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Poubelles à Beyrouth (Liban) - # Sukleen, recyclage, environnement, décharge

Crédit Photo Bakhos Baalbaki (juillet 2015)

Ce texte est d’abord paru ici dans le blog de Bakhos BAALBAKI, Impressions du Liban et du monde (blogspot).

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Le scandale des déchets au Liban a fait couler beaucoup d’encre. Comme à l’accoutumée, des Libanais se sont intronisés experts en tout, sauf en l’essentiel, le bon sens. Pour savoir comment (re)passer du pays où s’entassent les déchets, au pays où coulent le lait et le miel, comme du temps biblique, il faut déjà comprendre comment nous en sommes arrivés là.

1. ÉLÉMENTS DÉCLENCHEURS. Tout a commencé mi-juillet avec la fin du contrat de la société Sukleen, en charge du ramassage des poubelles à Beyrouth et dans la région du Mont-Liban. Les choses se sont aggravées deux jours plus tard avec la fermeture de la décharge de Naamé (située à quelques kilomètres au sud de l’aéroport), qui recevait les ordures de Beyrouth et du Mont-Liban sur une zone qui fait aujourd’hui deux fois la superficie du Bois des Pins. Au rythme de 2 500 à 4 000 tonnes par jour, une quinzaine d’années a rendu ce dépotoir inutilisable. Tout le monde connaissait ces informations, depuis des années, puisque Naamé devait fermée en 2004. Qu’est-ce que l’Etat libanais a fait pour anticiper cela ? En pratique, rien. Oui, c’est affligeant. De ce fait, l’Etat est donc le premier responsable du pourrissement de la situation, bien avant Sukleen et les citoyens. L’Etat ce n’est pas une notion abstraite et commode, pour échapper à l’établissement des responsabilités individuelles ou au moins, identifier le groupe responsable. Ce sont les 128 députés, le pouvoir législatif en place au moins depuis 2009 pour certains, depuis 1992 pour d’autres (comme Nabih Berri, le chef de l’Assemblée nationale), et les 24 ministres, le pouvoir exécutif présidé par le chef du gouvernement, Tammam Salam, auxquels il faut sans doute rajouter les 30 ministres du gouvernement de Najib Mikati qui l’a précédé. Oui c’est injuste de mettre tout le monde dans le même sac, mais comment ne pas le faire puisque ces gouvernements et ce Parlement étaient par exemple plus déterminés à libéraliser les loyers anciens au Liban et à proroger leur mandat de quatre ans, à l’unanimité svp, qu’à organiser des élections législatives et à anticiper la catastrophe des déchets, à l’unanimité aussi. Il n’y a pas de doute, il y a des jours, « ils » sont tous pareils, au moins sur certains points.

  1. NÉGLIGENCE AGGRAVÉE. Précisons d’emblée, derrière un élu incompétent, il y a des électeurs complaisants, qui ferment les yeux en connaissance de cause. Par conséquent, de telles personnes sont indirectement coresponsables de ce qui se passe sur le territoire libanais. Mais, dans un souci de simplification et pour identifier les responsabilités directes, limitons-nous aux dirigeants du Liban depuis 2011. On pourrait remonter à 2009, 2005 ou 1990, qu’importe, le plus important c’est de comprendre qu’ils ne sont que quelques centaines à être coupables d’immobilisme et même de « négligence aggravée » dans ce dossier. Et comment ! Depuis plus de quatre ans, d’abord sous un gouvernement du 8 Mars (2011-2014), et ensuite sous un gouvernement mixte 8 Mars-14 Mars (2014-2015),le nombre de réfugiés et de résidents syriens au Liban a atteint le chiffre vertigineux de 1,5 à 2 millions de personnes. C’est comme si la France passait en une nuit sans lune, de 66 millions de personnes à près de 85 millions d’habitants. Pas besoin d’être experts en la matière, 15 à 20 millions de personnes de plus auraient mis l’Hexagone « hors service ». Il n’y qu’à voir l’affolement général quand quelques centaines d’immigrés clandestins débarquent sur une plage européenne. Que dire d’un pays comme le Liban ? Fallait-il vraiment des connaissances pointues et des études poussées pour prévoir que l’arrivée massive des déplacés syriens au Liban conduirait à la saturation du « système libanais » dans tous les domaines : l’approvisionnement en eau, la distribution électrique, le traitement des déchets, la dégradation de l’environnement, les embouteillages, l’aggravation de la pollution (de l’air, des terres, des rivières et de la mer), la pénurie de logement abordable, la hausse des prix des produits alimentaires, la déforestation massive (pour le bois de chauffage), l’infiltration des djihadistes et deschabihas du régime dans les camps de réfugiés, l’insécurité qui en découle, la baisse du tourisme sur tout le territoire libanais, le racisme et la xénophobie, l’explosion des systèmes sanitaire et éducatif, la détérioration du marché de l’emploi, j’en passe et des meilleures ? Soyons clairs, tous ces problèmes existaient déjà. Mais, reconnaissons aussi que cette explosion démographique les a aggravé, détériorant du coup la qualité de vie de tous les résidents au Liban, qu’ils soient Libanais ou étrangers. « Anticiper » c’est ce qui distingue un homme responsable d’un dirigeant libanais.

 

  1. AVANT NAAMÉ IL Y AVAIT BOURJ HAMMOUD. Le ramassage des déchets est un luxe récent au Liban. Il a été organisé d’une manière professionnelle par l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, n’en déplaise à certains. C’est un fait. Autrefois, pendant des siècles, notamment du temps de la guerre et des milices, chaque village brulait ses déchets, dans un terrain vague ou dans un ravin, en périphérie de la commune. Bon, à la guerre comme à la guerre, sauf qu’après la guerre, c’est comme à la guerre aussi, ou presque. Pour la capitale qui n’avait plus de terrains vagues, on a entassé les déchets d’une manière illégale svp, pendant les années 90 à deux pas du centre-ville et des touristes, des rooftops et des snobs, des habitations et du peuple. Tout ce beau monde passait en faisant semblant de ne rien voir et de ne rien sentir. Ça, on l’a déjà oublié, l’amnésie arrangeait tout le monde. Et pourtant, la colline de déchets de Bourj Hammoud grossissait à vue d’œil. Par temps chaud et selon la direction du vent, tout le monde était indisposé dans un rayon de plusieurs kilomètres. On y accédait par camion, comme dans les carrières et les mines, pour y déverser 1 700 tonnes d’ordures par jour. De l’autre côté, sur le littoral de Dbaïyé, la colline de détritus paraissait plus grande que celle d’Achrafieh. On y voyait les camions serpenter les flancs de ce dernier-né de monticule au pied du Mont-Liban. On y voyait aussi les fumées toxiques s’échappant de ce volcan d’ordures ménagères en décomposition. Ainsi, tous ceux qui étaient au pouvoir depuis la fin de la guerre en 1990, ont également leur part de responsabilité dans la désolation d’aujourd’hui. De tout temps, on ne résout pas vraiment les problèmes dans notre pays, on les reporte. C’est toute une culture, du haut de la pyramide jusqu’en bas. La décharge de Bourj Hammoud n’a jamais été réhabilitée ou décontaminée, soit dit au passage. Les amoureux peuvent toujours l’admirer de la Marina de Dbaïyé. Bon, l’herbe a fini par pousser dans cet endroit hostile. Comme quoi, la nature reprend rapidement ses droits du moment où l’homme la laisse tranquille.
  1. FAUT-IL AVOIR HONTE D’ÊTRE LIBANAIS? Zappons les photos-montages sans inspiration qui ont fleuri sur les réseaux sociaux, comme les sacs poubelles devant le Parlement et les hommes politiques vêtues avec les overalls des éboueurs de Sukleen. Zappons aussi la Une déplacée de L’Orient-Le Jour, titre et illustration (« La République-poubelle »avec un sac d’ordures à la place du Cèdre du Liban). Zappons également les enfantillages de ces dépôts de sacs poubelles devant le Sérail. A peine les déchets commençaient à s’accumuler dans les rues de Beyrouth, que les snobinards nous ont pompé l’air avec leurs habituelles lamentations et leurs fatigantes jérémiades, accompagnées de « j’ai-honte-d’être-libanais ». Eh bien, pas moi. Tout cela prouve encore une fois l’étendue de l’ignorance de certains compatriotes. Des images de sacs poubelles pestilentiels qui s’entassent à tous les coins de rue d’une grande ville, et qui sont aussi incendiés (autant qu’au Liban !), c’est du « déjà vu » en France, en Espagne et en Italie, liste non exhaustive, bien entendu. La grande différence avec les images du Liban, c’est que dans ces pays occidentaux, l’accumulation des déchets découlent d’une grève légale des éboueurs et non d’un manque d’anticipation flagrant des autorités, propos à nuancer pour l’Italie et Naples en particulier. L’autre différence majeure réside évidemment dans la gestion responsable de la crise, loin de l’amateurisme des autorités libanaises, la nuance s’applique toujours pour Naples là aussi, ils sont vraiment pire que nous. Par exemple, pour limiter les conséquences, les préfets de l’Hexagone n’hésitent pas à réquisitionner le personnel. Oui, il faut avoir honte d’être Libanais. Pas parce que les déchets s’entassent dans les rues, mais pour bien d’autres choses.

Au Liban, pendant une semaine on attendait « une solution miraculeuse », toujours la plus simple et la plus médiocre : on cherche un énième terrain de dépôt et d’enfouissement. Ce qui est fantastique dans ce genre de solution, c’est qu’elle s’inscrit dans une certaine tradition libanaise : elle ne résout pas le problème urgent, encore moins le problème de fond, elle ne fait que reporter le problème à une date ultérieure, une quinzaine d’années tout au plus.Bourj Hammoud, puis Naamé, alors, quel est le prochain site ? On a saturé deux décharges en une vingtaine d’années. Et encore, Naamé aurait dû fermée il y a plus de dix ans. Rien de nouveau sous le ciel libanais. De l’élection présidentielle aux locations anciennes, à l’électricité et à l’eau, et à un tas d’autres domaines, même constat, même état des lieux.

Ceci dit, ce qui m’a frappé en regardant les images de Beyrouth, c’est de constater que même en jetant les sacs poubelles d’une manière sauvage, il y a des Libanais plus organisés que d’autres. Comme quoi, on peut et on doit l’être, surtout dans les pires moments. Il aurait fallu de bons gestionnaires de crise et les choses auraient pu se passer beaucoup mieux. Ce qui frappe aussi dans cette désolation, c’est la léthargie des services de l’Etat libanais et de la municipalité de Beyrouth pour gérer l’urgence. Très efficaces pour accorder des permis de construire en dépit du bon sens, l’emplacement du gratte-ciel Sama Beirut (51 étages) sur une route à deux voies en est une preuve, et faire la chasse à l’ombrage naturel, en mutilant les arbres des trottoirs pour en faire de ridicules boules décoratives alors qu’on crève de chaleur dans cette ville, je m’attendais à voir tous les responsables sur le pied de guerre aux quatre coins de la capitale, pour gérer au mieux possible cette phase délicate. Eh bien, très discrets nos responsables. On s’est contenté d’envoyer quelques employés pour saupoudrer les déchets avec de la chaux. Bilan des courses, des ignares se sont chargés eux-mêmes de gérer l’urgence, avec la complicité de certains responsables municipaux parfois, en procédant à la création de dépotoirs sauvages dans la nature et à l’incinération stupide des déchets.

  1. SOMMES-NOUS LES SEULS A AVOIR DES PROBLÈMES DE DÉCHETS? Les Libanais ne sont évidemment pas les seuls êtres humains qui (sur)consomment sur Terre. Et pourtant, de tous les pays développés et en voie de l’être, le Liban est sans doute le seul qui se trouve dans cette désolation aujourd’hui. Le problème des Libanais avec les déchetsa commencé il y a belle lurette déjà par ce fait, que tout le monde trouve normal, mais qui ne l’est pas à vrai dire : cela fait des décennies qu’une partie de la population, au moins à Beyrouth, ne porte pas ses déchets jusqu’à la poubelle publique. Les Parisiens, les Amstellodamiens, les Stockholmois, les New-Yorkais et les Tokyoïtes, enfin, tous les habitants des plus belles capitales du monde portent eux-mêmes leurs sacs de déchets et les mettent dans les poubelles prévues à cet effet, sauf les Beyrouthins. Entre les bonnes sri-lankaises (et les domestiques apparentées), qui se chargent de déposer les sacs poubelles devant la porte de l’appartement et les travailleurs immigrés (un service privé), qui ont la tâche de les récupérer à domicile, et de les transporter par mobylette ou dans un chariot improvisé (du Kusturica !), certains Libanais de Beyrouth n’ont aucune idée sur ce qu’ils produisent comme déchets. La poubelle publique ? Ils ne la connaissent pas. Une première mondiale.

Il faut quand même reconnaitre que les containers ne sont pas au pied des immeubles contrairement à ce qui se passe dans les pays occidentaux. Et c’est là où se situe le second problème. Il y a un site par rue à Beyrouth, pour 50 ou 100 immeubles parfois. Personne n’aimerait l’avoir à côté de son immeuble. Et dans une ville où il fait 25 à 30°, plus de 6 mois l’année, avec un taux d’humidité de 65%, on n’a rien trouvé de mieux que de déposer les sacs de détritus, souvent mal emballés et dégoulinants, dans de conteneurs à ciel ouvert.

Comme il n’y a pas assez de bacs à cet usage, car il n’y a pas suffisamment de place pour en mettre davantage, ça déborde sur la chaussée, au grand bonheur des chats et des chienserrants. Pas grave, sauf qu’il y a d’autres profiteurs beaucoup moins sympathiques. Pour remédier aux rats, cafards, mouches et moustiques, on arrose abondamment avec de puissants insecticides et raticides, qui se retrouventà la première pluie -à part dans le ventre des pauvres félins et canins- dans la Grande Bleue, la mer Méditerranée, et qui reviennent forcément dans nos assiettes, sous forme de poissons. Allez, bonne nage et bon appétit. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. En poisson, puis en cancer, hélas.

Enfin, contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, le spectacle de monticules de sacs poubelles pestilentiels, éventrés par les animaux errants, infestés par d’indésirables créatures, imbibés de produits chimiques, n’est pas nouveau dans la capitale libanaise. Il a toujours fait partie du paysage beyrouthin, même si tout le monde fait semblant de ne pas le voir. On produit trop de déchets, telle est la triste réalité. En tout cas, beaucoup plus que nous ne pouvons traiter. On bousille à petit feu, notre environnement et notre santé.

  1. QUELLES SOLUTIONS POUR LES DÉCHETS? En matière de déchets, il faut savoir que toutes les solutions proposées, surtout par les écologistes de la dernière pluie, sont mauvaises. De l’enfouissement (à la libanaise), à l’idée criminelle de s’en débarrasser en pleine mer ou en haute montage, à la niaiserie de la vente des déchets à Chypre (c’est d’une naïveté !), à la production d’électricité (c’est c’là oui, comme en Suède !), à la division du Liban en six zones avec privatisation totale du secteur dans la logique « Démerdez-vous » pour trouver les sites de traitement (le plan présenté il y a quelques mois par le ministre de l’Environnement, Mohammad Machnouk ; et après, on s’étonne que depuis le début de l’année, aucune société libanaise ou étrangère n’a répondu à l’appel d’offres pour la région de Beyrouth), toutes ces solutions sont mauvaises. Même le recyclage, on y vante le mérite comme si c’est la panacée, est aussi une mauvaise solution. Il n’y a qu’une solution, une seule, qui est vraiment bonne, c’est celle de ne pas en produire. Recycler c’est mieux que de tout balancer dans la nature, mais beaucoup moins bien que de ne pas en produire. Encore une triste vérité que les Terriens ne veulent pas voir.

Comme il n’est pas possible de ne pas en produire, l’obsession de tout écologiste digne de ce nom, respectueux de la nature et soucieux de la Terre, est d’en produire et d’en consommer le moins possible, juste ce qui est nécessaire. De nos jours, avoir un jardin sans créer un container à compost pour les épluchures et les déchets verts, est un crime contre la Terre. C’est la première chose que j’ai faite quand j’ai décidé de ne plus marcher à quatre pattes. Ramener encore des sacs du supermarché (l’Etat libanais devrait les interdire), au lieu d’y aller avec des cabas réutilisables, est aussi un crime contre la nature. Ce crime est aggravé, par le fait de ne pas recycler ces sacs de supermarché en sacs-poubelles par exemple, en les jetant directement à la poubelle, sans s’en servir pour un autre usage. Vivre des « deliveries », matin, midi et soir, est un crime contre l’environnement, à cause du volume de déchets produit par ce mode de vie. D’ailleurs, il n’y a qu’à comparer la taille des sacs-poubelles après un dîner entre amis à Beyrouth et à Paris. Même au pays du Cèdre, la poubelle de la nouvelle génération dépasse celle de l’ancienne génération. Y’a pas photo. Se faire livrer 36 couverts en plastique alors qu’on est à domicile est inutile. Il faut le refuser déjà au téléphone. Accepter les petits sachets de ketchup-mayonnaise-moutarde-huile pimentée, alors qu’on est chez soi, n’est pas nécessaire. Dès la commande, il faut préciser qu’on n’en veut pas. J’ai peur que si je continue, la liste sera très longue. Les détails ne doivent pas occulter l’essentiel: il y a une façon intelligente et responsable de consommer tous les jours.

Et puisqu’on y est, je voudrais consacrer quelques lignes à Nespresso, la pire invention des 30 dernières années. Le concept créé par le fabricant suisse Nestlé devrait être interdit jusqu’aux confins de la Voie lactée. George Clooney, Jean Dujardin et quiconque qui s’autorise à en faire la promotion, devraient être jetés en prison, qu’ils aient épousés de belles libanaises ou pas, pour la promotion de déchets hautement polluants. Gaspiller 1,7 g d’aluminium pour consommer un malheureux espresso, est un acte à la fois égoïste, stupide et criminel, quand on sait qu’on peut se faire des dizaines de vrais expressos italiens pour quelques grammes d’un sachet de café moulu. Huit milliards de capsules ont été vendues dans le monde l’année dernière. Faites le calcul. Rajoutez à cela que seules 2% de ces maudites capsules sont recyclées en France. Je vous laisse imaginer pour le reste du monde. Rajoutez encore que les capsules Nespresso Pro sont fabriquées à partir d’un mélange de plastique et d’aluminium, impossible à recycler. Le verdict est sans appel, Nespresso est un produit qui n’a aucune valeur ajoutée pour l’humanité, il augmente nos déchets et pollue nos environnements. Il devrait être boycotté.

Permettez-moi encore une autre parenthèse, sur ce caprice transfrontalier stupide qui s’est répandu dans les années 2000, générateur d’un autre type de déchets, qui ne nous concerne pas directement, mais auxquels des Libanais ont surement apporté leur modeste contribution. Oui je parle bien de « déchets », les guillemets ne sont là que pour ménager un peu la susceptibilité de certains, que les soi-disant amoureux sans frontières voudraient faire passer pour des « cadenas d’Amour » et que l’on retrouve sur les structures métalliques à Paris (Pont des Arts, Pont de l’Archevêché), mais aussi à Rome (Ponte Milvio), à Florence (Ponte Vecchio), à Venise(Ponte dell’Accademia), à Cologne (Hohenzollernbrücke), et à Vrnjacka Banja en Serbie (« Most Ljubavi », Pont de l’Amour, qui est à l’origine de ce mal qui frappe l’Europe, et qui date en réalité, de la Première Guerre mondiale). Chacun est sans doute libre de représenter son amour comme il veut, mais pas d’extérioriser un acte nombriliste par essence et de l’imposer aux autres, surtout lorsque l’illustration enlaidit le paysage, menace des œuvres d’art séculaires, pollue l’environnement et génère des dizaines de tonnes d’ordures dont on se passerait bien, qu’elles soient visibles, les horribles serrures mobiles, ou même invisibles, les clés qui vont avec et qui finissent dans les rivières comme veut la coutume. La ville de Paris a enfin décidé de s’en débarrasser le 1er juin 2015. Merci.Quoi qu’il en soit, toute crise est une opportunité, à condition d’en tirer les bonnes leçons. La plus importante aujourd’hui est celle de ne pas oublier que nous autres Libanais vivons dans le pays le plus dense au monde. Près de 620 habitants/km²Ne pas recycler nos déchets équivaut à un suicide collectif à long terme. Ce recyclage fait intervenir deux acteurs : l’Etat et les citoyens. C’est très gentil de donner aux Libanais les adresses des sociétés impliquées dans le recyclage, mais personne ne fera 20 km pour jeter ses emballages. A ce propos, il faut savoir que dans les années 2000, il y avait des bennes de recyclage sur certains points stratégiques. Sukleen les a enlevées, sans que l’Etat libanais et la municipalité de Beyrouth ne réagissent, alors que la société avait l’obligation de recycler ce qui pouvait l’être. Par exemple, il y en avait deux place Sassine à Achrafieh. Un beau matin, je ne les ai plus retrouvées. On m’a gardé deux, sur un axe rouge sous le pont de Hekmé, où il est impossible de se garer pour décharger sa voiture. Encore une preuve du génie libanais. Cela ne sert à rien de palabrer longtemps à ce sujet : pour chaque site de ramassage de poubelles sur tout le territoire libanais, l’Etat libanais doit imposer la mise à disposition des citoyens de bennes pour les produits à recycler.

Ceci dit, reste évidemment le tri des déchets par les citoyens. Si on ne le fait pas, non seulement on commet un crime contre la nature mais on ira droit dans le mur puisque la nouvelle décharge sera plus rapidement saturée. Rebelote dans 5 à 10 ans. C’est exactement ce qui s’est passé avec le dépotoir de Naamé, sauf qu’on avait deux millions de Syriens en moins. Il faut rappeler dans ce sillage, qu’il n’est plus permis en 2015 d’avoir encore des abrutis qui jettent leurs déchets en dehors des poubelles et des bennes prévues à cet effet. Je sais, je rêve. L’état dans lequel se trouve la région de Nahr Ibrahim par exemple, ou certaines plages libanaises, est scandaleux. Il faut être une racaille pour jeter le papier d’une man2ouché de la fenêtre de sa voiture, pour écraser un mégot par terre ou pour balancer une canette dans une forêt. Je n’ai jamais pu jeter les bouteilles en verre au Liban dans une benne à ordure. Je les ai toujours entassées au fond de mon jardin, en attendant de les déposer dans une usine de recyclage. Pour info, Libanais, Syriens et Palestiniens, ainsi que tous les autres résidents au Liban – eh oui, il n’y a pas que les Libanais qui polluent au Liban – doivent savoir qu’un mouchoir en papier met 3 mois pour se dégrader dans la nature ; le mégot met 2 ans ; le chewing-gum 5 ans ; la boite de conserve 100 ans ; la canette 200 ans ; la bouteille en plastique, ainsi que le sac, que l’on retrouve abondamment sur les zones de pique-niques, sont une calamité, ils mettent 450 ans à se dégrader complètement ; le polystyrène, auquel on ne fait pas beaucoup d’attention, met 1 000 ans à se fondre dans le paysage ; la bouteille de verre, que ma conscience ne m’a jamais autorisé à mettre dans une benne à ordure, met 4 000 ans ; le pire est sans doute la pile électrique, idem pour les batteries de téléphones, si vous la jeter dans la nature aujourd’hui en 2015, elle sera en partie encore là en l’an de grâce 9876. Moi, je les ai toujours ramenées en Europe pour qu’elles soient recyclées. Pire encore, les résidus domestiques dangereux et les fameux pneus qu’on voit souvent au Liban, prêts à être brulés, ne sont pas considérés comme étant « biodégradables », car leur lente dégradation donne des éléments nuisibles pour la nature. Avant d’apprendre les fables de La Fontaine, les enfants libanais devraient connaitre ces chiffres par cœur et intégrer les bons gestes écologiques dès le plus jeune âge. C’est la seule véritable solution à long terme.

  1. QU’EN PENSENT LES POLITIQUES? Ce qui m’a frappé aussi dans cette semaine des déchets, c’est la réaction de certains représentants de la nation. L’incinération étant exclue, puisqu’il n’y a pas d’usine pour cet usage (et que cette méthode demeure trop nuisible pour l’environnement et la santé publique, même dans les meilleurs des cas), tous les responsables libanais, aussi bien au niveau de l’Etat, qu’au niveau de la municipalité de Beyrouth, la plus grande productrice de déchets, étaient concentrés sur un seul objectif : trouver un terrain de dépôt et d’enfouissement, terme politiquement correct pour désigner une nouvelle décharge. On a parlé du Akkar, Nabatiyé, Saïda et Jbeil. Des infos ont évoqué même Ouyoun el-Simane, peut-être juste au-dessus des sources d’eau, Nabe3 el-Labanet Naba3 el-3asal,et de l’option de la mer, comme si les égouts libanais ne polluaient pas assez la Méditerranée orientale. Il ne faut quand même pas faire le sale travail qu’à moitié ! Pour l’équilibre communautaire, même en matière de déchets, il a fallu choisir des régions sunnites, chiites et chrétiennes. Quand on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de région druze, on en a rajouté une, dans le Chouf. Pas besoin de vous faire un dessin, aucune municipalité du territoire national ne voulait en entendre parler. Quoique, l’argent fait des miracles. Donc rectifions, aucune population locale ne voulait en entendre parler. C’est à la fois compréhensible, étant donné les conséquences (ça se passe comme ça dans tous les pays du monde, ma 7adan yetfalsaf), et ça ne l’est pas. Si l’on suit ce raisonnement étroit, tel qu’il a été défendu par exemple par Mouïn Merhebi (le député du Akkar a même menacé de bloquer les routes !), les usines électriques de Zouk, Jiyé, Zahrani et Beddawi, ne devraient alimenter que les régions qu’elles polluent. Et on peut étendre ce raisonnement à d’autres domaines. Mais ce qui m’a encore plus frappé, ce sont les arguments de certains pour convaincre les récalcitrants. « Beyrouth accueille tout le monde, éduque tout le monde, soigne tout le monde, et le jour où la ville a besoin d’un terrain pour sortir d’un pétrin, personne n’accepte d’y pourvoir », signé Mohammad Kabbani (L’Orient-Le Jour, 23 juillet). Wlak ya khaïyé, si la ville de Beyrouth accueille, éduque et soigne, cela lui donne le droit de jeter ses déchets dans les autres régions ? Du grand n’importe quoi. Il a même poussé le délire jusqu’à la menace : « Accepteraient-ils que la capitale, où vivent des personnes originaires des quatre coins du Liban, les renvoie dans leurs villages d’origine ? » Yih, chou el3asmé melek baïyak ? Et dire que ce sont les paroles d’un député de la nation. Même son de cloche chez Akram Chayib, ministre et député de Joumblatt, qui nous a rejoué le même disque rayé : « Beyrouth est la mère de tous… c’est là où nous enfants ont étudié, c’est là où on trouve nos hôpitaux et nos administrations. Elle nous est chère… ». Et même le Premier ministre, Tammam Salam, s’y est mis, « étant donné que Beyrouth entoure et éduque tous les Libanais… ». Mais enfin, c’est quoi cette approche à 5 piastres? On est une nation ou on ne l’est pas, point barre.
  1. SUKLEEN, PARLONS-EN. Cette crise des déchets a remis sur le tapis le dossier de Sukleen. Ce n’est pas la première qu’il y a quelque chose de « louche » autour de cette société qui a la charge de collecter les ordures de Beyrouth et du Mont-Liban (à l’exception du caza de Jbeil). L’entreprise fut créée dans les années 90 par un certain Maysarah Khalil Sukkar. Elle appartient au groupe Averda International Ltd, présent au Liban et dans les pays du Golfe, dont le PDG actuel est Malek Maysara Sukkar, qui contrôle aussi Sukomi, la sœur jumelle de Sukleen, dont dépendent le traitement des déchets et la mise en décharge.

Que le fondateur soit un proche des Hariri, que l’entreprise fasse des profits ou que l’on ne remette pas en cause son contrat tous les ans, n’a rien d’étonnant, n’en déplaise à beaucoup de gens de mauvaise foi. Par contre, il est plus que normal, même obligatoire, dans le cadre d’un contrat public, que tout se passe dans la transparence. Or, on ne sait pas grand-chose d’Averda et de ses progénitures. Vitre teintée, classe IV. La principale charge contre Sukleen et Sukomi, c’est la surfacturation du ramassage et du traitement des déchets aux municipalités libanaises concernées, qui n’ont même pas leur mot à dire, et qui serait 3 à 6 fois ce qui a été prévu dans les années 90 ou ce que coute le même service aujourd’hui, assuré par d’autres sociétés à Jbeil, Tripoli, Saida, Zahlé ou Baalbeck. Rajoutez à cela, que par rapport aux autres pays de la région, le Liban est comme d’habitude dans la pire catégorie : on a le service le plus cher et le plus mauvais. A décharge de la société, la quantité de déchets de cette région a dépassé toutes les prévisions. Elle ne cesse d’augmenter, ce qui oblige les camions de Sukleen a repassé en moyenne une dizaine de fois par jour dans certains quartiers. Ah si ! Tout cela rend les citoyens grognons de Beyrouth et du Mont-Liban, coresponsables du pétrin dans lequel ils se trouvent. Certes, c’est scandaleux, et ce n’est pas une raison pour gaspiller une livre libanaise d’argent publique. Mais, tout cela n’est que poudre aux yeux des Libanais, sur le plan économique. Les sommes engagées sont faibles, 120 millions $/an en 2010, par rapport à notre dette abyssale qui s’élève à 66 milliards $, et surtout comparées au gouffre que représente l’Electricité du Liban pour le budget de l’Etat, et qui est à l’origine de près de la moitié de notre dette publique.

Si Sukleen et Sukomi ont décroché leurs premiers contrats en répondant à un appel d’offres du CDR (Conseil du développement et de la reconstruction), par la suite, ceux-ci ont été tout simplement reconduits, ce qui pose problème et soulève beaucoup de questions. En tout cas, la société qui a le monopole du ramassage de la moitié à deux tiers des déchets au Liban, l’autorise de facto, à surfacturer ses services. Mais, il n’y a pas que ça. Les sociétés de Marek Sukkar sont soupçonnées de surévaluer le volume des déchets ramassés, de faillir au recyclage des ordures ménagères en violation de leurs contrats, de bâcler le travail de la mise en compost des déchets organiques, de ne pas enfouir les déchets selon les normes exigées, de recycler certains déchets sans reverser un centime aux municipalités libanaises, etc. Il est clair que les deux sociétés ont profité de la situation, de la concomitance de la fermeture du dépotoir de Naamé et de la fin des contrats, pour faire pression sur l’Etat libanais et obtenir un renouvellement tacite de ces derniers, sans passer par un appel d’offres. En tout cas, pas de doute, les dirigeants de cette société se sont montrés irresponsables dans cette crise et impopulaires. Ils devraient en assumer les conséquences. Mais, ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi les tribunaux ne sont pas encore saisis de l’affaire ? Pourquoi il n’y a pas de clauses très contraignantes dans le contrat de cette société ? Pourquoi ce contrat n’a toujours pas été revu et corrigé par les pouvoirs exécutif et législateur? Dans un pays normal où les institutions de l’Etat fonctionne correctement, loin des lobbys politiques et de la corruption, on aurait déjà mis en place, dès le lendemain, une commission parlementaire avec comme mission, de faire toute la lumière en quelques semaines svp, sur ce dossier scandaleux.

  1. WALL.E & EVE. Certes, le tableau est sombre. Mais heureusement qu’on est loin encore des effrayantes mais non moins attachantes aventures de WALL.E, le dernier être animé sur la planète bleue. Vous vous souvenez, nous étions projetés en l’an de grâce 2800 et quelques. Cela faisait 700 ans que notre humanité avait quitté la planète bleue, après l’avoir saturé de déchets, et sept siècles que les robots qu’elle envoie, tentent ce travail titanesque, nettoyer la planète de la longue insouciance des êtres humains. Tout repose sur ce curieux « walli », qui survit en solitaire, en s’auto-réparant avec les pièces détachées de ses prédécesseurs, envoyés sur Terre et tombés en panne. Les gens eux, sont devenus obèses, ils vivent loin de la Terre sur des vaisseaux spatiaux et se déplacent en fauteuils volants. Ils gardent l’espoir de retourner sur la planète de leurs ancêtres, mais à condition d’avoir la preuve qu’une trace de vie subsiste encore sur Terre. Dans ce but, la sonde robotisée EVE est envoyée en mission sur cette dernière. Arrivera ce qui devait arriver, WALLE.E tombe amoureux d’EVE. Ah, c’est loin d’être fini. Vous pourrez suivre la suite de l’aventure, en cliquant sur ce lien. Le film d’animation des studios Pixar a rencontré un énorme succès planétaire à sa sortie en 2008. Il a remporté l’Oscar du Meilleur film d’animation. Bon, arrêtons cette rêvasserie, nous sommes toujours sur Terre et il est encore temps d’agir.
  1. POUR SORTIR LE LIBAN DU PÉTRIN DES DÉCHETS. Il est clair que la mentalité du chacun pour soi n’a pas sa place sur Terre, encore moins dans une nation. Il est d’ailleurs regrettable que le discours politique, sur le plan national, comme sur le plan international, tombe à un tel niveau parfois, où les uns parlent de « vos » déchets et les autres de « nos » régions. La Terre est notre planète et le Liban est notre pays. Les ressources de la planète bleue, cette minuscule et magnifique poussière de l’Univers,sont limitées. La pollution ne connait pas de frontières. Le changement climatique affectera tout le monde. Nous avons le devoir, si ce n’est pas à l’égard de nos ancêtres et des générations à venir, c’est vis-à-vis de nous-mêmes, d’agir et de consommer d’une manière intelligente.

Le refus des habitants d’Iqlim el-Kharroub d’accepter ce cadeau empoisonné qu’on leur offre, les déchets de Beyrouth et du Mont-Liban, est parfaitement compréhensible et leur méfiance du caractère « temporaire » de la solution du gouvernement de Tammam Salam est pleinement justifiée. Ce ne sont surement pas les assurances bidon de politiciens de passage qui pourraient dissiper les inquiétudes légitimes de la population locale. Aucune commune au Liban et dans le monde, même en France ou en Suède, n’accueille dans la joie et la bonne humeur ce genre d’activités humaines. Comme il faudra bien trouver des sites pour construire des unités de traitement des ordures ménagères sur le territoire libanais, alors pour se faire, des conditions draconiennes doivent être établies afin de protéger l’environnement et les habitants.De lourdes sanctions doivent aussi être prévues en cas de manquements aux critères environnementaux et sanitaires.Des compensations importantes doivent également être accordées aux habitants de la région, cela va de soi. Mais, ce n’est pas suffisant. Il est non moins clair également qu’on ne peut pas demander à n’importe quelle région libanaise d’accepter les déchets des Beyrouthins, et des régions qui l’entourent, alors que nous résidents de la capitale, nous ne faisons pas d’efforts, ou disons pas suffisamment, pour réduire le volume de nos déchets. Les chiffres sont là pour rappeler une réalité amère sur laquelle il faut agir : les zones urbaines produisent deux fois plus de déchets par habitant que les zones rurales. Le tiercé gagnant pour sortir le Liban du pétrin des déchets, valable pour les autres pays aussi, est le suivant : par ordre d’arrivée et d’importance, « réduire, trier et recycler ». A l’Etat d’assumer ses responsabilités et à nous citoyens, de nous montrer plus consciencieux.

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