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Il suffit, pour le comprendre, de prendre le pouls de la population pour mesurer l’angoisse, la peur du lendemain et le désarroi profond dont souffrent les Libanais livrés à eux-mêmes dans un État en perte de repères… Nous sommes informés, pratiquement quotidiennement, d’un acte de violence accompli avec brutalité, de la libération d’une agressivité qui a dégénéré, de comportements irascibles dans les salons, sur les routes, dans les avions, d’actes impulsifs et irresponsables dans les institutions scolaires ou médicales, etc.

Le Liban est un pauvre petit pays de 10.452 km2 aux frontières poreuses, délaissé par une caste politique qui se restreint à ses intérêts particuliers et identitaires et qui préfère se remplir les poches au lieu de se souder pour affronter l’inconnu qui nous menace. Les pays autour de lui sont en train de tomber l’un après l’autre dans un effet domino qui ne semble pas devoir s’arrêter.

En appendice fidèle assujetti à la Syrie, le sort du Liban dépend bien évidemment de celui qu’on réserve à sa « sœur » exsangue. Nous, simples citoyens spectateurs réduits à des pions, ne sommes plus que des individus livrés à nous-mêmes, sans protection, sans sécurité et surtout sans l’ombre d’une solution à l’horizon.

La seule lumière que nous percevons parfois au bout du tunnel n’est autre que celle des feux d’artifice de ceux qui ont opté pour la fuite en avant, pour la politique de la poudre jetée aux yeux, pour une apparence qui tente désespérément de s’accrocher à des lambeaux de vie qui n’a rien de réel. Quelques happy few cherchent l’oubli dans la fête, l’alcool ou les drogues. Les festivals s’enchaînent dans les coins les plus reculés de bon nombre de régions et de quartiers pour s’auto-persuader de vivre encore dans les années d’avant l’horreur actuelle. Pour s’accrocher encore et surtout à l’idée d’un pays qui n’existe plus en tant que tel.

Un nombre important de Libanais crève la dalle. Une minorité lustre les apparences d’une vie dorée. Le peuple est surtaxé, drainé, épuisé. Les routes sont engorgées, le pays se bétonne par des tours qu’achèteront des promoteurs immobiliers étrangers nous retirant ainsi, en douce, ce qui nous reste de territoire.

De plus en plus de Libanais quittent le pays. Et ceux qui restent n’ont aucun autre choix que de se constituer un mini état dont les limites s’arrêtent à leur porte d’entrée. Ils doivent assurer leur propre électricité, acheter l’eau à coup de citernes et depuis que la criminalité a atteint un pic effrayant, songer à assurer leur propre défense.

De nos jours, il suffit de sortir de chez soi pour être en danger ou pour se sentir en terrain étranger. L’autre, les autres, sont devenus des ennemis en puissance. Ca hurle, ça klaxonne, ça vous jette des pétards autour de votre véhicule si votre tronche ne plait pas et pourquoi pas, ça vous écrase sous ses pneus et ça vous poignarde en face, et non pas dans le dos, en vous regardant dans les yeux devant un public sidéré, absent et amorphe. Et ça vous mitraille aussi. Le pays s’est transformé en une poubelle à ciel ouvert, la guerre est aux portes, le racisme et la xénophobie règnent en maîtres absolus et le constat suivant s’impose comme une terrible évidence: non, nous n’avons tiré aucune leçon d’un passé qui se pressse de redevenir un horrible et sanguinaire présent!

Si toutes ces dérives ont lieu c’est parce que toutes les digues qui renvoient à la citoyenneté et au droit ont été rompues. Et c’est en perte de repères, dans la transformation des lois en points de vue personnels que les Libanais poursuivent leur bout de chemin vers des lendemains qui s’annoncent de plus en plus sinistres.

D’aucuns manifestent ce mal-être profond plus que d’autres, mais nous sommes tous habités par la même terreur: celle des conséquences atroces qu’aura sur nous la folie déchaînée des hommes: cette violence meurtrière qui met tous les jours un peu plus de monde à genoux.

Si l’agressivité est si palpable, c’est parce que nous, citoyens libanais, sommes le symptôme d’un pays aux abois. D’un Liban qui va aussi mal que ses habitants.

Au Liban, même Dieu a son parti pris. Ainsi notre devise pourrait être la suivante: chacun pour soi et Dieu pour tous les membres de son parti et tous ceux qui bénéficient de Son impunité divine.

Bonnes vacances d’été en pleine vacance d’un Etat de droit!

Bélinda IBRAHIM

* Ce texte a été publié dans l’Orient-le Jour du 24/07/2017

https://www.lorientlejour.com/article/1063995/nous-sommes-les-symptomes-de-notre-mal-etre.html

 

 

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