Même s’il fait beau et si le soleil brille – Anne-Marie EL HAGE

 

Dalieh, un des derniers carrés d'espace public sur la corniche de Beyrouth (crédit photo  S. Tarraf, avril 2014)
Dalieh, un des derniers carrés  d’espace public  sur la corniche de Beyrouth, en grand danger de privatisation (crédit photo S. Tarraf, avril 2014)

 

Article paru dans l’Orient-le Jour du 23-05-2015

Le retour des beaux jours donne comme une envie de se prélasser, de profiter du beau temps et de la douceur de vivre. Les expatriés s’annoncent déjà, venus revoir leurs proches restés au pays, s’enivrer de chaleur, de mezzés et d’amour. Les touristes étrangers ne viendront pas en masse cet été au pays du Cèdre. Le citoyen le sait pertinemment bien. Même s’il fait beau et si le soleil brille. Même si la mer est d’un bleu intense et si la montagne invite à la promenade.

La situation est tellement précaire. À la frontière syrienne, le canon tonne. Ailleurs, les sensibilités communautaires sont exacerbées, amplifiées par la présence de tant de réfugiés. Les dérives sécuritaires sont fréquentes, hélas, avec leurs lots d’enlèvements, de règlements de comptes, de liquidations. La dernière découverte en date d’une voiture piégée à Ersal n’est pas pour arranger les choses.

Même le quotidien n’a rien d’une sinécure. Comme chaque année, les vacanciers devront vivre au rythme des Libanais. Et jongler avec les pannes de courant, la pénurie d’eau, les embouteillages ou l’insécurité sur les routes. Ils devront s’accommoder du manque de plages publiques et d’une mer à la propreté douteuse. Ils devront fermer les yeux sur les flagrantes atteintes à l’environnement, qui enlaidissent jusqu’aux coins les plus paradisiaques de la montagne libanaise. Ils devront se résoudre à flâner dans une capitale qui perd son âme, renie son histoire et malmène ses piétons. Ils devront faire avec la corruption et le « bassita » à la libanaise. Quant au coût de la vie, n’en parlons pas. Ils ont beau vivre à Paris, New York ou Dubaï, ils n’en reviennent pas, les expatriés, de payer si cher leur séjour au pays de leurs racines.

Les deux campagnes annoncées à cor et à cri sur l’hygiène alimentaire et l’application du nouveau code de la route ne changeront rien à la morosité ambiante. Louables certes, c’est dans la durée qu’elles devront s’installer pour faire leurs preuves. La fin de l’été permettra juste de faire le point. Mais à elles seules, ces deux campagnes orphelines ne peuvent prétendre faire du Liban une destination estivale idéale.

C’est à tous les niveaux que le changement est attendu. Aussi bien social qu’environnemental, économique ou politique. Un changement radical et en profondeur qui donnera aux vacanciers l’envie de revenir, encore et encore. Mais qui redonnera surtout confiance au citoyen, fatigué du rafistolage « à la libanaise » et d’une classe politique indifférente à ses appels.

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Nasri MESSARRA – رسالة إلى زعيم

Abir DANDACHI, merci pour la traduction de la « Lettre à mon zaîm » du français à l’arabe

إلىزعيميالحبيب، 

أعرفُ أنك طلبْتَ منّي عدمَ التفكير، لكِن بعد 40 عاما من العودة إلى نقطة الصفر والوقوع في نفس المطبّات، بدأ دماغي يرى الأشياء لوحْدهِ. تظُنُّ أنّك تُمْسكُ بالعالم من طَرَفيْه وأنك أكثرُ حِكْمةً من الدالاي لاما  Dalaï Lamaوأذكى من ستيفين هوكنغ   Stephen Hawkingوأقوى من رامبو Ramboحين قال: « أنا كابوسك« ، لكن بعد كل الإختبارات التي انتهتْ بالفشلِ الذّريع، عليْكَ أن تفْهمَ أنَّ مصيرَ المعارك لا يُقرَّر في حظيرة مرْضى الوَهْم، إنّما بهدوءٍ حول فُنجانِ شاي في واشنطن: تُرسِلُ السلاحَ عندما تُريدُ لحِصانِها كسْبَ المعركة وتتناسى إرسال الذخائر عندما تريدُ لهُ الهزيمة.

بعْدَ كلِّ هذه الهزائِم كان يجدُرُ بكَ أن تسْتَخْرِجَ العِبَرَ من كلّ الدروس التي تفْرُضها عليّ. أَيْ نعم هو أنا من يدفعُ ثمنَ الأواني المكسورة في كل مرّة، لكن كم يكون جميلا لو لمرّة واحدة فقط تتمثّل بوليد بيك وتقفزُ إلى الجانبِ قبل أن تقَعَ المِطْرَقة على رأسي كما في لعبة اضْرُب كاستور.

مهما يكُن الأمر، يا زعيمي، كونُك مشغولٌ بعدّ نقودي في صناديقِك، دَعْني أنْذِرُك بأنَّك ميّتٌ ولكنّك لا تدري بعْد. ليسَ موتا جسديّا بالطبْع (هذا يحصل فقط لضحايا سياسَتِك) لكن سياسيّا، لأنّك تصرّفْتَ تماما كالأحمق منذ رحيل « الأشقّاء » في نيسان عام 2005.

لا تقلق يا زعيمي الجَميل، ما يحصُلُ ليس أكثر من إعادة العدّاد إلى الصفر، من إقلاعٍ جديد ناعم.  بعد الهزيمة، ككُلِّ العرب، نخرُجُ من ثُقْبنا فخورين، رافعين علامة النصر وزاعمين أننا ربِحْنا حتى ولو كنّا الخاسرين. ثم نشرحُ كيف أن حُلفاءَ الأمس أصبحوا اليوم أعداءَنا وأن أعداءَنا صاروا حلفاءَنا. هذا لا يشكّلُ أي مشكلة، فأعداءُ الأمس كانوا أيضا حلفاءنا في زمنٍ ليس ببعيد وأعداؤنا كانوا حلفاءنا. هذا التحوّل السياسي هو مناسبة أيضاً لجذب الشبيبة القادرة داروينياً: عندما يُنْجِبُ زعيمان فبالعادة لا يكون الوليد أبدا إينشتاينا صغيرا. في النهاية، تأتي الانتخابات لتثبِتَ مرة أخرى أن قانون الأغبى هو الأفضل، مُنبّئا بعودتِه في المستقبل أيضاً وأيضاً.

أجل، يا زعيمي الرقيق، تستطيعُ أن تنامَ مطمئنّا في بلاد السّمك الأحمر لأن شعارَنا هو: « في الحياة والموت نحن معك يا زعيم » حتى ولو بقيَتْ عبارة « في الحياة » قابلة للنقاش.

المخلصُ لك

خادمُكفلان

P. S. : Cette lettre a été publiée sous forme de post sur Facebook à l’adresse  https://www.facebook.com/nasri.messarra

Lettre à mon zaïm – Nasri MESSARRA

Mon beau, mon tendre, mon merveilleux zaïm,

Je sais que tu m’as toujours demandé de ne pas réfléchir. Mais, au bout de 40 ans de retour à la case départ et on retombe dans les mêmes trous, mon cerveau commence à voir venir tout seul. Je sais que tu penses que tu tiens le monde par les deux et que tu es plus sage que le Dalaï Lama, plus intelligent que Stephen Hawking et plus fort que Rambo quand il a dit « je suis ton cauchemar ». Mais, après toutes tes expériences qui ont mal tourné, tu devrais savoir que le sort des batailles ne se décide pas avec ta basse-cour d’illuminés, mais calmement autour d’une tasse de thé à Washington: on envoie des armes lorsqu’on veut faire gagner et on oublie d’envoyer les cartouches lorsqu’on veut faire perdre.

Depuis le temps, aussi, à force de défaites, tu aurais dû apprendre de toutes les leçons que tu me fait subir. C’est vrai que c’est pas toi mais moi qui paye les pots cassés à chaque coup, mais ce serait mignon si pour une fois, une fois seulement, tu faisais comme Walid beyk et tu sautais sur la case d’à côté, juste avant que ne s’écrase le marteau sur ma tête comme dans le jeu tape-castor.

Quoi qu’il en soit, mon zaïm, vu que tu es trop occupé à compter mon fric dans tes caisses, laisse-moi te prévenir que tu es mort mais que tu ne le sais pas encore. Pas mort pour de vrai évidemment (ça n’arrive qu’aux victimes de ta politique) mais politiquement parce que tu as parfaitement manœuvré comme un imbécile depuis que les frères sont partis en 2005.

Mais ne t’en fais pas mon beau zaïm, ce n’est qu’une simple remise à zéro, un « soft reboot » comme on dit. Apres la défaite, en bons arabes, on sortira tout fiers de notre trou en faisant le « v » de la victoire et en expliquant qu’on a gagné même si on a perdu. Ensuite, on expliquera comment nos alliés sont maintenant nos ennemis, et nos ennemis, nos alliés. Ça devrait bien se passer puisqu’il n’y a pas longtemps, nos alliés étaient nos alliés et nos ennemis, nos ennemis. Le revirement politique sera aussi l’occasion d’engager la jeunesse darwiniennement apte: lorsque deux zaïmistes font un bébé, ce n’est pratiquement jamais bébé-Einstein. Et enfin, le scrutin viendra encore une fois prouver que la loi des plus cons est toujours la meilleure, et ce sera le retour dans le futur encore et encore.

Oui, mon doux zaïm, dans le pays des poissons rouges, tu peux dormir tranquille parce que, quoi qu’il advienne, pour nous, c’est « à la vie, à la mort mon zaïm », même si, pour « la vie », c’est vachement discutable.

Dévoueusement vôtre,

Votre serviteur.

P. S. : Cette lettre a été publiée sous forme de post sur Facebook à l’adresse  https://www.facebook.com/nasri.messarra

La détresse des femmes – Isabelle MORAND-HIRSCH

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Deux femmes de la même famille yezidie, camp Amal – Espoir, Erbil (cliché Isabelle Morand-Hirsch, avril 2015)

Erbil, province autonome du Kurdistan, Irak, avril 2015.

Assise sur sa chaise en plastique, les jambes enflées, un œil aveugle – la faute au glaucome-, la vieille dame répète « Daech, Daech, Daech ». Accompagne ses mots du geste de l’égorgement. Elle refuse les photos, refuse d’être filmée. Pour ne pas mettre en danger ceux qui n’ont pu quitter son village et seraient peut-être encore vivants, là-bas au loin dans la plaine de Ninive. La caravane surchauffe déjà, la vieille dame, elle, a froid.

Vêtue de noir, emmitouflée dans un gilet, elle pleure sans discontinuer. Pendant plus d’une heure, je ne vois que son profil, ses larmes qui coulent. Et ce mouchoir qu’elle tortille entre ses doigts avant de le porter à ses yeux. Elle boit les paroles du prêtre qui célèbre la messe pascale en plein air, se signe, va communier, regagne sa chaise, tête baissée. Elle pleure encore. Dans le couloir qui mène à la grande pièce que deux familles se partagent, elle pleure toujours.

Dans l’encadrement d’une porte, une toute jeune femme au regard égaré. La silhouette, gracile, semble d’une extrême fragilité. Un coup de vent suffirait sans doute à la faire tomber. Elle est sans aucune nouvelle de son mari depuis huit mois. Il est resté là-bas, seul, loin d’elle…

Visage émacié, yeux creux, c’est une femme encore jeune mais devenue vieille en quelques minutes un jour d’août 2014. Dans le baraquement sombre où elle vit avec son mari et ses quatre enfants est accroché un portrait. Celui de sa fille de 3 ans et demi, kidnappée par un émir de Daech. Elle a dû abandonner son enfant, l’émir menaçant de la tuer. Christina, comme d’autres petites filles de Qaraqosh et d’ailleurs, a disparu. Destination probable : un marché aux esclaves sexuelles, comme celui de Mossoul. Les djihadistes y vendent les fillettes de 1 à 9 ans pour quelque 150 euros. Une surcôte est appliquée si la gamine a les yeux bleus.

Dans un préfabriqué sans fenêtres, sur un fin matelas en mousse, git un enfant de quatre ans qui ne mange plus depuis plusieurs jours. Sa maman se penche sur ce petit corps, une poupée de chiffon. Elle remonte une couverture marron et blanche sur les épaules du garçonnet aux yeux vides avant de me montrer un électro-encéphalogramme auquel je ne comprends rien si ce n’est l’anormalité du tracé. Prend-il un traitement ? La maman me fait comprendre qu’elle ne peut lui en donner que la moitié, faute d’argent. Je vais partir, quitter ce camp avec une boule au ventre et un triste pressentiment. Dans quelques semaines, quand je prendrais le soleil sur ma terrasse, Lucian sera-t-il encore vivant ?

Sa famille fait partie des plus précaires (oui, il existe une échelle de la précarité dans les camps) mais son père vient de me faire cadeau d’une petite bouteille d’eau. La refuser serait le vexer. C’est balech (gratuit) et puis c’est tout. Elle me guide vers sa caravane, un peu méfiante même si je viens de lui « signer » un contrat de confiance : je ne me servirai pas de ma caméra. Dans le préfabriqué où vit sa famille, elle me nourrit de concombre, de citron et de riz cuisiné dans une minuscule cuisine installée à l’extérieur. Je ne sais pas trop ce qu’est la peur, elle oui. Un peu d’arabe et beaucoup de gestes pour raconter la fuite, sa fuite vers le Kurdistan, l’installation chaotique, le passage de la tente à la caravane, le quotidien, les jours qui passent, l’ennui…

A l’heure où j’écris ces lignes, je frissonne en pensant à cette famille de Mossoul qui a perdu la même journée cinq de ses enfants. A cette maman qui a appris la mort de deux de ses fils, abattus d’une balle dans la tête par les djihadistes. Ils avaient 16 et 17 ans et le seul tort d’avoir l’âge de pouvoir prendre les armes et défendre leur communauté.

Originaires des régions de Mossoul et Qaraqosh, au nord de l’Irak, ces femmes sont chrétiennes, yézidis, shabaks… unies dans les malheurs qui frappent leurs communautés victimes des persécutions, des atrocités de djihadistes pour la plupart décérébrés de Daech. Faut-il en dresser une fois encore la liste terrifiante : décapitations, crucifixions, enterrements d’hommes et d’enfants vivants, vente des femmes et des fillettes, viols à répétition. Les récits des survivantes, qu’elles se soient enfuies ou aient été rachetées, sont au-delà de l’horreur.
Celles qui ont échappé à la grande entreprise de purification ethnique orchestrée par les sbires de l’autoproclamé calife Abou Bakr al-Baghadi, vivent aujourd’hui dans des camps, partageant un passé traumatisant et un quotidien qui ne l’est pas moins… Chaque jour est un combat, mené dans le petit espace parfois aveugle de leur tente ou de leur unique pièce d’habitation. Elles élèvent leurs enfants la plupart du temps non scolarisés dans des conditions extrêmes, font la tambouille sur des gazinières ou des réchauds hors d’âge au revêtement d’émail souvent carbonisé, trimballent des seaux de linges. Elles sont fatiguées ces femmes. Fatiguées du quotidien. Chaque jour qui passe voit s’éloigner la possibilité d’un retour chez elles.

Leurs époux, les hommes en général, se mentent-ils à eux-mêmes quand ils affirment : « Quand tout sera réglé, nous retournerons chez nous, nous reprendrons notre vie d’avant » ? Les femmes ne les contredisent pas. Mais loin des maris dont elles ne veulent pas tuer les espoirs, pendant ces discussions exclusivement féminines, leur opinion est souvent différente. Elles ont tout perdu. Leurs maisons ont été pillées… par leurs propres voisins. Leurs lieux de culte ont été dynamités ou rasés à coup de bulldozers. On a tué leurs racines et leur terre natale est rouge de sang.

Certaines Chrétiennes croient encore malgré tout au retour vers Qaraqosh. Certaines Yezidis veulent reprendre la route du Sinjar. J’ai peur pour elles, pour leurs illusions qui pourraient se fracasser sur les cases d’un échiquier régional où meurent les pions et prospèrent les fous…

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Chrétiennes du camp de Ainkawa Mall à Erbil, il est aujourd’hui démantelé. Les familles habitent désormais dans des caravanes, toujours à Erbil. (cliché Isabelle Morand-Hirsch, avril 2015)

Tous responsables! Avant extinction totale des Lumières – Souha TARRAF

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 « Daech menace Palmyre et l’Eglise maronite menace la Qadicha… Renan avait dit : « Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. » Mais apparemment d’une part comme de l’autre, le passé, c’est-a-dire l’héritage historique, culturel, social, religieux, artistique, émotionnel, c’est à aplanir, à supprimer, de même que les montagnes érodées par les carrières, les forêts dévastées, le littoral muré viennent scander la rengaine implacable de ces gens-là, le néant ou l’argent ; le néant et l’argent… »

Jana TAMER (Facebook, 14 mai 2015)

 

Cette réflexion m’a profondément interpellée, en particulier au sujet de Daesh, acronyme arabe de cette mouvance de terreur et de violence qui se fait appeler « Etat Islamique ».  Pourquoi laisse-t-on la région s’enfoncer dans l’obscurantisme, le vil et la médiocrité la plus crasse?

Et qui est-il, ce « on »?!

C’est la société civile internationale (individus et ONG) et les instances politiques, diplomatiques et culturelles.

Nous le savons très bien, J.-P. Luizard l’a clairement analysé, Daesh a recours à des actions traumatisantes et choquantes, qui font (r)appel à des gestes primitifs – immoler des personnes par le feu, tuer ses victimes en les décapitant à l’arme blanche, crucifier des Chrétiens, détruire des bibliothèques et saccager des sites archéologiques des plus précieux au monde. [A quoi sert-il de réagir a posteriori, comme ici en France, lorsque le mal est fait?!] Et toujours dans un cérémonial filmé et téléchargé sur Youtube, Twitter et tous types de supports. Un objectif est clair : terroriser, traumatiser, impressionner (et attirer!) les publics occidentaux. Daesh veut DEFIER le monde.

Ce sont les armes de « communication du faible » décrypte François Burgat: « quand on est en situation dominante, on n’a pas à essayer de dominer l’adversaire » –  en comparant Daesh et l’action meurtrière à grande échelle du régime syrien (entretien RFI, 3-9-2014, cité par N. Hénin dans Jihad Academy, 2015, Fayard, p. 107-108) : choisir des actions-choc, effectuer des opérations traumatisantes pour l’ensemble de la planète, dominer les esprits déroutés par les révolutions technologiques et culturelles en cours. Oui mais ces armes restent meurtrières et destructrices et il faut essayer d’y faire face sur un pied d’égalité, comme le souligne la Directrice Générale de l’Unesco, Irina Bokova, en lançant depuis Beyrouth la campagne #Unite4Heritage.

« De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenances: français, catholiques, juifs, protestants, musulmans, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés…, nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, un parti, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé. Ceux qui restent s’effilochent » (Michel Serres, p.15, 2012 Petite Poucette, éd. le Pommier).

Cette analyse du philosophe français est valable transposée sous toutes les lattitudes ; en effet, en moins d’une génération, Internet a dynamité les liens sociaux, culturels, politiques, territoriaux anciens. Daesh l’a bien compris  : les repères et les rapports des individus aux collectivités sont en plein bouleversement. Dans ces interstices de vide ou de flottement social, culturel/identitaire etc. s’infiltrent les images les plus horribles de notre déshumanisation, celle-là même que Daesh symbolise et matérialise en même temps.

Alors, est-ce verser dans la paranoïa ou le complotisme ou même l’arabisme orgueilleux que de se poser cette question-là, la répéter: pourquoi laisse-t-on faire Daesh?!

Il ne s’agit de ma part ni d’un accès de parano, ni d’une complotite, ni d’une vague arabi-nostalgie sur le « malheur arabe »!

Je ne suis pas analyste en relations internationales, je veux juste comprendre en tant que citoyenne libanaise et du monde. Assez de passivité derrière nos beaux écrans aux infos lissées, rabotées, pré-digérées où la coupe de cheveux ou bien le tatouage d’un footballeur-star attire plus de « like » et d’attentions que l’explosion de voitures piégées à Baghdad ou Alep!

Les événements qui ont cours depuis plusieurs années dans cette région du monde me/nous posent question à quatre niveaux, qui sont autant de niveaux de responsabilité :

1 – La responsabilité des pays occidentaux, c’est la plus aisée et commune à repérer : intérêts géostratégiques anciens liés au pétrole, rivalités de puissances, appui de dictatures sanguinaires sans aucune mauvaise conscience « humaniste », et j’en passe.

2 – La responsabilité des pays arabes, théâtres où se déroulent ces « événements ». Elle est très grande, le « diviser pour régner » a été pratiqué sans vergogne ni aucun niveau de conscience humaniste; et  sans parler aucunement d’une « politique arabe » qui n’existe pas, en dehors des nécessités de propagande des uns et des autres.

3 – La responsabilité des instances internationales, elles sont censées faire entendre et promouvoir la Raison, la Culture, l’Humanité. Où sont donc passés les Droits de l’Homme? Ne s’agit-il pas d’êtres humains en Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen et ailleurs, qui meurent sans aucun « droit » et sans raison? (et depuis quand meurt-on pour une raison?)

Où sont l’Unesco et l’Onu? A quoi servent donc ces institutions supra-nationales en dehors de compter les morts (et on ne sait même plus qui meurt, combien de gens meurent et pour quelle raison)? Elles sont sensées être au-dessus des intérêts égoïstes et « naturels » des Etats et des politiques!

Le HCR?! Il est là de manière palliative – comme les soins palliatifs en milieu hospitalier! – ; il ne résoud rien, il aide les réfugiés à survivre – littéralement (cf le « cas » palestinien, depuis 1948 avec l’UNRWA). Il suffit de voir comment vivent les civils syriens dans des camps de misère ou bien de s’informer; les documents, articles et photos de presse sont nombreux sur le sujet.

4 – Et puis quoi… où (en) est la conscience humaine? Où est la société civile, locale et mondiale?… Trop de « gros mots »… et pas d’action, même pas de réaction! (4ème niveau de responsabilité)

Daesh aurait-il gagné la bataille médiatique? Impressionner, faire peur… jusqu’à (nous) faire taire?

Le journaliste Nicolas Hénin trouve pour sa part des éléments de réponse à cette action nécessaire dans la diplomatie du politique : « L’humanitaire doit agir, car quel meilleur terreau pour l’extrémisme que le désespoir de populations entières? »  (Jihad Academy, p. 12) .

Pour l’appuyer et le compléter, il y a le point de vue des « citoyens du monde » – la société civile mondiale. Elle existe, individus et groupes divers à la fois dans le monde du virtuel (groupes Facebook, Whatsapp, Viber etc.) et dans le réel, via les ONG. Ces deux niveaux peuvent agir en combinant les deux supports, le « virtuel » avec le « réel », dans un autre type de diplomatie: celle de la pression de l’opinion citoyenne et civile mondiale sur les grands acteurs politiques et diplomatiques (institutions et Etats).

Comment? En ne gardant pas le silence! Parler, dénoncer, relayer les informations sur les civils – et non pas sur Daesh et leurs clones et acolytes!

Nous sommes à une époque où l’image, la prise de parole (orale, écrite) sont majeures dans le relais entre tous les citoyens du monde connectés. Il s’agit de mettre à profit l’outil Internet et tous les réseaux « sociaux » (par ordinateurs, tablettes et téléphones) pour promouvoir l’expression et la parole des gens, pour ne pas garder le silence face aux obscurantismes qui nous menacent. Le combat se trouve aussi là, dans le virtuel, l’un des terrains privilégiés et ciblés par Daesh et ses clones. A chacun d’agir et d’utiliser son pouce (dixit Michel Serres) et son clavier à bon escient.

Gardons la flamme allumée, maintenons donc le peu de Lumières qui nous reste!

Et en toute civilité.

P.S. : Voici un petit film de 1978 sur le site archéologique de Palmyre, inscrit au Patrimoine mondial de l’Humanité (Unesco).

Nous sommes au milieu du mois de mai 2015: les affrontements prévus sur le site de Palmyre ont commencé entre miliciens et mercenaires de Daesh/Etat Islamique et soldats de l’armée syrienne. Espérons qu’ils ne seront pas « réglés » par des bombardements aériens et la destruction du site. Espérons aussi qu’ils ne seront pas suivis par la complainte hypocrite de ceux qui, en Europe et aux Etats-Unis, veulent croire que « les dictatures peuvent constituer un rempart efficace contre l’extrémisme. (…) La dictature est en réalité à la fois le terreau et le carburant de l’extrémisme » (N. Hénin, déjà cité, p. 237). Une dictature qui pourra même prétendre, en toute impunité, agir pour sauver telles minorités en danger ou tel site archéologique menacé…

Quelques fleurs – Fifi ABOU DIB

  
 (Chronique Impression, publiée dans l’Orient le Jour, le 09 Avril 2015 en vue de la « commémoration » du 40ème anniversaire du début de la guerre libanaise, un 13 avril 1975)

Lundi prochain, ce sera comme un anniversaire pour nous, libanais.

Pour le commencement d’une guerre dont on croira longtemps ne jamais voir la fin, il n’y a certes pas de quoi sabrer le champagne. Il n’empêche. Ce long épisode sanglant, entre douleur et chaos, révéla le Liban à lui-même. Ce pays doté depuis 1943 d’une Constitution basée sur la représentation confessionnelle s’était montré, jusque-là, bizarrement efficace.

Les glorieuses années 60 le prouvent. Avec un niveau d’éducation et d’instruction parmi les plus élevés de la région, la population était relativement prospère et la liberté d’expression sacrée. Dans un environnement obsédé par la censure, le Liban était le lieu de tous les débats, le refuge des intellectuels arabes et la soupape par laquelle se dégageaient les rancœurs des peuples voisins.

La pluralité qui le caractérise encore en avait fait un pays d’accueil pour les opprimés, des Arméniens aux Kurdes en passant par les Syriens chassés par leurs dictatures successives, et jusqu’aux Palestiniens qui ne comprirent hélas rien aux règles tacites de bonne entente qui régissaient ce petit monde hétéroclite. L’implantation de ces derniers dans des camps jouissant d’extraterritorialité faussa la donne.

Ni invités ni bienvenus dans ces conditions particulières, leur présence toxique révéla l’hostilité et la méfiance que les communautés libanaises gardaient enfouies, les unes envers les autres. Leur Constitution atypique devint dysfonctionnelle. Comme rongé par une maladie auto-immune, le grand corps libanais se dévora lui-même.

C’est pourtant en vertu de ce mal que nous sommes, toutes générations confondues, ce que nous sommes aujourd’hui : combatifs mais inquiets, désabusés mais pleins d’espoir, pacifistes mais enragés, tolérants mais sur nos gardes, appelant la laïcité de nos vœux mais réfugiés dans le giron communautaire à la moindre alerte, attachés à nos racines mais toujours prêts au départ.

Autant de paradoxes qui génèrent une étonnante énergie créative et une vitalité sans pareille. Peut-être une préfiguration optimiste de la réalité du monde dans les prochaines années.

13 avril 1975 au Liban. À peine un spasme de l’histoire au cours d’un mois qui aura vu la chute de Phnom Penh et la dictature de Pol Pot, la chute de Saigon et la fin tragique de la guerre du Vietnam, la mort de Tchang Kaï-chek et dans un autre ordre celle de Josephine Baker et de Mike Brant.

Bientôt disparaîtront Zouzou et Fady, Mohammad, Georgy, Hassan et Abboud. Des rues porteront parfois leurs noms dans le nouvel ordre national, mais le temps les effacera quand même. Leurs mères garderont leurs portraits dans des cadres de bois, posés sur la dentelle qui recouvre une étagère du « dressoir ». Avec parfois quelques fleurs d’avril. C’est tout.

De la kalash à l’appareil photo, un choix de vie – Patrick BAZ

11096447_10152692986217471_211091647270575280_nJe traîne mes boîtiers et mes objectifs à la recherche de conflits et de crises depuis plus de trente ans. Le Liban, mon pays d’origine, déchiré par la guerre civile, l’Irak, la Palestine, l’Egypte la Libye… J’ai même franchi les frontières du monde arabe pour aller voir comment d’autres peuples vivent sous le fracas des armes, de Sarajevo à Kaboul et Kandahar en passant par Mogadiscio.

De ces trente années de photojournalisme, je garde des milliers de clichés, dont certains ont remporté des prix internationaux. Je garde un sentiment de frustration né de l’impossibilité de tout fixer. Ce qui a échappé à mon objectif s’est ancré en moi, au plus profond de moi. Des angoisses. Des souvenirs qui refont surface. Des nuits plus blanches que les autres.

A douze ans, au début de la guerre, je traîne avec les miliciens du quartier. Trop jeune pour me battre, je suis fasciné par les armes. Je ramasse les douilles des snipers que je leur rapporte. Ils rechargent celles qui sont utilisables et je fais des ceintures avec le reste.
Notre jeu préféré à mes potes et moi est de défier les snipers « ennemis » en traversant les rues exposées aux tirs, à vélo ou sur nos skateboards.

Puis ce furent les premiers morts. Plusieurs de nos combattants, mes aînés, des combattants à qui je voulais ressembler, mes héros, abattus comme des chiens par l’ennemi invisible.
A l’époque, pour moi, il y a les bons et les méchants. Les bons, c’est nous, les méchants, ceux qui nous tirent dessus. Tout le reste, c’était des histoires d’adultes.

Mes parents ne tarderont pas à m’extirper de cette folie.
Genève, Annemasse, Paris: des noms de villes qui font d’habitude rêver. Mais pas moi. Je n’ai pas les mêmes repères ni les mêmes rêves d’ados que mes camarades de classe. Alors qu’ils courent les filles moi je veux rentrer au Liban pour me battre.
A 16 ans, je réalise que je suis incapable de tuer, incapable de tirer sur un être vivant. Mes longs séjours en Europe m’ont changé. Mais la guerre ne me lâche plus, elle est en moi.
Un appareil photo discrètement « emprunté » à mon père remplacera alors la Kalachnikov.

L’invasion israélienne sera ma première expérience. Aller à l’encontre de militaires qui occupent mon pays afin de les prendre en photo me remue l’estomac.

J’apprends à être neutre, je jongle avec mes deux nationalités pour traverser les différents barrages, j’emprunte des prénoms de différentes religions.

J’échappe à des enlèvements, je négocie une photo un pistolet sur la tempe, je me fais tirer dessus. Bref, je flirte avec la mort.

Pendant ces années, j’ai ramassé des blessés, enjambé des cadavres, partagé le repas d’assassins et de criminels, me suis réveillé au son des voitures piégées et me suis couché au son du canon. Alors que d’autres faisaient des photos de mariages je me spécialisais dans les enterrements.

J’ai aussi découvert un peuple aveuglé par des politiciens et des religieux sans foi ni loi qui se déchire du Nord au Sud, les affrontements à n’en plus finir entre chrétiens et musulmans, chrétiens et druzes, chiites et palestiniens, chiites et druzes, puis entre chiites et finalement entre chrétiens.
Et je n’ai pu m’empêcher de verser des larmes. Jusqu’à l’incompréhension, jusqu’au dégoût.

Les mots de mon silence – Patricia HAKIM 

Patricia Hakim – Les mots de mon silence, éditions Noir Blanc etc… Beyrouth 2015 (187 pages).

C’est l’histoire d’un « destin », un parcours qui a déraillé dans le Beyrouth des années sombres d’une guerre si peu civile. L’itinéraire d’une enfant de la radio qui, la faute à une monumentale, tragique erreur médicale, ne peut plus faire de la radio. Ne peut plus utiliser sa voix. Entre dans un tunnel interminable de complications médicales et de traitements chirurgicaux… dans un trompe-la-mort permanent où « Je » devient « Elle ». Où le temps devient attentes à dompter, silences qui piaffent… de hurler la vie et l’injustice!
On commence à lire d’un trait, presque sans respirer, en silence. On veut savoir, on veut entrer dans son silence.
Impresssion de m’être mise en condition pour lire ce livre, ces mots-là; d’avoir préparé le moment pour ressentir, comprendre ses silences et ses attentes. Peut-être se prépare-t-on à l’abord de tout livre de façon différente, comme pour entrer à chaque fois dans un nouvel univers?

Je note des mots-clés, des passages:
« J’ai peur, c’est tout
hôpital odieux
je saurai relever le défi
mimer le sourire tant attendu, concevoir un masque
je me vois rire et une cascade de toutes les couleurs retentit à mes oreilles
la petite croix
néant, compassion, cruels
la plaie est très belle!
le ça c’était MA voix
Mais moi, la vie sans voix je n’en veux pas…Point barre! En vain…
Mon père… les larmes d’un homme sont symbole d’amour et d’affection, jamais de faiblesse. »
On lit, on suit chaque événement, élément, douleur de l’auteure, on a mal avec elle, on s’identifie à son calvaire, on assiste à un tournant:
« Je n’écoute plus…Doucement, très doucement, je quitte ce corps étendu sur ce lit d’hôpital. Je me réfugie dans un coin de la chambre et regarde la scène qui s’y produit, en silence, comme un film muet…
Je deviens Elle ». (p.56)
Elle, « elle chante de nouveau… Elle veut retourner dans son corps, se blottir dans son coeur… se réveiller de ce cauchemar qui avait trop, beaucoup trop duré! (p.57)
Elle était prête à tout. « Tout, pourvu que le nerf prenne vie » (p.74).
Son rapport au temps est hargneux, rêche, jamais soumis. Et les mots sont pesés, soupesés, vrais, nullement aigris… malgré le tunnel sans fin d’attentes, essais, exercices, orthophonie, espoirs, désespoirs pendant des années. « Elle conjuguait le verbe attendre en silence » (p. 84).
Nouvelle chirugie suite à une sténose, un mois entier aux soins intensifs, complètement isolée, seule. « Elle était indifférente à tout… Elle ne disait rien… (…) Elle s’était enfermée dans un monde de silence dont la porte était verrouillée » (p.97), inaccessible à tous, sauf à son frère.
« Dégâts, dis-tu? Je t’adore… (…) Dégâts, atteintes, destructions. Destruction d’un avenir, démolition d’une carrière, ravage d’une vie » (p. 105).
Et puis encore:
« Vous parlez de moi à la troisième personne comme si je n’étais plus avec vous, comme si je n’existais plus. Voilà… j’étais devenue une autre, une Elle » (p. 107).
La descente vers le fond est continue, elle ne se retrouve plus, « Elle » a gommé son « Je » – littéralement la première personne en elle-même.

L’ouvrage est construit en deux rythmes, deux temps.
On lit la première étape, de façon haletante, inquiète. Le passage à la deuxième étape de la reconstruction d’elle-même, de sa vie part d’un énorme rire libérateur… aussi pour le lecteur, là où les rôles semblent inversés, où le psy se confie à sa patiente!

Nouvelle chirurgie aux Etats-Unis et retour. Un déclic se produit, elle se sort d’elle-même, se trouve très occupée, veut enfin se prendre complètement en main : « Le temps (est devenu) son complice. La tolérance, son arme » (p. 129).

« Elle se forgeait une nouvelle Elle » (p. 130) : à partir de ce moment, on lit de manière plus calme, rejoignant la « pacification » intérieure de l’auteure qui a su puiser, trouver des ressources ancrées très profondément pour littéralement re-vivre, vivre à nouveau.
Ce livre est une leçon de vie, de courage. Je le referme avec un sentiment fort et simple: c’est beau, la vie!

Souha TARRAF

Tripoli, la ville et le cosmopolitisme. Dr. Antoine COURBAN (Souha TARRAF)

Conférence « Tripoli dans le réseau des villes méditerranéennes » (28-03-2015)
C’était un vendredi de la fin mars en fin d’après-midi à l’Université Arabe de Tripoli,  un ensemble de bâtiments massifs construits face à la mer. Nous sommes dans un amphithéâtre flambant neuf et devant un parterre de gens « respectables » (des étudiants, des médecins, des universitaires…), un échantillon de l’intelligentia de la grande ville du nord, Dr. Courban va parler dans un arabe parfait de Tripoli – sa ville natale, la ville de son enfance – « au sein du réseau des villes méditerranéennes ». Et plus précisément, de la ville méditerranéenne cosmopolite incarnée par Tripoli : cet énoncé m’enchante… il ne s’agira pas de cours ni magistral ni classique sur la place et le rôle de cette ville dans le fonctionnement des espaces urbains de la Méditerranée, description, cartes et chiffres à l’appui!

[Rien que ça, Tripoli la cosmopolite! …Et me reviennent les mots nostalgiques de Philippe Kandelaft:

« Je cherche le présent

qui me renvoie le passé

tant il est absence

alors qu’il est bien vivant.

C’est le chemin de l’école,

parcouru à pied,

sous la pluie, sous le soleil,

éternel chemin de l’avenir,

avec pour seuls témoins,

tantôt le silence, tantôt les commerces,

quelques voitures qui tentent

de trouver leur route

dans les embouteillages quotidiens,

les pavés, un bâtiment, un arbre,

un homme, une femme, un artisan,

le changeur, le pharmacien, le serrurrier…

(…)

Eternel chemin que celui de l’école,

enfoui dans le brouhaha

des marchands ambulants

et les klaxons des voitures,

aujourd’hui englouti par la vague déferlante

du silence. »

(Ph. KANDELAFT, Emprisonné dans mes souvenirs, in « Syllabes décousues », Dar an-Nahar 2005, page 108-110)

En ces temps troublés où le nom de « Tripoli » a souvent été réduit à des axes (mahawir) d’affrontement, où la ville a été divisée, écartelée entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen, deux organismes que « les gens de la ville » réfutent, par ailleurs, comme faisant partie de l’ensemble urbain! Elles sont tolérées comme étant tout au plus des parties extérieures, rajoutées… comme des étrangères.]

Dr. Courban trace sa route calmement et évoque la Mare Nostrum devant un public attentionné, peu habitué d’entendre de tels mots et auteurs mêlés à leur ville et leur région: l’exposé commence par une citation de Calvino, Les villes invisibles… Je rêve! Calvino en arabe, à Tripoli et à propos de Tripoli!

A l’instar de Calvino – sur La Ville (Venise) jamais nommée et toujours en filigrane – chacun porte en lui « sa ville » , « sa » Venise à lui.

Quant à la Venise de Kublai Khan…

« – Sire, désormais je t’ai parlé de toutes les villes que je connais.

-Il en reste une dont tu ne parles jamais.

Marco Polo baissa la tête.

-Venise, dit le Khan.

Marco sourit.

– Chaque fois que je fais la description d’une ville, je dis quelque chose de Venise.

– Quand je t’interroge sur d’autres villes, je veux t’entendre parler d’elles. Et de Venise, quand je t’interroge sur Venise.

– Pour distinguer les qualités des autres, je dois partir d’une première ville qui reste implicite. Pour moi c’est Venise. » (extrait lu en arabe)

Dr. Courban commence par rappeler que Tripoli fait partie du réseau des villes du programme EuroMed créé en 1995, sans résultats concrets: à une conférence tenue récemment à Livourne, il a proposé un véritable plan Marshall pour Tripoli et pour toutes les villes du bassin méditerranéen – pour qu’un véritable Mare Nostrum renaisse, re-émerge « de toutes ces ruines ».

[Où les mots se chargent brusquement de significations inattendues, l’Histoire étant une course éternelle dans l’espace-temps: la conférence s’est tenue quelques jours avant la mort par noyade de plusieurs centaines de migrants fuyant la misère, la guerre et toutes ses horreurs en pleine Méditerranée…]

L’interrogation lancinante de l’auteur est celle-ci:   » Qu’est-ce qui émergera de toutes ces ruines?  » en ces temps destructeurs des villes et des convictions du vivre-ensemble. L’exposé est pluri-disciplinaire (et avec quel bonheur!) et très érudit.

Antoine Courban encourage une « vision prospective » – un rêve ? – qui repose sur quelques axes majeurs : la défense de la Méditerranée comme mer ouverte au coeur d’une région aujourd’hui en feu, l’association et la coopération entre les pays du bassin méditerraéen, l’amélioration et la défense de la vie commune et enfin la mise en pratique et le développement de tous types de coopération « interne » – notamment la mise en réseau des villes de Méditerranée, pas moins!

Il oppose la reconstruction à la violence… parce qu’au final il n’y a pas d’autre choix que reconstruire et vivre-ensemble!

Il part d’un constat général: les villes du nord de la Méditerranée s’ouvrent vers un véritable cosmopolitisme et une dynamique culturelle couplés avec un important essor économique – au sein de la culture-monde. A l’opposé, les villes du sud de la Méditerranée s’enfoncent dans la nuit des obscurantismes de tous types et dans les difficultés économiques.

Le sens même de la ville est aujourd’hui en danger, la ville comme lieu des identités ouvertes, cosmopolites.

Si Tripoli est La Ville d’Antoine Courban, Beyrouth est sa ville de résidence et de travail; or ces deux villes en particulier tentent depuis 1975 de résister aux obscurantismes religieux.

Beyrouth et Tripoli ont vécu un véritable urbicide, c’est-à-dire littéralement  (tout comme Sarajevo en 1994, Damas, Alep, Homs aujourd’hui) un crime contre la ville.

« L’urbicide avait été pratiqué sur Beyrouth et le Liban depuis 1975. A partir de 1990 et des accords de Taëf, les forces de la badiya (bédouinité) et de la assabiya (esprit de corps) ont tout fait pour empêcher la résurgence de l’espace urbain. Ce rituel urbicide a culminé en 2005 par les assassinats pratiqués sur des figures éminemment symboliques de l’urbanité cosmopolite et non du particularisme identitaire. (…) La stagnation libanaise actuelle n’est rien d’autre que l’acharnement à empêcher tout épanouissement de l’espace urbain, donc de l’état de droit, au profit des territoires identitaires contrôlés par la bonne volonté d’individus, forts en gueule, qui se voient eux-mêmes comme la quintessence du corps collectif dont ils émanent. »

Tout se passe « comme si la ville était l’ennemi parce qu’elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme » (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, 1997, Editions Descartes & Cie, Paris)

Extraits de l’article « L’indispensable mise à mort de la ville », page Echos de l’Agora in L’Orient-Le Jour, vendredi 13 juillet 2012, p.5  (publiée sur la page Facebook/Notes de Dr. Courban)

Ghassan Tuéni a protégé ce sens de la ville ouverte, cosmopolite envers et contre toutes les généralisations politiques hâtives qui ne (re)connaissent pas le sens de la citadinité, et qui fonctionnent par oppositions:

– l’individu (le singulier) vs le groupe (le collectif)

– l’identité vs la citoyenneté

– la ville vs la campagne, la région

L’auteur relève deux axes ou principes majeurs: celui de l’appartenance (menha intima2i) et celui de l’humain/l’humanisme (menha insâni)

Question: en ce 21ème siècle si mal entamé, contre qui/quoi protéger les minorités? L’axe de l’appartenance, aux deux plans individuel et collectif, résistera-t-il aux totalitarismes en cours? Comment restaurer la « convivance » c’est-à-dire le vivre-ensemble, la coexistence sociétale sinon par le pardon et la réconciliation?

La conclusion d’Antoine Courban, en forme de proposition, est claire: il prône l’établissement d’une citoyenneté basée sur le droit et non sur l’identité.
En effet le droit est à la base de (la construction de) la ville, de l’urbanité… au fond, de toute la civilité!

Les accords de Taef ont été un cadre pour le retour à la vie civile, collective, citoyenne, urbaine. Ces accords que la politologue Elizabeth Picard nommait avec raison une « coquille…vide ».

A l’échelle de Tripoli et de tout le Liban, Antoine Courban fait le pari du cosmopolitisme comme axe porteur de l’urbain, de la civilité, de la citadinité (sachant que dans un pays aussi petit géographiquement, la frontière urbain-rural est aujourd’hui quasiment virtuelle, très mince, avec une communication et une circulation continues!)

Au total, penser/panser la ville libanaise et méditerranéenne dans un cadre cosmopolite « assumé » a été le projet de Dr Courban tel qu’exposé à l’Université Arabe de Tripoli, dans une pensée riche et érudite transcrite ici seulement dans ses grandes lignes; un exposé non pas surréaliste mais lumineux!