Femmes Yazidis 2

Deux femmes de la même famille yezidie, camp Amal – Espoir, Erbil (cliché Isabelle Morand-Hirsch, avril 2015)

Erbil, province autonome du Kurdistan, Irak, avril 2015.

Assise sur sa chaise en plastique, les jambes enflées, un œil aveugle – la faute au glaucome-, la vieille dame répète « Daech, Daech, Daech ». Accompagne ses mots du geste de l’égorgement. Elle refuse les photos, refuse d’être filmée. Pour ne pas mettre en danger ceux qui n’ont pu quitter son village et seraient peut-être encore vivants, là-bas au loin dans la plaine de Ninive. La caravane surchauffe déjà, la vieille dame, elle, a froid.

Vêtue de noir, emmitouflée dans un gilet, elle pleure sans discontinuer. Pendant plus d’une heure, je ne vois que son profil, ses larmes qui coulent. Et ce mouchoir qu’elle tortille entre ses doigts avant de le porter à ses yeux. Elle boit les paroles du prêtre qui célèbre la messe pascale en plein air, se signe, va communier, regagne sa chaise, tête baissée. Elle pleure encore. Dans le couloir qui mène à la grande pièce que deux familles se partagent, elle pleure toujours.

Dans l’encadrement d’une porte, une toute jeune femme au regard égaré. La silhouette, gracile, semble d’une extrême fragilité. Un coup de vent suffirait sans doute à la faire tomber. Elle est sans aucune nouvelle de son mari depuis huit mois. Il est resté là-bas, seul, loin d’elle…

Visage émacié, yeux creux, c’est une femme encore jeune mais devenue vieille en quelques minutes un jour d’août 2014. Dans le baraquement sombre où elle vit avec son mari et ses quatre enfants est accroché un portrait. Celui de sa fille de 3 ans et demi, kidnappée par un émir de Daech. Elle a dû abandonner son enfant, l’émir menaçant de la tuer. Christina, comme d’autres petites filles de Qaraqosh et d’ailleurs, a disparu. Destination probable : un marché aux esclaves sexuelles, comme celui de Mossoul. Les djihadistes y vendent les fillettes de 1 à 9 ans pour quelque 150 euros. Une surcôte est appliquée si la gamine a les yeux bleus.

Dans un préfabriqué sans fenêtres, sur un fin matelas en mousse, git un enfant de quatre ans qui ne mange plus depuis plusieurs jours. Sa maman se penche sur ce petit corps, une poupée de chiffon. Elle remonte une couverture marron et blanche sur les épaules du garçonnet aux yeux vides avant de me montrer un électro-encéphalogramme auquel je ne comprends rien si ce n’est l’anormalité du tracé. Prend-il un traitement ? La maman me fait comprendre qu’elle ne peut lui en donner que la moitié, faute d’argent. Je vais partir, quitter ce camp avec une boule au ventre et un triste pressentiment. Dans quelques semaines, quand je prendrais le soleil sur ma terrasse, Lucian sera-t-il encore vivant ?

Sa famille fait partie des plus précaires (oui, il existe une échelle de la précarité dans les camps) mais son père vient de me faire cadeau d’une petite bouteille d’eau. La refuser serait le vexer. C’est balech (gratuit) et puis c’est tout. Elle me guide vers sa caravane, un peu méfiante même si je viens de lui « signer » un contrat de confiance : je ne me servirai pas de ma caméra. Dans le préfabriqué où vit sa famille, elle me nourrit de concombre, de citron et de riz cuisiné dans une minuscule cuisine installée à l’extérieur. Je ne sais pas trop ce qu’est la peur, elle oui. Un peu d’arabe et beaucoup de gestes pour raconter la fuite, sa fuite vers le Kurdistan, l’installation chaotique, le passage de la tente à la caravane, le quotidien, les jours qui passent, l’ennui…

A l’heure où j’écris ces lignes, je frissonne en pensant à cette famille de Mossoul qui a perdu la même journée cinq de ses enfants. A cette maman qui a appris la mort de deux de ses fils, abattus d’une balle dans la tête par les djihadistes. Ils avaient 16 et 17 ans et le seul tort d’avoir l’âge de pouvoir prendre les armes et défendre leur communauté.

Originaires des régions de Mossoul et Qaraqosh, au nord de l’Irak, ces femmes sont chrétiennes, yézidis, shabaks… unies dans les malheurs qui frappent leurs communautés victimes des persécutions, des atrocités de djihadistes pour la plupart décérébrés de Daech. Faut-il en dresser une fois encore la liste terrifiante : décapitations, crucifixions, enterrements d’hommes et d’enfants vivants, vente des femmes et des fillettes, viols à répétition. Les récits des survivantes, qu’elles se soient enfuies ou aient été rachetées, sont au-delà de l’horreur.
Celles qui ont échappé à la grande entreprise de purification ethnique orchestrée par les sbires de l’autoproclamé calife Abou Bakr al-Baghadi, vivent aujourd’hui dans des camps, partageant un passé traumatisant et un quotidien qui ne l’est pas moins… Chaque jour est un combat, mené dans le petit espace parfois aveugle de leur tente ou de leur unique pièce d’habitation. Elles élèvent leurs enfants la plupart du temps non scolarisés dans des conditions extrêmes, font la tambouille sur des gazinières ou des réchauds hors d’âge au revêtement d’émail souvent carbonisé, trimballent des seaux de linges. Elles sont fatiguées ces femmes. Fatiguées du quotidien. Chaque jour qui passe voit s’éloigner la possibilité d’un retour chez elles.

Leurs époux, les hommes en général, se mentent-ils à eux-mêmes quand ils affirment : « Quand tout sera réglé, nous retournerons chez nous, nous reprendrons notre vie d’avant » ? Les femmes ne les contredisent pas. Mais loin des maris dont elles ne veulent pas tuer les espoirs, pendant ces discussions exclusivement féminines, leur opinion est souvent différente. Elles ont tout perdu. Leurs maisons ont été pillées… par leurs propres voisins. Leurs lieux de culte ont été dynamités ou rasés à coup de bulldozers. On a tué leurs racines et leur terre natale est rouge de sang.

Certaines Chrétiennes croient encore malgré tout au retour vers Qaraqosh. Certaines Yezidis veulent reprendre la route du Sinjar. J’ai peur pour elles, pour leurs illusions qui pourraient se fracasser sur les cases d’un échiquier régional où meurent les pions et prospèrent les fous…

Femmes Yazidis 1

Chrétiennes du camp de Ainkawa Mall à Erbil, il est aujourd’hui démantelé. Les familles habitent désormais dans des caravanes, toujours à Erbil. (cliché Isabelle Morand-Hirsch, avril 2015)

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