La main de l’ange – Fifi ABOU DIB

IMG_7509Chronique Impressions – l’Orient Le Jour, 24 Septembre 2015

Après des décennies de culte du chef, du héros, de la première figure venue qu’ils investissaient d’autorité tutélaire, pétris qu’ils étaient de féodalisme, voire de cet esprit tribal venu des temps nomades qui leur faisait prendre la trilogie berger/chien/troupeau pour un modèle naturel de gouvernance, voici que les Libanais, pour une des rares fois de leur histoire, se retournent contre leurs dirigeants. Voici que se lève et s’élève, face à ses parents désabusés qui laissaient faire par lassitude, une génération qui réalise que le peuple tout entier est pris en otage par une classe politique rouée aux discours populistes et à la manipulation, habile à agiter toutes sortes d’épouvantails pour sauvegarder ses privilèges.

Ces manifestants sont en majorité des jeunes et c’est leur printemps qu’ils jouent contre l’automne des patriarches incrustés au pouvoir, souvent depuis plusieurs décennies. Qu’ils s’incrustent, passe encore, d’ailleurs, mais qu’ils s’acharnent à ce point à paralyser infrastructures et institutions, mais qu’ils transforment aussi éhontément les services publics en vache à traire à leur propre profit et celui de leurs protégés, voilà qui ne passe plus. Les étudiants, les nouveaux idéalistes et tout aussi nouveaux chômeurs, les baby-boomers nés avec la fin officielle de la guerre ; cadeaux de la providence pour les survivants qui ont eu la chance de franchir entiers (mais pas intacts), le seuil du millénaire ; couvés et gâtés en tant que tels, à qui l’on avait tout promis en se promettant à soi-même de les envoyer plus tard, ultime cadeau, faire leur vie à l’étranger, n’ont que faire de la résignation de leurs parents et de leurs plans pourris. Ce qu’ils souhaitent, ce qu’ils obtiendront en définitive coûte que coûte parce qu’ils le veulent, oh tellement, c’est vivre dignement dans leur pays et y envisager un avenir.

Peu leur importe les erreurs de ceux qui les ont précédés. Ils avaient leurs raisons – et l’histoire les siennes – d’avoir à ce point laissé faire. Les jeunes ne veulent pas de ce scandaleux héritage, un pays qui pourrait tout avoir mais que l’on s’acharne à priver de tout. En quelque direction qu’ils se tournent, ils ne voient que spectres et momies. Des morts et des vieux. Des héros assassinés que l’on érige faute de mieux en totems, et des croulants hargneux et griffus attachés à leur cassette, subjuguant encore un dernier fonds de suiveurs décérébrés. C’est non.
Sans stratégie, sans leader, une nouvelle génération exige un Liban à la mesure de sa fougue et de ses rêves. Elle regorge de compétences. Née au milieu d’une transition historique entre deux époques, elle perçoit mieux que quiconque les enjeux des prochaines années. Bon gré mal gré, il faudra l’écouter.

En ce jour où les musulmans commémorent le sacrifice d’Abraham, le souvenir des centaines de divisions de forces de sécurité postées mardi aux entrées du centre-ville, armées comme pour refouler le plus redoutable des ennemis, n’est pas sans rappeler la main de ce père centenaire prête à s’abattre avec sa dague sur l’enfant sacrificiel. Un ange, selon les Écritures, vint à point nommé arrêter le geste fatal. Tuer le père est nécessaire à l’envol. Tuer le fils est proprement suicidaire.

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L.I.B.A.N. ou l’insaisissable charade d’un pays – Lara Khoury HAFEZ

LEBANON

Je suis trois consonnes et deux voyelles dont le désordre fait curieusement le ‘Bilan’.

J’ai créé l’alphabet avec une multitude de lettres pour former des mots transformés en nuée de maux aux dépens de l’être.

Je commence par L, elle la Liberté de ma patrie, flétrie par mes larmes, pétrie par les armes de tous mes partis.
L, la Ligne de démarcation qui m’a longtemps divisée, la Ligne bleue que je n’ai jamais su tracer, la Ligne rouge que j’ai toujours dépassée.

S’en suit le I de mon indépendance poursuivie, perdue, ensevelie.
I comme l’Ingérence de ces forces étrangères qui m’avilit.
I comme cette Insouciance qui me maintient en vie et nourrit mon légendaire Instinct de survie.

B est à mon centre, c’est mon capital, ma capitale, qui n’en finit pas de renaître de ses cendres.
B comme toutes les batailles que j’ai gagnées en perdant la guerre,
B comme la Beauté de ma terre dont le passé me réjouit et le présent m’atterre.

Puis s’ajoute un A, pour les antagonismes qui m’ont déchirés, pour l’Anarchie qui m’a dévorée,
A pour l’Amnésie de mon histoire et l’Amnistie sur mes déboires.
A pour mon Ambitieuse évolution, pour mes Amères révolutions,
A comme mes Amarres larguées en Méditerranée, pour mon Ancrage dans le berceau de l’humanité.

Vous ne trouverez pas de E dans mon anagramme si complexe.
Pourtant le E est en moi, porteur d’Espoir et d’Enracinement, prôneur d’Entente et de nobles Engagements,
Le E qui manque à mon État de droit, me donnera-t-on le droit à son Engendrement?

Je (me) termine par un N, pour tous les Non que je n’ai pas su dire, pour tous les Noms que je devais maudire.
N pour ma (re)Naissance cent fois avortée, pour mes Naufragés, mille fois repêchés.

Pourrais-je un jour finir sans haine, par un grand N pour une Nation qui se panse, prend une pause, se repense et se recompose?…