Patricia Hakim – Les mots de mon silence, éditions Noir Blanc etc… Beyrouth 2015 (187 pages).

C’est l’histoire d’un « destin », un parcours qui a déraillé dans le Beyrouth des années sombres d’une guerre si peu civile. L’itinéraire d’une enfant de la radio qui, la faute à une monumentale, tragique erreur médicale, ne peut plus faire de la radio. Ne peut plus utiliser sa voix. Entre dans un tunnel interminable de complications médicales et de traitements chirurgicaux… dans un trompe-la-mort permanent où « Je » devient « Elle ». Où le temps devient attentes à dompter, silences qui piaffent… de hurler la vie et l’injustice!
On commence à lire d’un trait, presque sans respirer, en silence. On veut savoir, on veut entrer dans son silence.
Impresssion de m’être mise en condition pour lire ce livre, ces mots-là; d’avoir préparé le moment pour ressentir, comprendre ses silences et ses attentes. Peut-être se prépare-t-on à l’abord de tout livre de façon différente, comme pour entrer à chaque fois dans un nouvel univers?

Je note des mots-clés, des passages:
« J’ai peur, c’est tout
hôpital odieux
je saurai relever le défi
mimer le sourire tant attendu, concevoir un masque
je me vois rire et une cascade de toutes les couleurs retentit à mes oreilles
la petite croix
néant, compassion, cruels
la plaie est très belle!
le ça c’était MA voix
Mais moi, la vie sans voix je n’en veux pas…Point barre! En vain…
Mon père… les larmes d’un homme sont symbole d’amour et d’affection, jamais de faiblesse. »
On lit, on suit chaque événement, élément, douleur de l’auteure, on a mal avec elle, on s’identifie à son calvaire, on assiste à un tournant:
« Je n’écoute plus…Doucement, très doucement, je quitte ce corps étendu sur ce lit d’hôpital. Je me réfugie dans un coin de la chambre et regarde la scène qui s’y produit, en silence, comme un film muet…
Je deviens Elle ». (p.56)
Elle, « elle chante de nouveau… Elle veut retourner dans son corps, se blottir dans son coeur… se réveiller de ce cauchemar qui avait trop, beaucoup trop duré! (p.57)
Elle était prête à tout. « Tout, pourvu que le nerf prenne vie » (p.74).
Son rapport au temps est hargneux, rêche, jamais soumis. Et les mots sont pesés, soupesés, vrais, nullement aigris… malgré le tunnel sans fin d’attentes, essais, exercices, orthophonie, espoirs, désespoirs pendant des années. « Elle conjuguait le verbe attendre en silence » (p. 84).
Nouvelle chirugie suite à une sténose, un mois entier aux soins intensifs, complètement isolée, seule. « Elle était indifférente à tout… Elle ne disait rien… (…) Elle s’était enfermée dans un monde de silence dont la porte était verrouillée » (p.97), inaccessible à tous, sauf à son frère.
« Dégâts, dis-tu? Je t’adore… (…) Dégâts, atteintes, destructions. Destruction d’un avenir, démolition d’une carrière, ravage d’une vie » (p. 105).
Et puis encore:
« Vous parlez de moi à la troisième personne comme si je n’étais plus avec vous, comme si je n’existais plus. Voilà… j’étais devenue une autre, une Elle » (p. 107).
La descente vers le fond est continue, elle ne se retrouve plus, « Elle » a gommé son « Je » – littéralement la première personne en elle-même.

L’ouvrage est construit en deux rythmes, deux temps.
On lit la première étape, de façon haletante, inquiète. Le passage à la deuxième étape de la reconstruction d’elle-même, de sa vie part d’un énorme rire libérateur… aussi pour le lecteur, là où les rôles semblent inversés, où le psy se confie à sa patiente!

Nouvelle chirurgie aux Etats-Unis et retour. Un déclic se produit, elle se sort d’elle-même, se trouve très occupée, veut enfin se prendre complètement en main : « Le temps (est devenu) son complice. La tolérance, son arme » (p. 129).

« Elle se forgeait une nouvelle Elle » (p. 130) : à partir de ce moment, on lit de manière plus calme, rejoignant la « pacification » intérieure de l’auteure qui a su puiser, trouver des ressources ancrées très profondément pour littéralement re-vivre, vivre à nouveau.
Ce livre est une leçon de vie, de courage. Je le referme avec un sentiment fort et simple: c’est beau, la vie!

Souha TARRAF

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