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02 juin 2005 – 02 juin 2015 : 10 ans depuis l’assassinat de Samir Kassir, 10 ans d’espérances déçues. Je relis des notes et messages de l’époque, rien à retoucher.

02 juin 2005: liberté, dignité, colère, attentes…

Tout naturellement, renaît sahat hurriyé : ce soir appel à réunion en mémoire de Samir Kassir sur la place de la liberté, j’aurai aimé y être, j’espère qu’il y aura beaucoup de gens. C’est étrange, comme si cet attentat renouait le fil (qui devenait) invisible avec le 14 mars, avec le 14 février. J’éprouve une profonde tristesse, mais malgré mon abattement je crois que comme pour la mort de Hariri, l’effet attendu par les criminels sera à l’inverse de leurs prévisions : non pas seulement l’abattement, non pas la peur mais au contraire l’explosion, la colère. Le dernier article de Kassir, celui de vendredi dernier, était-il la ligne rouge qu’il a définitivement dépassée, en « attaquant » exclusivement le régime policier syrien en Syrie?

Comme une obcession : deux images qui se font face, celle de Samir Kassir au sourire triomphant et celle de Samir Kassir tué dans sa voiture, mort sans défaite, sans avoir été vaincu. Mais mort quand même, pour ses proches, ses amis, ses collègues, pour le monde de la réflexion et de la critique. Son ton acerbe, parfois arrogant, sa plume qu’on attendait de vendredi en vendredi a été tuée. Je ne pense qu’à cela et, pour le Liban, c’est un coup très dur ; je croyais qu’on pouvait « tout de même » réfléchir et écrire « librement », à condition – règle scientifique évidente – d’avancer preuves ou hypothèses solides à l’appui.

Ce silence qui vient de tomber est lourd, lourd de tristesse, lourd de menace, de désenchantement. Encore une fois, ce désenchantement.

Il reste quelques belles plumes bien sûr mais personne ne remplace personne. On vient de faire taire une voix et une écriture qui portaient loin… avant ce printemps meurtrier. Comment faudrait-il dire? Le printemps du renouveau, le printemps des assassinats, le printemps des désenchantements…

6 juin 2005 : Continuer, en hommage à Samir Kassir

Je me sens très profondément atteinte par l’assassinat de Samir Kassir: avec lui, ils ont voulu tuer ce qui vibre en chacun de nous, ce que nous trouvons « naturel », penser librement, écrire librement, réfléchir, communiquer. Le 14 février, déjà, ils ont voulu signifier à tous les habitants du Liban qu’ils doivent ressentir la peur, puisqu’ils peuvent atteindre l’homme le plus protégé du pays et tuer plusieurs personnes autour de lui, aveuglément. Les gens de ce pays ont réagi, refusé la peur, vaincu la peur. C’était le 14 mars, c’était ce printemps à Beyrouth : le printemps de toutes les attentes, de toutes les espérances, la plus grande manifestation dans le monde arabe, les murs de la ville bruissaient de vie. Samir Kassir était de ceux qui soufflaient très fort la flamme et nous le suivions avec une jouissance que nous voulions, pour une fois, aveugle. Il aurait tant aimé que ce printemps se propage à Damas, à Ramallah… et nous l’aurions suivi à la trace.

Nous n’avons pas souvent le droit, la possibilité de rêver : le ciel du Liban vire trop souvent au sombre.

Ils ont tué Samir Kassir: ils ont voulu tuer ce printemps, cette flamme, ces attentes, ces espérances. Mais aucune pensée ne peut mourir, aucun rêve de liberté, aucune écriture vraie: au-delà de l’abattement et de la tristesse nous avons le devoir de continuer, chacun à sa manière, de penser, d’écrire, de dire. Les frontières de Beyrouth ne s’arrêtent pas à celles de la place des martyrs, la bien nommée. Les espérances du 14 mars ne s’arrêtent pas aux limites de la place des libertés.

Intellectuels, chercheurs, journalistes, romanciers, nous devons continuer notre « mission », celle de Samir : continuer à creuser le sillon, à réfléchir à un espace arabe de la parole et de l’écrit, de l’échange, libres. Continuer à travailler pour l’avènement de sociétés matures et libres de leurs choix.

13 juin 2005

Ces chères élections : tout le fric qui transite, non plus dans les mains des « services » et autres « arrosés » mais aux mains des « bonnes gens ». Et ce ne sont donc plus des bus (de Syriens) mais des avions (de Libanais « pure souche » ou presque) qui viennent voter !

Qu’il semble déjà loin, ce 14 mars dont on s’est gargarisé !

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