De Beyrouth, ici Bruxelles – Fifi Abou Dib

 

 

De Beyrouth, nous venons adhérer à cette déclaration universelle aux villes blessées et joindre nos voix à celles qui chante-pleurent aujourd’hui, pour la dernière venue dans cette triste cohorte : « Bruxelles, je t’aime. » Prendre Bruxelles par la main depuis Beyrouth qui a tout subi la première, obscure petite ville d’Orient aux rêves mirobolants détruits les uns après les autres, mais qui en poursuit toujours de nouveaux.

Beyrouth sait, ne sait que trop. D’abord on entend le bruit sourd. Comme ce n’est pas la première fois, on le reconnaît, et le cœur manque un battement. On sait ce qui va suivre. Les lignes téléphoniques et cellulaires vont très vite saturer. Il faut réagir vite, donner signe de vie. Après, on va se précipiter sur les fils d’information en attendant les premières images à la télévision. Celle-ci, on le sait aussi, ne fera pas dans la dentelle. Il n’y aura pas de montage, le flot d’images se déversera à l’état brut. S’élèvera en même temps le mugissement des sirènes qui viendra de partout, de la rue, de l’écran, traversera murs et fenêtres. On ne veut pas savoir. On ne veut surtout pas voir. Mais vivant, mort ou blessé, personne ne sort indemne de ces moments où la terre se retire sous vos pieds. C’est une peur animale qui désormais vous habite et ne vous lâche plus. Tout à coup votre ville devient hostile.

Vous le savez, elle ne vous protège plus. Une ville, c’est une matrice. La vôtre est crevée. Aussitôt vous songez à partir. Parfois vous le faites, vous partez. Mais ce n’est pas si simple, elle est collée à vos semelles, la ville, accrochée à vos basques, son odeur ne vous quitte pas. Passés les jours de deuil, on sort et on ne reconnaît rien. Tout, autour de soi, est accablé, pesant, désorienté, inutile. Mais vous savez aussi que vous n’aurez pas d’autre choix que de reconstruire et continuer. Les lendemains d’attentats, on est porté par un élan d’amour et de solidarité qui transcende les divisions mesquines. On a envie de prendre tout le monde dans ses bras. On voudrait que ça dure, indéfiniment. Mais le pire viendra de ces messages des ambassades à leurs « ressortissants », leur intimant de quitter votre pays ou leur interdisant de s’y rendre. C’est alors qu’on se sent définitivement maudit.

Ce monde en proie à la violence la plus dangereuse, car elle avance masquée et frappe sans prévenir, un jour inespéré de soleil et de ciel bleu, ne devrait jamais laisser à leur solitude les villes meurtries par cette guerre anonyme. Passée la catastrophe, ne pas les fuir, ne pas leur tourner le dos, sachant que rares sont aujourd’hui les pays immunisés contre ces actes. Depuis novembre, Paris n’est plus Paris, les gens hésitent à s’y rendre. Le jour, la ville Lumière poursuit son cours monotone. La nuit, elle n’a plus envie de rien. Si les étrangers continuent à la bouder, elle finira par changer de nature. Bruxelles, forte de son nouveau gouvernement et de sa paix intérieure retrouvée, doit rester Bruxelles. Nous sommes tous conscients que le monde de nos enfants ne sera pas un jardin de roses. Plus que la tolérance, apprenons-leur l’empathie. Plus qu’à être solidaires, apprenons-leur à aimer. Face aux extrêmes, ils n’auront pas droit aux demi-mesures. C’est Beyrouth qui le dit.

* Cet article est paru dans le quotidien libanais l’Orient-le Jour le 24 mars 2016, et a été repris dans Courrier International.

[NB : cette chronique de Fifi Abou Dib a été publiée le 24 mars, deux jours après les attentats de Bruxelles, quelques heures avant un attentat suicide dans un terrain de football à Baghdad, deux jours avant un massacre de villageois au Nigeria et trois jours avant l’attentat-suicide contre des enfants à Lahore… au milieu d’une semaine sanglante des derniers jours de mars]

 

*Et la jeune Libanaise de Bruxelles Dyala B. écrit de Bruxelles au monde, ce funeste mardi 22 mars en postant ce dessin du Manneken Pis:

« Et si la finesse manque à l’appel, c’est qu’on manque terriblement d’envie d’être fin aujourd’hui… Bruxelles, elle, qui sait célébrer la vie et l’amour. Elle, qui brasse son peuple aussi bien que ses bières. Elle, et ses expressions qui nous font sourire. Et elle, qui continuera de brusseler, de rêver et de chanter. »

pis & love

 

 

 

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#OneLoveOneHope – Souha TARRAF

#oneloveonehope

#sorryforyoutoo

 

« Je suis porté par elle. Les terroristes n’ont pas tué l’essentiel de ce qu’était ma femme. On ne peut pas tuer l’amour. On ne peut pas tuer les valeurs essentielles de la vie » : l’homme qui s’exprime est Eddy Vansteeenkiste, il a perdu sa femme, sa vie à l’aéroport de Bruxelles.

Ce mardi 22 mars à Bruxelles (Belgique): plus de 50 personnes ont été tuées par des attentats-suicides.

Vendredi 25 mars à Baghdad (Irak): plus de 30 jeunes ont été tués par un attentat-suicide.

Samedi 26 mars: plus de 80 villageois ont été massacrés au nord-est du Nigeria.

Dimanche 27 mars à Lahore (Pakistan): des dizaines d’enfants ont été tués dans un parc d’attraction par un acte abject, un attentat-suicide.

Tels sont les principaux « événements » de cette semaine sanglante avec son décompte macabre où les chiffres ne parviennent plus à nous toucher; et je n’ai pas cité la Syrie, le Yémen, la Palestine… Quand les morts sont « peu nombreux », les agences de presse relaient à peine l’information. Trop-plein général, trop-plein universel d’horreurs…

Nos esprits sont devenus comme sélectifs, s’éloignant spontanément des informations rouge sang. Je ne critique pas, pour ma part, ce réflexe qui est devenu un réflexe de protection plus que d’indifférence à la douleur des autres. Nous sommes véritablement assaillis d’informations à la seconde près et nous devons apprendre à nous en protéger: filtrer l’information, réagir, s’émouvoir sont devenus des actes quotidiens éprouvants.

Où se trouve la décence de l’être humain? En appeler à la conscience de ceux qui exécutent ces actes abjects est inutile; ils sont déshumanisés. Drogués? Décérébrés? Hypnotisés? Je ne sais pas.

Je sais que j’ai de la peine à vivre, quelquefois. Comment porter le fardeau de cette époque en toute conscience ? Comment ne pas le porter?

Espoir, en découvrant cette image magnifique sur l’amour et la solidarité entre les peuples et citoyens du monde. Il nous reste l’espoir.

Reconstruire ensemble un monde vivable.

(source de l’image: page Facebook de Saoussen Ben Cheikh)

 

Manifeste involontaire – Sonia Jimenez Tirado

Miracle des écrans, je suis tombée sur ce texte il y a quelques jours. Il dit en quelques strophes magistrales, humaines, si humaines, la condition universelle des réfugiés. Il traduit la réalité d’être réfugié mieux que de longues explications administratives, académiques, journalistiques ou tout ce que vous voudrez. Il est poétique et dit l’âpreté de la vie. Il est écrit en espagnol par une auteure que je découvre, Sonia Jiménez Tirado; sa plume est très belle, pleine de vie. Elle a notamment publié un recueil de poésie, « Vertices » (Sommets). Je propose ici ma traduction de son Manifeste Involontaire, avec le texte d’origine en espagnol en-dessous.

Si lorsque je vieillirai on me demande comment j’ai vécu

je ne pourrai répondre avec certitude

mais aujourd’hui qu’il me reste encore des mots

j’aimerai dire…

… que j’ai tiré les voiles de la vie et dévêtue à tâtons

j’ai marché à pas-poids d’éléphant.

Que je n’ai pas eu plus peur que la peur de ne pas savoir quoi dire

lorsque la vie m’a surprise.

 

Je leur dirai que j’ai fait mille fois naufrage dans la même île

jusqu’à fraterniser avec le rivage,

avec la mer,

… avec le sel.

 

Si on me le demande, j’aimerai dire que j’ai dompté

toutes les bêtes sauvages, sauf les miennes,

que j’ai senti leurs griffes se briser à l’intérieur de mes entrailles

jusqu’à me transformer en chair à pâté.

 

Je voudrai dire que j’ai fait des fleurs de papier lorsque j’avais le temps,

à la main, comme on fait des caresses,

lentement, sans aucune hâte.

Sans technique comme l’éternel apprenti de rien.

 

Si lorsque viendra le moment où j’aurai du temps

ils voudront entendre que j’ai passé mes jours à vouloir et ne pas vouloir,

que j’ai laissé s’envoler des oiseaux entre mes côtes pour apprendre à voler

sans tenter plus que le saut dans le vide.

 

Je dirai que je me suis offensée sans raison lorsque je n’ai pas su me défendre

et que je me suis protégée dans un faux orgueil de lionne solitaire

lorsque personne n’a caressé ma crinière.

Ils sauront que la vie m’a blessée les nuits de pleine lune.

 

S’ils me demandent, je leur raconterai que je tonds le gazon le lundi

toujours après le café,

afin que la solitude sente l’herbe fraîchement coupée.

Et que je cherche l’ennivrement du parfum de l’aube.

 

Je leur ferai savoir que personne n’apprend à vivre en horde

car je reste louve,

druide,

alchimiste de mon propre égo.

 

J’essayerai de décrire ce que signifie être un roc.

Je leur dirai comment survivre à la tempête

lorsque le sable atteint les yeux, et que le sel assèche la bouche.

 

Je confesserai que j’ai jeté l’ancre près de son rivage

pour qu’à l’aube il me sauve la vie

et que cependant nous vivons loin

dans une absurde distance maudite.

 

Ils sauront que je fus un cadavre bien avant de mourir

qu’ils m’ont sculpté le corps dans le marbre

et m’ont fait une âme en carton

Ils sauront que j’ai survécu au feu.

 

Lorsque viendra mon heure, j’assumerai que je ne fus qu’épine

eau-sel pour mes blessures.

Lorsque viendra mon heure j’accepterai l’imprudence

d’avoir vécu dans la démesure.

 

Enfin, je dirai que j’ai prié un Dieu qui m’a ignorée

que j’ai cru en un (ciel) bleu comme unique sauveur

et que j’ai essayé le miel

lorsque la parole suturait mes blessures.

 

Si lorsque mon heure viendra on me demande comment j’ai vécu

aucune frontière ne me fera taire.

 

Texte Original :

Si cuando envejezca me preguntan cómo viví

con certeza no sabré contestar pero hoy que aún me quedan palabras

me gustaría decir….

 

… que descorrí los velos a la vida y desnuda a tientas me caminó con pasos-pesos de elefante.

Que no tuve miedo más que al miedo de no saber qué decir cuando la vida me sorprendía.

Le diré que naufragué mil veces en la misma isla

hasta hermanarme con la orilla, con el mar,

… con la sal.

Si me preguntan, me gustaría decir que amansé fieras

todas, menos las mías,

que sentí sus zarpas rompiendo desde adentro mis entrañas

hasta convertirme en una carnicería.

 

Querría decir que hice flores de papel cuando el tiempo escaseaba,

a mano, como se hacen las caricias,

despacio, desconociendo la prisa.

Sin técnica como el eterno aprendiz de nada.

 

Si cuando llegue el momento aún me queda tiempo

tendrán que oír que llené mis días de despropósitos a propósito,

que dejé volar pájaros entre mis costillas para aprender el vuelo

sin más ensayos que el salto al vacío.

Diré que me ofendí sin motivos cuando no supe defenderme

y que me escudé en una falsa soberbia de león solitario

cuando nadie acariciaba mi melena.

Sabrán que la vida me hería en las noches de luna llena.

 

Si me preguntan, contaré que cortaba el césped el lunes

siempre después del café,

para que la soledad oliera a hierba recién cortada.

También que buscaba la embriaguez del licor en la madrugada.

 

Les haré saber que nunca aprendí a vivir en manada

pues he sidoloba,

druida,

alquimista de mi propio ego.

 

Intentaré describir qué significa ser roca.

Les diré cómo sobrevivir a la ventisca

cuando la arena alcance los ojos y la sed, seque la boca.

Confesaré que solté el ancla cerca de su orilla

para que al amanecer me salvara la vida

y que sin embargo nos vivimos de lejos

en una absurda distancia maldita.

Sabrán que fui cadáver mucho antes de morir

que me tallaron en mármol el cuerpo

y me pusieron alma de cartón.

Sabrán que sobreviví al fuego.

 

Cuando sea mi hora, asumiré que sólo fue espina

agua-sal para mis heridas.

Cuando sea mi hora aceptaré la imprudencia

de haber vivido sin medidas la vida.

Por último, diré que recé a un Dios que me desconocía

que creí en el azul como única salvación

y que probé la miel cuando la palabra suturaba mis heridas.

Si cuando me llegue la hora me preguntan cómo viví

no habrá frontera que me tape la boca.

Manifiesto involuntario ©Sonia Jiménez Tirado 2016

La langue en fuite

Une façon de dire et d’écrire superbe, tout en force et sensibilité! À découvrir!

OUTSIDERS

ernest-pignon-rimbaud-600x450 Ernest Pignon Ernest, « Portrait de Rimbaud sur les murs », 1978-1979

Je ne suis pas née avec les mots. Ecrire me fait peur, me dérobe. Quand on vient d’un monde ouvrier, immigré, on a honte d’écrire, on se sent illégitime. On se soumet au tribunal de la prose bourgeoise pour infraction langagière. On comprend tôt que pour penser, il faut posséder l’énonciation – leur énonciation. Les gens comme nous en sont dépossédés.  Il y a des locuteurs légitimes, des discours socialement acceptables. Moi, je flingue leur grammaire. Je bute leur orthographe. Je séquestre leur verbe. Je cambre et brise la raideur de leur syntaxe. Leurs mots, je les vole, les emprisonne; désormais, ils m’appartiennent.

Ecrire, c’est être traversée, c’est être dépouillée. On parle, dans un premier temps, avec pudeur; c’est encore l’hiver de la retenue et des paroles. Puis nos cœurs s’emballent, nous réchauffent pour entrer dans l’intime des mots. On sent la chaleur des lignes, la brulure du verbe, les cendres de la langue. On se livre à l’autoportrait de ses cicatrices. L’écriture est une urgence. Vitale. Charnelle. Comme le pain et le vin. Des moments de fébrilité toujours intenses, brutaux qui capturent à…

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March 14 and the Myth of the Cedar Revolution

Eye on the East

If March 14 2005 would happen again, I would be exactly where I was – in the middle of the chanting and exuberant crowds in Martyrs’ Square – when it all happened.  It was history and I was part of it, along with thousands of others who gathered there.

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De rouille, de pierre et de vert: l’ancienne gare ferroviaire de Tripoli-Mina

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« Le problème n’est pas que nous habitons le Liban mais que le Liban nous habite » (Michel Fani, Alphabet de Beyrouth, 2010).

Ce qu’on écrit n’est que « la marge » de que l’on voudrait écrire, dirait Pessoa.

 

Hasard et curiosité d’un dimanche de fin d’hiver plein soleil, longeant la route en direction du port de Mina, j’arrive devant un territoire fermé par des barbelés, c’est l’ancienne gare de Tripoli-Mina. Un petit garçon désoeuvré m’indique une entrée par une partie déchiré des fils de fer et (pareil à un effet du Tardis de Dr Who!) je me trouve projetée comme en plein rêve dans un lieu hors du temps et de l’espace, témoin d’une époque qui fut forcément belle. Forcément glorieuse, bruyante de lumières et de sons, de mouvements et de couleurs. C’est un lieu accueillant, qui invite au calme, où on devrait pouvoir se promener, s’installer sur un blanc et lire ou relire par exemple Philippe Kandelaft et sa nostalgie inconsolable, éternellement « emprisonné dans les souvenirs » de ses « Syllabes décousues » de Tripoli (Dar an-Nahar, 2005).

Ce lieu improbable est coincé, oublié entre l’entrée de la région du Akkar (en direction de la Syrie), les bords maritimes de la ville de Tripoli et l’entrée du port de Mina avec sa zone industrieuse. A l’extérieur, à quelques mètres de là, un alignement de façades commerciales (fermées le dimanche) appartiennent à un « grand » passé, celui du travail du bois notamment, pour lequel la ville était renommée.

Trois tons dominent et d’abord, si évident et majoritaire, celui de la rouille du temps. Elle est totale, inexorable sur les deux grosses locomotives dans tous leurs constituants. Puis la pierre de taille, symbole d’une époque de bâtisseurs d’optimisme (s’y est rajouté, en collage de mauvaise augure, du ciment ordinaire, celui des années d’avant-guerre). Et par-dessus tout le vert, celui qu’on dit des herbes « folles » ou « mauvaises » ou « sauvages », celui des arbres (figuiers, orangers!) qui repeuplent, ré-accaparent l’endroit.
Il y a un grand hangar vide et lumineux, à quelques dizaines de mètres de celui qui contient les deux grandes locomotives figées à quai. D’autres machines gisent à l’extérieur en plein air, outre des réservoirs gris d’hydrocarbures éventrés par des obus et des tirs, eux aussi délaissés, rongés par la rouille et les herbes.

« Exaspérante mise en scène de la mémoire quand il n’y a plus de scène mais la mémoire mise à nu » écrit Michel Fani à propos de Beyrouth et des morceaux de ville artificielle reconstitués.
Ici dans cette gare c’est l’inverse: la scène est toujours là, elle n’a rien de surfait, rien de re-plâtré et semble prête à toute (re)mise en selle/scène. Elle peut revivre. Même différemment, même pour un autre but, puisqu’on ne peut pas (se) refaire, se relancer à l’identique. Aujourd’hui elle est figée dans le temps qui la protège comme dans un glacis.

Mais quelle est la mémoire de ces lieux? Je suis dans un décor d’époque que je ne sais pas interpréter, moi la passagère d’une géographie et d’une histoire qui me restent inconnus, inaccessibles même s’ils me hantent. Parce qu’ils hantent, ils habitent la mémoire tue/éteinte des uns et des autres…
« Faut vivre » chantait Mouloudji,
« malgré qu’au ciel de nos poitrines
en nous sentinelle endormie
dans un bruit d’usine
gémit le coeur aveugle
qui funambule
sur le fil du présent qui fuit« …
Et ils essaient de vivre le présent sans se retourner. Peut-on continuer sa route, « funambuler sur le fil du présent » sans se décharger du poids de sa mémoire/ de son histoire (personnelle et collective)?

La « Prose du Berlin-Baghdad » de Fifi Abou Dib vient à mon secours:
« Il faut avoir vécu ces années où, cloisonnés dans une géographie de plus en plus congrue, avec au mieux quelques dizaines de kilomètres pour tout horizon, nous n’avions d’évasion que la musique et les livres. Une génération de hamsters enfermés dans une antichambre à l’échelle d’un petit pays dangereux, attendant la fin et l’espérant heureuse. Sinon, comment comprendre notre fascination des trains, et la douloureuse nostalgie qu’éveille en nous la vue de ces gares hantées, de ces rails résiduels rongés de rouille que dénonce parfois une écorchure de l’asphalte ? » (Chronique Impression du 11/02/2016, L’Orient Le Jour, extrait)

Esthétique des ruines? Ce lieu de silences me touche sûrement parce qu’il n’a pas eu d’effet « Solidere »: pas de solidaires pour le rénover, réveiller ses pierres et nettoyer sa rouille. Personne pour le mettre en valeur, il est délaissé, clos sur lui-même et son histoire glorieuse. La nature – le vert – reprend le dessus, elle agrippe la vieille ferraille des locomotives oubliées et peu à peu s’installe, seule maîtresse-hôtesse (vivante) du lieu.
Entouré de barbelés, l’endroit est en théorie interdit au public; au moins deux ouvertures permettent d’entrer librement et de saluer celui qui semble être l’unique et dernier salarié actif, un gardien assis à l’ombre à fumer et pianoter sur son téléphone, une grande bouteille de soda à ses pieds. Interdit mais fréquenté. Quelques jeunes avec leurs vieilles vespas rafistolées se prennent en photo et « font passer le temps » (expression étrange!) en ce dimanche après-midi de février ensoleillé. Des cannettes de bières vides et abandonnées par terre témoignent du squatt comme possibilité d’évasion ici, dans l’ancienne gare de Tripoli-Mina.

Elle est un raccourci du Liban. De son court passé heureux, riche, actif, productif. De sa déchéance ultérieure, terrain de combats et puis de son oubli; comme s’il était devenu obsolète, appartenant à une époque révolue, à l’image de ces grosses machines rouillées. Un lieu hors du temps (et de l’espace), un lieu qui fut… Comme un « zoom in », entouré de barbelés, en principe « interdit au public », sur le Liban d’aujourd’hui. Pourquoi ne pas en faire un espace ouvert, pour le public, un parc avec des bancs publics, où seraient préservées ces quelques locomotives témoins? Cette gare revient de droit au patrimoine historique et touristique de la ville et des citoyens, pourquoi reste-t-elle ainsi enfermée et abandonnée?

Je reviendrai visiter « ma » station « interdite » non maquillée ni retouchée, non « solidere-isée » parce que telle quelle, à l’évidence, elle est le Liban. Totalement. Ce qu’il a pu être – et ce qui reste: de la rouille, de la pierre et du vert, beaucoup de ce vert nature qui reprend ses droits. Mais par-delà le mood (forcément) nostalgique pourquoi ne pas faire de cette gare oubliée un parc public, touristique, un espace vert aux marges de la ville?
Je rêve… et si les uns ou les autres des candidats aux prochaines élections municipales intégraient cette petite demande, pas si onéreuse à appliquer, dans leur cahier de charges?

Poème d’Emma B:

« Sur les chemins de métal, tu m’aurais fait rêver
De Trablous à Beyrouth, en admirant Byblos la belle
Tu amenais le parfum des oliviers jusqu’à la capitale
Puis jusqu’à Sour, glissant au pied du château de la mer
Je me serais noyée dans l’air saturé des orangers.
Oublié au fond de ton hangar rouillé, abandonné
Tu es le fantôme des souvenirs d’enfance de certains
De tes fenêtres, d’un côté était le bleu merveilleux
De l’autre, le vert moiré ou le blanc immaculé.
Aujourd’hui, un arbre pousse dans ton ventre creux
Douce revanche de ceux qu’il a fallu abattre
Pour laisser place à ta galopade grinçante et fumante
Ta cheminée au repos, contemplant sans fin le ciel
Tu vois défiler les nuages comme on te regardait passer.
On te caresse du regard tel un animal fougueux
Trop vieux désormais pour susciter la crainte
En tendant mieux l’oreille, on devinerait encore
Ton cœur battre et ton souffle prêt à courir les rails. »

Et puis sur une note historique, voilà ce que nous apprend Google (extraits):

« En 1898, la France qui entretenait de bonnes relations avec le petit Liban… entreprit une grande œuvre, un grand chantier : ce fut la réalisation d’une ligne étroite de chemin de fer reliant Damas à Beyrouth et à son port. C’était une innovation dans le domaine du transport : marchandises et passagers. Parlant de ce train qui serpentait dans la plaine de la Békaa ne dépassant pas les 17km par heure, le grand poète Moutran disait que sa vitesse était folle, rapide avalant les kilomètres à toutes vapeurs… (oui si l’on compare cela à la marche du mulet), mais dans les montées en coude, quelques voyageurs pouvaient descendre cueillir quelques grappes de raisin dans une vigne proche et rattraper le train au coude suivant.

Après la première guerre et durant la deuxième guerre mondiale (en 1942), les Alliés voulant faciliter le mouvement de leurs troupes de l’Europe à l’Orient, décidèrent de créer une autre ligne ‘large’ reliant Beyrouth à Tripoli, Abboudieh, Syrie, Turquie et toute l’Europe et du côté sud allant jusqu’à Nakoura, la Palestine (Israël actuellement) et l’Egypte.
Le trois C (Calais, Constantinople, le Caire).
Cet autre chantier fut exécuté par les Anglais (une compagnie australienne).

Les techniciens, les ingénieurs, les ouvriers etc… devaient suivre les plans prévus et avançaient dans les régions de Beyrouth vers le nord et vers le sud. Je me souviens encore, tout petit (5 ans) appartenant à une famille d’orphelins, je venais de perdre mon père depuis quatre ans ; un responsable militaire australien m’engagea dans le chantier avec mon frère de trois ans mon cadet, je devais remplir une cruche en argile et faire la tournée entre les ouvriers, leur donner à boire : nous étions en été, de juin à septembre, le soleil et la chaleur stimulent la soif. (…)
J’étais le plus jeune ouvrier du chantier, c’était une fourmilière où tout le monde travaillait. Les samedis, on nous payait en argent et des produits alimentaires de grande nécessité sucrerie, riz, farine, conserves etc… c’était la première fois où je voyais du sucre brun, ma sœur plus âgée de 4 ans venait m’aider pour porter ce précieux trésor et prendre l’argent que je donnais à ma pauvre mère.

Le tronçon terminé, toute l’équipe quittait le lieu pour continuer le travail plus loin, et moi, je retournais à l’école toute proche. Les tailleurs de pierres étaient nombreux, surtout là où il y avait des ponts, des passages à niveaux… un moine libanais tailleur de pierre réalisait pour chaque pont l’emblème de sa majesté le roi et la reine d’Angleterre (…).

Le train à l’époque était à vapeur, il sifflait, il respirait… on courait encore enfants pour s’accrocher à ses marches pour descendre plus loin, dans la gare… le train transportait : du pétrole, des machines, voitures, troupeaux, vaches et moutons… du blé, des marchandises… un wagon était réservé pour les passagers.
En plus, il y avait une automotrice qui faisait le va et vient entre Alep (Syrie) et Beyrouth. (…) « .
(signé Joseph Matar)