Liban: vers le crépuscule des idoles? #طلعت_ريحتكم ‪#‎youstink‬ (S. Tarraf)

#طلعت_ريحتكم #YouStink

La désacralisation des zouamas et des familles politiques libanaises est en marche… « tous yaani tous »!!!

Ce soir aura lieu la grande manif, espérons très fort qu’elle sera une fête des citoyens libanais en tant qu’individus, non récupérés au final par un ou des partis ou mouvances politiques existantes sur une base confessionnelle et politique « traditionnelle » – d’un passé qu’on voudrait dépasser.

Ce soir sera un test grandeur nature de la capacité des Libanais d’être des citoyens libres et égaux, mûrs, responsables.

Tout ne fait que commencer ce samedi 29 Août: pour laisser place nette à un mouvement citoyen pluriel et ancré dans la durée, qui saura gérer sa diversité et faire avancer un train indispensable de réformes politiques et sociales, institutionnelles. Le Liban est meurtri, il peut se redresser par l’unité et la maturité de ses jeunes et moins jeunes d’une société civile renaissante.

Yalla « kullun yaani kullun »… La caste politique institutionalisée et auto-prorogée pue depuis longtemps; sans verser dans le populisme, c’est le moment de commencer à briser le mur des tabous. Le mur des idoles.

Ayman

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A l’aube de soi – Michèle M. GHARIOS 

imageA l’aube de soi –  Michèle M. Gharios, éditions La Cheminante (2015)

« Ce qu’on attend de l’être avec qui l’on vit, c’est qu’il vous maintienne au niveau le plus élevé de vous-même »… cette citation de Virginia Woolf en tête d’ouvrage est en parfaite contradiction avec le cours de ce livre! Au fil des pages, nous suivons la descente au niveau le plus bas d’elle-même d’une femme.

Le livre s’ouvre sur un bord de plage à l’orée de la nuit; il y a un homme, un Européen, des bruits de fête, une fin de soirée dans un restaurant, les bruits de la mer… et puis une femme.

Cet étranger, cet Autre rencontré sur la plage est comme le lecteur, auquel l’auteure – via la narratrice – s’adresse en l’invitant à la suivre patiemment dans son histoire.

« Je sais mes paroles doivent vous paraître déroutantes (…) En m’écoutant jusqu’au bout, vous aurez des réponses » (p. 18). Jusqu’au bout? Oui jusqu’à l’aube : « à l’aube de soi », d’elle-même.

Une femme sans nom, un homme sans nom : personne n’a de nom ni de visage ni de profil parfaitement défini dans ce livre… Du moins dans ces premières pages, où l’auteure place ses personnages sur un double plan, d’une part un dialogue-confession entre ces deux inconnus et d’autre part le parcours de cette femme : comment elle s’enfonce dans la soumission, la domination totale à « son » homme pendant des années.

L’écriture est comme détachée, on suit à la loupe et avec douleur l’assujettissement progressif et inexorable d’une femme à « son » homme ; c’est écrit, décrit au scalpel.

Le lecteur entre dans ce qu’il sent se dessiner, un huit-clos où l’air manque tant les éléments du drame sont méthodiquement posés, à la manière d’un documentaire en parfaite empathie à l’égard de la « victime ».

On se trouve pris dans un crescendo étouffant, un dialogue de la narratrice (sans nom) avec elle-même, sa vie ratée/soumise à son homme adulé et nommé uniquement par son initiale, D.

D comme Dominique, D comme Dieu, D comme Dupont?

Et elle-même, cette femme est sans prénom! Elle pourrait être n’importe quelle femme opprimée, violentée du Liban… de celles dont les noms et histoires commencent enfin à apparaître dans les journaux.

C’est un livre sans visages, où l’intrigue et le tragique sont étroitement mêlés jusque dans l’intimité du couple – même si l’auteure reste très pudique. Un livre qu’on n’oublie pas, de ceux qui vous marquent par certains passages-clés, comme des scènes de film… Il est d’ailleurs, dans le descriptif méthodique, proche d’une caméra qui filme: nous suivions le déroulement comme inexorable de l’enfermement (psychologique et réel) de cette femme dans le monde clos et borné de son époux.

Mais prenons les choses par le commencement, c’est-à-dire par ce bord de plage, la nuit: on se demande ce qui va se passer entre les deux principaux « héros » – narrateurs, lui un étranger de passage connu (un diplomate) qui s’occupe de réfugiés syriens, elle une femme « ordinaire » qui semble échouée là sur la plage.

Il se passe… toute l’histoire de la vie de cette femme sans nom.

Lui n’a donc pas de nom, elle non plus, son homme ou plutôt son ex non plus. Pas de noms, pas de visages et de profils très personnalisés et prononcés dans ce livre. Volonté de l’auteure de raconter ce qui pourrait se passer sur n’importe quelle plage du Liban (nous sommes dans le Liban d’aujourd’hui), avec n’importe quels autres possibles protagonistes?

Plus on avance dans l’histoire chaotique de cette femme et plus on comprend qu’en effet, Michèle Gharios décortique « un cas », une « situation » qui est commune à bien des femmes libanaises. En silence, malheureusement. Et cette femme parle, au nom de tous ces silences maintenus.

Cette femme subira par amour mille mufleries, coups, compromissions, mortifications physiques et psychologiques.

Son héros, cet ami d’enfance qui aimait tant faire souffrir les chats et les oiseaux par plaisir, qui sera milicien dans la guerre libanaise avant de partir en France révèle, à peine passée la bague au doigt au cours d’un passage du « héros » à Beyrouth, un comportement de malade.

Elle subira une traversée maritime Beyrouth-Larnaca d’anthologie en guise de voyage de noces, dans la cruauté érigée en art de vivre en couple.

On se demande souvent pourquoi une femme subit et accepte en silence de courber l’échine et encaisser les coups, les humiliations, les mots qui font mal pendant des années.

Michèle Gharios montre comme cette femme s’enfonce; même pour son unique enfant mort-né, elle aura à affronter la violence y compris morale de cet homme, son époux. Il n’aura aucun regard, aucune compassion, aucun sentiment positif à l’égard de cette mère-épouse éplorée!

L’homme fait le vide autour d’elle, construit une image sociale du couple tranquille, harmonieux – où il est bien sûr dominateur et « bienfaisant » – et aussitôt la porte refermée il redevient ce D sans nom, cet homme d’une cruauté maladive.

Elle reste avec lui en France, où il travaille et où il a un statut envié d’homme ayant réussi, sans broncher. « Maktoub »?

Ils retourneront au Liban de l’après-guerre, à l’occasion d’une mutation professionnelle. Elle est (secrètement) heureuse; peut-être est-ce le déclic tant attendu vers une nouvelle vie, un nouvel homme chez cet homme?

Rien ne changera sauf l’hypocrisie sociale. Il tient encore plus à cultiver l’image du couple heureux, paisible: sans histoire.

Comment en arrive-t-elle à briser les barreaux de sa prison? Elle découvre qu’elle ne l’aime plus. Pire, elle ne le supporte plus; elle a découvert son secret, caché pendant toutes ces années. Et brutalement, elle veut partir. Comme une rage de vivre contenue, réprimée, éteinte et qui veut se rallumer et s’exprimer par toutes les pores de sa peau, par tout son corps blessé!

Et elle se retrouve échouée sur ce bord de plage en pleine nuit à raconter sa vie à un inconnu.

Pourquoi fait-elle confiance à cet homme, au sortir de toutes ses années de soumission à un autre homme, lui aussi « bien sous tous rapports »?

C’est une question qui m’a intriguée: cet étranger est un personnage public, un diplomate connu. Il est l’autre tout comme le lecteur est cet autre, de l’autre côté des choses… il y a cette distance dont elle a besoin pour parler, pour réapprendre à marcher seule. Et il y a ce souffle de vie qui doit continuer, la confiance en soi et à l’égard des autres/face au regard des autres, qui doit s’installer.

Il y a la vie, cette aube qui s’annonce à la fin d’une nuit ininterrompue de mots – et de sa longue nuit, ses années-cauchemar. Il y a cette aube qui se dessine, cette (nouvelle) « aube de soi ».

Lui va repartir dans son pays, le lecteur va repartir aussi. L’auteure réussit à raconter à chacun, intimement, l’histoire de cette femme dominée et qui s’est enfin décidée à s’affranchir.

Je referme le livre avec une certitude: le cas de cette femme est loin d’être isolé, il faut parler, dénoncer les violences conjugales comme le fait si finement et fermement Michèle Gharios. Ce livre est, au fond, un exercice littéraire et documentaire dans le même temps. Un double et bel effort, vers une nouvelle aube!

Souha TARRAF

Délires caniculaires – Fifi ABOU DIB

poubelles d'Etat
Poubelles d’Etat, suite.

[Article paru ce 06/08/2015 dans la rubrique Impressions de l’Orient Le Jour]

Le Liban nous colle à la peau. Littéralement. Dans la chaleur humide de ce poisseux mois d’août, l’air semble avoir disparu. Les odeurs se sont emparées du moindre atome respirable. Plus que jamais, Beyrouth, saturée de vapeur sale, nous enveloppe, s’infiltre jusque dans les fibres de nos vêtements, ruisselle sur nos fronts accablés. Les déchets sans perspective ont trouvé une issue pour un temps. On les jette sous les ponts, voilà. Aussi discrets qu’un cadavre sous un tapis, transformés en matière vive, rampante et hostile sous l’effet de la canicule, mais déportés juste un peu plus loin des voies praticables et des zones habitées. Avec un peu de chance, ils prendront tout seuls le chemin de la mer que déjà les méduses digèrent tranquillement, avec toutes ses horreurs.

Ceux qui ont l’eau et l’électricité parviennent encore à faire des projets. Même en plissant les paupières, ils voient un avenir ; ils se souviennent que ce pays, c’est le grand huit, et qu’aussi bas que l’on y tombe, on finit toujours par remonter, avec le même vertige. Eux, à marée basse comme au son du clairon, ils achètent, confiants. Surtout quand le soleil se couche en flamboiements ostentatoires et qu’une brise tiède rafraîchit les terrasses. Surtout quand la nuit tombe et que la baie s’éclaire d’une myriade de loupiotes qui vous font croire à l’infini. Et que la pulsion des basses forme avec le grondement des générateurs cette musique volcanique, mugissement soufré de la ville qui transforme les noctambules en souffleurs de feu. Beyrouth est ainsi quand elle se sent mal aimée, elle bluffe, elle ment, s’entortille à vos jambes, vous fait ces yeux-là et vous cédez, possédé.

Mais les autres, le numéraire, les vraies gens de la vraie vie, n’ont que faire de ces sortilèges nocturnes. Quand le soleil se couche, c’est leur échine et leur marcel usé qu’il écrase d’une chaleur de bête. Le filet saumâtre qui s’écoule de leur robinet, le jus parcimonieux qui fait tourner le ventilateur, au mieux le climatiseur, à condition que le frigo et le fer à repasser soient arrêtés, les renvoient à des temps archaïques, les privent de civilisation, les confinent dans les marges du siècle. De l’avenir, ils n’envisagent qu’une portion congrue, faite de lendemains successifs et désenchantés, de matins cendreux et de nuits épaisses. Eux ne rêvent pas de réformes. Ils rêvent de partir au plus vite là où l’eau et l’électricité viennent sans chichis, où les ordures ne pavoisent pas sous les balcons.

En cet été sans guerre, étrangement, ce n’est pas la tempête qui affole la boussole, mais une classe politique déboussolée qui déchaîne les éléments. Ne sachant gouverner sans mentors, les mentors étant occupés ailleurs, nos dirigeants ont lâché le gouvernail. Pire, ils nous bouchent l’horizon, chipotent dans leur assiette communautaire, ne nous laissent même pas une chance de produire de quoi leur laisser voler. On en rêverait de les voir tous mourir pour espérer un changement.