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Je vous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Achrafieh, en ce temps-là, celui des 80’s, vivait intra-muros, sans les Peugeot 504 blanches et autres blousons en cuir noir qui pullulaient déjà, depuis Mazzeh, dans l’autre partie de la capitale. Je vous parle plus précisément de ce triangle reliant la mosquée Beydoun, l’église Notre-Dame des dons et l’Université Saint-Joseph (Huvelin), de ce village très urbain surplombé jadis par la seule tour Rizk, de cette cité très rurale établie sous le flanc du Collège Notre-Dame de Nazareth, de cette partie d’Achrafieh qui, à l’ombre directe du mur, essayait, tant bien que mal, de tenir bon, de survivre et, dans la mesure du possible, de prospérer.
Au cœur du quartier Beydoun, c’est l’école Ali ibn Abi Taleb de Makassed transformée, pour les « besoins de la cause », en caserne, qui vous accueillait. Souvent longée, pendant les crises de pénurie assez fréquentes, par une longue file d’attente depuis la boulangerie Qolqas, elle abritait des miliciens en tenue vert olive, décorée d’insignes rouges. Rien de plus fascinant, aux yeux des rares enfants de l’Ouest qui traversaient chaque week-end pour venir visiter leurs proches à Achrafieh, que cet uniforme, ce minimum de discipline paramilitaire qui était quasiment absent chez les miliciens de l’autre côté de la ville. En haut des marches menant vers l’entrée de cette caserne scolaire, les combattants avaient incrusté un crâne bien scalpé. Il ne s’agissait probablement, selon les explications des grands qui cherchaient à en limiter les effets traumatiques dans le crâne des petits, que d’un crâne de chat. « Calavera no llora ! Serenata de amor. Calavera no llora ! No tiene corazón. » Non, Manu Chao n’avait pas encore consolé cette tête de mort bien triste même si, à l’époque, on célébrait à Achrafieh, un peu à la mexicaine, la fête de la mort, mais tout au long de l’année.
À l’ombre du mur, la rue Abdel Wahab Inglisi n’éblouissait pas par la bouffe, mais par ses vitrines où l’on exposait des vêtements de marque, des articles de luxe, les derniers ouvrages juridiques ; où l’on achetait, chaque samedi, de feue la libraire À la une, Les Copains, supplément de L’Orient-Le Jour ; où l’on faisait dialoguer, dans une symphonie de couleurs et de formes, des instruments de musique flambant neuf. Beaucoup de gamins croyaient, dur comme fer, que le magasin en question appartenait, comme semblait l’indiquer son enseigne, au même Mozart évoqué dans les cours de chant à l’école.
Dans une pseudoruelle, serpente, reliant les rues Abdel Wahab et Achrafieh, le magasin de Mitri constituait un passage obligé. Premier fournisseur en produits de première nécessité aux habitants du quartier, il était situé dans un sous-sol, juste à côté de la loge maçonnique déjà abandonnée à l’époque, mais pas encore détruite. En voyant comment Mitri et Abou Adel, le primeur du coin, étaient toujours débordés, s’activant avec leur crayon derrière l’oreille, leurs calculs interminables et leurs petites lunettes, on avait l’impression que c’était Abou Fouad qui avait brusquement quitté l’écran de la télévision pour se dédoubler dans la réalité.
L’après-midi, les cours intérieures des anciennes maisons accueillaient, à tour de rôle, l’Assemblée générale des gossipeuses unies, durant laquelle les « tantes », toujours très chic et issues de toutes les communautés du quartier, se réunissaient pour un café. Autour du bassin central où s’entremêlaient, le plus naturellement au monde, des voyelles de français avec des consonnes d’arabe, les éclats de rire fusaient de partout, entrecoupés par les soupirs des « Allah ynajjina » et « Allah yefrejha », à chaque fois qu’on évoquait les affres de la guerre qui battait son plein. Il y avait beaucoup de baraka autour des berkeh, à l’ombre du mur.
Plus bas, les curieux les plus aventuriers s’approchaient au plus près du mur. Il était érigé avec un peu de sable, de débris et beaucoup de haines, en guise de frontière entre Achrafieh et Sodeco. Pour prouver son courage, il fallait oser monter aux derniers étages de l’immeuble Chebaro, cette porte de Brandebourg habitée, même pendant les épisodes les plus violents de la guerre, et qui offrait une vue imprenable sur l’ouest de la ville. Là-bas, il n’y avait encore ni zaatar, ni zeit, ni cris de jeunes gens, pleins de vie, quittant la rue Monnot pour une after à 5h du matin. Là-bas, à l’ombre très intime du mur, seuls les fantômes affamés, ceux des victimes tombées sous les balles des francs-tireurs, criaient, en pleine nuit, leur silence assourdissant.
Au cœur d’Achrafieh, la guerre a étrangement choisi un quartier très inclusif de l’ « autre » dans sa différence, pour servir de frontière d’exclusion mutuelle entre les deux parties de la capitale. Féru de monstres et autres déformations pas très naturelles, un clash des civilisations avant l’heure s’est accaparé, un 13 avril, de ce brassage confessionnel typiquement libanais, mais pour en constituer une douane infranchissable à l’intérieur d’un Liban devenu, pendant 15 ans, schizophrène. Jamais l’absurde de la guerre civile ne s’est autant illustré que dans ce concentré étourdissant de paradoxes, que dans ce cosmopolitisme de séparation, que dans ce multiconfessionnalisme de démarcation confessionnelle.
Mais également, jamais l’absurde de la guerre n’a été vaincu de façon aussi spectaculaire que par cette Achrafieh-là, cette Tijuana du Liban qui a su, aux heures les plus sombres, comment refuser de servir de zone tampon, ou de se comporter comme une enclave ; qui a réussi à s’attacher à sa cohésion et demeurer fidèle au triptyque de son essence. Modestement fière. Toujours hospitalière. Profondément transfrontalière.

  • Ce texte a été publié dans l’Orient-Le Jour du 9 Avril 2016, et repris dans le site de Middle East Transparent sur ce lienimage

 

 

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