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« Quand Dieu vous gratifie d’un don, il vous gratifie aussi d’un fouet ; et ce fouet est strictement réservé à l’autoflagellation. »
Truman Capote 1.

Les graines du terrorisme et du sous-développement des musulmans germeraient de l’islam ou, allez, soyons indulgents, de l’interprétation mauvaise et archaïque que feraient les musulmans, en majorité ou en partie, de leurs textes sacrés. Énoncée par un non-musulman, une telle boutade lui vaudrait un tas d’accusations allant de l’ignorance au racisme, en passant par l’amateurisme intellectuel. Mais défendue par un intellectuel de confession musulmane, cette thèse lui procure automatiquement le statut de référence ès études islamiques et le transforme en coqueluche de tous ceux qui ont des comptes à régler avec l’islam et ses adeptes. Si le communisme était, à l’époque de Raymond Aron, « l’opium des intellectuels », l’autoflagellation, elle, serait actuellement, pour des raisons moins nobles, l’opium des intellectuels musulmans.
– L’islam et/ou les musulmans comme punching balls, comme défouloirs ou comme boucs émissaires auxquels on fait endosser la responsabilité de tous les maux de notre époque. Tel est désormais le chemin le plus court vers la célébrité que tout intellectuel musulman, en manque de notoriété, de reconnaissance, de « likes », ou même d’affection de la part des « autres » qu’il considère comme supérieurs, peut emprunter aisément pour être propulsé, comme par la magie de Narnia, vers le monde de la consécration populiste. Un peu à la manière d’un contrat de claque passé entre un directeur de théâtre et un « entrepreneur de succès dramatique » qui demande à des « claqueurs » professionnels de réserver un tonnerre d’applaudissements à la représentation d’une pièce, l’autoflagellation de certains intellectuels musulmans leur garantit un succès qui, même s’il comporte une dimension amorale parce que réciproquement trompeur, reste inouï auprès d’un certain public qui raffole d’islamophobie.

Jouant bien la colère, multipliant les effets de manche, les coups de menton, les hochements de tête réprobateurs, les pliages de lèvres en signe de dégoût et les soupirs de désespoir devant ce qui serait la grande bêtise, l’arriération révoltante et les encéphalogrammes plats des autres musulmans, ces intellectuels, souvent autoproclamés, ont l’art et la manière de faire un mea culpa en trompe-l’œil. Broyant leurs mots et leur exaspération, ils arrosent les plateaux télé, de radio ou leurs papiers, de salves continues de postillons de mépris envers leurs coreligionnaires, espérant ainsi pouvoir aussi bien se démarquer d’eux, que caresser dans le sens du poil leur auditoire bien nombriliste. Et tant pis si l’honnêteté intellectuelle est la première victime sacrifiée sur l’autel de la duperie de masse et du narcissisme élitiste.

Tant pis si les musulmans sont ainsi essentialisés au détriment de leur très grande diversité. Tant pis si, comme l’affirme une pointure du journalisme, spécialiste du Moyen-Orient et de l’islam, comme Alain Gresh, « on peut trouver des causes bien plus sérieuses et bien plus terrestres à la naissance du califat que la bonne ou mauvaise exégèse d’une sourate du Coran. (…) Soyons donc clairs ! Si les États-Unis n’avaient pas envahi l’Irak en 2003, jamais el-Qaëda ne se serait développée dans ce pays, jamais elle ne se serait transformée en OEI (organisation de l’État islamique), même si des milliers de musulmans avaient interprété le Coran de telle ou telle manière » (note 2).

Tant pis si, comme le souligne un politologue du calibre de Karim Émile Bitar, « l’échec de la guerre contre le terrorisme est (…) ensuite la conséquence de l’obsession théologocentriste, qui considère que cette violence trouverait directement sa source dans les textes religieux plutôt que dans un contexte géopolitique propice à toutes les manipulations intellectuelles » (note 3). Tant pis. Servir la grande cause du béni-oui-ouisme servile, nourrir son égocentrisme, flatter l’ethnocentrisme condescendant des « autres », entretenir la peur, fournir des prétextes en or pour la haine antimusulmane, tout cela passe avant la moindre rigueur académique.
II – Se la jouant parfois un peu plus nuancés dans leur concours d’autoflagellation, certains de ces intellectuels choisissent un seul courant de l’islam pour y déverser tout leur dédain et retombent ainsi, peut-être sans le savoir, dans les généralisations abusives. Le hanbalisme et ses ramifications sont souvent leur cible préférée. Même si les enseignements du hanbalisme sont loin d’être tous convaincants, son rôle n’en reste pas moins souvent exagéré en matière de terrorisme et d’arriération des populations musulmanes. En vrais démocrates qu’ils sont, ces intellectuels musulmans n’hésitent pas à rayer d’un simple trait l’une des plus grandes et des plus anciennes écoles aussi bien théologique (îlm al kalâm) que jurisprudentielle (fiqh) de l’islam. Et tant pis si, par exemple, même un éminent orientaliste, d’ailleurs l’un des plus critiques envers l’islam, comme Henri Laoust, était « sympathisant objectif, mais franchement sympathisant d’un sunnisme aux préférences hanbalites » (note 4). Tant pis. Le choix de la facilité, la simplification populiste, voire même les règlements de comptes politiciens avec la terre actuelle du hanbalisme priment sur la justesse intellectuelle.

III – Pris par une bouffée d’indignation passionnée, certains intellectuels musulmans peuvent même aller jusqu’à faire l’apologie du génocide nucléaire pour l’appeler de leurs vœux dans leurs pays, comme un choc qui réveillerait les populations musulmanes, et ne cachent pas leur souhait d’une occupation étrangère (encore une), chargée d’une mission salvatrice et civilisatrice, qui s’ensuivrait. Rien de moins. Mais ignoreraient-ils que le grand Aimé Césaire leur avait déjà répondu, depuis 1950, dans son Discours sur le colonialisme ?

« Sécurité ? Culture ? Juridisme ? (…) Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies (…). Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote, et l’homme indigène en instrument de production. À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification. J’entends la tempête. On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées (…) Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisine (…) On se targue d’abus supprimés. Moi aussi je parle d’abus, mais pour dire qu’aux anciens – très réels –, on a superposé d’autres très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu’en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice versa, il s’est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité. »

Non, l’islam et les musulmans ne sont absolument pas au-dessus de toute critique, y compris celle qui serait l’œuvre des musulmans eux-mêmes, d’autant plus que leur incombe, de manière spécifique, le rôle de réformer leur religion et de mettre sa pendule à l’heure du XXIe siècle. Mais la critique objective, rigoureuse, constructive et courageuse effectuée par des penseurs musulmans contemporains, souvent combattus au sein de leurs sociétés, ne saurait en aucun cas être l’autoflagellation publique et stigmatisante de certains intellectuels qui, empruntant les courts-circuits des amalgames, chercheraient plus à combler des désirs égoïstes bilatéraux qu’à remplir de nobles desseins universels.

Notes:
1 Music for Chameleons, préface, 1980, traduction de Henri Robillot.
2 Lettre ouverte au monde musulman, de Abdennour Bidar. Une fabuleuse découverte sur l’islam, Les blogs du Diplo, 27 mars 2015. Voir du même auteur : Bidar, ces musulmans que nous aimons tant, ibid., 25 mars 2012.
3 Califat de l’État islamique, an I : et maintenant, le monde va où ? L’extension du domaine de la terreur, OLJ, 29 juin 2015.
4 Vajda (G.), Henri Laoust. Les schismes dans l’islam. Introduction à une étude de la religion musulmane – compte-rendu, Revue de l’histoire des religions, vol. 170, n°2, 1966, pp. 210-211.

 

Article paru le 13/01/2016 dans le quotidien libanais L’Orient-le Jour, rubrique Opinions

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