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Cet article porte sur l’un des sujets les plus délicats aujourd’hui au Liban, celui des réfugiés palestiniens, « les plus vieux réfugiés du monde », dont on voudrait oublier l’existence au nom du soit-disant danger d’implantation. L’approche de Fifi Abou Dib est très humaine et courageuse ; elle en appelle au « génie libanais » qui a toujours su trouver des solutions pour « inventer la formule exemplaire qui fera coexister ces foules sur notre petit territoire sans sacrifier notre identité et notre sécurité ».

Et le blog Chroniques civiles n’a jamais aussi bien porté son nom.

Un ouvrage de photographies prises par des enfants palestiniens dans le cadre du projet Lahza (Instant) illustre à merveille le quotidien dans l’enfermement de ces milliers de vies à travers les camps palestiniens au Liban.

En complémentsur ce lien, ma contribution personnelle sous forme de recherche de terrain d’il y a plus de dix ans « derrière les murs » du camp de Nahr al Bared au nord du Liban. Peu après cette publication, le camp est devenu terrain de guerre et a été détruit aux 3/4, ses habitants ont dû trouver à ses reloger dans d’autres camps, derrière d’autres murs, jusqu’à la période récente, où la reconstruction de Nahr al Bared a permis à une partie de ses habitants de revenir. Derrière leurs murs.

Pour toute une génération de Libanais, le mot « implantation », sans complément de nom, est inséparable d’une hantise récurrente. « Implantation », selon le dictionnaire Larousse : en chirurgie, la greffe d’un organe sur un autre. En coiffure, la manière dont les cheveux sont plantés. En embryologie, le premier stade de la nidation. On a beau chercher, aucune définition ne décrit le problème palestinien tel que nous le percevons, accolé à ce mot étrange et flou qui fait peur à tout le monde, à commencer par les intéressés eux-mêmes.

À l’évidence, les Palestiniens, qui sont aujourd’hui les plus vieux réfugiés du monde et représentent une troisième, voire une quatrième génération d’exilés, auraient dû depuis longtemps se résorber dans notre tissu social, comme le sont par exemple les Arméniens. Naturalisés, ces derniers se considèrent libanais, même s’ils n’ont jamais renoncé à leur culture qui vient enrichir notre diversité. Or, que savons-nous des Palestiniens ? Deux ou trois choses, et forcément de nombreux préjugés :

– Ils vivent derrière les murs infranchissables de camps bien gardés. Voilà qui entretient bien des fantasmes. Que se passe-t-il derrière ces murs ? De quoi vivent ces gens ? Fabriquent-ils des bombes ? De la drogue ? Quelle économie peut-elle se développer dans une enclave ? À quoi ressemblent-ils ? L’ignorance engendre la peur et la peur l’hostilité.

– Ils sont armés. Échappent à la loi. Voilà leur péché originel. D’emblée, ils se sont posés en ennemis intérieurs. Leurs dirigeants leur ont fait croire que le Liban était une patrie de rechange. Ils ont justifié la création de milices sectaires. « C’est à cause d’eux que la guerre de 1975 a éclaté. »

– Ils ont été massacrés sous notre toit. Par les nôtres. Certes, sous bonne garde du mauvais génie israélien. C’est à cause d’eux que nous avons perdu, définitivement, notre innocence.

– Leurs conflits internes ont tendance à déborder. Régulièrement, des bruits d’armes automatiques nous informent que les camps « flambent ». Polarisés, suffocant de misère, d’ennui et de désespoir, les jeunes des camps ont la gâchette et la goupille faciles. Jusqu’à quand l’armée, occupée sur plus d’un front, pourra-t-elle les contenir?

– C’est à cause d’eux que les Libanaises ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leurs enfants. Car oui, imaginez la catastrophe démographique, ou pire, communautaire, si l’épouse libanaise d’un Palestinien, ça peut arriver, mettait au monde un petit Libanais ? Un détail qui a manqué à notre Constitution. Il aurait fallu, tiens, dès le départ, imposer à chaque communauté un contrôle drastique des natalités, de manière à ce que chaque groupe confessionnel majeur soit exactement équivalent en nombre aux deux autres.

À l’heure où revient la ritournelle de « l’implantation », du plus vaseux au plus absurde, ces arguments entretiennent rejet et frustration. Avec l’arrivée de 1,5 million de réfugiés syriens, les 400 000 Palestiniens présents ne peuvent même pas se prévaloir de leur ancienneté. Nous sommes face à un défi de taille. Pour le relever, il est temps d’inventer la formule exemplaire qui fera coexister ces foules sur notre petit territoire sans sacrifier notre identité et notre sécurité. Il est temps de réveiller le génie libanais.

* Cet article a été publié ce 31 Mars 2016 dans le quotidien libanais l’Orient-Le Jour

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