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 « Daech menace Palmyre et l’Eglise maronite menace la Qadicha… Renan avait dit : « Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. » Mais apparemment d’une part comme de l’autre, le passé, c’est-a-dire l’héritage historique, culturel, social, religieux, artistique, émotionnel, c’est à aplanir, à supprimer, de même que les montagnes érodées par les carrières, les forêts dévastées, le littoral muré viennent scander la rengaine implacable de ces gens-là, le néant ou l’argent ; le néant et l’argent… »

Jana TAMER (Facebook, 14 mai 2015)

 

Cette réflexion m’a profondément interpellée, en particulier au sujet de Daesh, acronyme arabe de cette mouvance de terreur et de violence qui se fait appeler « Etat Islamique ».  Pourquoi laisse-t-on la région s’enfoncer dans l’obscurantisme, le vil et la médiocrité la plus crasse?

Et qui est-il, ce « on »?!

C’est la société civile internationale (individus et ONG) et les instances politiques, diplomatiques et culturelles.

Nous le savons très bien, J.-P. Luizard l’a clairement analysé, Daesh a recours à des actions traumatisantes et choquantes, qui font (r)appel à des gestes primitifs – immoler des personnes par le feu, tuer ses victimes en les décapitant à l’arme blanche, crucifier des Chrétiens, détruire des bibliothèques et saccager des sites archéologiques des plus précieux au monde. [A quoi sert-il de réagir a posteriori, comme ici en France, lorsque le mal est fait?!] Et toujours dans un cérémonial filmé et téléchargé sur Youtube, Twitter et tous types de supports. Un objectif est clair : terroriser, traumatiser, impressionner (et attirer!) les publics occidentaux. Daesh veut DEFIER le monde.

Ce sont les armes de « communication du faible » décrypte François Burgat: « quand on est en situation dominante, on n’a pas à essayer de dominer l’adversaire » –  en comparant Daesh et l’action meurtrière à grande échelle du régime syrien (entretien RFI, 3-9-2014, cité par N. Hénin dans Jihad Academy, 2015, Fayard, p. 107-108) : choisir des actions-choc, effectuer des opérations traumatisantes pour l’ensemble de la planète, dominer les esprits déroutés par les révolutions technologiques et culturelles en cours. Oui mais ces armes restent meurtrières et destructrices et il faut essayer d’y faire face sur un pied d’égalité, comme le souligne la Directrice Générale de l’Unesco, Irina Bokova, en lançant depuis Beyrouth la campagne #Unite4Heritage.

« De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenances: français, catholiques, juifs, protestants, musulmans, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés…, nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, un parti, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé. Ceux qui restent s’effilochent » (Michel Serres, p.15, 2012 Petite Poucette, éd. le Pommier).

Cette analyse du philosophe français est valable transposée sous toutes les lattitudes ; en effet, en moins d’une génération, Internet a dynamité les liens sociaux, culturels, politiques, territoriaux anciens. Daesh l’a bien compris  : les repères et les rapports des individus aux collectivités sont en plein bouleversement. Dans ces interstices de vide ou de flottement social, culturel/identitaire etc. s’infiltrent les images les plus horribles de notre déshumanisation, celle-là même que Daesh symbolise et matérialise en même temps.

Alors, est-ce verser dans la paranoïa ou le complotisme ou même l’arabisme orgueilleux que de se poser cette question-là, la répéter: pourquoi laisse-t-on faire Daesh?!

Il ne s’agit de ma part ni d’un accès de parano, ni d’une complotite, ni d’une vague arabi-nostalgie sur le « malheur arabe »!

Je ne suis pas analyste en relations internationales, je veux juste comprendre en tant que citoyenne libanaise et du monde. Assez de passivité derrière nos beaux écrans aux infos lissées, rabotées, pré-digérées où la coupe de cheveux ou bien le tatouage d’un footballeur-star attire plus de « like » et d’attentions que l’explosion de voitures piégées à Baghdad ou Alep!

Les événements qui ont cours depuis plusieurs années dans cette région du monde me/nous posent question à quatre niveaux, qui sont autant de niveaux de responsabilité :

1 – La responsabilité des pays occidentaux, c’est la plus aisée et commune à repérer : intérêts géostratégiques anciens liés au pétrole, rivalités de puissances, appui de dictatures sanguinaires sans aucune mauvaise conscience « humaniste », et j’en passe.

2 – La responsabilité des pays arabes, théâtres où se déroulent ces « événements ». Elle est très grande, le « diviser pour régner » a été pratiqué sans vergogne ni aucun niveau de conscience humaniste; et  sans parler aucunement d’une « politique arabe » qui n’existe pas, en dehors des nécessités de propagande des uns et des autres.

3 – La responsabilité des instances internationales, elles sont censées faire entendre et promouvoir la Raison, la Culture, l’Humanité. Où sont donc passés les Droits de l’Homme? Ne s’agit-il pas d’êtres humains en Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen et ailleurs, qui meurent sans aucun « droit » et sans raison? (et depuis quand meurt-on pour une raison?)

Où sont l’Unesco et l’Onu? A quoi servent donc ces institutions supra-nationales en dehors de compter les morts (et on ne sait même plus qui meurt, combien de gens meurent et pour quelle raison)? Elles sont sensées être au-dessus des intérêts égoïstes et « naturels » des Etats et des politiques!

Le HCR?! Il est là de manière palliative – comme les soins palliatifs en milieu hospitalier! – ; il ne résoud rien, il aide les réfugiés à survivre – littéralement (cf le « cas » palestinien, depuis 1948 avec l’UNRWA). Il suffit de voir comment vivent les civils syriens dans des camps de misère ou bien de s’informer; les documents, articles et photos de presse sont nombreux sur le sujet.

4 – Et puis quoi… où (en) est la conscience humaine? Où est la société civile, locale et mondiale?… Trop de « gros mots »… et pas d’action, même pas de réaction! (4ème niveau de responsabilité)

Daesh aurait-il gagné la bataille médiatique? Impressionner, faire peur… jusqu’à (nous) faire taire?

Le journaliste Nicolas Hénin trouve pour sa part des éléments de réponse à cette action nécessaire dans la diplomatie du politique : « L’humanitaire doit agir, car quel meilleur terreau pour l’extrémisme que le désespoir de populations entières? »  (Jihad Academy, p. 12) .

Pour l’appuyer et le compléter, il y a le point de vue des « citoyens du monde » – la société civile mondiale. Elle existe, individus et groupes divers à la fois dans le monde du virtuel (groupes Facebook, Whatsapp, Viber etc.) et dans le réel, via les ONG. Ces deux niveaux peuvent agir en combinant les deux supports, le « virtuel » avec le « réel », dans un autre type de diplomatie: celle de la pression de l’opinion citoyenne et civile mondiale sur les grands acteurs politiques et diplomatiques (institutions et Etats).

Comment? En ne gardant pas le silence! Parler, dénoncer, relayer les informations sur les civils – et non pas sur Daesh et leurs clones et acolytes!

Nous sommes à une époque où l’image, la prise de parole (orale, écrite) sont majeures dans le relais entre tous les citoyens du monde connectés. Il s’agit de mettre à profit l’outil Internet et tous les réseaux « sociaux » (par ordinateurs, tablettes et téléphones) pour promouvoir l’expression et la parole des gens, pour ne pas garder le silence face aux obscurantismes qui nous menacent. Le combat se trouve aussi là, dans le virtuel, l’un des terrains privilégiés et ciblés par Daesh et ses clones. A chacun d’agir et d’utiliser son pouce (dixit Michel Serres) et son clavier à bon escient.

Gardons la flamme allumée, maintenons donc le peu de Lumières qui nous reste!

Et en toute civilité.

P.S. : Voici un petit film de 1978 sur le site archéologique de Palmyre, inscrit au Patrimoine mondial de l’Humanité (Unesco).

Nous sommes au milieu du mois de mai 2015: les affrontements prévus sur le site de Palmyre ont commencé entre miliciens et mercenaires de Daesh/Etat Islamique et soldats de l’armée syrienne. Espérons qu’ils ne seront pas « réglés » par des bombardements aériens et la destruction du site. Espérons aussi qu’ils ne seront pas suivis par la complainte hypocrite de ceux qui, en Europe et aux Etats-Unis, veulent croire que « les dictatures peuvent constituer un rempart efficace contre l’extrémisme. (…) La dictature est en réalité à la fois le terreau et le carburant de l’extrémisme » (N. Hénin, déjà cité, p. 237). Une dictature qui pourra même prétendre, en toute impunité, agir pour sauver telles minorités en danger ou tel site archéologique menacé…

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