurs sélectifs, et à l’abrutissement de masse savamment orchestré par beaucoup de médias souvent borgnes. Résister à toutes les tentatives de subjugation des peuples de la région, au nom d’une protection fallacieuse, au régime de la wilayat el-faqih. Nommer les choses par leur nom: agent de l’empire plutôt que son allié, ennemi plutôt qu’adversaire. Refuser de collaborer avec l’empire au nom d’un dialogue illusoire et d’«arrangements entre mokhtars».

Au Liban, apporter un soutien inconditionnel à l’armée face au terrorisme, tous les terrorismes, et ne jamais cesser de réclamer le monopole étatique de la force armée sur l’ensemble du territoire national. Toujours déjouer les tentatives répétées de certains sit-in, qui transpirent la haine confessionnelle, pour mettre l’armée face à toute une communauté constamment diabolisée. Résidents, expatriés, résistez, chacun à sa façon, avec tous les peuples libres de la région. Shirin Ebadi, Jafar Panahi, Mohsen Makhmalbaf, Abbas Kiarostami, Marjane Satrapi ou même Mohammad Khatami ont été souvent au plus près de l’épicentre de la tyrannie. Leur combat servira de modèle à notre résistance citoyenne, politique, intellectuelle et culturelle contre l’ennemi commun.

«Et si celui-ci nous attaque avec violence, nous peignant sous les couleurs les plus sombres et dénigrant tout ce que nous faisons, c’est encore mieux, car cela prouve non seulement que nous avons établi une ligne de démarcation nette entre l’ennemi et nous, mais encore que nous avons remporté des succès remarquables dans notre travail» (Mao Zedong).

Les plaies de la révolution du Cèdre, les cris de désespoir de Ghouta, la fierté infalsifiable de Bagdad, la richesse civilisationnelle de l’Arabie heureuse (Yémen), la dignité de Neda Agha-Soltan et le courage de Hachem sur nos el-Salman seront les strophes de notre Chant des partisans.

Alors chantez, compagnons, dans la nuit, la liberté nous écoute.

Ami, entends-tu ces cris sourds des pays qu’on enchaîne? Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux plaines ?

(écrit le 17 mars 2015, publié le 24 mars dans la page Opinions, l’Orient-le Jour)

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