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 (Chronique Impression, publiée dans l’Orient le Jour, le 09 Avril 2015 en vue de la « commémoration » du 40ème anniversaire du début de la guerre libanaise, un 13 avril 1975)

Lundi prochain, ce sera comme un anniversaire pour nous, libanais.

Pour le commencement d’une guerre dont on croira longtemps ne jamais voir la fin, il n’y a certes pas de quoi sabrer le champagne. Il n’empêche. Ce long épisode sanglant, entre douleur et chaos, révéla le Liban à lui-même. Ce pays doté depuis 1943 d’une Constitution basée sur la représentation confessionnelle s’était montré, jusque-là, bizarrement efficace.

Les glorieuses années 60 le prouvent. Avec un niveau d’éducation et d’instruction parmi les plus élevés de la région, la population était relativement prospère et la liberté d’expression sacrée. Dans un environnement obsédé par la censure, le Liban était le lieu de tous les débats, le refuge des intellectuels arabes et la soupape par laquelle se dégageaient les rancœurs des peuples voisins.

La pluralité qui le caractérise encore en avait fait un pays d’accueil pour les opprimés, des Arméniens aux Kurdes en passant par les Syriens chassés par leurs dictatures successives, et jusqu’aux Palestiniens qui ne comprirent hélas rien aux règles tacites de bonne entente qui régissaient ce petit monde hétéroclite. L’implantation de ces derniers dans des camps jouissant d’extraterritorialité faussa la donne.

Ni invités ni bienvenus dans ces conditions particulières, leur présence toxique révéla l’hostilité et la méfiance que les communautés libanaises gardaient enfouies, les unes envers les autres. Leur Constitution atypique devint dysfonctionnelle. Comme rongé par une maladie auto-immune, le grand corps libanais se dévora lui-même.

C’est pourtant en vertu de ce mal que nous sommes, toutes générations confondues, ce que nous sommes aujourd’hui : combatifs mais inquiets, désabusés mais pleins d’espoir, pacifistes mais enragés, tolérants mais sur nos gardes, appelant la laïcité de nos vœux mais réfugiés dans le giron communautaire à la moindre alerte, attachés à nos racines mais toujours prêts au départ.

Autant de paradoxes qui génèrent une étonnante énergie créative et une vitalité sans pareille. Peut-être une préfiguration optimiste de la réalité du monde dans les prochaines années.

13 avril 1975 au Liban. À peine un spasme de l’histoire au cours d’un mois qui aura vu la chute de Phnom Penh et la dictature de Pol Pot, la chute de Saigon et la fin tragique de la guerre du Vietnam, la mort de Tchang Kaï-chek et dans un autre ordre celle de Josephine Baker et de Mike Brant.

Bientôt disparaîtront Zouzou et Fady, Mohammad, Georgy, Hassan et Abboud. Des rues porteront parfois leurs noms dans le nouvel ordre national, mais le temps les effacera quand même. Leurs mères garderont leurs portraits dans des cadres de bois, posés sur la dentelle qui recouvre une étagère du « dressoir ». Avec parfois quelques fleurs d’avril. C’est tout.

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