Power to the people, par Médéa Azouri. #BeirutMadinati

#BeirutMadinati
بيروت_مدينتي#

Oui, ça fait plus d’un mois qu’on en parle. Oui, la Toile est inondée de leurs photos, de leur logo. Oui, les gens ont changé leurs photos de profil, ils font des montages sur Instagram. Oui, plusieurs bars ont fait des soirées de fund-raising. Oui, certains Libanais ont eu un regain de citoyenneté en se souvenant que Beyrouth était leur ville. Oui, Beyrouth Madinati est all over the place. Et non, ce n’est pas trop. D’ailleurs, ce n’est pas assez même.Pas assez, parce qu’il est lassant d’entendre des gens dire: «Ça ne sert à rien ; ils ne passeront pas. Ils ont un bulldozer en face d’eux. C’est qui ces gens? Et qui nous dit qu’ils ne feront pas pareil que les autres? Comment peut-on leur faire confiance, on ne les connaît pas.» Pas assez, parce que ce discours dans la bouche de potentiels électeurs désabusés est d’une grande tristesse. Pas assez, parce que les Libanais n’y croient plus. Pas assez, parce que c’est notre dernière cartouche. Pas assez, parce que le pouvoir est dans la rue, pas sur une route asphaltée pour récolter quelques voix supplémentaires. Pas assez, parce que ces gens qu’on croit connaître ont volé notre confiance. Et pas assez, parce que ça suffit de voir les sourires béats des crétins satisfaits qui ornent les murs de la capitale.

Ce n’est pas en se plaignant, allongé sur son canapé, qu’on fera avancer les choses. Ni en postant des coups de gueule sur Facebook. Et surtout pas en n’allant pas voter. Parce que, pour la première fois justement, on ne connaît pas ces gens. Pas tous, en tout cas. On ne sait pas s’ils seront capables de bousculer le système. Mais ils le seront sûrement plus que leurs (futurs) prédécesseurs. Et, au moins, ils en ont l’envie. Et ils ont la rage. Notre rage. Parce qu’il faut arrêter de se foutre de notre gueule.

Beyrouth a perdu de sa superbe. On ne reconnaît plus notre ville. On ne sent plus son pouls. Ses artères sont bouchées, ses bronches obstruées. Elle est sclérosée de l’intérieur. Son air est devenu irrespirable, ses trottoirs démembrés, sa peau ravagée. Elle est devenue un pantin désarticulé, une espèce de corps métastasé qui n’a plus la force de se relever. Alors, non, ce n’est pas en n’allant pas voter que Beyrouth revivra une mille et unième fois. Et même si (comme par hasard) le site qui permettait de savoir si on était inscrit sur les listes et dans quel bureau de vote on devait se rendre a soudain disparu du Net (pourquoi cela ne semble pas étonnant?); même si on n’y croit pas ou plus ; même si on sait que des Beyrouthins voteraient alors que ça fait 27 ans qu’ils gisent six feet under ; même si on sait que certains Beyrouthins (qui n’y vivent plus) viendront la casquette vissée sur la tête, le tee-shirt estampillé de la tête du moukhtar du coin qu’ils ne connaissent même pas, en autocar climatisé, payé par des candidats, tandis que d’autres vendront à 100 $ leur voix ; même si ça nous saoule d’aller dans un bureau de vote pourri, un dimanche de pleine chaleur… eh bien, on doit y aller. Pour nous, mais surtout pour elle.

Pour cette ville qui est le poumon asphyxié de notre pays. Parce que Lebnan Baladi, c’est d’abord Beyrouth Madinati, Tripoli Madinati, Baalbeck Madinati, Baabda Madinati. Parce que, pour qu’on accède à l’Chouf Manta2ti, l’Metn Manta2ti, l’Bekaa Manta2ti, l’Aakar Manta2ti… il faut d’abord voter Beyrouth Madinati.

S’ils y arrivent, si ces 24 candidats y arrivent, si les électeurs y arrivent, alors nous aurons posé tous ensemble la première pierre de cet immense édifice qu’on appelle démocratie. Mark Twain a dit un jour : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Faisons-le.

* Article paru dans l’Orient-Le Jour le 30/04/2016

  • Image en une: (c) Yasmine Darwiche
  • Image en fin de texte : image officielle de la liste Beirut Madinati

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Témoignage d’Erbil: Chrétiens, Yézidis et Musulmans entre craintes et espoirs – par Isabelle MORAND-HIRSCH

Le Kurdistan accueille environ 2 millions de déplacés irakiens et réfugiés syriens. Venus du Sinjar, de la plaine de Ninive ou de Qamishli…, ils attendent. Un visa pour quitter les camps. La défaite de Daech pour rentrer chez eux. Un quotidien d’espoir et de déprime.

Ses yeux sont plus creux que l’an dernier, elle voit moins bien, elle entend moins bien aussi. Depuis une chute, elle ne parvient plus à lever son bras gauche. Elle ne supporte plus cette vie, le canapé défoncé de son unique pièce de vie, ces hauts murs qui l’enferment tels une prison. Depuis le 6 août 2014, elle vit ici, dans le camp Al Hamal à Erbil. Elle ne veut pas retourner à Bachikta, sa ville d’origine, proche de Mossoul. A 80 ans, elle veut partir. « En Allemagne, en France… », dit-elle. Elle est yézidi. Elle s’appelle Nemsha, c’est une femme forte, je le sais, mais son désespoir est insondable. Elle me fait penser à ma grand-mère aujourd’hui disparue. J’ai besoin d’embrasser Nemsha, de lui tenir les mains, de lui dire qu’il n’y a pas une semaine, depuis mon premier voyage ici, au Kurdistan irakien, pendant laquelle je n’ai pas pensé à elle.

Devant sa caravane, il a planté deux pieds de vigne. Et des poivrons qui commencent à pousser. Et des fèves qu’il adorera manger crues. Cet ancien instituteur de Qaraqosh vit avec sa femme et sa fille. Dans le bungalow d’à côté, vivent son fils, sa belle-fille et leurs trois enfants. Sans regret, en mai, il a quitté l’enfer d’Ainkawa Mall où 4000 chrétiens ont été contraints de s’entasser pendant neuf mois, le temps de construire cette nouvelle ville dans la ville. Il est fatigué Noël, le chrétien. « J’avais une grande maison, un grand jardin, des arbres…  » Ses arbres lui manquent. Il ne cesse de se demander ce qu’ils sont devenus, dans quel état il retrouvera sa maison, si un jour, un jour s’ouvre la route du retour… Il est si fatigué que des larmes emplissent ses yeux. Un homme pleure, il me regarde, je suis si démunie…

Son fils, lourdement handicapé, git et geint sur le tapis qui recouvre la bâche plastique isolant le sol de sa tente. L’une de ses filles est encore au sein. Les deux autres ne s’éloignent guère de leur maman. Elles ont des regards d’adultes. Des yeux noirs chargés d’interrogations et d’incompréhensions. Pas un sourire, à aucun moment, sur le visage des gamines. La famille a fui son village au son des armes de Daech. Depuis deux ans, dans le camp de Baharka, leur vie tient dans quelques mètres carrés, un univers de toiles qui claquent quand souffle le vent, qui surchauffent l’été et baignent dans un épaisse gadoue les jours de pluie. En la voyant remonter la couche sur le corps déformé de son gamin, j’ai oublié de demander à Taïf si elle était musulmane, chabak, palestinienne ou je ne sais quoi d’autre. Je m’en fous en fait. Je ne vois que son triste univers… et son sourire qui illumine soudain le ciel sombre de sa maison de toile.

Elle a quitté le camp de Darashakran pour quelques jours. Le temps d’aller voir sa famille à Qamishli, au nord-est de la Syrie. Elle en est revenue pour retrouver ses trois petits, accrochés à elle comme à un radeau de survie. Pas question pour Salma d’imaginer un prochain retour : « C’est pire là-bas, c’est la guerre. La misère ».

Selwa est mariée à Taher, un musicien dont la photo trône sur la façade d’une cabane en dur. Elle est kurde syrienne. Elle a 28 ans, trois enfants et laisse éclater sa fatigue et sa colère. Elle m’emmène dans sa cuisine au réfrigérateur minuscule et brinquebalant, où la vaisselle s’empile sur quelques planches. Elle ressort dans l’allée pour empêcher sa fille, Avin, de jouer dans les deux rigoles qui charrient les eaux sales des maisons du dessus. « C’est notre troisième année ici. C’est dur. Je veux rentrer chez moi. ». 

Issam, chrétien de Qaraqosh, est arrivé à Erbil en septembre 2014. Sa famille et lui sont restés un mois et demi dans la ville prise par Daech. « Chaque jour, ils nous demandaient de nous convertir et menaçaient de nous décapiter. ». Issam a pu obtenir de se rendre à Mossoul, a promis de revenir… mais il a pris la route du Kurdistan. « Deux de mes neveux n’ont pas voulu quitter notre ville. Ils se sont convertis. On n’a pas de nouvelles d’eux. ».

Les rencontres se suivent mais ne se ressemblent pas tout à fait. Chez les réfugiés syriens, le souhait du départ vers un ailleurs, souvent n’importe lequel, se manifeste souvent. Chez les déplacés irakiens, l’espoir du retour est là. Il court les allées des camps. Lié à la reprise de Mossoul, de la plaine de Ninive, de tous les lieux aux mains de de Daech. On guette les nouvelles, on attend celles qui pourraient donner le signal du retour. Mais les clés des chez-soi si précieusement conservées, auront-elles des portes à ouvrir ? La famille de Nemsha en doute. Ces yézidis n’ont aucune nouvelle, aucune, de Bachikta, leur ville d’origine. Dans le camp chrétien d’Ainkawa 2, plusieurs femmes sont venues m’aborder. Jeunes, âgées, voire très âgées, elles veulent partir. En Australie, en Europe, au Canada… Des hommes aussi se manifestent même si, généralement, ils se montrent un peu plus « bravaches ». « On va rentrer chez nous »

Un an après mon premier voyage, ici, au Kurdistan irakien, je note un peu partout cette ambivalence, permanente, entre l’envie d’y croire et les craintes du retour. Ce choc des désirs et des peurs. Comment se projeter dans l’avenir quand les ombres du passé vous hantent ? Comment oublier la fuite, la peur, l’effroi, l’horreur ? Comment revivre là-bas, chez soi, sans peur des lendemains, de ses voisins parfois ? Ici, les conditions de vie sont difficiles mais de moins en moins précaires grâce aux organisations humanitaires. Au fil des mois, les préfabriqués remplacent les tentes. Ceux qui ont un peu de moyens, ceux qui ont trouvé du travail, construisent des maisons, ouvrent des petites boutiques. Ici, les enfants vont à l’école. Ici, les nez coulent mais on peut être soigné. Ici, pas de bombes, pas de déluge de feu, pas d’assassins de noir vêtus. Comme un passage de la survie à la vie au beau milieu d’un empilage de drames humains…

Cet article est d’abord paru dans le magazine en ligne Libnanews (Libnanews.com)

 

Non, je n’ai rien oublié… – Roula DOUGLAS

Il a suffi d’un son, d’une image, d’une odeur, d’un incident, d’un 12 juillet pour que je me rende compte que tout est là, intact. Intactes sont les images d’horreur, intacte est la peur qui me dévore de l’intérieur, intact est le dégoût face à cet aspect Mister Hyde dans chaque être humain, intact est le désespoir qui surgit sans avertissement et tente inlassablement de m’attirer au fond d’un gouffre sans fond, intact ce rejet de toute forme de violence même verbale, intacte cette phobie de toute personne en uniforme, intacte cette angoisse de la mauvaise nouvelle à chaque sonnerie du téléphone.

Non, je n’ai rien oublié.
Je me souviens d’événements que j’aurai peur de rapporter par crainte que mes enfants ne les lisent, par crainte que d’autres enfants ne les lisent. Mais, finalement, c’est pour ces enfants que je vais exorciser les démons de la guerre. C’est pour éloigner le spectre d’une nouvelle guerre civile que je vais écrire…

Je me souviens de ce jour d’été, j’étais encore une enfant. J’entends un bruit métallique répétitif suivi par les cris de mes sœurs cadettes, Rania et Rima. Je revis cet étrange sentiment qui m’envahit : un mélange de peur et de curiosité. Je cours au balcon de notre appartement. Et je m’arrête net. J’ai l’impression que si je tends la main, j’arriverais à toucher ce char qui s’ouvre difficilement un passage dans les ruelles de mon quartier. Tout est figé. Le temps s’est arrêté. Le sang glacé, les yeux exorbités, je regarde horrifiée, sans vraiment comprendre. Soudainement, après ce qui me semble être une éternité, je reprends contact avec la réalité. Les doigts glacés de ma mère qui me serrent le bras me font froid, j’entends sa voix durcie par l’angoisse et la peur : « Roula, rentre vite au salon». Ce qu’elle me dit résonne dans mes oreilles, mais ne rencontre aucun écho dans mon conscient. Mes jambes sont molles. Elle n’a d’autre choix que de me pousser vers l’intérieur. Je ne suis pas capable de discuter avec elle de ce que j’ai vu. La nuit, je n’arrive pas à m’endormir. Et malgré les murs qui séparent notre chambre de celle de mes parents, j’entends clairement une partie des propos qu’ils échangent :

– « Antoine, les filles ont tout vu ! Ces monstres ! Ces brutes ! Ces barbares ! Ils traînaient un homme sur la chaussée, derrière le tank ! Il avait les poings et les pieds liés !

– Calme toi, Robine. Ne réveillons pas les filles. »

Je me souviens, comme si c’était hier, de la panique de mes camarades de classe quand, lors d’un cours d’histoire, une pluie d’obus s’est abattue sur notre quartier. Je ressens ma peur et mon angoisse. Je me rappelle très bien de la frénésie des enseignants et des religieuses cherchant à mettre de l’ordre dans la ruée des élèves hors des classes et les dirigeant vers la cantine pour s’abriter. Je vois leurs visages blêmes quand ils se sont rendu compte qu’à la cantine, il y avait de grosses bonbonnes de gaz rendant l’endroit dangereux. Je vis encore ce soulagement ressenti à l’arrivée de papa. Il me serre la main très fort comme s’il a peur de me perdre. Je me rappelle du retour à la maison. Ce chemin, mille fois emprunté, mais qui, ce jour-là, semble se dilater indéfiniment…

Je me souviens des yeux confus et évasifs d’une copine, après une semaine d’absence de l’école. Je pense à l’attroupement des camarades autour d’elle, ne sachant quoi lui dire ni comment la consoler. J’entends leur chuchotement : « La pauvre, son père a été tué par l’explosion d’une voiture piégée. »

Je me souviens de longues nuits passées à l’abri, dans la pénombre et l’humidité. Je me souviens des heures interminables, accrochée au combiné du téléphone, priant pour la sécurité des proches et amis, attendant la ligne qui ne « vient » pas…

Je me souviens de mon « bizarre » réveil une certaine nuit de septembre 1978. Je me rappelle des mots exacts pour ma sœur : « Rania, tante Ramona est morte. » Personne ne me l’avait dit, mais je le savais. Je vois encore la frustration de ma famille de ne pas pouvoir assister à l’enterrement ; la ville étant assiégé. Plus tard, à plusieurs reprises, Rania et moi avons cru la rencontrer au coin d’une rue avant de nous rappeler qu’elle est « partie ». À chaque visite de condoléances, mes sœurs et moi captions des bribes de conversation des « grands » : la tasse de café turc est restée intacte sur sa table de chevet ; elle est morte dans l’abri, avec tous ses voisins ; l’abri était mal construit ; elle ne voulait pas quitter la ville par crainte de perdre son emploi à la banque, elle avait 40 ans…

Je me souviens de nos fuites sous les bombes vers le port de Jounieh, des petites chaloupes empruntées dans la nuit noire, de l’échelle-corde au-dessus de la mer sombre qu’il fallait emprunter pour prendre le bateau de commerce, en pleine mer. Je me souviens des chansons militaires à la radio, des photos de jeunes martyrs aux murs de ma ville, des sirènes des corbillards mortuaires. Je me rappelle des lamentations, remplacées plus tard par des gémissements d’une voisine meurtrie par la perte de son fils de 18 ans et que nous entendions pendant des mois, chaque nuit, quand le silence se faisait dans notre quartier.

Je me souviens de cette dernière image que j’ai de la guerre civile dans mon pays : je vois le trottoir devant notre immeuble, à Achrafieh, envahi par nos amis, nos proches et nos voisins ; je vois les larmes sur leurs joues ; je vois leurs gestes d’adieu et je me revois avec mes parents et mes sœurs prenant place dans ce taxi qui nous emmenait vers l’aéroport. Dans la voiture, personne n’osait prendre la parole par peur d’éclater en sanglots. C’était le 16 juin 1990 et nous fuyions vers le Canada…

« Sleepless Nights » – Et comment dormir? – Souha TARRAF

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Comment dormir!

Avec les yeux suppliants et épuisés de questions de Mariam qui cherche son fils Maher, disparu à l’âge de 15 ans. Et qui ne veut rien savoir d’autre que ce qu’est devenu son fils. Mort ou disparu? Rien d’autre, aucune explication ou tentative d’aide psychologique ne lui est utile. Sa vie est suspendue à une date, le 17 juin 1982, jour où Maher n’est plus rentré à la maison. Dans toutes ses toiles et ses pensées, le visage encore enfantin de Maher. Mariam est toutes les mères, soeurs, épouses de disparus de la guerre.Lire la suite »

Derrière les murs – Fifi Abou Dib

Cet article porte sur l’un des sujets les plus délicats aujourd’hui au Liban, celui des réfugiés palestiniens, « les plus vieux réfugiés du monde », dont on voudrait oublier l’existence au nom du soit-disant danger d’implantation. L’approche de Fifi Abou Dib est très humaine et courageuse ; elle en appelle au « génie libanais » qui a toujours su trouver des solutions pour « inventer la formule exemplaire qui fera coexister ces foules sur notre petit territoire sans sacrifier notre identité et notre sécurité ».

Et le blog Chroniques civiles n’a jamais aussi bien porté son nom.

Un ouvrage de photographies prises par des enfants palestiniens dans le cadre du projet Lahza (Instant) illustre à merveille le quotidien dans l’enfermement de ces milliers de vies à travers les camps palestiniens au Liban.

En complémentsur ce lien, ma contribution personnelle (S. Tarraf) sous forme de recherche de terrain d’il y a plus de dix ans « derrière les murs » du camp de Nahr al Bared, au nord du Liban. Peu après cette publication, le camp est devenu terrain de guerre et a été détruit aux 3/4, ses habitants ont dû trouver à se reloger dans d’autres camps, derrière d’autres murs, jusqu’à la période récente, où la reconstruction de Nahr al Bared a permis à une partie de ses habitants de revenir. Derrière leurs murs. Neufs et froids.

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Pour toute une génération de Libanais, le mot « implantation », sans complément de nom, est inséparable d’une hantise récurrente. « Implantation », selon le dictionnaire Larousse : en chirurgie, la greffe d’un organe sur un autre. En coiffure, la manière dont les cheveux sont plantés. En embryologie, le premier stade de la nidation. On a beau chercher, aucune définition ne décrit le problème palestinien tel que nous le percevons, accolé à ce mot étrange et flou qui fait peur à tout le monde, à commencer par les intéressés eux-mêmes.

À l’évidence, les Palestiniens, qui sont aujourd’hui les plus vieux réfugiés du monde et représentent une troisième, voire une quatrième génération d’exilés, auraient dû depuis longtemps se résorber dans notre tissu social, comme le sont par exemple les Arméniens. Naturalisés, ces derniers se considèrent libanais, même s’ils n’ont jamais renoncé à leur culture qui vient enrichir notre diversité. Or, que savons-nous des Palestiniens ? Deux ou trois choses, et forcément de nombreux préjugés :

– Ils vivent derrière les murs infranchissables de camps bien gardés. Voilà qui entretient bien des fantasmes. Que se passe-t-il derrière ces murs ? De quoi vivent ces gens ? Fabriquent-ils des bombes ? De la drogue ? Quelle économie peut-elle se développer dans une enclave ? À quoi ressemblent-ils ? L’ignorance engendre la peur et la peur l’hostilité.

– Ils sont armés. Échappent à la loi. Voilà leur péché originel. D’emblée, ils se sont posés en ennemis intérieurs. Leurs dirigeants leur ont fait croire que le Liban était une patrie de rechange. Ils ont justifié la création de milices sectaires. « C’est à cause d’eux que la guerre de 1975 a éclaté. »

– Ils ont été massacrés sous notre toit. Par les nôtres. Certes, sous bonne garde du mauvais génie israélien. C’est à cause d’eux que nous avons perdu, définitivement, notre innocence.

– Leurs conflits internes ont tendance à déborder. Régulièrement, des bruits d’armes automatiques nous informent que les camps « flambent ». Polarisés, suffocant de misère, d’ennui et de désespoir, les jeunes des camps ont la gâchette et la goupille faciles. Jusqu’à quand l’armée, occupée sur plus d’un front, pourra-t-elle les contenir?

– C’est à cause d’eux que les Libanaises ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leurs enfants. Car oui, imaginez la catastrophe démographique, ou pire, communautaire, si l’épouse libanaise d’un Palestinien, ça peut arriver, mettait au monde un petit Libanais ? Un détail qui a manqué à notre Constitution. Il aurait fallu, tiens, dès le départ, imposer à chaque communauté un contrôle drastique des natalités, de manière à ce que chaque groupe confessionnel majeur soit exactement équivalent en nombre aux deux autres.

À l’heure où revient la ritournelle de « l’implantation », du plus vaseux au plus absurde, ces arguments entretiennent rejet et frustration. Avec l’arrivée de 1,5 million de réfugiés syriens, les 400 000 Palestiniens présents ne peuvent même pas se prévaloir de leur ancienneté. Nous sommes face à un défi de taille. Pour le relever, il est temps d’inventer la formule exemplaire qui fera coexister ces foules sur notre petit territoire sans sacrifier notre identité et notre sécurité. Il est temps de réveiller le génie libanais.

* Cet article a été publié ce 31 Mars 2016 dans le quotidien libanais l’Orient-Le Jour