poubelles d'Etat

Poubelles d’Etat, suite.

[Article paru ce 06/08/2015 dans la rubrique Impressions de l’Orient Le Jour]

Le Liban nous colle à la peau. Littéralement. Dans la chaleur humide de ce poisseux mois d’août, l’air semble avoir disparu. Les odeurs se sont emparées du moindre atome respirable. Plus que jamais, Beyrouth, saturée de vapeur sale, nous enveloppe, s’infiltre jusque dans les fibres de nos vêtements, ruisselle sur nos fronts accablés. Les déchets sans perspective ont trouvé une issue pour un temps. On les jette sous les ponts, voilà. Aussi discrets qu’un cadavre sous un tapis, transformés en matière vive, rampante et hostile sous l’effet de la canicule, mais déportés juste un peu plus loin des voies praticables et des zones habitées. Avec un peu de chance, ils prendront tout seuls le chemin de la mer que déjà les méduses digèrent tranquillement, avec toutes ses horreurs.

Ceux qui ont l’eau et l’électricité parviennent encore à faire des projets. Même en plissant les paupières, ils voient un avenir ; ils se souviennent que ce pays, c’est le grand huit, et qu’aussi bas que l’on y tombe, on finit toujours par remonter, avec le même vertige. Eux, à marée basse comme au son du clairon, ils achètent, confiants. Surtout quand le soleil se couche en flamboiements ostentatoires et qu’une brise tiède rafraîchit les terrasses. Surtout quand la nuit tombe et que la baie s’éclaire d’une myriade de loupiotes qui vous font croire à l’infini. Et que la pulsion des basses forme avec le grondement des générateurs cette musique volcanique, mugissement soufré de la ville qui transforme les noctambules en souffleurs de feu. Beyrouth est ainsi quand elle se sent mal aimée, elle bluffe, elle ment, s’entortille à vos jambes, vous fait ces yeux-là et vous cédez, possédé.

Mais les autres, le numéraire, les vraies gens de la vraie vie, n’ont que faire de ces sortilèges nocturnes. Quand le soleil se couche, c’est leur échine et leur marcel usé qu’il écrase d’une chaleur de bête. Le filet saumâtre qui s’écoule de leur robinet, le jus parcimonieux qui fait tourner le ventilateur, au mieux le climatiseur, à condition que le frigo et le fer à repasser soient arrêtés, les renvoient à des temps archaïques, les privent de civilisation, les confinent dans les marges du siècle. De l’avenir, ils n’envisagent qu’une portion congrue, faite de lendemains successifs et désenchantés, de matins cendreux et de nuits épaisses. Eux ne rêvent pas de réformes. Ils rêvent de partir au plus vite là où l’eau et l’électricité viennent sans chichis, où les ordures ne pavoisent pas sous les balcons.

En cet été sans guerre, étrangement, ce n’est pas la tempête qui affole la boussole, mais une classe politique déboussolée qui déchaîne les éléments. Ne sachant gouverner sans mentors, les mentors étant occupés ailleurs, nos dirigeants ont lâché le gouvernail. Pire, ils nous bouchent l’horizon, chipotent dans leur assiette communautaire, ne nous laissent même pas une chance de produire de quoi leur laisser voler. On en rêverait de les voir tous mourir pour espérer un changement.

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