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#PrayforBeirut et/ou #PrayforParis ?

Drapreau français et/ou Drapeau libanais ?

#JesuisParis et/ou #JesuisBeirut et/ou #JesuisBorjalBarajneh ?

Au Liban, nous étions le lendemain du massacre de plus de 40 personnes, 40 civils disparus dans un double attentat kamikaze dans la banleue sud de Beyrouth. Nous étions encore, hagards, à nous demander comment continuer à (sur)vivre dans un pays-sables mouvants où nous ne cessons de nous sentir glisser, un peu plus emportés, noyés à chaque vague de violence qui nous tombe dessus. A Tripoli, une autre tuerie venait d’être évitée le matin du 12 novembre dans le quartier de Jabal Mohsen, le candidat au massacre avait été attrapé par les forces des services de renseignements.

Nous étions donc à panser nos plaies, penser nos peurs et nos angoisses de vivre dans un pays sans assurance-vie pour nos enfants…même plus pour nous. C’est un peu comme si vous vivez dans une maison sans véritables fondations ni piliers pour maintenir les murs et porter la charpente et le toit, rien : une telle maison est fragile, elle est ouverte à tous les courants d’air… on y a vite froid et peur, au moindre coup de vent, à la moindre secousse elle peut s’envoler et nous autres, les résidents-habitants, nous nous retrouvons sans aucune défense soumis aux forces de la nature (ou de la politique, pour casser l’image).

Nous en étions à panser, penser lorsque les premières informations tombent en fin de journée le 13 novembre (hier, il y a une éternité), au sujet de fusillades dans une terrasse de café en plein Paris. Et puis un peu plus tard, d’une prise d’otages dans une salle de spectacles, au Bataclan (le Bataclan évoque, pour moi, Jane Birkin, Jacques Higelin et tant d’autres artistes de référence… c’est un temple de la musique), une amie très proche me dit son angoisse, elle a une de ses amies prisonnière au Bataclan avec des dizaines, des centaines d’autres personnes.

La nuit du 12 au 13 novembre a été une nuit de peur pour des millions de personnes, en France, au Liban et ailleurs; mais en particulier en France et au Liban, parce que nous sommes si nombreux à vivre au Liban en ayant tant et tant d’amis, frères, soeurs, cousins en France. Et à Paris en particulier.

Paris, la ville lumière, la ville des Lumières, de l’Art, des Expos, Musées… la ville monde.

Et Beyrouth? Ville d’arts et d’artistes aussi, de lumières (beaucoup moins..!), d’expos, de Musées… une ville-monde également, à sa manière, même si le conflit des déchets qui traîne depuis cet été l’a rappelée à sa déchéance – à ses tristes déchéances depuis 1975. Elle et tout le pays, ce Liban exangue qui n’arrive pas à se relever…

Samedi 13 novembre, nos amis ont peu ou pas dormi… le réveil est douloureux, le chiffre des victimes est terrible: près de 130 personnes… 100 personnes sont mortes, tuées au Bataclan, un carnage. La musique a été assassinée. Et avec elle, des jeunes, tant de jeunes venus écouter de la musique. Des dizaines d’autres sont encore aux soins intensifs dans les hôpitaux de Paris, entre la vie et la mort.

Aux bougies, drapeaux libanais et autres « Beirut » qui commençaient tout juste à fleurir sur les écrans des réseaux sociaux (Facebook, Tweeter, Whattsapp etc.) s’ajoutent d’autres bougies et drapeaux et images de solidarité avec Paris et/ou la France. Le drapeau français est choisi par bien de nos amis en France, et peu à peu par de nombreuses personnes sur place à Beyrouth et au Liban.

L’après-midi de ce samedi 14 novembre voit se développer ici et là des discussions parfois passionnées au sujet de qui affiche quoi, qui serait plus solidaire avec qui, Paris ou Beyrouth, la France ou le Liban, bougie Paris ou bougie Beyrouth, drapeau français ou drapeau libanais…

Je ne vais pas, au milieu de la nuit de ce samedi à dimanche, essayer de faire un historique des relations entre la France et le Liban… je n’en ai aucune intention.

Je voudrai simplement essayer de comprendre et d’expliquer pourquoi, quand on réside au Liban, on peut sans « trahir sa patrie » se sentir des affinités, et par suite afficher une solidarité (plus marquée, oui en effet) avec Paris et/ ou avec la France qu’avec Bourj al Barajneh.

Pour les grincheux je voudrai rappeler qu’au long des 20 rounds de combats qui ont divisé, ensanglanté, pétrifié Tripoli pendants deux années, j’ai très peu vu d’affiches de solidarité avec Tripoli… et heureusement, encore moins avec l’un ou l’autre de ses quartiers rivaux et jumeaux, Bab Tebbaneh ou Jabal Mohsen. Un attentat à Beyrouth soulève beaucoup plus les coeurs… Quoi de plus naturel, la capitale d’un pays le porte, le représente symboliquement bien plus que n’importe laquelle de ses villes, Tripoli, Saida ou Zahlé!

Nous sommes bien dans le registre du symbolique, de l’appartenance symbolique, de la revendication d’appartenance et/ ou de la solidarité symbolique, en ces temps des écrans omniprésents, au bout de chaque main, auprès de chaque personne.

Cette symbolique de l’appartenance et/ou de la solidarité s’est déplacée, chez une partie d’entre les Libanais – y compris ceux de Beyrouth – de Beyrouth à Paris. Ce glissement – encore une fois symbolique et temporaire – a été très mal perçu par des esprits prêts à la critique; oublieux, aussi, que nous sommes à l’ère de la liberté individuelle totale, totalement affichée!

En petit rappel, un proverbe de ceux qu’on adore distiller dans les fameux réseaux « sociaux » : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres »!

Autrement dit, tant que je n’empiète pas sur le territoire, l’espace de vie de l’autre, je suis libre de dire et faire ce qui me plaît! Et quelle ville au monde mieux que Paris ne symbolise mieux la Liberté?!

Que chacun, chacune affiche ce que bon lui semble… tant que personne n’agresse personne, où est donc le problème?

Moi… j’ai ma petite idée du problème!

Le problème est celui des affinités, des appartenances, des solidarités sélectives des Libanais.

Nous nous sentons plus aisément Syriens, Palestiniens, Français, Américains que Libanais.

Nous nous sentons plus spontanément Parisiens  – en solidarité avec nos amis parisiens avec lesquels nous avons vécu et discuté et échangé idées, musiques et études, avec lesquels nos enfants ont grandi en commun, etc. –  que Beyrouthins de Dahieh, ou de Sin el Fil ou de Hazmieh – pour des raisons liées aux parcours individuels de chacun, et notamment en raison de la guerre libanaise (cette omni présente-absente) qui a jeté sur les routes de l’exil (et en particulier parisien) des centaines de milliers de gens… Nous l’oublions trop vite, que nous aussi avons été des réfugiés, des déplacés de la guerre.

Nous souffrons, nous autres Libanais, d’un manque/défaut de citoyenneté. D’un manque de loyauté au drapeau libanais… nous n’y croyons pas assez, tout simplement!

Pourquoi? Parce que chaque jour, dans notre vie quotidienne, nous vivons dans un pays de la débrouille. Où conduire est un risque permanent de ne pas rentrer à la maison auprès de ses gosses.

Où nos voitures se cassent dans les trous et les bosses de routes et voiries à peine entretenues.

Où, chaque jour, l’électricité est coupée pendant 4, 8 ou 12 heures au moins selon la région et le quartier où vous habitez. Si vous en avez les moyens, vous vous abonnez à un générateur électrique de quartier, et ça coûte très cher.

Où chaque jour, vous devez payer cher l’eau potable que vous buvez et celle avec laquelle vous devez vous laver et maintenir l’entretien de votre logement, vos vêtements etc.

Où vous payez cher vos lignes de téléphone portable, vos abonnements à internet pour une connexion pourrie (l’une des plus pourries au monde).

Où vous devez payer doublement de votre temps et argent et stress pour la moindre démarche administrative…

J’arrête la liste, elle est rapidement démoralisante, tout Libanais la connaît et peut la compléter ; elle est « impressionnante ».

En d’autres termes nous vivons dans un pays sans services publics, où l’Etat de droit n’est que très peu respecté… c’est selon que vous avez des « connaissances », des « combines », un « bon » réseau de relations bien « placées » que vous pouvez avancer ou pas dans votre projet, vos travaux, votre boulot. Plus vous connaissez de gens « bien placés », plus vous acceptez de jouer le jeu de la combine – de la mafia qui nous gouverne – et plus vous vous réalisez, au Liban.

Autrement, si vous refusez de jouer à ces petits jeux-là… Désolée pour vous, vous êtes et vous restez hors-jeu ma p’tite dame, mon p’tit monsieur.

Et puis je suis si écoeurée par ce pays et ses mafieux (voir mon post précédent) que je ne vous servirai même pas l’argumentaire archi connu – et surtout, archi pratiqué – des allégeances communautaires et confessionnelles beaucoup plus solides que toute autre allégeance, que tout autre sentiment d’appartenance : se sentir de Dahieh (dans Beyrouth), d’Achrafieh (dans Beyrouth), de Zahlé, de Zghorta ou de Tripoli, lié à tel patron-zaim-député de telle ou telle famille et région est de loin beaucoup plus important dans l’échelle affective des gens que leur sentiment d’appartenance à un pays et un seul, le Liban. Sur ce sujet, il y a des tonnes d’articles, d’études et de bouquins…

Et puis, regardez autour de vous, nous vivons précisément ce moment historique où le territoire d’affiliation et d’appartenance est local ET global en même temps; l’échelle nationale si insatisfaisante est très souvent ignorée. Internet a amplifié cette tendance: les écrans jouent pleinement de leur effet de miroir grossissant (et parfois déformant) des réalités.

Enfin, je vous rappelle ce que sous-tend et permet (aussi) Internet: l’ouverture des esprits, l’échange des idées, les solidarités, les antagonismes… les affinités sélectives!

Le résultat est sous vos yeux, sur vos écrans: en effet, on peut choisir d’afficher sa solidarité (temporaire, je vous rassure!!) avec Paris attaquée par les mêmes terroristes plus qu’avec Beyrouth – et sa banlieue sud. Sommes-nous, alors, coupables de trahison?! Et de quelle « patrie »? Celle de Joumblatt ou de Berri? De Aoun ou de Hariri? De Geagea, Frangieh ou Miqati? De Nasrallah?…

Pour ne pas aller prendre des exemples ailleurs dont on me reprochera la subjectivité des choix, je présente mon propre exemple (et je ne crois pas être un cas rare): mes parents sont originaires du Sud-Liban, je suis donc héritière de la religion musulmane et de la confession chiite. Par le hasard de mon parcours privé je réside au nord du pays, après avoir vécu une partie de ma vie en France – enfin, je suis née en Afrique, au Sénégal… mes souvenirs d’enfance me portent donc loin du Liban et de ses micro-divisions (en principe!).

Aujourd’hui, je me sens solidaire et j’ai affiché ma solidarité avec Beyrouth tout autant qu’avec Paris; je me sens touchée profondément par ce qui s’est passé à Bourj al Barajneh tout comme ce qui s’est passé à Paris m’a perturbée. Les discours et récupérations politiques des uns et des autres me dérangent tout aussi profondément: les bavardages attendus, affligeants et dangereux des politiciens français tout comme ceux des politiciens libanais. Mais par-dessus tout, je suis dérangée, blessée par les personnes qui affirment, du plus profond de leur désespoir à Bourj el Barajneh: « je suis heureux que mon fils unique soit mort en martyr »… ou bien encore cette femme qui regrette de ne pas être morte « en martyre ».

Martyre de quoi?! de qui?! de quelle cause?!

Je ne me sens aucune, aucune, aucune solidarité avec de telles personnes et de tels mots. Aucune, aucune, aucune affinité. Ni nationale ni affective ni je ne sais quoi d’autre.

Je suis « seulement » solidaire des esprits libres et ouverts aux autres, où qu’ils soient, où qu’ils vivent dans ce putain de monde que nous sommes en train de léguer à nos enfants.

Je n’ai pas la nationalité française, j’ai quelques amitiés françaises, éternelles. J’ai des affinités avec la France et sa culture et sa langue (que j’ai apprise et que je pratique beaucoup mieux que toute autre, c’est ma langue natale), j’observe ce pays avec une sympathie très critique. J’ai des solidarités inébranlables avec la terre et des gens du Liban, de Palestine et quelques autres symboles d’humanisme et d’injustice profonde. Point barre.

Que chacun, chacune soit libre d’exprimer ce qu’il veut, ce qu’il ressent, ce qu’il vit au plus profond. C’est l’ultime possibilité qui nous reste d’être, au Liban: alors laissez-nous nous exprimer… et exprimez-vous, sans haine si possible, les uns et les autres. Assez de haines, assez d’antagonismes fabriqués!

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Calligraphie de Hassan MAHMOUDY

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