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Conférence « Tripoli dans le réseau des villes méditerranéennes » (28-03-2015)
C’était un vendredi de la fin mars en fin d’après-midi à l’Université Arabe de Tripoli,  un ensemble de bâtiments massifs construits face à la mer. Nous sommes dans un amphithéâtre flambant neuf et devant un parterre de gens « respectables » (des étudiants, des médecins, des universitaires…), un échantillon de l’intelligentia de la grande ville du nord, Dr. Courban va parler dans un arabe parfait de Tripoli – sa ville natale, la ville de son enfance – « au sein du réseau des villes méditerranéennes ». Et plus précisément, de la ville méditerranéenne cosmopolite incarnée par Tripoli : cet énoncé m’enchante… il ne s’agira pas de cours ni magistral ni classique sur la place et le rôle de cette ville dans le fonctionnement des espaces urbains de la Méditerranée, description, cartes et chiffres à l’appui!

[Rien que ça, Tripoli la cosmopolite! …Et me reviennent les mots nostalgiques de Philippe Kandelaft:

« Je cherche le présent

qui me renvoie le passé

tant il est absence

alors qu’il est bien vivant.

C’est le chemin de l’école,

parcouru à pied,

sous la pluie, sous le soleil,

éternel chemin de l’avenir,

avec pour seuls témoins,

tantôt le silence, tantôt les commerces,

quelques voitures qui tentent

de trouver leur route

dans les embouteillages quotidiens,

les pavés, un bâtiment, un arbre,

un homme, une femme, un artisan,

le changeur, le pharmacien, le serrurrier…

(…)

Eternel chemin que celui de l’école,

enfoui dans le brouhaha

des marchands ambulants

et les klaxons des voitures,

aujourd’hui englouti par la vague déferlante

du silence. »

(Ph. KANDELAFT, Emprisonné dans mes souvenirs, in « Syllabes décousues », Dar an-Nahar 2005, page 108-110)

En ces temps troublés où le nom de « Tripoli » a souvent été réduit à des axes (mahawir) d’affrontement, où la ville a été divisée, écartelée entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen, deux organismes que « les gens de la ville » réfutent, par ailleurs, comme faisant partie de l’ensemble urbain! Elles sont tolérées comme étant tout au plus des parties extérieures, rajoutées… comme des étrangères.]

Dr. Courban trace sa route calmement et évoque la Mare Nostrum devant un public attentionné, peu habitué d’entendre de tels mots et auteurs mêlés à leur ville et leur région: l’exposé commence par une citation de Calvino, Les villes invisibles… Je rêve! Calvino en arabe, à Tripoli et à propos de Tripoli!

A l’instar de Calvino – sur La Ville (Venise) jamais nommée et toujours en filigrane – chacun porte en lui « sa ville » , « sa » Venise à lui.

Quant à la Venise de Kublai Khan…

« – Sire, désormais je t’ai parlé de toutes les villes que je connais.

-Il en reste une dont tu ne parles jamais.

Marco Polo baissa la tête.

-Venise, dit le Khan.

Marco sourit.

– Chaque fois que je fais la description d’une ville, je dis quelque chose de Venise.

– Quand je t’interroge sur d’autres villes, je veux t’entendre parler d’elles. Et de Venise, quand je t’interroge sur Venise.

– Pour distinguer les qualités des autres, je dois partir d’une première ville qui reste implicite. Pour moi c’est Venise. » (extrait lu en arabe)

Dr. Courban commence par rappeler que Tripoli fait partie du réseau des villes du programme EuroMed créé en 1995, sans résultats concrets: à une conférence tenue récemment à Livourne, il a proposé un véritable plan Marshall pour Tripoli et pour toutes les villes du bassin méditerranéen – pour qu’un véritable Mare Nostrum renaisse, re-émerge « de toutes ces ruines ».

[Où les mots se chargent brusquement de significations inattendues, l’Histoire étant une course éternelle dans l’espace-temps: la conférence s’est tenue quelques jours avant la mort par noyade de plusieurs centaines de migrants fuyant la misère, la guerre et toutes ses horreurs en pleine Méditerranée…]

L’interrogation lancinante de l’auteur est celle-ci:   » Qu’est-ce qui émergera de toutes ces ruines?  » en ces temps destructeurs des villes et des convictions du vivre-ensemble. L’exposé est pluri-disciplinaire (et avec quel bonheur!) et très érudit.

Antoine Courban encourage une « vision prospective » – un rêve ? – qui repose sur quelques axes majeurs : la défense de la Méditerranée comme mer ouverte au coeur d’une région aujourd’hui en feu, l’association et la coopération entre les pays du bassin méditerraéen, l’amélioration et la défense de la vie commune et enfin la mise en pratique et le développement de tous types de coopération « interne » – notamment la mise en réseau des villes de Méditerranée, pas moins!

Il oppose la reconstruction à la violence… parce qu’au final il n’y a pas d’autre choix que reconstruire et vivre-ensemble!

Il part d’un constat général: les villes du nord de la Méditerranée s’ouvrent vers un véritable cosmopolitisme et une dynamique culturelle couplés avec un important essor économique – au sein de la culture-monde. A l’opposé, les villes du sud de la Méditerranée s’enfoncent dans la nuit des obscurantismes de tous types et dans les difficultés économiques.

Le sens même de la ville est aujourd’hui en danger, la ville comme lieu des identités ouvertes, cosmopolites.

Si Tripoli est La Ville d’Antoine Courban, Beyrouth est sa ville de résidence et de travail; or ces deux villes en particulier tentent depuis 1975 de résister aux obscurantismes religieux.

Beyrouth et Tripoli ont vécu un véritable urbicide, c’est-à-dire littéralement  (tout comme Sarajevo en 1994, Damas, Alep, Homs aujourd’hui) un crime contre la ville.

« L’urbicide avait été pratiqué sur Beyrouth et le Liban depuis 1975. A partir de 1990 et des accords de Taëf, les forces de la badiya (bédouinité) et de la assabiya (esprit de corps) ont tout fait pour empêcher la résurgence de l’espace urbain. Ce rituel urbicide a culminé en 2005 par les assassinats pratiqués sur des figures éminemment symboliques de l’urbanité cosmopolite et non du particularisme identitaire. (…) La stagnation libanaise actuelle n’est rien d’autre que l’acharnement à empêcher tout épanouissement de l’espace urbain, donc de l’état de droit, au profit des territoires identitaires contrôlés par la bonne volonté d’individus, forts en gueule, qui se voient eux-mêmes comme la quintessence du corps collectif dont ils émanent. »

Tout se passe « comme si la ville était l’ennemi parce qu’elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme » (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, 1997, Editions Descartes & Cie, Paris)

Extraits de l’article « L’indispensable mise à mort de la ville », page Echos de l’Agora in L’Orient-Le Jour, vendredi 13 juillet 2012, p.5  (publiée sur la page Facebook/Notes de Dr. Courban)

Ghassan Tuéni a protégé ce sens de la ville ouverte, cosmopolite envers et contre toutes les généralisations politiques hâtives qui ne (re)connaissent pas le sens de la citadinité, et qui fonctionnent par oppositions:

– l’individu (le singulier) vs le groupe (le collectif)

– l’identité vs la citoyenneté

– la ville vs la campagne, la région

L’auteur relève deux axes ou principes majeurs: celui de l’appartenance (menha intima2i) et celui de l’humain/l’humanisme (menha insâni)

Question: en ce 21ème siècle si mal entamé, contre qui/quoi protéger les minorités? L’axe de l’appartenance, aux deux plans individuel et collectif, résistera-t-il aux totalitarismes en cours? Comment restaurer la « convivance » c’est-à-dire le vivre-ensemble, la coexistence sociétale sinon par le pardon et la réconciliation?

La conclusion d’Antoine Courban, en forme de proposition, est claire: il prône l’établissement d’une citoyenneté basée sur le droit et non sur l’identité.
En effet le droit est à la base de (la construction de) la ville, de l’urbanité… au fond, de toute la civilité!

Les accords de Taef ont été un cadre pour le retour à la vie civile, collective, citoyenne, urbaine. Ces accords que la politologue Elizabeth Picard nommait avec raison une « coquille…vide ».

A l’échelle de Tripoli et de tout le Liban, Antoine Courban fait le pari du cosmopolitisme comme axe porteur de l’urbain, de la civilité, de la citadinité (sachant que dans un pays aussi petit géographiquement, la frontière urbain-rural est aujourd’hui quasiment virtuelle, très mince, avec une communication et une circulation continues!)

Au total, penser/panser la ville libanaise et méditerranéenne dans un cadre cosmopolite « assumé » a été le projet de Dr Courban tel qu’exposé à l’Université Arabe de Tripoli, dans une pensée riche et érudite transcrite ici seulement dans ses grandes lignes; un exposé non pas surréaliste mais lumineux!

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