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(c) Maya Khadra 2015

Un avion russe abattu par les Turcs ! Faut-il avoir le cerveau cramé pour se mesurer aussi légèrement à l’une des grandes puissances du monde… Même chez nous, où il se trouve encore des barbares capables d’abattre d’entières nuées d’hirondelles à la mitraillette, personne n’aurait osé. Hier encore, les spéculations allaient bon train sur la terrible vengeance de l’Ours. Qui n’a pas vu se profiler, cette fois en disant son nom, cette homérique troisième guerre mondiale que l’humanité anticipait et redoutait déjà, à peine tiédies les cendres du dernier conflit planétaire ? Et pourtant rien. Pétard mouillé. Dire qu’en 1914, avec un simple browning et deux balles, Gavrilo Princip, 19 ans, tuberculeux, avait mis le feu à plusieurs continents en assassinant l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche. On est nettement moins susceptible de nos jours. Il faut dire que le jeu est drôlement serré.

On respire, mais notre monde n’en est pas moins au bord de la désintégration. Trop d’armes, trop de nucléaire, trop d’explosifs, trop d’inégalités, trop de production, trop de consommation, trop de digital, trop de religion, trop de drogue, trop de pollution, trop de famine, trop d’obésité, trop d’images, trop de mots, trop d’égoïsme, trop de narcissisme, trop d’hystérie, le processus toxique des vers de farine est en marche. Bien sûr, ce n’est pas la fin. Il faudra encore attendre, et dans cette attente, soit s’atteler à freiner le suicide collectif par des renoncements et des actes de solidarité, soit souffrir dans un environnement naturel et humain pourri dont la dégradation ne cessera pas toute seule. Daech n’est qu’un épiphénomène de cette ambiance délétère, et le Moyen-Orient, malgré tous ses conflits insolubles, n’est pas la seule lumière d’urgence à clignoter sur le tableau de bord de cette planète déboussolée.

Assez curieusement, le Liban, entité fluctuante qui pour l’instant n’intéresse pas grand monde mais voudrait tant, à voir les réactions frustrées des gens qui se demandent pourquoi le terrorisme à Paris a plus de valeur que le terrorisme à Beyrouth ; le Liban donc semble se complaire dans l’œil du cyclone qui tourbillonne dangereusement autour de lui. Évidemment que le terrorisme est plus spectaculaire à Paris qu’à Beyrouth. La capitale libanaise en a tant pris, en matière d’attentats, qu’elle a banalisé le concept. Il est clairement plus rentable, en termes de retombées médiatiques, de faire exploser sa ceinture en des lieux moins dépréciés. Cette banalisation est telle, d’ailleurs, que même après l’attaque particulièrement meurtrière de Bourj el-Brajneh, aucune mesure spéciale n’a été prise par les autorités. Pas d’état d’alerte, même pas de couvre-feu. La vie continue, presque monotone. On a la bravoure qu’on peut. D’ailleurs, on serait terroriste, on trouverait ce manque d’égard plutôt humiliant.

Des François-Ferdinand, on a l’impression qu’il pourrait en mourir tous les jours, ce n’est pas encore cela qui déclencherait l’ultime explosion planétaire. Dans un monde sur-atomisé, l’ajournement reste de rigueur. Jusqu’à quand ? Sur les lieux de l’attentat de Sarajevo, une plaque avec une date : 28 juin 1914. Et un message : « Que la paix règne sur terre ».

Un automne flamboyant moire en ce moment-même les grands vergers de la Békaa.

Chronique Impression – L’Orient-le Jour du 26 /11/2015

Post-Scriptum:

« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué. » (Claude Lévi-Strauss)

 

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