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À la mémoire de Fouad Boutros, un homme qui a toujours refusé d’être « le porte-drapeau d’un seul clan, d’une seule communauté, d’une seule classe », et qui a œuvré, très tôt, à jeter les bases d’un État de droit. 

Nous voilà aujourd’hui face à un État qui ne parvient même plus à assurer la continuité de ses institutions, au terme d’une période historique qui a commencé dans les années soixante, après la mise en échec de la tentative réformiste menée par Fouad Chehab et qui a été marquée par l’émergence de forces politiques communautaires qui ont succédé aux regroupements politiques traditionnels, lesquels étaient, eux, de nature transcommunautaire.
Cette communautarisation de la vie politique ne pouvait que déboucher sur la violence : violence au sein de chaque communauté pour trancher la question de savoir quel parti devait la représenter au niveau national, et violence entre les partis communautaires pour déterminer la part de chaque communauté dans le partage de l’État. Le recours aux forces étrangères pour trancher les conflits internes a été le fait de tous les partis communautaires qui se sont retrouvés, à des degrés différents, instrumentalisés par l’étranger.
Cette communautarisation de la vie politique a également eu pour effet de paralyser l’action de l’État qui s’est retrouvé incapable, à cause de la corruption et du clientélisme pratiqués au nom de la défense des « droits communautaires », d’assurer les besoins les plus élémentaires de sa société (eau, électricité, téléphone, routes, ramassage des ordures…).

Avec l’implication militaire du Hezbollah en Syrie, qui a aboli les frontières entre les deux pays, engagé l’armée libanaise dans une guerre qu’elle n’a pas choisie, et impliqué le Liban dans le conflit qui oppose sunnites et chiites à l’échelle du monde arabe, cette communautarisation de la vie politique a atteint ses limites, et cela à un moment où le monde qui nous entoure est entré en effet dans une période de bouleversements majeurs dont il est très difficile, à ce stade, de mesurer la portée.
Les acteurs de ces changements sont eux-mêmes dépassés par leur ampleur. Un mouvement extrémiste dont personne n’avait entendu parler avant 2014 résiste à des attaques menées contre lui par toutes les grandes puissances de la planète, à l’exception de la Chine, soutenues par une quarantaine d’autres États.
Cette guerre mondiale, censée mettre un terme au rêve de Daech de restaurer le califat, suscite chez ceux qui le combattent des rêves similaires. Eux aussi attendent du « futur » qu’il leur « restitue » le passé, le passé de l’Empire perse, pour les uns, de l’Empire ottoman, pour les autres, ou encore de l’empire de la sainte Russie pour les derniers venus sur le champ de bataille.

Et cette « guerre mondiale » que les grandes puissances pensaient mener loin de leurs frontières se déroule désormais à l’intérieur de leurs villes. Elles commencent aujourd’hui seulement à réaliser que le problème, comme l’a très bien expliqué Olivier Roy, ne réside pas dans une radicalisation de l’islam, mais dans une islamisation de la radicalité.
Il ne suffit plus dans cette perspective de combattre Daech pour mettre un terme à la violence car la radicalité qui se manifeste n’a pas son origine dans la religion, mais dans les inégalités qui ne cessent de croître partout dans le monde, provoquant une polarisation de la société porteuse de tous les dangers.
Que faire dans ce contexte régional et international particulièrement difficile pour éviter le pire et protéger notre pays ?
La politique telle que pratiquée aujourd’hui n’offre plus de solution. Réduite à une simple lutte pour le pouvoir entre forces communautaires, elle n’intéresse plus qu’une frange réduite des Libanais car elle n’a plus de lien avec le quotidien des gens, comme en a témoigné la campagne menée, l’été dernier, par le collectif « Vous puez ! ». Les instruments politiques utilisés (partis, programmes, modes d’action) relèvent d’ailleurs d’un autre temps.
Que pouvons-nous faire ?

Nous disposons de plusieurs cartes maîtresses dont nous n’avons jamais mesuré l’importance réelle.
La première de ces cartes est notre expérience du vivre-ensemble. Ce vivre-ensemble est la véritable richesse de ce pays, sa raison d’être dans cette région du monde. Nous n’avions pas compris l’importance de cette expérience qui ne relève pas d’un choix politique, mais d’une pratique de vie. Le Liban, et nous le découvrons aujourd’hui, est le seul pays au monde où des citoyens chrétiens et musulmans sont associés dans la gestion d’un même État. Il est aussi le seul pays dans le monde arabo-musulman où des citoyens sunnites et chiites sont également partenaires dans la gestion d’un même État.
Cette expérience est aujourd’hui d’une importance capitale dans un monde qui cherche aujourd’hui avec beaucoup de difficulté les moyens de gérer la diversité qu’engendre la mondialisation et de remédier à la dissolution du lien social qu’entraîne la crise du capitalisme.
La deuxième de ces cartes est la richesse et la diversité de notre société qui se démarque du monde politique par son dynamisme et sa modernité, et qui est porteuse de valeurs jusque-là considérées comme marginales comme la solidarité, la non-violence, l’altruisme, la gratuité, le don… Je pense aux associations humanitaires génératrices de solidarité et à toutes les initiatives en cours pour contrer la violence, du travail de mémoire à la défense des droits de l’homme, à la lutte menée contre la violence faite aux femmes, à la neutralité du Liban, au dialogue islamo-chrétien …
Autre carte maîtresse, la présence d’une émigration capable d’influer – elle l’a fait en 2005 – sur les centres de décision et l’opinion publique des pays où elle se trouve.

Qui serait en mesure d’utiliser ces cartes pour jeter les bases d’un autre Liban ?
Tous ceux – et ils sont très nombreux – qui ont quitté leurs « prisons » identitaires, compris l’importance du lien à l’autre, cet autre qui nous forme comme nous le formons, et veulent vivre ensemble égaux dans leurs droits et leurs devoirs, et différents dans leurs multiples appartenances confessionnelles.
Pour être en mesure d’agir, ils doivent tisser des liens tout d’abord entre eux puis avec ceux qui leur ressemblent dans le monde arabe, et ceux qui en Europe rejettent les appels à la haine et recherchent les moyens de vivre ensemble.
Ils doivent surtout ne pas tomber dans « le discours de l’impuissance » et prendre conscience qu’ils sont, ici et ailleurs, largement majoritaires et peuvent, s’ils œuvrent ensemble à tisser un filet de protection pour le pays, changer le cours des évènements.
Malgré la montée aux extrêmes à laquelle nous assistons ces derniers jours, la violence n’est pas une fatalité à laquelle il faut se résigner, et l’expérience acquise depuis 1975 devrait nous permettre d’y faire face.

Ce texte est paru le 5 Janvier 2016 dans le quotidien l’Orient-Le Jour, en hommage à Fouad Boutros.

 

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