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11096447_10152692986217471_211091647270575280_nJe traîne mes boîtiers et mes objectifs à la recherche de conflits et de crises depuis plus de trente ans. Le Liban, mon pays d’origine, déchiré par la guerre civile, l’Irak, la Palestine, l’Egypte la Libye… J’ai même franchi les frontières du monde arabe pour aller voir comment d’autres peuples vivent sous le fracas des armes, de Sarajevo à Kaboul et Kandahar en passant par Mogadiscio.

De ces trente années de photojournalisme, je garde des milliers de clichés, dont certains ont remporté des prix internationaux. Je garde un sentiment de frustration né de l’impossibilité de tout fixer. Ce qui a échappé à mon objectif s’est ancré en moi, au plus profond de moi. Des angoisses. Des souvenirs qui refont surface. Des nuits plus blanches que les autres.

A douze ans, au début de la guerre, je traîne avec les miliciens du quartier. Trop jeune pour me battre, je suis fasciné par les armes. Je ramasse les douilles des snipers que je leur rapporte. Ils rechargent celles qui sont utilisables et je fais des ceintures avec le reste.
Notre jeu préféré à mes potes et moi est de défier les snipers « ennemis » en traversant les rues exposées aux tirs, à vélo ou sur nos skateboards.

Puis ce furent les premiers morts. Plusieurs de nos combattants, mes aînés, des combattants à qui je voulais ressembler, mes héros, abattus comme des chiens par l’ennemi invisible.
A l’époque, pour moi, il y a les bons et les méchants. Les bons, c’est nous, les méchants, ceux qui nous tirent dessus. Tout le reste, c’était des histoires d’adultes.

Mes parents ne tarderont pas à m’extirper de cette folie.
Genève, Annemasse, Paris: des noms de villes qui font d’habitude rêver. Mais pas moi. Je n’ai pas les mêmes repères ni les mêmes rêves d’ados que mes camarades de classe. Alors qu’ils courent les filles moi je veux rentrer au Liban pour me battre.
A 16 ans, je réalise que je suis incapable de tuer, incapable de tirer sur un être vivant. Mes longs séjours en Europe m’ont changé. Mais la guerre ne me lâche plus, elle est en moi.
Un appareil photo discrètement « emprunté » à mon père remplacera alors la Kalachnikov.

L’invasion israélienne sera ma première expérience. Aller à l’encontre de militaires qui occupent mon pays afin de les prendre en photo me remue l’estomac.

J’apprends à être neutre, je jongle avec mes deux nationalités pour traverser les différents barrages, j’emprunte des prénoms de différentes religions.

J’échappe à des enlèvements, je négocie une photo un pistolet sur la tempe, je me fais tirer dessus. Bref, je flirte avec la mort.

Pendant ces années, j’ai ramassé des blessés, enjambé des cadavres, partagé le repas d’assassins et de criminels, me suis réveillé au son des voitures piégées et me suis couché au son du canon. Alors que d’autres faisaient des photos de mariages je me spécialisais dans les enterrements.

J’ai aussi découvert un peuple aveuglé par des politiciens et des religieux sans foi ni loi qui se déchire du Nord au Sud, les affrontements à n’en plus finir entre chrétiens et musulmans, chrétiens et druzes, chiites et palestiniens, chiites et druzes, puis entre chiites et finalement entre chrétiens.
Et je n’ai pu m’empêcher de verser des larmes. Jusqu’à l’incompréhension, jusqu’au dégoût.

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